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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XLIV* ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE 



TOME V. — !"■ SEPTEMBRE 1874. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



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XLIV« ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME CINQUIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE BONAPARTE, 17 

lS7/i ■ 



//^<f-^, 



L'ANGLETERRE 



NOUVEAUX COURANS DE LA VIE ANGLAISE 



Un Français du directoire et du consulat ne serait pas trop dé- 
paysé, j'imagine, dans la France de ISlli : il y apercevrait facile- 
ment des royalistes et des jacobins de connaissance, aussi bien que 
la troisième chose qui, de son temps, n'était voulue de personne, et 
qui devait passer entre les deux volontés irréalisables. Quant à l'An- 
gleterre au contraire, un Anglais qui l'aurait quittée il y a une tren- 
taine d'années et qui la reverrait aujourd'hui aurait peine, je crois, 
à y reconnaître l'atmosphère de son pays natal. Sans doute depuis 
trente ans l'extérieur des choses n'y a pas beaucoup varié, les tem- 
péramens et la tenue des individus y sont restés à peu près ce 
qu'ils étaient; mais l'invisible mens qui agite la masse fait vite sen- 
tir combien elle diffère de l'esprit du passé. Ce qui frappe tout 
d'abord, c'est le ton nouveau des esprits à l'égard de la religion. 
Quoique la nation continue à être foncièrement religieuse par ses 
instincts, et quoique la foi s'y montre même beaucoup plus à l'état 
militant ou prédicant qu'elle ne le faisait avant Pusey et Newman, 
on peut dire qu'au moral aussi Vacle d'uniformité a été abrogé. 
A l'heure qu'il est, la religion n'est plus au nombre des choses im- 
posées par l'opinion publique. A chaque instant, on rencontre des 
hommes et des journaux qui se posent comme positivistes, comme 
utilitaires, comme évolutionnistes, et cela ne leur rapporte aucun 
discrédit, tant s'en faut : c'est là une attitude à la mode, une ma- 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

nière de se classer et de se faire classer parmi les esprits d'avant- 
garde. 

D'ailleurs le sentiment religieux du pays a perdu lui-même son 
équilibre. L'Angleterre ne se contente plus en ce moment d'être 
dissidente ou anglicane à la vieille manière. Les classes marchandes 
et ouvrières sont restées fidèles au méthodisme ou aux formes les 
plus exclusives et les plus sectaires du protestantisme indépendant; 
mais à la place du protestantisme modéré, qui, comme une sorte de 
compromis parlementaire, était accepté par le gros de la nation, on 
aperçoit partout maintenant des conflits de tendances contraires. 
Tandis que les hommes des classes éclairées s'en tiennent générale- 
ment à une sorte de morale chrétienne sans théologie ou sont fran- 
chement indifférens, une partie de l'aristocratie, du clergé et des 
femmes intelligentes s'est éprise du ritualismc. Pusey est dépassé. 
Au sein même de l'église établie, il y a un parti fort remuant qui, 
par le caractère monacal de sa dévotion, rappelle le catholicisme, 
et qui fait littéralement parade de calquer les cérémonies, les vête- 
mens sacerdotaux, les pompes mystérieuses du culte romain. J'em- 
ploie à dessein ce mot de calquer, car les apparences sont imitées 
sans grand souci d'en saisir le sens. Devant un autel sur lequel il 
n'y a pas d'hostie, le ritualisme exécute les génuflexions et les of- 
frandes d'encens qui chez les catholiques s'adressent à l'hostie; il a 
même dans plusieurs de ses temples des tableaux de chemins de 
croix qui attendent une dévotion à venir. Que cela indique une pro- 
pension vers Rome, ce n'est point mon avis. Les ritualistes sont 
peu portés à se soumettre au pape : ils sympathiseraient plutôt avec 
le vieux-catholicisme ou avec l'église grecque; mais le ritualisme ne 
dénote pas moins que le protestantisme pondéré a cessé d'être 
exigé par le sentiment général. S'il est difficile de dire au juste 
quelle est la profondeur de ce courant et dans quelle mesure il re- 
présente des convictions ou un simple mouvement d'imagination (1), 
il est certain que l'extrême droite de l'église va au sacerdotalisme 
le plus prononcé. Elle insiste sur la succession apostolique et fait 
du prêtre un médiateur nécessaire. Elle encourage la confession au- 
riculaire; elle tend, sinon à rétablir la m.esse, en tout cas à admettre 
une sorte de renouvellement constant du sacrifice offert par le Christ 
et à donner une importance capitale aux sacremens que le prêtre 
seul peut administrer pour le salut des fidèles. Bref, en Angleterre 
aussi, il y a une réaction autoritaire, provoquée par l'indifférence 

(1) Le bill que vient d'adopter le parlement, et qui a pour but de réprimer les cé- 
rémonies illégales, semble prouver que le ritualisme a pris assez de développement 
pour qu'on juge uti>e de l'arrêter, mais qu'il a trop peu d'importance pour que l'on 
craigne en l'arrêtant de provoquer une scission. 



L'ANGLETERRE EN iS~h. 7 

théologique de l'église moyenne et parle quasi-anabaptisme des 
dissidens. En regard des partis religieux et laïques qui vont de plus 
en plus au laisser-faire pur, à la conclusion qu'il faut abandonner 
les individus à leur conscience ou à leur inconscience, il se trouve 
un parti à tendances catholiques, qui revient tout simplement à 
l'idée de rétablir l'unité par la suprématie d'un clergé et par un 
culte symbolique qui ne s'adresse qu'à l'imagination. 

En ce qui touche la politique, l'esprit général n'a pas moins 
changé : il est devenu sentimental. Jusqu'à ces dernières années, 
l'Angleterre avait dépensé son esprit de système dans sa théologie, 
et, sauf un ou deux cas remarquables, réservé son idéalisme pour sa 
poésie. En politique, elle était surtout gouvernée par son sentiment 
du possible et du nécessaire. Elle se raillait des peuples enfans qui 
en sont encore à regarder l'administration d'une société comme un 
roman, et qui supposent que l'art du législateur ou de l'électeur 
consiste à imaginer d'abord l'idéal le plus propre à satisfaire leurs 
désirs, pour ne plus songer ensuite qu'à le faire triompher. Aujour- 
d'hui elle n'a plus guère le droit de jeter la pierre aux autres. Ce 
que peuvent valoir les transformations radicales qu'elle apporte à 
sa constitution, ce que peut valoir le renversement qu'elle fait subir 
à ses traditions en se prononçant, à l'égard de l'Irlande, pour l'in- 
différence absolue de l'état vis-à-vis de l'éducation religieuse et en 
créant des privilèges exceptionnels au profit des fermiers. Dieu seul 
le sait. Les hommes ne le peuvent apprendre que par les fruits qui 
en sortiront; mais assurément, depuis sa seconde réforme électo- 
rale, sa législation intérieure et sa politique étrangère n'ont été 
qu'un long sacrifice à l'idéal. Ce n'est pas sous la pression d'une 
agitation dangereuse à braver qu'elle a confié son sort à un nouveau 
corps électoral, composé en majorité des classes ouvrières, qui n'a- 
vaient point fait leurs preuves : elle s'y est décidée sans souci des 
conséquences et pai- pur amour pour une théorie. Ce n'est pas non 
plus d'après les conseils de sa prudence, — et en vérité c'est posi- 
tivement en dépit de sa prudence, qui en voyait le danger, — qu'elle 
a dégagé les électeurs de la pression de l'opinion publique en rem- 
plaçant le vote à ciel ouvert par le scrutin secret. En cela, elle a 
simplement pratiqué la méthode française, et elle l'a pratiquée avec 
cette circonstance aggravante, que, pour réaliser un désir de son 
imagination, elle faisait table rase des choses qui chez elle avaient 
le mieux fonctionné. Depuis lors encore, c'est par de pures considé- 
rations logiques qu'elle a pris tacitement la résolution d'achever 
son œuvre. Elle craindrait de se mettre en désaccord avec elle- 
même en refusant d'étendre aux ouvriers des campagnes les droits 
politiques qu'elle a accordés aux ouvriers des villes. 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

Que dire de la foi avec laquelle elle a cru aux idylles de l'école de 
Manchester, avec laquelle elle a oublié toute l'expérience humaine 
pour pratiquer à tout prix le dogme de la non-intervention, et pour 
se persuader qu'en ayant elle-même la sagesse de préférer les pro- 
fits du commerce aux pertes de la guerre, elle ne pouvait manquer 
en quelques années de convertir le monde entier aux vertus de la 
paix? Que dire d'un bien autre sacrifice qu'elle a commencé d'offrir 
à l'inconnu? — Elle a admis les femmes à siéger dans les conseils 
de l'enseignement primaire; elle est sur le point d'adopter un hill 
qui les appelle, comme les hommes, à élire les ministres de l'église 
d'Ecosse, et par là elle a donné des gages au parti qui la pousse à 
se livrer corps et âme à la politique d'émotion en ouvrant l'électo- 
rat politique lui-même au sexe féminin. 

I. 

On s'étonnera peut-être des symptômes sur lesquels j'appuie, et, 
dans ces tendances où je vois l'indice d'un changement organique, 
on pourra n'apercevoir qu'un simple effet des courans inévitables 
de notre temps; mais peu importe l'explication à laquelle on s'ar- 
rête. Par rapport à l'Angleterre, les symptômes dont j'ai parlé signi- 
fient toujours des forces nouvelles qui ont déjà complètement mé- 
tamorphosé et la constitution du pays et son âme secrète. 

Quand nous parlons de la Grande-Bretagne, nous entendons par 
là le peuple qui a été l'initiateur de la civilisation libérale, celui 
qui, par ses lois et ses mobiles, est arrivé à fonder le régime de la 
liberté. Or c'est cette nation-là qui, pour ainsi dire, n'existe plus. 
L'émancipation catholique et les dernières réformes électorales ont 
détruit l'ancien agencement des forces sociales, et, quoique le pays 
soit encore composé d'élémens analogues à ceux du passé, elles en 
ont fait un organisme d'un genre tout nouveau. 

L'Angleterre dont le monde connaît l'histoire était en apparence 
une monarchie représentative et en réalité une oligarchie tempérée, 
une société positivement gouvernée par une aristocratie hérédi- 
taire. Si elle possédait une chambre des communes, c'est que sa 
noblesse avait reconnu elle-même, par sa raison, la nécessité de 
partager le pouvoir avec le tiers-état, de se l'attacher zommQ junior 
partner. D'ailleurs les bourgs pourris, les élections en plein soleil, 
l'influence réelle enfin qu'avaient conservée les maîtres du sol, tout 
assurait en fait la souveraineté à l'aristocratie protestante, c'est-à- 
dire à une classe qui, par son éducation religieuse, avait un même 
esprit politique, qui, par sa position, était indépendante et con- 
servatrice sans frayeur, qui, par sa culture et ses traditions, se 



L ANGLETERRE EN 187^. 9 

trouvait à l'abri de la fluctuation des penchans individuels, à l'a- 
bri des mouvemens contradictoires de colère et de convoitise par 
lesquels les masses instinctives sont emportées. En un mot, toutes 
les forces divergentes de la société n'avaient pas cessé d'être diri- 
gées par une corporation que ses intérêts fixes poussaient à vou- 
loir toujours le même but et chez qui se perpétuait une véritable 
raison législative, une raison collective sans cesse occupée, non pas 
à imaginer au jour le jour le moyen de contenter tel ou tel entraîne- 
ment momentané, mais bien à résumer l'expérience de tous les 
jours pour en déduire des règles générales de conduite, pour ac- 
croître son sentiment constant des nécessités et des impossibilités 
avec lesquelles ses desseins avaient à compter. 

L'Angleterre, toujours celle dont l'histoire est connue, était de- 
venue civilement libre, c'est-à-dire que le pouvoir civil avait de 
plus en plus cessé de réglementer la conduite et les paroles des in- 
dividus; mais, si les libertés politiques et individuelles avaient pris 
naissance, c'était parce que les seigneurs, dans leur lutte contre 
l'absolutisme de la royauté, avaient eu la sagesse de réclamer les 
mêmes droits civils pour tous , et si ces libertés s'étaient dévelop- 
pées de plus en plus, c'est que la classe gouvernante avait réel- 
lement fait l'éducation du pays entier. Grâce à son intelligence lé- 
gislative et à son esprit de suite, les autres classes avaient grandi 
sous une même discipline morale et sous une forme ininterrompue 
de gouvernement qui avait entretenu chez tous la disposition à res- 
pecter l'ordre établi comme une indiscutable nécessité. Avant d'être 
capables de réfléchir, les couches moyennes et inférieures de la na- 
tion avaient été délivrées du gouvernement despotique, qui provoque 
l'esprit révolutionnaire, et de la religion anti-personnelle, qui jette 
les personnes dans l'incrédulité. La seule crise réelle avait été toute 
religieuse, toute relative à l'éducation que recevrait le pays ; mais 
cette crise une fois terminée, la liberté de discussion et de réunion 
avait pu venir sans entraîner aucun danger politique. Il n'était pas 
à craindre que les divers groupes en usassent pour se disputer sur 
le régime qu'il s'agissait d'imposer à tous , car, quant à l'organisa- 
tion sociale, ils étaient réellement unanimes. La liberté ainsi ne 
pouvait avoir que des avantages, entre autres celui de contribuer 
à développer, pour le bien de l'ensemble, les énergies individuelles. 
Et en effet les Anglais, rendus à eux-mêmes, avaient surtout employé 
leurs facultés à faire leurs propres affaires. Les ambitions [s'étaient 
tournées vers le commerce; l'intelligence de chacun s'était dépensée- 
à chercher non pas ce que le gouvernement devait lui procurer, 
mais ce qu'il pouvait lui-même accomplir par ses propres efforts, et 
les habitudes enfantées par cette manière de pratiquer la liberté 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

avaient rendu les esprits capables de ne pas s'entre-choqiier par 
leurs théories. La nation dès lors pouvait sans trop de risques arri- 
ver à l'âge de la réflexion, à cet âge où la différence des positions 
et des tempéramens amène des manières différentes de concevoir la 
société. Les Anglais, tels qu'ils s'étaient formés sous rinfluence de 
leur passé, avaient à l'état de tendance acquise un sentiment com- 
mun qui leur permettait vraiment de professer côte à côte toutes 
les opinions, d'être républicains^ou monarchistes, religieux ou irré- 
ligieux par leurs dispositions personnelles sans que cela les pous- 
sât à briser la société. Ils s'accordaient tous pour ne pas croire à la 
violence comme moyen de succès politique. 11 y avait en eux et 
tout autour d'eux un esprit public qui les' portait à ne vouloir que 
le régime de la discussion, à ne penser, écrire et parler que pour 
proposer ce que chacun, avec ses tendances de classe et son intel- 
ligence propre, pouvait concevoir comme le meilleur moyen d'at- 
teindre le but voulu par tous. 

Je suis loin de prétendre qu'il ne reste rien de ce passé : les con- 
séquences en existent encore à l'état d'habitudes et de traditions; 
mais je veux dire qu'il ne reste presque rien des institutions qui 
avaient produit ces résultats. Aujourd'hui ce n'est plus ni l'aristo- 
cratie de naissance, ni l'aristocratie de fortune, ni la raison réfléchie 
et législative du pays qui possède la souveraineté, et l'Angleterre au 
fond a cessé d'être un ensemble de forces différentes gouvernées 
par un seul esprit. Elle est maintenant livrée à tous les penchans 
opposés qu'elle peut renfermer. Après avoir supprimé les conditions 
religieuses de l'éligibilité, et avoir par là ouvert le parlement à 
toutes les tendances contraires qui peuvent résulter des divers 
genres d'éducation religieuse, la classe gouvernante a positivement 
abdiqué son hégémonie. Sans peut-être se rendre bien compte de 
ce qu'ils faisaient, les whigs et les tories, les lord Russell et les lord 
Derby, ont si largement ouvert le corps électoral aux ouvriers et 
au petit commerce que déjà l'aristocratie et ceux qui subissent son 
influence y sont en minorité. Implicitement la puissance a passé aux 
masses qui n'ont pas de traditions, qui n'ont pas de position ac- 
quise, et qui sont soumises aux entraînemens insensés des plus 
étroits appétits. 

Que ces nouvelles majorités n'aient pas encore d'organisation et 
de plan de campagne à elles, cela ne change rien au fait de leur sou- 
veraineté; elles n'ont qu'à vouloir pour être en état de dicter la loi. 
Que la nature de leurs préoccupations et le conflit de leurs ten- 
dances irréfléchies les rendent peu capables, et même complètement 
incapables de s'unir par elles-mêmes dans une volonté com- 
mune, cela ne les rend que plus propres à être enrégimentées par 



l'angleterre en 187Û. 11 

d'habiles généraux. Avec la composition actuelle du corps électoral 
et par l'effet même des lois contre la corruption, qui tendent à di- 
minuer les frais des candidatures, il se trouvera forcément des can- 
didats intelligens qui, pour pouvoir eux-mêmes parvenir, se char- 
geront d'en appeler aux désirs latens des groupes les plus importans 
et de leur fournir un programme de nature à les attirer. Il n'y a 
pas besoin, pour le croire, de supposer des intentions dépravées. 
Nous serions trop heureux si les hommes ne faisaient le mal qu'en 
prenant cyniquement la résolution de trahir leur conscience pour 
satisfaire leur ambition. Malheureusement c'est leur conscience qui 
commence par être dupe de leur ambition. Là où la députation n'est 
réellement possible que pour ceux qui savent s'assurer la popularité, 
la morale et la prudence des classes bourgeoises, de celles qui as- 
pirent à la députation, se mettent naïvement en accord avec cette 
nécessité. On voit naître une nouvelle philosophie politique qui con- 
siste à croire honnêtement, par irréflexion, que le devoir de l'homme 
d'état est justement de n'avoir aucune idée à lui, de ne pas se di- 
riger d'après son propre sentiment des conditions de la vie et du 
progrès, mais de s'appliquer uniquement à deviner les volontés du 
peuple et à inventer les choses les plus propres à les réaliser. 

Ce n'est pas toutefois que le danger se présente comme chez 
nous. Il n'y a rien en Angleterre qui ressemble à nos haines de 
classe à classe, rien non plus qui ressemble à notre socialisme révo- 
lutionnaire; les tendances des sociétés ouvrières sont à cet égard 
des plus significatives; mais il ne reste pas moins une marge pour 
le chapitre des éventualités à redouter. Comme le faisait observer 
tout récemment M. Greg dans une remarquable étude publiée par 
le Contempo7-ary, il y a tout d'abord la question des impôts. Même 
en admettant que les classes ouvrières soient animées des meilleurs 
sentimens, il est évident, si on les arme du pouvoir d'établir à leur 
gré l'impôt, qu'on les expose à la tentation de diminuer leur propre 
charge en rejetant le fardeau sur d'autres épaules. En Angleterre 
surtout, le péril est d'autant plus grand qu'il n'y a rien à inventer. 
Déjà il existe un income-tax qui frappe seulement les revenus supé- 
rieurs à un certain chiffre. Déjà aussi il y a une agitation tout orga- 
nisée contre les impôts indirects, c'est-à-dire conti-e les taxes qui 
pèsent également sur le pauvre et le riche. La route est donc ou- 
verte et battue (1). L'instinct de conservation et d'accroissement, 

(1) D'ailleurs, depuis les resolutions adoptées en 18G0 sur la proposition de lord 
Palmerston, la chambre des communes est souveraine en matière d'impôts. Primitive- 
ment les lords se taxaient eux-niftmes, et ils conservèrent pendant longtemps lo droit 
d'amender les lois de finances; mais aujourd'hui la propriété n'a plus d'organe public 
pour se défendre. 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

que nulle classe ne peut s'empêcher d'avoir, suffit pour y pousser 
les nouvelles majorités électorales, et, sans être pessimiste, on peut 
se demander s'il n'arrivera pas un moment où le privilège de voter 
et de dépenser l'impôt appartiendra à une partie de la nation qui 
n'aura pas à le payer. Il y a certainement là de quoi faire réfléchir. 

Ajoutons à cela les effets d'une autre réforme dont la portée 
échappe facilement à un Français; je veux parler de l'adoption du 
scrutin secret. Le scrutin secret est tellement entré dans nos ha- 
bitudes, il est si bien la seule méthode d'élection dont nous ayons 
l'idée, qu'à nos yeux il y a quelque chose de dénaturé à le repous- 
ser. Cela nous apparaît comme une détermination qui ne peut pas 
être fondée en raison, qui évidemment ne saurait provenir que 
d'un calcul égoïste, d'un hypocrite désir d'escamoter l'indépendance 
des prolétaires en les forçant par intimidation à voter au gré des 
patrons dont dépend leur subsistance. En réalité pourtant l'élection 
publique avait bien d'autres effets que celui de soumettre les classes 
vivant du salaire à l'influence des propriétaires et des capitalistes. 
La répulsion que les libéraux mêmes éprouvaient à y toucher, et 
l'indignation qu'éveillait chez les plus honnêtes penseurs l'idée 
seule de cette boîte, « oîi la dissimulation, la lâcheté et l'égoïsme 
tiendraient en sûreté leurs assises (1), » étaient un de ces aver- 
tissemens par lesquels l'instinct de conservation signale des dan- 
gers que l'intelligence ne voit pas encore. Il y a peu de temps que 
le scrutin secret fonctionne, et ce peu de temps a suffi pour montrer 
qu'en retranchant le vote public on a réellement porté atteinte à la 
vitalité du système représentatif. On s'aperçoit comment les bons 
résultats pratiques de ce système étaient liés, beaucoup plus qu'on 
ne l'avait soupçonné, au vieux mode d'élection; on découvre enfin 
que la publicité du vote n'était ni plus ni moins que le grand moyen 
d'organisation moral, que c'était elle qui rendait le pays capable de 
se gouYevnçr avec suite par des parlemens élus, elle qui servait à 
grouper les intérêts divergens, qui ramenait le pêle-mêle des pen- 
chans individuels à deux ou trois partis perpétuels et impersonnels. 

Je ne dis pas que l'élection publique n'eût pas l'inconvénient de 
gêner l'indépendance électorale des classes vivant du salaire; mais 
le scrutin secret, en voulant assurer à tous la liberté d'obéir à leur 
conscience politique, a du même coup établi le laisser-faire qui dis- 
pense l'individu de toute pudeur, qui le délivre de toute responsa- 
bilité envers l'opinion publique, et lui permet de céder sans contrôle 
à ses entraînemens les plus déraisonnables et les moins avouables. 

(1) Ce sont à peu près là les mots que le poète Wordiworth employait pour flétrir 
le scrutin secret, 



l'angleterke en îS7!i. 13 

Le vote au grand jour faisait régner en matière d'élection ce que 
les anciens appelaient le consilium : il ne laissait passer que les 
candidatures qui pouvaient soutenir l'épreuve d'une discussion pu- 
blique; il obligeait les individus à s'enrôler dans l'une ou l'autre des 
grandes armées reconnues qui avaient un plan de campagne rai- 
sonné, et qui au fond représentaient surtout des manières d'en- 
tendre les besoins généraux. La seule publicité du vote constituait 
ainsi une sorte d'assurance nationale contre toute la déraison qui 
se rencontre forcément dans un peuple. Chacun était plus ou moins 
libre de s'unir aux conservateurs ou aux libéraux; mais en définitive 
ce qui déterminait les élections, c'était la double action d'un parti 
libéral et d'un parti conservateur, qui répondaient l'un et l'autre à 
des nécessités constantes, qui étaient comme les organes publics 
de l'ordre et du progrès , de la crainte et du désir, et qui , l'un 
comme l'autre, étaient dirigés par une sagesse collective impliquant 
plus ou moins le sentiment de toutes les forces vives du pays. — 
A droite comme à gauche , les lumières des intelligens concou- 
raient à diriger le gros des forces aveugles vers un but d'utilité 
commune, et l'individu était protégé contre ses propres faiblesses 
par un esprit de corps. Pour lui, il y avait enfin une morale électo- 
rale, une autorité publique qui, sous peine de discrédit personnel, 
exigeait de lui la fidélité à son parti, et qui lui imposait le devoir 
de subordonner ses petits intérêts et ses caprices personnels à un 
intérêt plus général. 

Cette pression a été supprimée , et une fois de plus l'expérience 
a prouvé que, là où la communauté n'agit pas sur l'individu, les 
consciences et les intelligences s'en vont, comme les égoïsmes et 
'les penchans, à la débandade. Dès la première élection générale, 
on a pu observer que le terrain n'appartenait plus uniquement aux 
partis organisés, à ces partis nationaux qui, dans le choix de leurs 
candidats, étaient surtout déterminés par des considérations d'ordre 
général. On a vu apparaître des candidatures d'un nouveau genre 
qui s'appuyaient sur l'intérêt spécial des cabaretiers, sur les anti- 
pathies des sectes dissidentes, sur les idées particulières des groupes 
qui entendent supprimer par décrets le vice de l'ivrognerie. Bref, 
le scrutin secret, ajouté à la nouvelle composition du corps électo- 
ral, semble menacer de réaliser plus vite les craintes de M. Greg. 
Jusqu'ici, le parlement avait été une assemblée où les grands types 
d'opinions, qui constituaient à eux tous la raison nationale, venaient 
conférer ensemble sur les affaires du pays, — où ils envoyaient des 
représentans chargés de discuter les meilleures mesures à prendre 
pour concilier tous les intérêts particuliers. Désormais on a lieu de 
se demander si le parlement ne risque pas de se changer en un 



ïh REVUE DES DEUX MONDES. 

champ de bataille où viendront se disputer des champions voués 
à la défense de telles ou telles mesures particulières; le man- 
dat impératif s'y glisse, la nation électorale tend à devenir une 
simple fédération de sectes, de professions, de petites communes 
souveraines. Au lieu d'être gouverné par une seule raison législative 
résultant de la pondération de plusieurs écoles, le pays est exposé 
à être tiraillé de droite et de gauche par des coalitions de hasard, 
et à rester comme à l'encan entre Dieu sait combien de prétentions 
rivales, de partis-pris entêtés, de petites volontés résolues d'avance 
à ne pas faire de concessions. 

II. 

Voilà pour les institutions. Quant au travail qui se produit dans 
les esprits, je crois que M. Greg avait également raison de signaler 
comme un des êcueîls à l'avant la scission qui se prononce entre 
l'intelligence et la religion du pays; mais ici il faut de la prudence, 
car, pour pouvoir apprécier ce qui caractérise l'état intellectuel de 
l'Angleterre, il importe au préalable de faire la part du courant gé- 
néral qui emporte notre époque, et qui ne dépend en riçn de la 
tendance propre des esprits sur lesquels il exerce son iofluence. 

Jusqu'à un certain point, le mouvement actuel des pensées dans 
toute l'Europe est une réaction provoquée par ce qu'il y avait d'ex- 
clusif et d'excessif dans la morale et la prudence qui nous ont fait 
le monde où nous vivons, et par ce côté-là il représente quelque 
chose de parfaitement normal, quelque chose même d'inévitable et 
par conséquent d'infaillible. Si les systèmes d'aujourd'hui ne sont 
nullement sûrs d'avoir raison par leurs affirmations, ils sont sûrs. 
d'avoir raison par les démentis qu'ils donnent aux systèmes d'hier 
et avant-hier. Je pourrais dire, comme Gamaliel, que sous ce rapport 
ils sont de Dieu et ne peuvent manquer de réussir, — car ce qui 
a produit la réaction, ce sont précisément les lois, les besoins, les 
sentimens humains qui se trouvaient contredits par les théories de 
nos prédécesseurs, par les conceptions qu'ils s'étaient formées de 
la vérité et de la justice. Ainsi il est facile de comprendre comment 
toute la philosophie novatrice de nos jours est entraînée vers l'idée 
d'une évolution nécessaire, d'une loi de persistance et de dévelop- 
pement qui gouverne le monde des pensées aussi bien que celui des 
espèces physiques. Évidemment cette notion d'évolution n'est qu'une 
protestation contre le spiritualisme moderne , qui avait basé l'idée 
de la responsabilité sur l'idée du libre arbitre, et qui de la sorte, 
— par le seul fait qu'il présentait les volontés humaines comme 
l'effet d'une faculté de libre choix, — niait implicitement l'existence 



L'ANGLETERRE EN 1874. 15 

d'une loi régulière de développement que notre expérience nous 
oblige à reconnaître partout. Évidemment encore, par sa disposition 
à ne croire qu'à la science et à chercher dans les seules données 
fournies par les sens l'explication de l'évolution universelle, la phi- 
losophie de nos jours est une réaction non moins normale contre 
toutes les philosophies intuitives qui avaient fait rage vers la fm du 
xviii^ siècle et pendant les quarante premières années du xlx^ 

Rappelons-nous ces débordemens d'idéalisme et d'imagination. 
A la suite d'un étroit rationalisme qui, sous le nom de raison , avait 
attribué à chaque individu une faculté innée pour saisir d'emblée 
les vérités perpétuelles, — mieux que cela, pour saisir les formes 
de choses qui étaient le juste et le beau, qui devaient à jamais être 
reconnues comme la seule bonne forme de gouvernement ou de 
poème épique, — à la suite, dis-je, de ce rationalisme provoquant, 
les hommes avaient été rejetés sur leurs sentimens. Sans plus se 
soucier de ce qu'il faut croire ou admirer, ils n'avaient plus voulu 
s'occuper que de ce qu'ils éprouvaient en effet , de ce qui réelle- 
ment se produisait en eux, et malheureusement ils s'étaient si bien 
absorbés dans leurs sentimens personnels , que la conscience aussi 
avait eu son orgie. Tour à tour chacune des facultés humaines, cha- 
cune des fonctions morales qui peuvent prédominer chez tel ou 
tel, s'était proclamée comme l'oracle qui méritait seul d'être écouté, 
comme le guide qui, d'un seul bond, pouvait nous mener à la cause 
et à l'essence universelles. Il y avait eu les Klopstock et les Ha- 
mann arguant des impuissances de la raison spéculative pour affir- 
mer (comme notre Berquin) l'infaillibilité du cœur; il y avait eu le 
puissant Kant constatant que notre esprit ne peut rien saisir en de- 
hors de lui-même, mais cédant bientôt à la tentation d'ajouter 
que néanmoins nous avons en nous un impératif catégorique qui 
nous révèle ce qui est pour l'homme de tous les temps le devoir 
absolu. Il y avait eu les Fries et les Schleiermacher déclarant qu'à 
côté de son intelligence l'homme possède un sens de l'infini qui le 
met en contact immédiat avec l'inconcevable absolu. Il y avait eu 
Fichte affirmant que la conscience subjective qui nous révèle les lois 
(lu moi pensant nous révèle par là même les lois du non-moi, qui 
n'est qu'une création du principe pensant. Je ne parle pas des au- 
tres philosophies qui ont prétendu trouver le principe universel 
dans !e rationnel absolu, dans le vouloir en soi, ou dans le sentir 
inconscient. 

C'est contre toutes ces hypothèses à la fois que se prononce l'es- 
prit contemporain, ou, si l'on préfère, c'est contre l'hypothèse pre- 
mière impliquée en elles toutes, à savoir contre la supposition que 
l'homme possède une faculté quelconque qui lui permette d'atteindre 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

a priori la cause invisible des effets visibles. Dire que notre époque 
est matérialiste, ce serait adopter une définition trop étroite. En 
réalité, la réaction qui entraîne toutes les intelligences actives de 
l'Europe est une disposition commune à ne pas croire au sentiment 
pas plus qu'à l'imagination ou à la spéculation abstraite; c'est un 
désenchantement qui nie que l'on puisse mener les hommes à la 
justice par le cœur ou par le sens moral. Seulement, comme il est 
impossible de s'en tenir à une négation , notre époque en général 
tend à conclure que l'intelligence expérimentale doit être la seule 
source de nos conceptions et de nos principes de conduite. En même 
temps qu'elle supprime la notion de droit et de devoir, elle affu'me 
volontiers qu'en somme il n'y a pour nous que des faits et des lois, 
des faits qui sont ce que nous sommes forcés de percevoir en dépit 
de nos sentimens, et des lois qui représentent simplement les genres 
d'événemens que l'ensemble de nos perceptions nous oblige à re- 
connaître , malgré notre raison spéculative , comme ce qui revient 
constamment se manifester. 

Remarquez que cette philosophie nouvelle ne se borne nullement 
à rejeter ce qu'il y avait d'exclusif dans la philosophie a priori : elle 
exclut elle-même tout ce qui n'est pas une connaissance a poste- 
riori déduite des faits perceptibles. Elle est une manière de croire 
en l'intelligence qui consiste à n'avoir foi qu'en l'intelligence. C'est 
pour cela que je demanderai la permission de la désigner sous le 
nom àQ positivisme ou ^intellectualisme. 

Mais, sous l'influence du courant général, quelle est la direction 
particulière que prennent les esprits en Angleterre? Qu'est-ce qui 
caractérise les doctrines que leurs propres dispositions les poussent 
à substituer aux systèmes qui se sont écroulés d'eux-mêmes? A cette 
. question, je répondrais tout d'abord que le positivisme de l'Angleterre 
diffère essentiellement de celui que nous connaissons en France. La 
doctrine de Comte, comme le faisait observer M. Huxley, est sim- 
plement du catholicisme sans christianisme. Elle a des visées socia- 
listes et des procédés autoritaires; au fond, c'est une théologie qui 
tend à créer d'autorité un nouvel état social en soumettant les 
hommes à un nouveau clergé, le clergé des savans, chargés seuls 
d'interpréter les lois des choses et d'énoncer au nom de la science 
les règles de conduite qui doivent être indiscutables pour tous. Le 
positivisme anglais au contraire est plutôt une morale et une pru- 
dence à l'usage des individus, morale qui tend surtout à glorifier et 
encourager l'effort personnel. S'il repousse les religions, c'est parce 
qu'elles placent au-delà de la terre le but de la vie et de l'activité 
des hommes. Encore est-il plutôt irréligieux qu'anti-religieux. Il a 
ie sens politique et les habitudes parlementaires de l'Angleterre. Il 



L'ANGLETERRE EN iSlh, 17 

sent trop l'importance de la fonction sociale qu'accomplissent en ce 
moment les religions pour songer à les détruire brusquement, et en 
général il n'a rien de révolutionnaire dans ses allures. Ce n'est pas 
lui qui se permettrait d'affirmer que la matière n'est pas seulement 
le moyen par lequel s'engendrent tous les faits et tous les êtres, 
mais qu'elle est la cause première, l'agent qui produit tout sans 
être lui-même un produit. Ce n'est pas le positivisme anglais non 
plus qui irait, comme M. Taine, jusqu'à expliquer directement les 
idées humaines par les seules vibrations des nerfs, — ou, en d'au- 
tres termes, jusqu'à tâcher de démontrer que les mouvemens des 
substances perceptibles suffisent pour déterminer des mouvemens de 
perception et de volonté^sans qu'entre ces^deux ordres de phéno- 
mènes il soit nécessaire de faire intervenir un être voyant, sentant 
et voulant. Si l'école anglaise cherche à tout expliquer par les seules 
actions de la matière, c'est en s'efTorçant de montrer que les mou- 
vemens mécaniques, chimiques et organiques de la substance vi- 
sible suffisent pour amener la formation d'un nouvel ordre d'agens 
chez lesquels apparaît la propriété de penser et de vouloir, — comme 
les propriétés chimiques apparaissent dans un autre ordre d'êtres 
appelés oxygène, hydrogène, etc. 

Toutefois, si le positivisme anglais est réservé , il ne montre que 
mieux par là sa décision. On sent qu'il n'est pas purement un mou- 
vement de colère et un moyen de combat, qu'il représente réelle- 
ment la froide résolution des intelligences, la conviction fixe résul- 
tant de tout ce qu'elles renferment aujourd'hui. Tandis que la France 
est divisée en groupes irréconciliables qui ne pensent qu'à se nier 
les uns les autres, et tandis que l'Allemagne aussi se fait ses idées 
du vrai en vue des luttes qui divisent chez elle l'état et l'église, ou 
en vue de légitimer les appétits de son ambition nationale, — l'An- 
gleterre, libre de ces excitations et de ces ardeurs militantes, 
semble plus qu'aucune autre nation avoir donné toutes ses pensées 
au seul souci de satisfaire son intelligence. Comme la patrie de Lu- 
ther et de Jean de Leyde avait été l'organe européen de la philoso- 
phie romantique et subjective, la patrie de Bacon, de Locke et de 
Bolingbroke semble aujourd'hui en bonne voie de devenir l'organe 
européen de l'expérimentalisme scientifique. Par ses Bentham , ses 
Mill, ses Hamilton, ses Bain, elle a déjà créé une nouvelle logique, 
une nouvelle économie politique et une nouvelle psychologie , qui 
ne prennent leur point d'appui ou du moins qui croient et veulent 
ne le prendre que sur les données positives des sens. Par ses 
Buckle, ses Lecky, elle a relu laborieusement l'histoire humaine 
avec l'idée fixe de ne voir dans les décisions des peuples et dans 
le drame de leur destinée qu'un pur résultat de leurs connaissances 

TOMB V. — 1874. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

OU de leurs ignorances. Par ses Darwin et ses Owen aussi, elle a repris 
minutieusement les faits de l'histoire naturelle pour y chercher des 
raisons et des motifs de conclure que les espèces vivantes sont sor- 
ties les unes des autres sous la seule action des influences qui peu- 
vent être observées, c'est-à-dire qu'elle s'est appliquée à établir qu'il 
n'est nul besoin de sortir de l'expérience et de supposer l'action 
d'une puissance extra-sensible pour s'expliquer la genèse de toutes 
les formes d'êtres qui se manifestent comme s'étant réellement pro- 
duites. Par ses Lubbock, ses Tylor, elle a relu les relations de 
voyage, compulsé les découvertes de l'archéologie et de la géologie, 
afin de créer une sorte d'ethnographie scientifique destinée à rem- 
placer la philosophie spéculative de l'histoire, et cette ethnogra- 
phie, qu'elle a déjà poussée fort loin, est éminemment remarquable 
à plus d'un point de vue. Elle l'est par son érudition et sou respect 
pour la réalité, comme elle l'est par l'horreur de Va priori qu'elle 
pousse jusqu'au plus étroit empirisme, car elle vise à réunir, comme 
dans un catalogue, la totalité des faits de nature à éclairer les idées 
religieuses et morales de tous les peuples passés et présens. En s'ef- 
forçant, d'après ce catalogue universel, de reconstruire l'histoire 
complète des transformations que la morale et la religion ont par- 
courues à travers l'humanité entière, elle ne s'aperçoit pas assez 
que l'humanité est non pas un être unique invariable dans sa con- 
stitution, mais bien une suite et une ramification de plusieurs ma- 
nières d'être différentes dont chacune porte et a porté ses propres 
fruits, dont chacune a eu son enfance, son âge mûr et sa décré- 
pitude. 

Enfin je crois que par M. Herbert Spencer l'Angleterre nous a 
donné le sommet de la pyramide qu'elle construit si patiemment. 
Je veux dire que, dans son livre des Principes premiers, M. Spencer 
a vraiment réduit en système explicite la théorie qui me semble im- 
pliquée dans les conceptions de Mill, de Bentham, de Buckle, de 
MM. Darwin, Bain, etc. Que ce système représente ou non ce qui 
est, il représente certainement d'une façon fort complète les meil- 
leures qualités de l'esprit anglais aussi bien que l'étroitesse de ses 
préoccupations actuelles. 

M. Spencer est un esprit large, prudent, doué à la fois d'un vif 
sentiment des harmonies universelles et d'un vif sentiment des li- 
mites de l'intelligence humaine. Loin d'être exclusif, il cherche d'a- 
bord à montrer que la science et la religion reposent toutes deux 
sur le môme sentiment nécessaire, sur la notion d'un être infini, 
inconditionné, d'un, absolu enfin qui est aussi Y inconnaissable ab- 
solu. Le propre de la raison humaine est de ne pouvoir connaître 
et penser que le relatif, le déterminé; mais il lui est impossible 



L'ANGLETERRE EN 1874. 19 

d'admettre des substances particulières ou des mouvemens déter- 
minés sans les concevoir comme les formes que prend une substance 
ou une force indéterminée. De même il lui est impossible de con- 
naître des perceptions et jles pensées définies sans les considérer 
comme les modifications d'une puissaT>ce ind finie de penser et de 
percevoir, et, comme le remarque très bien M. Spencer, les données 
premières que la science appelle matière, force, espace, temps, sont 
aussi inconcevables en soi que la donnée première des théologies. 
M. Spencer n'a donc nullement la prétention de saisir la cause 
des causes. Renonçant à dire ce qui pense en nous ou ce qui agit 
sur nous, il s'en tient aux perceptions qui se produisent dans notre 
conscience. Son but est de généraliser toutes les lois déjà consta- 
tées pour les ramener à une loi qui s'applique à tous les phéno- 
mènes, et de faire de cette loi une vraie philosophie, une véritable 
unification de tout le savoir humain en la rattachant comme un 
corollaire obligé à une notion première qui se trouve nécessaire- 
ment impliquée dans toute impression humaine. Ce principe pre- 
mier, c'est la persistance de la force, et la loi suprême où M. Spencer 
résume toutes les lois particulières des phénomènes peut être dé- 
crite comme un mouvement constant de distribution et de redistri- 
bution que la matière subit sous l'action d'une force attractive et 
répulsive qui se compose et se dissipe, — qui amène des conden- 
sations de substance en se dissipant et des désintégrations en s'ab- 
sorbant, — qui détermine enfin, dans l'ensemble et dans les par- 
ties de l'univers, une évolution constante allant de l'homogène à 
l'hétérogène, de l'indéfini au défini, de l'équilibre instable à des 
équilibres mobiles, destinés eux-mêmes à une destruction finale. 

Toujours est-il que, malgré sa largeur apparente, le système de 
M. Spencer est essentiellement étroit par son point de départ. Il ne 
faut pas se fier aux réserves de mots comme les siennes. Peu ira- 
porte que nous le nommions loi, cause ou force, le dernier facteur 
auquel notre analyse s'arrête devient pratiquement pour nous la 
cause par laquelle nous nous expliquons tous les effets. Si M. Spen- 
cer ne dit pas positivement que les mouvemens dont il parle soient 
produits par la seule activité mécanique de la matière, et s'il pré- 
sente seulement sa loi comme la forme sous laquelle les opérations 
de l'être inconnaissable se manifestent à nous dans les conditions 
de notre conscience, il n'en est pas moins vrai que c'est uniquement 
d'après les faits physiques, chimiques, physiologiques et mécani- 
ques qu'il se représente la nature de cette loi, ce qui revient en 
définitive à expliquer tous les phénomènes moraux et sociaux par 
l'espèce d'opération qu'il n'étudie que dans les phénomènes phy- 
siques. 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

Bref, M. Spencer commence, comme tout le positivisme contem- 
porain, par la résolution de ne se fier qu'à la science physique, à 
celle qui a uniquement pour objet les substances sensibles en mou- 
vement. Il croit d'avance que cette science a seule droit de nous 
faire notre idée des lois de Funivers, que ses données à elle sont 
les seules connaissances positines, les seules dont nous devions tirer 
l'explication totale qui doit être le principe de toutes nos prévi- 
sions, de nos décisions, de nos règles pratiques de conduite. Voilà 
bien le dard du scorpion. Pour parler plus généralement, ce qui 
me paraît menaçant, c'est la tendance exclusive que j'aperçois non- 
seulement sous le positivisme matérialiste de l'Angleterre, mais 
sous Y intellectualisme qui est le caractère général de ses diverses 
écoles modernes. Chez les Buckle et les Mill, chez les penseurs 
qui ne se sont pas adonnés à expliquer l'évolution de l'univers, je 
retrouve, comme chez les apôtres de V évolution par la seule acti- 
vité mécanique de la matière, un parti-pris arrêté de ne tenir compte 
que des faits perceptibles, c'est-à-dire que des perceptions hu- 
maines, ïnsciemment ou sciemment, tous partent de l'hypothèse que 
les civilisations n'ont eu pour cause que l'insuffisance ou l'accroisse- 
ment des connaissances, et, — ce qui est bien plus grave, — que 
la civilisation ne se transmet que par la science. Tous inclinent à ne 
voir dans les religions que le mal qu'elles peuvent faire en entra- 
vant par leurs dogmes le jugement individuel. Tous croient de con- 
fiance que, pour rendre les hommes plus capables de comprendre 
leurs vrais intérêts, il s'agit de les délivrer des théologies, et que, 
du moment où ils seront stylés à ne tourner leur attention que vers, 
l'étude des choses utiles et nuisibles, ils ne pourront manquer de 
s'entendre par leur manière de concevoir l'intérêt général. Tous 
concluent enfin que le meilleur parti à prendre est de supprimer les 
dotations des églises et de ne plus s'occuper des religions, de les 
laisser dans leur coin achever comme il leur plaît leurs rêves chi- 
mériques sur les voies surnaturelles de la puissance surnaturelle. 



III. 



A mon avis, le danger de cet état des esprits revient à ceci, que 
l'intelligence à son tour se pose aujourd'hui comme le pape-empe- 
reur, comme la faculté qui a mission, de droit divin, pour dicter la 
loi à tous les besoins de notre être. Elle veut tout pour elle et par 
elle. Elle propose de nous délivrer de l'erreur et du mal en jetant 
au panier la théologie, la métaphysique, la crainte de l'inconnu, le 
sentiment de nos limites et bien d'autres choses en vérité, car elle 



L'ANGLETERRE EN 187/i. 21 

y jette absolument tous les mobiles et les organes moraux que notre 
être peut renfermer en dehors du besoin de comprendre, et elle y 
jette encore tous les moyens d'éducation, de civilisation et de gou- 
vernement qui ne seraient pas exclusivement une application de son 
savoir à elle. 

Or c'est là une grosse présomption qui recouvre une grosse chi- 
mère, et qui se prépare une rude leçon. Je ne m'attaque pas, — que 
l'on y prenne garde, — aux résultats de la science contemporaine. 
Les résultats sont précieux; les doctrines en elles-mêmes ne sont pas 
ce qu'il y a d'inquiétant : loin de là, elles représentent la meilleure 
solution qui ait encore été donnée au problème particulier que les 
intelligences sont vraiment appelées à résoudre, celui de comprendre 
toutes nos connaissances en les rattachante une explication générale 
déduite d'elles seules, et il est très légitime que les penseurs s'en 
tiennent à la théorie qui peut seule leur expliquer tout ce qu'ils 
cherchent à expliquer. Ce qui n'est pas légitime, ce que j'entends 
dénoncer comme tel, c'est la prétention qui se cache derrière les 
doctrines, et qui dit tout bas : Il n'y a que cela, — car, par cette 
négation cachée, la foi que les intelligences ont en elles-mêmes et 
en leur philosophie n'est certainement qu'une superstitioUo II n'est 
point vrai que notre conception a posteriori des lois de la nature 
puisse jamais représenter tout ce qui est susceptible de nous frap- 
per et dont nous avons à nous garder; il n'est point vrai que notre 
science des obligations qui résultent pour nous des nécessités à nous 
connues puisse jamais nous dispenser d'accepter d'autres devoirs 
fondés sur le sentiment d'une puissance qui dépasse notre entende- 
ment. Il n'est point vrai que, pour prospérer ou seulement pour de- 
venir intelligens, nous n'ayons besoin, en fait de mobiles, que du 
souci de l'utile, et, en fait de facultés, que du jugement utilitaire. 
Il n'est point vrai enfin que la civilisation consiste en une somme 
de connaissances, ni surtout qu'elle se transmette d'intelligence à 
intelligence à l'état d'idées compréhensibles. 

Faisons la part large aux connaissances expérimentales, et ren- 
dons plein honneur à notre époque en tant qu'elle a su rendre jus- 
tice à la magnifique faculté de connaître après coup ce que notre 
déraison nous empêche de prévoir, et ce qui est plus fort que nos 
volontés insensées. La philosophie contemporaine a eu raison dans 
ses négations. Elle nous a réellement éclairés en constatant, par une 
soigneuse étude de l'histoire, que les hommes n'avaient aucun sen- 
timent inné de la vérité qui est toujours vraie, c'est-à-dire des lois 
perpétuelles de la nécessité et du devoir. Bien plus, elle s'est atta- 
quée à la véritable cause de nos révolutions en nous mettant à 
même de comprendre que la morale et la prudence publiques n'ont 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas du tout leur source dans les facultés de l'individu, que, tout au 
contraire, c'est la raison et le sens moral des individus qui ont leur 
source dans une sagesse publique que l'on peut à bon droit appeler 
impersonnelle, vu qu'elle se produit précisément par le concours 
des déceptions et des châtimens de tout genre que les hommes s'at- 
tirent faute d'avoir le sentiment du vrai et du juste. La France sur- 
tout est payée pour le savoir. Plus que tous les mauvais instincts 
réunis, ce qui l'a désorganisée, c'est la tendre philanthropie qui, en 
voyant comment les églises et les gouvernemens avaient mal agi, 
s'est plu à croire qu'il suffirait de supprimer les autorités et d'a- 
bandonner chacun à sa morale naturelle. La France n'en serait pas 
où elle en est, si, en sentant la nécessité de réformer et de contrô- 
ler les autorités humaines, elle eût également senti qu'il n'y avait 
pas à se fier davantage aux individus humains, parce qu'en fait le 
propre de l'homme, dans toute condition, est de ne rien avoir en 
lui qui aspire platoniquement à la justice avant que l'injustice lui ait 
fait sentir ses crocs, et de ne rien avoir non plus en lui qui cherche 
seulement à connaître les lois éternelles, avant qu'il en ait appris 
l'existence en se heurtant contre elles. 

Il y a longtemps déjà, Swedenborg avait reconnu en propres 
termes que l'intelligence est la faculté qui nous rend capables de 
progrès moral , capables d'être déboutés par Dieu de notre déraison 
et de nos volontés injustes. Dans la mesure où la philosophie de nos 
jours a voulu dire cela, elle n'a fait elle-même que renoncer à des 
erreurs réfutées par l'expérience, et elle est une preuve de plus que 
l'intelligence, — celle du moins qui s'emploie à comprendre les le- 
çons que nous donnent les lois de la nécessité et de la justice, — 
est en effet la principale source de la civilisation. Seulement, pour 
que la destruction clés anciennes erreurs n'amenât pas une autre 
superstition aussi décevante que la foi en un sentiment inné du vrai, 
il faudrait que l'esprit du jour eût également conscience des impuis- 
sances de l'intelligence. Au lieu de la regarder comme suffisant à 
tout, il faudrait qu'il vît comment tout d'abord elle ne peut pas se 
suffire à elle-même, comment elle aussi, loin d'être un don de na- 
ture, n'est qu'une faculté qui pour grandir a besoin d'être nourrie 
par d'autres facultés. Malheureusement cela n'a pas lieu. On peut 
le dire sans exagération, aujourd'hui ce sont les savans et les phi- 
losophes qui méconnaissent le plus que nous naissons non pas seu- 
lement ignorans , mais inintelligens. Leur propre attention est si 
exclusivement tournée vers l'intelligence des choses extérieures 
qu'ils semblent à peine soupçonner la loi première de notre nature, 
celle qui est à la fois la loi de notre croissance morale et la loi de 
transmission de la civilisation. 



L'ANGLETERRE EN iSlli. 23 

Au xix^ siècle encore, tous les hommes, quand ils viennent au 
monde, sont dss êtres purement sentans, des êtres doués sans doute, 
dans un sens, de connaissance, mais qui ne peuvent connaître que 
ce qui se produit en eux, et en eux il ne se produit que des sen- 
sations toutes personnelles d'appétence et de répugnance, d'où ré- 
sultent des craintes et des désirs également personnels. Toujours 
ainsi le problème de l'éducation, — qui est aussi le problème du 
progrès, — sera justement de conduire, autant que possible, à la 
pensée abstraite des multitudes inintelligentes, et en tout cas de 
faire pénétrer chez des natures qui n'ont encore que des appé- 
tences et des répugnances égoïstes la quintessence d'une civilisa- 
tion dont elles ne peuvent pas comprendre les données. Il s'agit de 
leur rendre intelligible cette civilisation et par là de les rendre elles- 
mêmes intelligentes en leur communiquant, autrement que par des 
connaissances, la conception traditionnelle de la nécessité, qui de- 
puis des siècles s'est peu à peu agrandie de toutes les déceptions 
humaines, de toutes les défaites qu'ont subies les volontés con- 
traires aux vraies conditions de la vie. D'ailleurs, chez ceux mêmes 
qui sont appelés à devenir plus tard de savans penseurs, les mo- 
biles qui doivent pendant toute leur vie déterminer leurs volon- 
tés, et qui par conséquent déterminent à l'avance le seul emploi 
qu'ils pourront faire de leur science et leur intelligence, sont déjcà 
formés bien avant l'âge où naît la pensée. Toujours donc il faudra 
aussi qu'avant l'âge de la pensée la société ait trouvé moyen de 
civiliser les instincts et l'imagination, qui en sont la préface néces- 
saire. 

Le fait est qu'à cet égard nous n'avons pas de choix : c'est ainsi 
et seulement ainsi que se transmet la civilisation. Elle consiste non 
pas dans des opinions de tête, mais dans une tendance publique 
attachée à une foi publique, à une manière inconsciente de conce- 
voir le bien et le mal, l'impossible et l'inévitable, et cette foi active, 
que tous ont en eux sans s'en apercevoir, que tous reçoivent sans 
soupçonner qu'ils l'ont reçue, et qui à leur insu enfante toutes 
leurs manières de voir, de sentir et de vouloir, — tous aussi sans 
le savoir concourent par leurs actes et leurs paroles à la propager 
autour d'eux. Avant d'avoir dix ans, nos enfans sont déjà, par leur 
caractère, des Anglais ou des Français du xlv^ siècle; ils ont déjà 
reçu du dehors le principe de tous les genres d'idées qu'ils conce- 
vront plus tard en croyant les puiser dans les choses mêmes. Par 
l'effet des exemples et des réprimandes de la famille, par suite des 
obstacles que les volontés des autres opposent aux entraînemens de 
l'enfant, par les satisfactions et les désagrémens personnels qu'il 
est sûr de s'attirer chaque fois qu'il se met en accord ou en contra- 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

diction avec les exigences publiques, ses instincts les plus spontanés 
sont forcés de prendre la forme d'une espérance ou d'une crainte 
qui implique déjà la notion de ce qui est approuvé et réprouvé 
autour de lui. Égoïsme et générosité , prévoyance et étourderie, 
tout chez lui reçoit l'empreinte de la foi inconsciente dont la vie 
générale de son époque et son pays n'est qu'une multiple applica- 
tion. Quand la civilisation est ainsi entrée dans son être sentant, il 
faut encore tout autre chose que des idées abstraites et des connais- 
sances pour la faire passer dans son esprit et en faire le fonds même 
de son être pensant. Il est nécessaire d'abord qu'elle forme son 
imagination, et, pour amener ce nouveau progrès, il faut un ensei- 
gnement qui soit menace et promesse en même temps qu'instruc- 
tion, un enseignement qui s'adresse encore aux sentimens pe7'so7î- 
nels, et qui transforme enfin les mobiles égoïstes en de véritables 
aifections humaines, en des sentimens fixes de devoir, d'amour, 
d'espérance, de scrupule, attachés à des genres de choses que l'es- 
prit se représente constamment comme ce qui est toujours obliga- 
toire et toujours défendu, comme ce qui entraîne pour tous une 
malédiction ou une bénédiction. 

Mon but toutefois n'est point un but de controverse ni d'apologé- 
tique. Je cherche surtout à faire ressortir ce qui caractérise les 
préoccupations où est engagée l'intelligence de l'Angleterre, et à 
faire comprendre que ces préoccupations, par ce qu'elles ont d'ex- 
clusif, menacent de rompre l'unité que l'esprit public en Angleterre 
avait si remarquablement conservée. Quand les intelligences cher- 
chent leur satisfaction dans des doctrines qui ne répondent pas à 
d'autres nécessités de l'être humain, ces nécessités se vengent tout 
simplement en se faisant à elles-mêmes un moyen de satisfaction 
qui ne tient pas compte des intelligences. C'est là qu'en est l'An- 
gleterre. Relativement au reste de l'Europe, elle est encore peut- 
être le pays le plus sage, celui où l'antagonisme des tendances op- 
posées de notre époque se montre le moins immodéré et le moins 
surexcité par des passions de hasard; mais, par là même, elle ne 
nous laisse que mieux voir la nature et la gravité de la crise ac- 
tuelle. Chez elle, nous prenons comme sur le fait l'infirmité insé- 
parable des facultés du xix^ siècle, l'aveuglement qui tient à la di- 
rection où les fautes du passé ont jeté les intelligences, et nous 
pouvons mesurer plus sûrement l'inquiétant écart qui existe entre 
les connaissances dont notre siècle prétend faire sa seule règle de 
conduite et l'ensemble réel des besoins humains auxquels, bon gré 
mal gré, il s'agit de subvenir. L'Angleterre en effet a beau être à 
l'abri de toute irritation accidentelle, elle aussi, par son dévelop- 
pement, n'aboutit qu'à des conflits. Dans sa constitution morale, les 



L'ANGLETERRE EN 187A. 25 

organes vitaux qui s'accordaient hier tendent aujourd'hui à la dis- 
corde. Le duel ou, si l'on veut, les rapports de la science et de la 
religion y sont décidément plus mal engagés qu'ils ne l'avaient été 
de longtemps. 

Ainsi que je l'ai déjà dit, ce n'est pas la science qui a dénoncé la 
première le traité de paix et de respect mutuel que la raison et la 
foi avaient signé sur les bases de l'église anglicane; les hostilités 
ont été engagées par le piétisme méthodiste, qui était lui-même 
une réaction contre l'indifférence amenée par le rationalisme du 
XVIII* siècle, et qui a joué en pays protestans un rôle analogue à 
celui que l'ultramontanisme jouait dans les pays catholiques. Le ré- 
veil religieux a bravé la raison en se laissant aller à une sorte de 
théurgie spiritualiste, à une piété fébrile qui n'était plus guère que 
la foi en une opinion magique, par laquelle les hommes pouvaient 
surnaturellement obtenir la rémission de leurs péchés et les béné- 
fices de la justice sans avoir aucune condition à remplir. Et à cette 
religion irrationnelle la raison a répondu comme nous le savons : 
au lieu de s'en prendre à ce qu'il y avait de déraisonnable dans la 
façon dont le piétisme se représentait les volontés de Dieu et les 
devoirs de l'homme, elle s'est prononcée contre la croyance même 
en une puissance surnaturelle. A l'heure qu'il est, il se trouve que 
■par ce radicalisme elle a simplement poussé la religion à reculer 
vers le moyen âge. Gomme réplique au positivisme irréligieux et 
matérialiste, il y a le puseyisme et le ritualisme, qui en reviennent 
tout bonnement à l'idée du salut par une amulette matérielle, par 
des génuflexions sacramentelles et par la foi aveugle aux pouvoirs 
surnaturels du prêtre. 

Ainsi les deux facteurs du progrès ont pris l'un en face de l'autre 
des attitudes de combat. La guerre est déclarée entre le passé et 
le présent, entre la théologie, venue d'une époque d'imagination 
qui expliquait tout par des influences mystérieuses, et l'intelligence 
de notre temps, qui n'aspire qu'à concevoir d'après les faits les lois 
de la nature. Le progrès par l'irréligion, la morale par la déraison, 
voilà ce qui se lit sur les deux bannières, et dans l'arène j'aperçois 
des hommes d'église et des hommes de cabinet ou de laboratoire 
qui discutent gravement si c'est la science seule ou la foi seule qui 
doit désormais régner, si désormais il n'y aura que des enfans ou 
que des hommes mûrs, si le monde sera mis au régime exclusif 
d'une croyance incapable de se faire accepter par les intelligences 
déjà formées, ou d'une philosophie scientifique incapable de faire 
l'éducation des inintelhgens. Même dans la sage Angleterre les sa- 
vans et les penseurs me font un peu l'effet de sauvages qui, par 
dépit contre le manitou de leur tribu, lui auraient donné un coup 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

de pied, et danseraient une farandole en montrant le poing au ciel. 
Parce qu'ils sont choqués par les dévotions superstitieuses ou par 
l'idée que tels ou tels se sont faite de la foi qui sauve, ils déclarent 
que la sottise consiste à avoir une foi quelconque, et que le dernier 
mot de la sagesse est de ne plus perdre son temps à se former un 
juste sentiment des volontés de l'Éternel. Autant déclarer qu'ils 
veulent poursuivre leurs petites affaires sans regarder s'il y a, oui 
ou non, des murs devant eux. Parlons franc, la science contempo- 
raine fait d'étranges pèlerinages à Notre-Dame de la Matière, et elle 
n'est pas pleinement sincère. Les penseurs trahissent leur propre 
raison en se donnant comme complètement satisfaits par leurs petits 
mythes matérialistes, par leurs petites légendes sur les prmiesses 
intelligentes de la force inintelligente. J'imagine que, s'ils tiennent 
cela pour la suprême vérité, c'est surtout parce qu'ils regardent 
cela comme la meilleure arme de combat; mais l'hypocrisie ne porte 
pas bonheur. En se persuadant que ces petites cosmogonies sont de 
force à exterminer le sentiment religieux, et en mettant dès au- 
jourd'hui leur vanité à ne plus s'occuper des religions, les cham- 
pions de l'intelligence ne travaillent que contre la cause du progrès 
intellectuel. Si la raison ne voit rien de mieux à faire que de lais- 
ser les rêveurs rêver à leur gré leurs rêves surnaturels, c'est elle- 
même qui le paiera. Au lieu de tuer le sentiment religieux, elle 
réussira seulement à l'abandonner, faute d'une théologie raison- 
nable, à toutes les monstrueuses théologies qui peuvent résulter 
des accouplemens de hasard, de l'aveuglement et des convoitises ou 
des colères. 

Décidément aussi les hommes d'église m'apparaissent comme des 
somnambules quand, avec leur ritualisme ou leur sacerdotalisme, 
ils s'imaginent arrêter le torrent qui emporte les esprits, et qui, en 
les emportant loin de la religion telle qu'elle a été, les expose à se 
jeter dans l'utilitarisme pur, dans la conviction irréfléchie que le 
seul emploi fructueux de nos facultés est de les consacrer à décou- 
vrir les choses ou les états de choses les plus propres à satisfaire nos 
désirs. Autant vouloir repousser le Niagara en l'effrayant par des 
gestes mystérieux. En bonne conscience, la religion elle-même est 
étrangement matérialiste et utilitaire par les moyens qu'elle emploie 
pour amener les hommes à reconnaître un maître éternel, et par les 
recettes qu'elle leur recommande pour détourner d'eux les fléaux et 
les calamités terrestres. Sous tout cela encore, il y a un machiavé- 
lisme inconscient. Les plus croyans ne sont pas tout à fait sincères 
en se prétendant convaincus de toutes les incompréhensibles effica- 
cités qu'ils proclament comme ce qu'il faut croire. S'ils n'en doutent 
pas eux-mêmes, c'est peut-être parce que l'irréligion est réellement 



l'angleterre en 187/i. 27 

ce qiii les effraie, et qu'ils ne peuvent rien inventer de mieux que leur 
ritualisme pour lui faire échec; mais cette habileté, moitié fraude 
et moitié illusion, est sûre de tourner contre ceux qui s'y laissent 
entrahier. En se dupant eux-mêmes sur leurs propres sentimens, — 
en dépensant leur esprit à chercher ce qui peut faire triompher leur 
volonté, plutôt qu'à découvrir ce qui est vraiment pour eux l'incon- 
testable ou l'incroyable, ils ne peuvent réussir qu'à se cacher la 
vraie cause qui éloigne les intelligences de la religion et à prendre 
le poison même pour le contre-poison. De nos jours, tels que sont 
les hommes, ou du moins tels que les propagandes circulant dans 
l'air les ont rendus avant qu'ils aient vingt ans, il n'y a plus rien 
de possible pour eux qu'un scepticisme qui les livre à l'égoïsme, 
ou qu'une croyance dont ils pourront trouver la confirmation dans 
tous les faits de chaque instant. Ne pas voir cela équivaut pour les 
églises à un suicide. Celles-là seules reprendront possession des 
âmes qui en viendront de plus en plus à annoncer que ce qui sauve, 
c'est non pas la foi en un homme ou en une classe d'hommes, ni 
la foi en un gouvernement, ni la foi en des pratiques quelconques, 
mais la foi qui est un vif sentiment des lois par lesquelles le maître 
gouverne l'univers et avec lesquelles tous ont à compter sous peine 
d'être inexorablement frappés. 

Que l'on me permette de l'ajouter : le conflit de la science et de 
la foi a beaucoup moins trait qu'elles ne le pensent l'une et l'autre 
aux choses d'en haut et aux choses d'outre-tombe. A bien voir, le 
nœud de la querelle se trouve dans l'idée traditionnelle que les 
églises nous donnent encore du devoir. La théologie toute la pre- 
mière n'oublie pas la terre, et son principal souci est toujours 
d'amener les foules à se conformer ici-bas aux conditions néces- 
saires de la vie; mais la théologie représente l'expérience du passé, 
et est par là même défiante : elle sait que les foules sont mal ca- 
pables de discerner les voies par lesquelles toute volonté contraire 
à ces conditions amène du mal au pécheur lui-même comme à ses 
voisins. En conséquence, elle est toujours tentée de prendre les 
aveugles par où ils se laissent saisir pour les détourner des actions 
malfaisantes dont ils ne peuvent prévoir la douloureuse réaction 
contre eux-mêmes. Si je ne me trompe, là est la grande pierre 
d'achoppement, car une telle manière de présenter le devoir donne 
à croire que le Dieu du ciel n'est pas tout-puissant sur la terre; en 
tout cas, elle encourage l'idée que ce qui règne sur la terre n'est 
pas la justice, et c'est bien cette notion-là qui éloigne les intelli- 
gences de la religion des églises, comme c'est elle qui, par contre- 
coup, égare aussi la science. Elle suffît pour discréditer la théolo- 
gie , parce que les consciences commencent à entrevoir la vraie 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

justice souveraine, qui a voulu que le mal et le bien ici-bas portas- 
sent en eux-raêmes leur rétribution, et qui jamais n'accorde à 
droite un privilège ou une dispense en considération d'une bonne 
œuvre accomplie à gauche; mais, d'un autre côté, les consciences 
ne sont pas encore assez clairvoyantes pour reconnaître que la 
science la plus utile est la connaissance de cette justice souveraine, 
et voilà pourquoi les intelligences en restent à l'idée que notre pre- 
mier intérêt est d'acquérir un ensemble de connaissances pratiques 
qui nous rende habiles à produire les résultats que nous pouvons 
désirer. 

Pour en revenir à la calme Angleterre, ce qui me frappe en défi- 
nitive, c'est que, chez elle aussi, la foi et la science sont atteintes 
d'une seule et même maladie. L'une comme l'autre, elles cherchent 
à échapper à la vérité, ou plutôt elles n'ont pas plus l'une que 
l'autre le sentiment de la vérité. Tandis que les hommes préoccupés 
des intérêts temporels n'estiment que le jugement, les hommes 
chez qui prédomine la conscience des besoins moraux ne veulent 
songer qu'à se faire les croyances les plus propres à les consoler, à 
« griser leur sens de l'infmi, » comme disait Schleiermacher, ou à 
réaliser leurs autres fins. Ni les uns ni les autres ne s'aperçoivent 
qu'en réalité la grande affaire de l'homme ici-bas est de vivre, et 
que pour lui la première nécessité ainsi est de parvenir avec ses 
facultés à subvenir aux exigences de ses besoins, d'arriver par son 
intelligence ou autrement, par sa science des lois de la nature et 
par sa crainte de l'inconnu, à reconnaître et accepter en fait une 
règle de vie qui suffise pour le sauver de tout ce qui lui est intolé- 
rable, et lui assurer tout ce qui lui est indispensable. En politique, 
on n'arrive à rien de bon en dépensant son esprit à décider si c'est 
le pape, ou le roi, ou le peuple qui a seul le droit de commander, 
car de toute façon on n'aboutit ainsi qu'à un pouvoir illimité, et en 
réalité le seul gouvernement qui puisse nous mettre à l'abri des 
bévues et des folies auxquelles tout pouvoir humain sera toujours 
sujet est justement le gouvernement illogique résultant de la com- 
binaison de plusieurs pouvoirs, — je dirais volontiers de plusieurs 
pouvoirs quelconques qui se contrôlent l'un l'autre. Au moral aussi, 
la seule direction qui puisse pratiquement nous conduire à remplir 
toutes les conditions de la vie ne peut elle-même provenir que de 
la combinaison d'une science et d'une foi qui se contiennent et se 
complètent mutuellement. La science est dévoyée , et elle devient 
une dangereuse erreur quand elle méconnaît que son rôle est non 
point de combattre la croyance en une puissance surnaturelle, mais 
simplement d'empêcher que la foi ne nous donne, sur les volontés 
de Dieu et sur les conditions auxquelles il a soumis la vie terrestre, 



l'angleterre en 1874. 29 

des notions contraires à ce que nos connaissances nous obligent à 
penser des lois de la nature. La religion s'égare et devient une im- 
piété funeste quand elle méconnaît que son rôle est non point de 
s'attaquer à la raison qui cherche à connaître comment l'univers est 
gouverné par ce qui le gouverne, mais simplement d'empêcher que 
la science prenne son idée des lois de la nature pour l'expression de 
tout ce qui détermine notre destinée. 

Malheureusement, pendant que la science et la foi se querellent, 
il y a derrière elles le géant aux mille bras, l'hôte qui apparaît aux 
momens de crise sans être invité et qui se charge de faire prévaloir, 
malgré les savans et les théologiens, ce qui est seul possible en 
raison de leurs volontés insensées, ce qui est nécessaire précisé- 
ment pour déjouer les prétentions qui briseraient la société. En 
d'autres termes, il y a les masses, que les penseurs cherchent si 
peu à connaître, et qu'ils mettent si étourdiment en mouvement, 
— les masses, qui ignorent la science et la théologie, pour qui il 
n'existe ni compréhensible ni incompréhensible, et qui n'ont pas 
d'autre mobile que le souci d'éviter la souffrance. Avec une terrible 
impartialité, elles prêtent leurs bras aux savans tant que les savans 
attaquent, au nom de la raison, ce qui leur déplaît à elles, ou elles 
répondent amen aux églises chaque fois que les églises promettent 
de leur faire avoir ce qui leur plaît; — mais quand le mal arrive, 
quand les penseurs, dans le fol espoir de donner à tous l'intelligence 
des lois de la nature, ont détruit les manières de croire au surnatu- 
rel qui conduisaient au moins les inintelligens à reconnaître des de- 
voirs, et quand ils n'ont réussi qu'à ouvrir la porte aux théologies 
barbares qui poussent les multitudes à attirer sur elles d'intoléra- 
bles souffrances, — alors, sous le coup de ces souffrances, le géant 
aux mille bras, qui est incapable d'en voir la cause et qui au fond 
ne croit pas à sa propre sagesse, appelle vite à son aide un sauveur 
de rencontre. Pape ou empereur, peu lui importe; il veut être pro- 
tégé contre tous les dangers qu'il ne peut pas prévoir, et il prend le 
protecteur qui se présente en lui donnant le droit de décider seul ce 
qui doit être fait par tous en dépit de la conscience de ceux qui ont 
une conscience, et en dépit de la raison de ceux qui ont une raison, 
comme en dépit des penchans de ceux qui ont des penchans. 

Je ne dis pas que l'Angleterre marche à une telle catastrophe; je 
suis loin de prétendre qu'elle n'ait pas encore assez de sagesse pour 
se tirer des conflits où elle s'est engagée. Déjà son instinct de con- 
servation s'est réveillé; elle a peur, ce qui est bon signe. D'ailleurs, 
après tout, son expérimentalisme à outrance n'est que la reprise 
d'une tentative qu'elle avait déjà faite deux fois, — sous Bacon, 
sous Locke et Bolingbroke, — et deux fois déjà son caractère l'avait 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

protégée contre sa tête. L'intelligence spéculative de l'Angleterre 
n'a jamais été large; mais, grâce à son insouciance pour la logique, 
l'étroitesse des principes admis par son intelligence ne l'a pas beau- 
coup gênée. Sans crainte de se mettre en contradiction avec elle- 
même, elle a toujours su recevoir les leçons de l'expérience et tenir 
pour nécessaires toutes les choses contraires qu'elles lui indiquaient 
comme telles. Ajoutons encore à cela que dans son utilitarisme iî 
y a un trait d'excellent augure : sous le nom d'utilité, ce qu'elle 
poursuit évidemment, ce n'est pas le plaisir de satisfaire ses désirs, 
c'est plutôt la connaissance des conditions indispensables de la pro- 
spérité publique, des lois économiques ou autres que nul désir ne 
saurait violer impunément. 

Toujours est-il, — et je n'ai pas voulu dire autre chose, — que 
l'Angleterre en ce moment est dans une crise, et que, d'après son 
passé, on ne peut plus avec certitude prédire son avenir. Elle a eu 
la gloire, dans la phase qui finit, de créer le type du gouvernement 
représentatif; mais maintenant les forces qui par leur libre accord 
lui avaient permis de vivre mieux qu'aucun autre peuple sous le 
régime de la liberté se séparent l'une de l'autre pour se contre- 
carrer, et ses institutions n'assurent plus dans ses conseils la pré- 
dominance de la sage raison qui jusqu'ici avait dirigé son déve- 
loppement. Aujourd'hui enfin son vieil organisme est ébranlé. 
L'Angleterre aussi figure au nombre des sociétés tiraillées par des 
élémens discordans, et il reste à savoir si, parmi les peuples qui 
ont ainsi à se reconstituer, c'est à elle que reviendra l'honneur de 
trouver une nouvelle constitution, une nouvelle loi d'ordre de na- 
ture à concilier les tendances opposées qui se dégagent de l'état 
moral de nos jours. A cet égard, les traditions de son passé et le 
génie même qui l'a rendue capable de ce qu'elle a fait ne sont pas 
sans m'inquiéter pour elle. En un mot, il y a au soleil couchant de 
son libéralisme un point noir qui peut annoncer des orages pour 
le lendemain. 

J. MlLSAND. 



HISTOIRE D'UN DIAMANT 



RECIT DE MŒURS CONTEMPORAINES. 



Depuis longtemps j'observais le comte de Louvignac. Je ne sais 
quel appât singulier cet homme offrait à ma curiosité, mais je ne 
pouvais m'empêcher de recueillir tout ce qu'on disait de lui. On en 
disait beaucoup de bien. D'une humeur douce, d'un compjerce fa- 
cile et agréable, d'une politesse un peu froide, M. de Louvignac 
n'aurait été pour les gens du monde qu'un homme bien élevé, s'il 
n'eût paru sujet à quelques-unes de ces manies qui éveillent l'at- 
tention. Il avait près de quarante ans, une fortune considérable, un 
grand train de maison, et il ne songeait pas à se marier; il ne voyait 
qu'un très petit nombre d'amis, vivait seul dans un hôtel à lui, sor- 
tait peu et ne donnait point de dîners. On ne pouvait pas l'accuser 
d'avarice. Il ne refusait pas son tribut à la charité pulDlique et aux 
œuvres de bienfaisance. Quand la récolte était mauvaise, ses fer- 
miers le trouvaient accommodant. La plus évidente de ses manies 
était celle de se croire malade, ou sur le point de le devenir, mal- 
gré tous les dehors d'une santé robuste. Il faisait bonne chère, mais 
en se refusant certains mets réputés innocens, certains vins bien- 
faisans pour tout le monde et nuisibles apparemment pour lui seul. 
Chaque année, il passait deux mois dans une petite ville des Vosges 
que la fashion ne connaît pas. Les faux malades ne sont en gé- 
néral que des égoïstes qui dissimulent sous le prétexte des infir- 
mités du corps celle de leur âme : n'est-on pas excusable de ne 
penser qu'à soi lorsqu'on souffre? M. de Louvignac ne se plaignait 
jamais. On le voyait préoccupé de sa santé, on devinait son inquié- 
tude aux précautions qu'il prenait; mais, que ce fût savoir-vivre ou 
mystère, il ne parlait pas de ses maux. De ces contradictions le 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

monde conclut que M. de Louvignac était un original, ce qui n'ex- 
plique rien. 

Cette espèce de grand seigneur, dont la vie correcte témoignait 
qu'il voulait être estimé, montrait dans la conversation une indul- 
gence extrême pour les fautes et même pour les gros péchés des 
jeunes gens. Ordinairement cette bonté philosophique est l'etlet d'une 
longue expérience et d'un grand âge. L'homme sur son déclin sourit 
des erreurs où il ne peut plus tomber, tandis qu'à quarante ans la 
sagesse est de fraîche date et volontiers sévère. M. de Louvignac ne 
l'était que pour lui-même. Avec des principes fermes, en matière de 
délicatesse et d'honneur, il se plaisait à excuser et à pardonner les 
faiblesses des autres. En maintes occasions, il avait montré du cou- 
rage, du sang -froid dans le danger; mais la plus légère indisposition 
le plongeait dans un abattement profond. Son visage était beau, sa 
taille élégante, et ses yeux noirs semblaient faits pour exprimer 
toutes les passions, et cependant on y voyait rarement autre chose 
qu'une mélancolie inquiète. Il prenait soin de sa personne avec des 
recherches de petite -maîtresse où l'on ne sentait point l'envie de 
plaire. Enfin dans ses habitudes, ses mœurs et son caractère, cet 
homme avait je ne sais quoi d'énigmatique et de compliqué, comme 
si son naturel eût été altéré ou modifié par quelque choc violent du 
destin, par quelque passion aujourd'hui éteinte, ou comme s'il eût 
vécu sous l'obsession d'un souvenir accablant et d'une idée fixe. 
C'est cette énigme qu'il s'agissait de deviner. 

Un soir du mois de janvier 1870, dans le petit salon du vieux 
marquis de C..., nous étions six fumeurs réunis devant un grand 
feu. Dix heures sonnaient. On apporta le thé. M. de Louvignac se 
prépara une tasse de cette boisson chaude dans laquelle il versa 
beaucoup de lait. Le vieux marquis nous racontait ses souvenirs de 
jeunesse. Mon voisin, qui était un peintre de paysages, se penchant 
à mon oreille, me dit tout bas : — Je m'étonnerai bien si le mar- 
quis ne nous raconte pas ce soir la mémorable histoire du carrick 
jaune. 

— Qu'est-ce que cette histoire? demandai-je. 

— Puisque vous ne la connaissez pas, apprêtez-vous à l'entendre. 
Le peintre s'approcha de la fenêtre, souleva le rideau et nous an- 
nonça que la neige tombait. 

— Cette affreuse neige ! s'écria le marquis, je la déteste. 

— Pourquoi donc? dit le peintre. 

— Mauvais plaisant, reprit le marquis, vous savez bien pourquoi; 
mais ces messieurs l'ignorent, et je vais le leur apprendre. J'avais 
dix-sept ans lorsqu'il fut décidé que j'entrerais dans la maison mi- 
litaire du feu roi Charles X. Pour cela, il fallait passer par l'école de 



HISTOIRE D UN DIAMANT. 



33 



Saint-Cyr et faire des études spéciales. On me mit dans une pen- 
sion préparatoire. Un domestique m'y conduisait de grand matin et 
venait me chercher à neuf heures du soir. Tous mes camarades, à 
peu près du même âge que moi, se destinaient à la même carrière. 
La moitié environ se composait de jeunes gens nobles; les autres 
étaient des fils de banquiers, de riches bourgeois ou d'anciens ser- 
viteurs de l'empire. Un assez mauvais esprit régnait parmi nous. Le 
beau d'Orsay faisait alors parler de lui, et menait la mode. Il inventa 
la soubreveste, le chapeau qui porte encore son nom, et une forme 
de bottes à l'écuyère adoptée par les lions de cette époque. N'é- 
tant libres que le dimanche, nous mettions ce jour-là seulement îe 
costume du monde élégant. Ceux d'entre nous qui n'avaient pas de 
chevaux en louaient au manège, et nous allions grossir l'escorte du 
comte d'Orsay, persuadés que le beau sexe n'avait d'yeux que pour 
nous. 

Mon père n'approuva point ces manières de dandy; mais ma mère 
prit plaisir à voir en moi l'enfant se donner des airs de jeune 
homme. Elle m'encourageait dans cette voie et subvenait secrète- 
ment à mes dépenses. Je n'étais encore que ridicule. Vous allez voir 
où la vanité peut nous entraîner. 

La règle de l'institution exigeait qu'on vînt le soir chercher les 
élèves externes. Le maître de pension ne voulait pas être respon- 
sable de notre conduite hors de chez lui, et il tenait à nous remettre 
entre les mains d'une personne de confiance. Mon père prenait 
quelquefois la peine de venir me chercher. Un soir, il me fit appe- 
ler. C'était en janvier, par un temps de neige et de glace fondante, 
comme aujourd'hui. Je trouvai mon père vêtu d'un vieux carrick jaune 
à cinq collets qu'il ne portait plus depuis longtemps. Un de mes ca- 
marades montait dans une belle voiture où sa mère l'attendait. Je 
me sentis mortifié. Drapé dans un manteau à la mode, je marchais 
en silence à côté de mon père, k ses premières questions, je répon- 
dis par des monosyllabes qui trahissaient ma mauvaise humeur. Il 
me demanda d'un ton ironique si j'avais quelque contrariété. 

A ce moment de son récit, le narrateur, oubliant qu'il parlait de 
lui-même, devint rouge de colère et s'écria : — Ce drôle! cet inso- 
lent ! ce petit ingrat eut l'audace de répondre : « Oui, monsieur; 
vous auriez pu m'épargner l'affront de vous montrer à mes cama- 
rades sous cet accoutrement. » 

Le vieux marquis s'arrêta comme suffoqué par l'indignation, puis 
il reprit : — Mon père n'était pas homme à supporter mon imperti- 
nence. Il me remit à ma place vertement. Ma mère elle-même me 
gronda, et je finis par comprendre ma sottise. On me la pardonna; 
mais ma conscience me la reproche encore. Une fois en ma vie, j'ai 

TOME V. — 1874. 3 



SA REVUE DES DEUX MONDES. 

manqué de respect à mon père. Il y a plus de quarante ans de cela, 
et, quand j'y songe, la honte et les regrets me serrent la gorge. 
Voilà pourquoi j'éprouve le besoin de raconter cette histoire à mes 
amis et de m'accuser devant eux. Ma confession faite, je suis sou- 
lagé pour quelque temps. 

— Ce carrick jaune, dit le peintre, est pour vous comme le ruban 
volé par Jean- Jacques et dont l'esprit de parti a tenté vainement de 
faire un couvert d'argent. 

— Je conçois, dit M. de Louvignac, que la confession vous sou- 
lage parce qu'il s'agit d'une peccadille d'écolier; mais l'aveu d'une 
action criminelle ne calmerait pas votre conscience et ne vous pro- 
curerait qu'un surcroit de honte. 

— Peut-être, répondit le marquis. 

— N'en doutez pas, ajouta Louvignac. 

— Mon cher comte, dit le peintre, vous affirmez cela comme si 
vous le saviez par expérience. 

Louvignac ne répondit pas. Il fronça le sourcil et regarda obstiné- 
ment le tapis de la table à thé. Je me mis à réciter ces vers bien 
connus d'un poète contemporain : 

Crois-moi, parle avec confiance. 
Le sévère dieu du silence 
Est un des frères de la mort. 
En se plaignant on se console , 
Et quelquefois une parole 
Nous a délivrés d'un remord. 

L'attitude du comte attira les regards de tous les assistans. Une 
pensée commune nous traversa l'esprit pendant ce silence d'une 
minute, qui nous sembla un siècle : est-ce que cet homme aurait 
commis un crime ? 

— Ces vers sont fort beaux, dit enfin Louvignac en relevant la 
tête; mais ils font partie d'un dialogue entre le poète et sa muse, et 
ce tête-à-tête ressemble fort à un monologue. Je ne connais pas de 
moyen de se délivrer d'un remords. A la répétition générale à'Iphi- 
géiiie en Tauride, lorsque Oreste, tombant épuisé à la fin de son ac- 
cès de fureur, se mit à chanter : « Le calme rentre dans mon âme, » 
quelqu'un fit remarquer au maestro que l'orchestre poursuivait son 
accompagnement agitato, ce qui semblait un contre-sens. Gluck ré- 
pondit : « Ne vous en mettez pas en peine. Oreste peut dire que le 
calme rentre dans son âme, mais moi je sais qu'il n'y rentre pas. » 

— Il faut convenir aussi, dit le peintre, que tuer sa mère est un 
cas grave. 

— Et heureusement assez rare, ajouta le comte en souriant. 

— Allons , mon cher Louvignac , du courage ! s'écria le vieux 



HISTOIRE d'un diamant. 35 

marquis. Faites comme moi; soulagez votre cœur. Vous vous en 
trouverez bien. 

— Non, mon ami; cela ne servirait à rien. J'ai commis une faute, 
il est vrai; mais j'en suis puni, et, quand le châtiment est commencé, 
la confession devient inutile. 

Louvignac prit son chapeau et sortit. 

— Monsieur le marquis, dit le peintre, vous avez été trop vite. 
Le criminel entrait de lui-même dans la voie des aveux lorsque 
vous l'en avez fait apercevoir, et il a ressaisi son secret qui allait lui 
échapper. 

On devine que Louvignac fut le sujet de la conversation pendant 
le reste de la soirée. Le marquis l'avait connu enfant; il nous donna 
quantité de détails sur la famille, la fortune, l'éducation, les débuts 
dans le monde, les voyages, les goûts et les mœurs de ce person- 
nage. — Quant à son aventure, nous dit-il ensuite, quant à l'épi- 
sode mystérieux de sa vie cjui lui rappelait tout à l'heure le crime 
d'Oreste, je l'ignore absolument; mais je puis vous indiquer un 
homme qui en a été le témoin. C'est le vieux docteur Vibrac, mé- 
decin de la famille. Je le crois brouillé avec le comte, il parlera 
peut-être. Yibrac ne pratique plus; souvent il fréquente le soir un 
petit café de la rue Jacob. Si vous avez autant de patience que de 
curiosité, faites -lui votre cour en jouant sa partie de domino, et 
vous arriverez à la découverte de la vérité. Hâtez-vous seulement, 
car le bonhomme est octogénaire, et il commence à radoter. 

Le peintre et moi, nous suivîmes les conseils du marquis. Nous 
recherchâmes le vieux docteur en fréquentant le même café que lui, 
et après deux mois de relations assidues et force, parties de domino 
nous avions obtenu les derniers renseignemens nécessaires pour 
compléter la biographie du comte George de Louvignac. 

IL 

Comme le nom l'indique, la famille de Louvignac était du midi 
de la France. Elle y possédait de grands biens depuis trois siècles. 
Le comte Jean, père de George, commandait une compagnie de la 
garde royale lorsque la révolution de 1830 éclata. Le nouveau gou- 
vernement lui offrit de rentrer au service; mais il se tint pour en- 
gagé avec la branche aînée des Bourbons, et il se retira dans ses 
terres. Il habitait ordinairement son château de Breuilmont, situé 
sur un des affluens de la Garonne dans une vallée charmante. La 
communauté d'opinions politiques le rapprocha d'un certain nombre 
de gentilshommes campagnards. Il leur donna des dîners et leur 
ouvrit la chasse de son domaine. On voisinait jusqu'à la distance 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

de cinq ou six lieues. Il n'y avait guère de semaine où l'on ne se 
trouvât réunis vingt ou trente convives, tantôt chez l'un, tantôt 
chez l'autre des châtelains de la vallée. Dans une de ces parties de 
plaisir, le comte Jean remarqua une jeune fille de dix-huit ans nou- 
vellement sortie de son couvent. Il se mit à côté d'elle à table et fat 
enchanté de son esprit. Le soir, il la fit danser, et en la recondui- 
sant à sa place il lui adressa tout bas cette question : — Made- 
moiselle, vous conviendrait-il d'être demandée en mariage? 

La jeune fille fit semblant de n'avoir pas entendu; mais elle rou- 
git jusqu'aux yeux et agita fort son éventail, A minuit, au moment 
du départ, le comte lui donna la main pour monter en voiture. — 
Vous n'avez pas répondu à ma question, lui dit-il. 

Encouragée par l'obscurité, la demoiselle répondit : — Deman- 
dez et vous recevrez; frappez et l'tjn vous ouvrira. 

— Bon ! pensa le comte. Elle me fait savoir ainsi qu'elle a reçu 
une éducation bien chrétienne. Tandis que je m'enflamme pour ses 
grâces, sa jeunesse, sa taille fine, ses cheveux bruns et luisans 
comme l'écorce du marron d'Inde, ses yeux bleus, ses longs cils et 
jusqu'à la petite fossette de son menton, elle me rappelle d'un mot 
que tout cela n'est qu'avantages extérieurs. En empruntant sa ré- 
ponse à l'Écriture sainte, elle m'apprend qu'elle est plus sage que 
moi, et que les préceptes de l'Évangile sont gravés dans son cœur. 
Je suis suffisamment édifié sur ses qualités et son caractère, c'est 
une femme supérieure. 

Le lendemain, le comte sortait à cheval au lever du soleil et se 
rendait chez le père de la jeune fille. M. de La Fênaie, enfermé 
depuis trente ans dans son petit château, était un de ces gentils- 
hommes chasseurs pour qui l'univers n'a pas vingt lieues de circon- 
férence, et dont l'écurie et le chenil sont affaires d'état. Ne s'atten- 
dant guère à recevoir uns visite à sept heures du matin, il était en 
rob3 de chambre dans la cour de sa ferme, et contemplait avec sa- 
tisfaction une copieuse bouillie au pain de son qu'un valet délayait 
dans une auge pour le déjeuner de la meute. — Mon voisin, lui dit 
le comte, excusez-moi si je vous dérange de grand matin. Une idée 
de quelque importance m'a mis la puce à foreille. Je sais que je 
manque à tous les usages, et que j'aurais dû vous envoyer une per- 
sonne tierce; mais en matière d'ambassade on n'est jamais mieux 
servi que par soi-même. Voici le fait : je viens vous demander la 
main de mademoiselle votre fille. 

— Pardieu! j'aime cette franchise, répondit M. de La Fênaie. 
Voyons un peu. Vous êtes quatre ou cinq fois plus riche que moi, 
mon voisin. 

— Je n'en sais rien; cela m'est indifférent. 



HISTOIRE D UN DIAMANT. 6/ 

— J'ai deux enfans, et mon fils n'a pas envie d'être d'église. 

— N'allez pas le contrarier, le pauvre garçon ! 

— Ma fille Antoinette est bien jeune; mais, pui«que vous avez de 
l'inclination pour elle... 

— Mieux que cela : je l'aime. 

— Eh bien donc, elle est bonne à marier; je vous la donne. 

— Un moment! Il faut d'abord savoir si je lui plais. 

— Vous lui plairez. La revue des habitans de la vallée est facile 
à passer. Vous êtes bien fait, riche, franc comme l'or, vous avez 
vingt-huit ans, qui diable voulez-vous qu'on vous préfère? Voilà 
qui est dit : touchez là, mon gendre. 

Un mois après, le comte Jean de Louvignac épousait M"* Antoi- 
nette de La Fênaie. Les deux époux firent un voyage en Itahe, puis 
ils revinrent dans leur château. Avant l'année révolue, la comtesse 
donna le jour à un garçon qu'on appela George. Si la vie est un 
bien, jamais enfant ne vint au monde sous de meilleurs auspices. Il 
y eut des réjouissances à Breuilmont pour les relevailles de la com- 
tesse et pour le baptême de son fils, à La Fênaie pour le premier 
anniversaire du mariage. Les invités donnèrent des retours de noces 
et des retours de chasse, après quoi la vallée rentra dans le calme, 
.lean de Louvignac adorait sa femme, et lui témoignait à tout pro- 
pos son admiration. Rien n'était si beau, si parfait, si aimable 
qu'elle. Au milieu de la conversation, il ouvrait une parenthèse pour 
se récrier sur l'esprit, le bon sens, la raison d'Antoinette. Actif et 
remuant par tempérament, le comte s'absentait souvent, mais ja- 
mais, ne fût-ce que pour une heure, sans prendre congé de sa 
femme. Il ne lui reprochait que de n'avoir point assez de caprices 
et de ne pas fournir à son mari assez d'occasions de lui complaire. 
De son côté, Antoinette répondait à ces effusions passionnées par 
une tendresse douce et enjouée. Plus ingénieuse que lui dans l'art 
de plaire et de charmer, elle feignait d'avoir du goût pour tout ce 
qu'il aimait. Un voisin faisait bâtir, et le comte semblait avoir envie 
de l'imiter. Aussitôt Antoinette témoigna le désir de posséder une 
serre chaude. M. de Louvignac, transporté d'aise, appela son archi- 
tecte et dirigea les travaux avec ardeur. Il alla jusqu'à Toulouse 
pour se procurer des plantes rares, et se mit à étudier l'horticulture. 
Sa fennne sut le faire passer ainsi d'une occupation à une autre, en 
sorte que l'ennui et l'oisiveté n'entrèrent point à Breuilmont. Enfin 
les deux époux goûtaient tout le bonheur que peuvent donner le par- 
fait accord, la bonne humeur et l'amour partagé. 

Pendant ce temps-là, George grandissait. Son excellente consti- 
tution triompha aisément des petites maladies de l'enfance. Il était 
adroit à tous les exercices, montait à cheval dès l'âge de huit ans et 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

trottait bravement à côté de son père. Une fois par semaine, le doc- 
teur Vibrac venait de la ville voisine sur son bidet pour déjeuner au 
château, et, après avoir regardé l'enfant, il avait accoutumé de dire : 
— Si tous les hommes étaient bâtis comme ce garçon-là, le phar- 
macien fermerait boutique ou se ferait pâtissier. 

Ce Vibrac, franc méridional et joyeux convive, avait une affection 
sincère pour la famille de Louvignac; d'ailleurs, bon praticien, au 
courant des découvertes nouvelles, doué d'un coup d'oeil sûr, il se 
connaissait en hommes, et, tout en badinant, étudiait aussi bien les 
caractères que les tempéramens. Il pénétrait les intentions de la 
comtesse, et la secondait dans ses petites ruses de cœur avec une 
malice pleine de bonhomie. 

Un jour, la comtesse le prit à part. — Mon ami, lui dit-elle, j'ai 
un service à vous demander. Vous voyez de quels soins touchans 
je suis comblée par mon mari. Aucune peine, aucun sacrifice ne lui 
coûte pour satisfaire et prévenir mes moindres désirs. Une fois en 
ma vie, je voudrais répondre à tant d'amour par autre chose que 
de la tendresse. Je ne suis pas riche comme lui; mais je possède un 
joyau de prix qu'il ne connaît pas. C'est un diamant monté en bague, 
que le cardinal Du Bellay a rapporté de Rome il y a trois cents ans. 
Ce diamant a une valeur historique. La dernière demoiselle Du Bel- 
lay, mon arrière-grand' tante, l'a laissé à ma grand'mère, et c'est 
ainsi qu'il est venu jusqu'à moi. J'ai remarqué qu'aujourd'hui les 
hommes portent des cravates longues dont ils croisent les bouts sur 
la poitrine en les attachant avec une épingle. Prenez ce diamant et 
rendez-le-moi monté en épingle pour la veille de la Saint-Jean. 

La comtesse remit au docteur une petite boîte en vernis-Martin 
sur laquelle était gravée la devise des Du Bellay : atavis et armis. 
Vibrac l'ouvrit et regarda le diamant. — Je m'y connais un peu, 
dit-il; cette pierre est d'une fort belle eau. J'irai à Marmande, où il 
y a un joaillier connaisseur et honnête. Votre mari aura là une 
épingle magnifique. 

Au bout de huit jours, Vibrac revint au château. En donnant le 
bras à la comtesse pour passer dans la salle à manger, il lui remit 
en cachette un papier. C'était une lettre qu'il avait reçue la veille, 
du bijoutier de Marmande. 

(( Monsieur le docteur, lui écrivait le marchand, sûrement la per- 
sonne à qui appartient le diamant que vous m'avez confié n'en sait 
pas la valeur. C'est une pierre rare, de huit carats et sans défaut. 
De peur de me tromper, j'ai consulté un de mes confrères plus ex- 
pert que moi. Nous l'avons estimé ensemble valoir douze mille 
francs. Ce qui en fait le prix, ce n'est pas tant la grosseur que la 
pureté, la belle forme et l'éclat. Il faut savoir que les diamans an- 



HISTOIRE D UN DIAMANT. 39 

ciens ont souvent une supériorité marquée sur ceux récemment dé- 
couverts. Puisque celui-ci est la propriété d'une dame, je pense 
qu'elle le devrait porter elle-même; ce serait dommage de le don- 
ner à un homme. Avant donc de faire l'ouvrage que vous m'avez 
commandé, j'attendrai de nouveaux ordres. » 

— A merveille ! dit la comtesse après avoir lu cette lettre. Mon 
cher docteur, dites à votre joaillier d'exécuter ma commande. Je 
voudrais que mon cadeau valût cent mille francs. 

— Peste! s'écria Vibrac, il fera bon s'appeler Jean dans cette 
maison le 24 juin prochain. 

Cette année-là en effet, les voisins s'entendirent avec Antoinette 
pour fêter la Saint-Jean avec plus de magnificence qu'à l'ordinaire. 
On fit venir de Marmande un feu d'artifice. On dansa dans le parc, 
dont l'accès fat ouvert aux paysans. Le matin , la comtesse , aux 
aguets , entra chez son mari au moment où il s'habillait, et lui of- 
frit une cravate neuve en soie bleue, qu'il s'empressa de mettre à 
son cou. Lorsqu'il en eut fait le nœud et croisé les deux bouts : — 
Il vous faut une épingle pour les attacher, dit Antoinette en présen- 
tant la petite boite en vernis-Martin. 

Le comte examina le diamant, et demeura comme saisi de la 
beauté du cadeau. La comtesse fixa elle-même l'épingle sur la cra- 
vate bleue, et, reculant d'un pas, elle battit des mains en s'écriant : 
— Oh ! que cela vous va bien ! que je suis contente! vive M. le car- 
dinal ! 

Louvignac se mira dans une glace, regarda sa femme avec des 
yeux humides, et les deux époux s'embrassèrent. Au dîner, tous les 
hommes étaient en cravate blanche, hormis le comte, paré de son 
épingle. On admira le diamant , dont l'origine fut racontée. On but 
à la mémoire du cardinal Du Bellay. Le docteur Vibrac se grisa au 
dessert et récita un compliment en vers dans le patois du poète 
Jasmin. Les carrosses ne sortirent de la cour du château qu'au 
point du jour. Cette fête laissa dans l'esprit du petit George des 
souvenirs ineffaçables. Pour la première fois, on lui avait permis 
de veiller. Les lanternes vénitiennes et le feu d'artifice l'avaient 
transporté dans un monde féerique, dont il chercha les traces le 
lendemain sur l'herbe foulée. Il n'y trouva que des piquets de bois 
et des bouts de carton noircis. Le diamant seul brillait encore sur 
la cravate de son père. George ne pouvait en distraire ses yeux. Il 
lui sembla qu'une étincelle du bouquet de feu s'était changée en 
pierre, et fixée à jamais sur la poitrine de l'heureux châtelain dont 
on célébrait la fête. En se rappelant tout ce qu'on avait raconté du 
cadeau fait par sa mère et les félicitations des convives , il en tira 
cette conclusion que le comble du bonheur était de posséder un 



ZjO REVUE DES DEUX MONDES. 

diamant, et il se dit tout bas : — Moi aussi, quand je serai grand, 
j'aurai une belle épingle de cravate, comme mon père. 

Le comte se proposait de donner à sa femme un collier de pierres 
précieuses; mais il n'en garda pas le secret, et la comtesse le sup- 
plia de n'en rien faire. — Mon ami, lui dit-elle, vous allez porter 
le trouble dans les mœurs patriarcales de notre vallée. Si l'on me 
voit des diamans, toutes les femmes en voudront avoir. Tous nos 
voisins ne sont pas également riches, ce sera le commencement 
d'une rivalité fâcheuse dont les hommes se plaindront. Quelques- 
uns des plus aimables cesseront leurs visites, et nous les regret- 
terons. Ne détruisez pas l'égalité des toilettes. Laissez-nous nos 
robes blanches; laissez-nous montrer nos bras et nos épaules sans 
y ajouter rien de brillant et de coûteux pour la bourse d'un mari. 

M. de Louvignac se soumit aux sages avis de sa femme. Le ca- 
deau qu'il avait reçu d'elle ne fut qu'un incident sans suites, et le 
diamant des Du Bellay n'éveilla pas de jalousie dans la vallée, où il 
brilla sans rival. 

in. 

Le premier événement qui troubla le bonheur d'Antoinette fut le 
départ de son fils. Le comte pensait que, pour former un homme, il 
faut au moins quelques années de collège. George savait tout ce 
que lui pouvaient apprendre sa bonne anglaise et le curé du vil- 
lage. La comtesse voulait faire venir de Paris un précepteur; mais 
son mari, appuyé de Yibrac, insista pour l'éducation publique, et 
Antoinette se résigna. George fut envoyé à Sorèze, dont le collège 
jouit encore d'un certain renom. Le jeune écolier eut des succès, 
remporta des prix, et revint toujours chargé de couronnes au temps 
des vacances. Enfin à dix-sept ans, ayant achevé ses études, il se 
rendit à Toulouse pour se préparer à subir son examen de bachelier. 

Cette année-là, le jour de la Saint-Hubert, il y eut dans la vallée 
une grande chasse pour laquelle on employa des traqueurs. A la 
première battue, le désordre se mit dans les rangs des chasseurs. 
Le brouillard de novembre gênait le tir. M. de La Fênaie reçut un 
coup de feu dans la tête; on le rapporta chez lui mourant. Un valet 
maladroit apprit la nouvelle de cet accident à la comtesse. Elle 
partit à l'instant pour La Fênaie. Vibrac, arrivé avant elle, n'avait 
eu qu'à constater un décès. Il voulut empêcher Antoinette de pé- 
nétrer dans la chambre mortuaire, mais rien ne put la retenir. A la 
vue de son père dont le visage était horriblement défiguré par la 
blessure, elle s'évanouit. Rentrée au château, elle se mit au lit 
avec la fièvre. Le lendemain, le docteur secoua la tête en lui tenant 



HISTOIRE d'un diamant. 41 

la main. La fièvre prenait un caractère alarmant. Une médication 
énergique triompha du premier accès; le second parut moins vio- 
lent, mais au troisième les symptômes s'aggravèrent; le délire com- 
mença, et la malade fut emportée en quelques heures. 

Jean de Louvignac reçut ce coup si subit et si imprévu avec une 
stupeur morne dont Vibrac s'inquiéta d'abord. Bientôt éclatèrent 
les cris et les larmes, et le docteur se rassura. Quand cette crise 
fut passée, le comte trouva jusque dans les manifestations de sa 
douleur l'emploi de son activité, sans quoi il ne pouvait vivre. Il 
avait dans le cimetière du village une sépulture de famille où le 
corps d'Antoinette fut déposé provisoirement. Sur un nouveau ter- 
rain, il fit construire une autre tombe plus belle en forme de cha- 
pelle et pour deux personnes seulement. Il y voulait dormir un jour 
à côté de sa femme, et quand on y eut transporté les restes de la 
comtesse, il se plut à venir souvent dans ce monument, dont il 
gardait la clé, pour y prier devant le petit autel et regarder la place 
qui lui était destinée. Cependant le tombeau n'avait pas été .aussi 
long à bâtir que celui de Mausole, et le docteur Vibrac, qui n'ap- 
prouvait point les séances dans le boudoir funèbre, se mit en devoir 
de chercher au comte une autre occupation. — Monsieur, lui dit-il, 
depuis vingt ans que vous demeurez dans ce château, vous avez eu 
peu de souci de ce qui se passait dans le reste de la France. Une 
nouvelle révolution a éclaté; c'est à peine si vous y avez pris garde. 
Je ne vous blâme point de ne pas déchirer la bande de votre jour- 
nal. Cependant le moment me paraît venu de songer aux vivans, et 
particulièrement à votre fils. George a dix-huit ans; il faudrait lui 
faire voir le monde et lui permettre de choisir la carrière qui lui 
plaira, car il n'est pas lié par les mêmes engagemens que vous. On 
peut bouder un gouvernement, on ne boude pas son pays. 

M. de Louvignac adopta toutes les idées du bon docteur. Il partit 
pour Paris avec son fils. Comme il n'y trouva point d'appartement 
assez vaste pour lui, il acheta un petit hôtel dans le faubourg Saint- 
Germain, et fit venir ses chevaux. 11 se créa des relations dans la 
meilleure compagnie, et fréquenta les salons et les théâtres. Afin 
de surveiller George de plus près, il partagea ses plaisirs et lui 
servit de compagnon aussi bien que de mentor. La première fois 
que le jeune provincial s'assit à l'orchestre de l'Opéra, il fut plus 
ébloui du coup d'oeil de la salle que des merveilles de la scène. Les 
parures des femmes le remplissaient d'admiration. Il ne pouvait 
détacher ses regards d'une loge d'avant-scène où une vieille dame 
étalait sur des épaules maigres une magnifique rivière de diamans. 
George demanda naïvement à son père si ces diamans étaient plus 
beaux que celui du cardinal Du Dellay. — Je n'en sais rien, répon- 



!l2 REVUE DES DEUX MONDES. 

dit le comte. Il faudrait les voir de près; mais je doute qu'il y en 
ait un seul de la valeur du mien. Si le bijou du cardinal figurait 
parmi ces pierres, il les éclipserait peut-être par l'éclat de ses feux. 

Au bout d'un an de séjour à Paris, George, ayant assez de la vie 
mondaine, exprima le désir d'embrasser l'état militaire. Il se sé- 
questra volontairement, prit des maîtres de mathématiques et de 
dessin, et son père lui tint lieu de répétiteur. Ses examens furent 
brillans. Il entra des premiers à l'école de Saint- Cyr. Après ses 
deux ans d'études et d'exercices, il en sortit avec le brevet de sous- 
lieutenant pour aller servir en Algérie dans un régiment de chas- 
seurs, et le comte Jean retourna au château de Breuilmont. Vibrac 
ne se réjouissait qu'à demi des succès de George. — Tout cela est 
fort bien, pensait-il, le fils a le pied à l'étrier; mais le père, quelle 
monture lui ferons-nous enfourcher maintenant? comment lui trou- 
ver une nouvelle occupation? Ce moment si beau va devenir pour 
lui comme une année climatérique. 

En effet, le comte, rentré chez lui, tomba bientôt dans le désœu- 
vrement. Lorsqu'il chercha ses goûts d'autrefois, il ne les retrouva 
plus. La chasse lui était odieuse depuis l'accident qui avait eu des 
suites si funestes. A quoi bon remettre dans la serre des fleurs 
qu'Antoinette ne verrait plus? Recommencer à fréquenter les voi- 
sins, c'était courir après des souvenirs douloureux pires que l'en- 
nui. Le comte reprit le chemin du cimetière malgré les représen- 
tations de Yibrac. Il ajouta quelques embellissemens au tombeau 
de sa femme, et ne bougea plus de son boudoir funèbre. Ses che- 
veux blanchirent ; sa santé s'altérait visiblement. Il perdit le som- 
meil et l'appétit. En peu de mois, il devint méconnaissable, et le doc- 
teur, remarquant les symptômes d'une fièvre nerveuse, crut devoir 
écrire à George, afin de l'engager à venir donner des soins à son 
père. Pendant le délai nécessaire pour obtenir un congé, George 
reçut une seconde lettre plus pressante que la première. Le comte 
avait commis une imprudence. Il était resté jusqu'à la nuit dans son 
caveau par un temps froid, et la fièvre nerveuse se trouvait compli- 
quée d'une pleurésie. Le malade avait reçu les derniers sacremens, 
lorsqu'il aperçut le visage de son fils penché sur son lit. A cette vue, 
ses yeux se ranimèrent, et la voix lui revint. — George, dit-il, 
écoute-moi, et songe à m'obéir. Dans ce coffret qui est là, sur ma 
cheminée, tu prendras ma vieille cravate bleue et mon épingle en 
diamant. Quand je serai mort, tu me mettras cette cravate au cou, 
et tu en attacheras les deux bouts croisés sur ma poitrine avec l'é- 
pingle. C'est ainsi que je veux être enseveli. Ces deux objets me 
viennent de ta mère. ïu es assez riche pour ne point regarder à un 
diamant, et, quand tu te marieras, tu en donneras d'autres à ta 



HISTOIRE d'un diamant. A3 

femme. Cette fantaisie d'un mourant ne fera pas grand tort à mon 
héritage; je te prie de la respecter. 

— Je la respecterai , répondit George. 

— Encore un mot, reprit le moribond; n'ayant d'autre héritier 
que toi, je n'ai pas écrit de testament, cependant je voulais laisser 
douze mille francs au docteur Vibrac. 

— Il les aura, mon père. Je les lui donnerai. 

— Fort bien. Tu sais où mon corps doit être déposé; à présent 
je puis m'en aller. Je ne te souhaite pas de fmir comme moi, con- 
sumé par \q^ regrets et l'ennui. Mieux vaut mourir dans ses souliers, 
non comme un brigand corse, mais comme un bon soldat. Sois 
homme d'honneur, et va avec Dieu. 

Le moribond n'essaya plus de reprendre la parole, et au bout 
d'une heure il s'éteignit. 

George, qui connaissait seul les dernières volontés de son père, 
résolut de les exécuter religieusement, sans témoin, de peur d'é- 
veiller la cupidité de quelque subalterne. Quand les formalités 
d'usage furent remplies, il ouvrit le coffret et en tira le précieux 
diamant. C'était le premier objet qui lui eût fait connaître dans son 
enfance le plaisir de l'admiration. Il le regarda longtemps et le 
porta respectueusement à ses lèvres. Il prit ensuite la vieille cra- 
vate bleue, qu'il mit au cou du défunt, en attacha les deux bouts 
croisés sur la poitrine avec l'épingle, et dissimula le tout dans les 
plis du linceul. Sa vénération pour son père, la gravité des circon- 
stances et la perte douloureuse qu'il venait de faire ne laissèrent 
point de place dans son esprit à d'autres regrets. Le diamant du 
cardinal Du Bellay fut enfoui et scellé dans la tombe avec le comte 
Jean de Louvignac, sans que personne en sût rien, hormis son fils. 

Les habitans de la vallée, grands et petits, assistèrent au convoi 
funérah'e. Au retour de la cérémonie, George annonça au docteur 
Vibrac qu'il avait à lui remettre une somme de douze mille francs. 

— Qu'est cela? demanda le docteur. Pourquoi me veux-tu payer 
vingt fois mes honoraires ? 

— Parce que mon père me l'a ordonné en mourant. 

— Si c'est un legs, à la bonne heure. Il faut savoir pourtant en 
quel état le feu comte a laissé ses affaires. Je les crois un peu dé- 
rangées depuis la mort de sa femme. Son hôtel de Paris, qui lui a 
coûté cher, n'est pas môme loué. Les gérans, se sentant la bride sur 
le cou, auront fait leur main. Commence par rétablir l'ordre dans 
ta fortune, et nous verrons après. 

— Quel que soit l'état de la succession, vous aurez vos douze 
mille francs. 

— Ne te fâche point, mon ami; je les accepterai. 



Zli REVUE DES DEUX MONDES. 

Le docteur remarqua bientôt que George s'entendait parfaitement 
à remettre en ordre sa fortune, et même qu'il y prenait goût. Le 
notaire paya les douze mille francs. On corrigea quelques abus. Le 
petit hôtel de Paris fut mis en location. De la serre chaude, on fit 
une orangerie, en sorte qu'elle devint lucrative d'onéreuse qu'elle 
avait été. On vendit les chevaux et voitures, dont un militaire en 
activité n'avait que faire, par conséquent aussi les provisions de 
fourrages et tout l'attirail dispendieux de la chasse à courre. En 
voyant ces réformes exécutées promptement, de la main et sous 
l'œil du maître, par un jeune homme de vingt-quatre ans, le vieux 
docteur comprit que l'héritage des Louvignac n'était pas en danger 
de périr. Au milieu de ces occupations, George avait aj^pris la dé- 
claration de guerre de la France à la Russie et les premiers faits 
d'armes de la campagne de Grimée. Il retourna en Algérie pour 
s'embarquer avec son régiment. Sous les murs de Sébastopol, il eut 
le bonheur de se distinguer en deux rencontres, et de conquérir le 
grade de capitaine et la décoration de la Légion d'honneur. Son am- 
bition n'en souhaitait pas davantage. La paix une fois signée, George, 
revenu en France et n'ayant plus en perspective que la vie insipide 
des garnisons, voulut se reposer de ses fatigues, et donna sa démis- 
sion. Le premier usage qu'il fit de sa liberté fut un voyage de deux 
ans en Italie, d'où il passa en Grèce, puis en Orient. Dans une lettre 
qu'il écrivit de Schiras au docteur Vibrac se trouvait le passage sui- 
vant : « Ce qui m'a le plus charmé, c'est le costume de cérémonie 
du shah de Perse ruisselant de pierres précieuses. J'ai acheté dans 
ce pays quelques diamans assez beaux. Si vous apprenez par les 
journaux que je suis élu roi des Tartares comme Tamerlan, faites 
votre bagage et venez me rejoindre. » Les chances de fortune de 
Tamerlan ne s'étant pas présentées, George se lassa des mauvais lits 
et des cuisines nauséabondes. Il revint enfin à Paris, où il reprit 
possession de son hôtel, après avoir signifié de loin leur congé aux 
locataires qui l'occupaient. 

Dès ses premiers pas dans cette ville de plaisirs, le comte de Lou- 
vignac fut frappé des changemens survenus à Paris pendant son 
absence. La transformation n'était pas encore complète, mais elle 
marchait à grands pas. Déjà le marteau des embellissemens avait 
jeté à bas d'anciens quartiers, et sur leurs ruines s'élevaient de 
longs boulevards tirés au cordeau et bordés de maisons fort belles, 
mais toutes semblables entre elles. Une véritable révolution s'opé- 
rait dans les idées et les mœurs. Tandis que la fortune publique se 
chargeait de dettes énormes, on entendait parler de fortunes privées 
faites en un jour, par des coups de main, et atteignant des chiffres 
scandaleux. De là un luxe toujours croissant dans les équipages, 



HISTOIRE d'un diamant. ii5 

les meubles, l'argenterie, les toilettes des femmes. George s'étonna 
de voir les jeunes visages eux-mêmes grossièrement fardés. Il lui 
sembla qu'ils y gagnaient bien plus en effronterie qu'en beauté. La 
fièvre dépensière engendre la soif de l'argent. On ne parlait d'autre 
chose. Il ne servait à rien d'être jeune, beau, bien élevé, pas plus 
que d'avoir de l'esprit ou d'autres talens que celui de faire fortune. 
Les hommes se divisaient en deux classes seulement, les riches et 
les pauvres, par la raison que tout était à vendre. 

George de Louvignac, ayant bonne envie de se conformer aux 
modes et usages nouveaux, se fit présenter dans un cercle d'hommes 
de son âge. Il va sans dire qu'on y jouait gros jeu. On lui montra 
un jeune garçon, à peine majeur, qui venait d'hériter de deux cent 
mille francs, que lui laissait un paient de province; la nouvelle de 
cet héritage lui était arrivée la veille au matin, et le soir il avait 
perdu pareille somme au jeu. Cette aventure excitait la gaîté de 
tout le cercle, et le joueur dépouillé riait aussi haut que les autres. 
George se laissa mettre à une table de lansquenet. En moins d'une 
heure, il y perdit douze mille francs. Comme il trouva que c'était 
assez payer sa bienvenue, il ne voulut plus toucher aux cartes. 

Le jeune homme qui lui servait de pilote le conduisit dans une 
réunion de beautés à la mode. Il y régnait une liberté de langage 
qui n'allait pas tout à fait jusqu'au mauvais ton. Celles de ces dames 
dont on se disputait les bonnes grâces n'étaient pas toujours les plus 
jolies, c'étaient plutôt celles qui, par leur savoir-faire ou leurs ex- 
travagances, avaient acquis un certain renom. La maîtresse de la 
maison singeait assez bien les manières des femmes du monde. Elle 
donnait à dîner tous les jours à deux ou trois jeunes gens qu'elle 
avait ruinés et même réduits aux expédions. Dans cette société-là, 
les qualités de George, son esprit, son grand air, furent appréciés 
quand son introducteur l'eut annoncé comme un homme riche. Il 
adressa ses hommages à la personne la plus jeune parce qu'elle lui 
sembla moins recherchée que les autres. Au moment où il se reti- 
rait, son introducteur lui dit tout bas : — Je reste ici pour m'enqué- 
rir des préliminaires du traité de paix, et je vous en ferai part de- 
main matin. 

— Va-t-on aussi vite que cela? demanda George. 

— Sans doute. A quoi bon perdre le temps en simagrées? 

Le lendemain, le négociateur vint déjeuner avec George. — L'af- 
faire dont je me suis chargé n'était pas des plus simples, dit-il. Vous 
vous tromperiez fort, si vous pensiez que cette jeune femme est dé- 
laissée; c'est au contraire parce qu'elle a beaucoup d'occupaiions 
qu'on ne s'amuse pas à la pourchasser inutilement. Cependant je 
lui ai représenté que vous êtes nouveau-venu dans nos réunions, 



ào REVUE DÈS DEUX MONDES. 

qu'il nous importe à tous de vous y retenir par des relations faciles- 
et aimables, et qu'il serait malséant de vous rebuter dans votre 
première inclination. Elle m'a répondu en riant qu'elle consentirait 
donc à vous écouter pour faire preuve de vertus hospitalières. Voici 
maintenant à quelles conditions : on ne pourra vous consacrer qu'un 
jour par semaine, un jour entier, de vingt-quatre heures. Le reste 
de la semaine appartient à un heureux titulaire qui ne céderait rien 
de ses privilèges. On saura lui faire accepter cet accommodement. 
Votre tour de faveur ne vous coûtera que cinq cents francs par se- 
maine; mais on vous demande des diamans pour une somme de 
douze mille francs environ, c'est ce qu'on appelle en affaires une 
épingle. Du reste, on n'exige pas de vous le secret. S'il vous plaît 
d'orner votre voiture d'une jolie femme, on vous accompagnera le 
matin au bois de Boulogne , le soir au théâtre ; votre possession 
sera donc bien et dûment établie. Réfléchissez et voyez si cela vous 
convient. 

— Mes réflexions sont faites; cela ne me convient pas. 

— Mon cher comte, si vous cherchez le placement de votre cœur 
dans les prix doux , comme dit le commerce , il ne faut pas vous 
adresser à des femmes que la mode met à l'enchère. 

— Laissons la question d'argent, répondit George. Ce que je n'ac- 
cepte pas , c'est le partage avec cet heureux titulaire dont le cœur 
se repose un jour par semaine. Si j'étais amoureux, cette condition 
suffirait à me dégriser. 

— Mais puisque cet homme est six fois plus riche que vous, qu'a- 
vez-vous à dire? 

— Rien absolument, et c'est pourquoi je bats en retraite. 

— Vous êtes un grand enfant. Il ne s'agit que de vous accoutumer 
à cette idée du partage. Vous en verrez bien d'autres quand vous 
connaîtrez mieux notre monde. 

— Je commence à le connaître. 

— Il faut être de son époque. Nous appelons cela savoir se mettre 
daiîs le mouvement. 

— Eh bien ! je crois que jamais je n'y entrerai. 

George comprit qu'il ne pouvait demeurer parmi cette bande de 
dissipateurs, à moins de se ruiner comme eux. Insensible aux plai- 
sirs de la vanité, n'éprouvant pas le besoin d'afficher des succès 
achetés ni de promener une femme payée dans sa voiture, il cher- 
cha son plaisir ailleurs. Soit par une disposition naturelle, soit sous 
l'influence des premières impressions de son enfance , il sentit se 
développer son goût dominant pour les pierres précieuses. La belle 
industrie des bijoutiers de Paris et les merveilles étalées aux re- 
gards des passans l'y invitaient. Il se mit en relations d' affaires 



HISTOIRE D Ui\ DIAMANT. hl 

avec un de ces joailliers fameux qui méritent le nom d'artistes. Des 
curieux apprirent de ce joaillier que George achetait des diamans 
d'un grand prix. Les hommes ne portant pas de bijoux, on pensa 
que ce devait être pour en faire des cadeaux, mais à qui? C'est ce 
qu'on ne put découvrir. Bientôt on remarqua que George entassait 
ses acquisitions dans un écrin qu'il se plaisait à regarder. Il deve- 
nait tout à fait expert en matière de pierres fines. On s'amusait a 
lui présenter des diamans pour en savoir le prix, et, comme il les 
estimait en véritable connaisseur, on échangeait des sourires qui si- 
gnifiaient : « Notre ami est un maniaque. « 

M. de Louvignac n'en était pas au point de ne laisser d'accès dans 
son cœur à aucune autre passion que celle du collectionneur. Tout 
en se livrant à son occupation favorite, il aimait aussi les plaisirs 
de l'esprit. Grâce à son nom et aux anciennes relations de son père, 
il put s'introduire dans un monde moins frivole et moins dangereux 
que celui des jeunes dissipateurs. On l'accueillit avec distinction, et 
nous avons des raisons de croire qu'il y trouva le placement de 
son cœur sans le secours d'un ambassadeur et sans aucun débat 
d'argent. Le temps que dura cette liaison mystérieuse fut assurément 
le plus heureux de sa vie; mais un bonheur qu'il faut tenir secret 
est rarement de longue durée. Selon toute apparence, le comte de 
. Louvignac se vit enlever par un caprice de femme ce qu'un caprice 
lui avait donné. Sa fierté ne lui permit ni de se plaindre ni de faire 
la confidence de son déboire, et comme il se sentait tomber dans la 
tristesse, sans attendre qu'elle fût remarquée par ses amis, il partit 
brusquement pour son château de Breuilmont afin d'y cacher sa 
blessure. 

Le meilleur auxiliaire du temps pour la guérison des peines d'a- 
mour, c'est le changement de lieux. George en éprouva bientôt 
l'effet salutaire. Il retrouva toutes choses à Breuilmont en l'état où 
il les avait laissées le jour de son départ. Chaque objet que rencon- 
trait son regard réveillait en lui le souvenir consolant des belles 
années de son enfance, si bien que les dix ans qu'il avait passés à 
courir le monde lui semblèrent comme un rêve pénible. Le bon doc- 
teur Yibrac, dont la vieillesse n'éteignait point la vivacité méridio- 
nale, venait souvent lui tenir compagnie et lui proposer une partie 
d'échecs. Un jour, Yibrac le surprit absorbé dans la contemplation 
de ses pierres précieuses étalées sur un tapis de velours vert. — Je 
ne vois pas, dit le docteur après avoir regardé toute la collection, 
je ne vois pas dans tout cela l'épingle de ton père. 

— Vous ne la reverrez jamais, répondit George. 

— Comment! Est-ce que tu l'aurais vendue ou donnée en échange 
pour un de ces bijoux? 



il 8 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Non, mon ami; le diamant des Du Bellay a éteint ses feux et 
ne doit plus éblouir personne. 

— Je comprends, tu le tiens caché aux regards des profanes 
comme une relique sacrée ; mais pourquoi dis-tu qu'il ne doit plus 
briller pour personne? Tes descendans ne seront pas obligés de 
partager tes pieux scrupules, et franchement ce serait dommage. 
La nature n'a pas mis un nombre inconnu de siècles à faire cette 
petite merveille pour qu'elle demeure au fond d'un tiroir. Ce dia- 
mant a des droits à la lumière, et tôt ou tard il y reviendra... 

— Jamais ! répondit George avec un soupir. 

11 raconta ce qui s'était passé le jour de la mort de son père, et 
comment le feu comte de Louvignac avait exigé que le diamant fût 
enfermé avec son corps dans le cercueil. 

— Yoilà une singulière fantaisie, dit le docteur; mais c'est la der- 
nière volonté d'une âme noble et balle. Il n'y avait pas à marchan- 
der; tu as bien fait de lui obéir. Je vois d'ailleurs que tu as am- 
plement réparé cette perte et que tu t'es mis en mesure de pouvoir 
un jour offrir à ta femme plus de diamans qu'il n'y en eut jamais 
dans la famille. Il s'agit maintenant de trouver la jolie paire d'é- 
paules sur lesquelles brillera ta collection. 

— Cela ne presse pas, répondit George. 

En examinant les papiers de la succession, l'héritier des Louvi- 
gnac rencontra, parmi les lettres de sa mère, celle du bijoutier de 
Marmande au docteur Vibrac. Il apprit ainsi que le diamant avait 
été évalué à douze mille francs. Le prix lui sembla énorme et 
hors de proportion avec la grosseur de la pierre, dont il croyait 
se souvenir. Il fallait donc que, malgré son peu de volume, cette 
pierre fût tout à fait rare par son poids, son éclat et sa pureté. 
Le plus gros diamant que George eût dans sa collection avait été 
payé trois mille francs; celui de sa mère valait quatre fois davan- 
tage. Assurément ce devait être une merveille , et il l'avait eue de- 
vant les yeux pendant des années sans en connaître la valeur ! et 
aujourd'hui qu'il saurait l'apprécier, la vue lui en était à jamais 
interdite ! Tant de beauté dans un objet si petit, et personne au 
monde ne devait plus le revoir ! — Le docteur, pensa George, le doc- 
teur lui-même l'a dit : c'est vraiment dommage. C'est une cruauté, 
une barbarie qui révolte la nature. A-t-on bien le droit de con- 
damner à l'obscurité les plus beaux ouvrages de Dieu? Ma religion 
n'a-t-elle pas été surprise? Si j'eusse connu le prix de cet objet, 
n'aurais-je point fait de justes réflexions sur un acte de vandalisme 
que nul être en possession de son bon sens n'oserait commettre? 
Décidément je n'en ai pas encore fini avec ce chiffre fatal de douze 
mille francs qui ressemble à une raillerie du hasard. Ce diamant 



HISTOIRE d'un diamant. A9 

venait de ma mère; en bonne justice, n'était-ce pas à moi qu'il ap- 
partenait, et un autre pouvait-il en disposer? 

Mais George se rappela que sa mère s'était bien volontairement 
dessaisie du diamant. Il se rappela les derniers momens de son 
père, la promesse solennelle faite à un mourant, et il fut obligé de 
convenir avec lui-même qu'il était destitué de tous ses droits sur 
l'objet de sa convoitise. D'autres sophismes lui revinrent bientôt à 
l'esprit. Il ne demandait pas à rentrer en possession de cette pré- 
cieuse ^-elique de famille, ni à l'ajouter à sa collection. Ce qu'il re- 
grettait seulement, c'était de ne l'avoir point regardée avec ses 
yeux de connaisseur. Ne pouvait-il donc sans crime la revoir une 
fois, la tenir avec respect dans ses mains, la considérer un moment 
et la remettre ensuite à sa place? Cette curiosité serait-elle donc si 
coupable? La main pieuse d'un fils ne pouvait-elle se poser sur les 
restes d'un père qu'elle avait enseveli elle-même? Et que devient 
la dépouille mortelle de l'homme après dix ans d'intervalle? Quel- 
ques ossemens épars dans un peu de poussière. « La cendre glo- 
rieuse d'Alexandre le Grand, dit Hamlet, sert peut-être aujour- 
d'hui à boucher le trou d'une futaille. » Que sera-t-il advenu dans 
mille ans de cette tombe, de ce village et de ce cimetière? Le 
diamant seul n'aura rien perdu de sa beauté. Peut-être le soc d'une 
. charrue le fera sortir de terre sous les pieds d'un laboureur. Ne 
vaudrait-il pas mieux l'en tirer tout de suite? Malgré tous les rai- 
sonnemens du monde, George voyait se dresser devant lui les 
grands mots de sacrilège et de profanation. Si encourageans que 
fussent le scepticisme d'Hamlet et les doctrines hardies des philo- 
sophes matérialistes, il se sentait faiblir à l'idée de plonger sa main 
dans un cercueil; ce qui ne l'empêcha pas de s'informer exactement, 
par la lecture et par ses conversations avec le docteur, du degré de 
décomposition où se trouve le corps humain dix ans après l'inhu- 
mation, lorsque ce corps est enfermé dans un caveau et non en 
pleine terre. 

Un matin, George se rendit au cimetière. Il se reprochait de n'a- 
voir pas encore visité la tombe de ses parens. A l'extérieur, le mo- 
nument lui parut en parfait état; mais, quand il eut ouvert la porte 
et pénétré à l'intérieur, il fut effrayé des ravages du temps. Quel- 
ques vitraux de la toiture brisés par la grêle étaient tombés. La 
pluie avait ruisselé sur les murs. Une mousse épaisse couvrait les 
planches de l'autel rongé par l'humidité. Le prie-Dieu souillé par 
l'eau et la poussière était inabordable. A droite et à gauche de l'au- 
tel, les deux pierres sépulcrales qui marquaient les entrées des ca- 
veaux étaient sur le point de tomber en avant, et le salpêtre ren- 
dait les deux inscriptions illisibles. Quant aux dorures des arceaux 

TOME V. — 1874. 4 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

et aux peintures murales, il n'en restait plus de traces. Ce spectacle 
produisit sans doute une impression sinistre sur l'esprit de George, 
car il ne prit que le temps de constater les dégâts et rentra chez 
lui. La porte du château fut fermée aux visites. Les domestiques 
remarquèrent que leur maître se promenait seul sous les arbres du 
parc d'un air agité. On l'entendit pendant la nuit marcher dans sa 
chambre, et sa lampe brûla jusqu'au jour. Il descendit avant le le- 
ver du soleil et entra sous une remise où il faisait travailler des 
ouvriers maçons et paveurs. C'était un dimanche. Les ouvriers ne 
devaient point venir; mais ils n'avaient pas emporté leurs outils. 
M. de Louvignac s'empara d'un de ces pics de fer qu'on emploie à 
desceller les pavés ou les pierres, le mit sur son épaule, et sortit du 
château par la cour des écuries. 

Le docteur Vibrac, allant voir un malade et monté sur son bidet, 
longeait dans un petit sentier le mur du cimetière. Un bruit sourd 
frappa son oreille. Il crut entendre de forts coups de pioche suivis 
d'un éboulement. Il arrêta son cheval , se dressa sur ses étriers et 
regarda par-dessus le mur. Le cimetière était entièrement désert. 
On voyait à peu de distance le tombeau du feu comte de Louvignac. 
La porte en était close. Vibrac écouta un moment, et, n'entendant 
plus rien, remit son cheval au trot. Cependant George, résolu à re- 
conquérir son diamant , travaillait comme un manœuvre. L'entre- 
prise offrait plus de difficultés qu'il ne l'avait pensé d'abord. Lequel 
des deux caveaux renfermait le cercueil de son père? il ne s'en 
souvenait plus. En grattant avec un couteau l'une des pierres sé- 
pulcrales, il retrouva sous la couche de salpêtre ces mots de l'épi- 
taphe : Ici repose, puis le nom de Jean. Suffisamment éclairé par 
cette. découverte, il fit sauter à coups de pic le peu de ciment qui 
soutenait encore la pierre ; mais, comme il ne frappait pas toujours 
juste, un large pan de moellon se détacha du mur; la pierre le sui- 
vit et se ^brisa sur les dalles avec fracas. George se recula leste- 
ment, puis il demeura immobile en face de l'ouverture du caveau. 

Lorsque ses yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, il 
s'aperçut que la voûte détériorée livrait passage à des infiltrations 
d'eau et à l'air extérieur. Il descendit les marches en se courbant. 
Le cercueil, déposé sur une table en maçonnerie, n'était plus qu'un 
amas de poussière, dans laquelle le diamant devait être mêlé. George 
en prit au hasard une poignée en y enfonçant hardiment la main. Au 
milieu de cette poussière se trouva un corps dur qu'il examina de 
près: c'était un petit caillou de couleur roussâtre, d'une surface 
raboteuse et de forme ovoïde. Il le mit dans sa poche, puis il al- 
luma une bougie pour se livrer à des recherches plus minutieuses. 
Il ne chercha pas longtemps. A peine la bougie fut-elle suspendue 



HISTOIRE d'un diamant. 51 

au-dessus du cercueil que le diamant des Du Bellay, rendu à la vie, 
lança un jet de lumière éblouissant dans l'œil de son libérateur. 
George s'en saisit. Dans la joie du succès, il s'enfuit, laissant le 
tombeau en l'état où il l'avait mis , et rentra au château , son pic 
de fer sur l'épaule, sans prendre garde aux mines ébahies de ses 
gens, fort étonnés de le voir passer en cet équipage. 

IV. 

Le docteur Vibrac venait déjeuner au château si souvent qu'on 
ne prenait pas la peine de l'annoncer. Il se rendait tout droit à un 
petit salon où il lisait les journaux en attendant le coup de cloche 
et l'arrivée du maître de la maison. Un matin, il trouva sur la che- 
minée du salon l'écrin qui renfermait les bijoux de George. La clé 
était dans la serrure. Sans penser à mal, il ouvrit la boîte et recon- 
nut aussitôt la fameuse épingle du feu comte de Louvignac. Gomme 
si le couvercle d'argent oxydé lui eût brûlé les doigts, il le laissa 
retomber, ferma vivement la boîte et se plongea dans un fauteuil 
pour réfléchir au secret qu'il venait de surprendre. Le bruit souter- 
rain du cimetière lui revint alors à la mémoire, et la vérité tout 
entière se découvrit à lui subitement. Sa franchise ne s'accommo- 
dait point d'une position équivoque. Pendant le déjeuner, ses yeux 
perçans, fixés sur ceux de George, lançaient des regards pleins d'in- 
terrogation. A la fm, n'y tenant plus : — Je ne savais pas, dit-il, 
que notre pauvre village possédât de bijoutier; cependant ta col- 
lection s'est enrichie d'une belle pièce depuis peu. 

— Vous avez ouvert mon écrin! s'écria George. 

— Assurément. 

— C'est une indiscrétion. 

— Si j'ai commis une indiscrétion, comment s'appelle ce que tu 
as fait? 

— Appelez-le comme vous voudrez. J'ai repris possession de^mon 
bien. 

— Démon temps, dit le vieillard avec des yeux étincelans, de 
mon temps on croyait que le bien donné ne nous appartient plus. 
On croyait qu'un chef de famille riche avait le droit de disposer de 
ses bijoux sans en demander la permission à monsieur son ; fils. 
On croyait aussi qu'il pouvait donner des ordres à ce fils , ^et partir 
pour l'autre monde avec la conviction que ses volontés dernières 
seraient exécutées, les engagemens tenus, les promesses fidèlement 
remplies. Aujourd'hui les jeunes gens ont donc changé tout cela? 
J'ignore s'ils ont mis le cœur à droite, comme Sganarelle; mais en 
quelque endroit qu'ils l'aient mis, à coup sûr il est mal placé. 

— Doucement! vous m'offensez, docteur. 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Non, poursuivit le docteur, ce n'est pas mon intention-, mais si 
le diamant de ta mère est ta légitime propriété, si tu n'as pu souf- 
frir qu'il fût distrait de ton héritage, pourquoi donc as-tu consenti à 
me payer les douze mille livres que ton père a voulu me laisser? 
Rien ne t'y obligeait. Il n'y avait point de testament, point d'écrit, 
et nous voyons que les paroles ne comptent pas. Ces douze mille 
livres sont à toi aussi bien que le diamant. Pour les reprendre, il 
n'est pas besoin de les tirer d'un tombeau. Accorde-moi huit jours 
de délai, et je te les rendrai. Aussi bien je n'en veux plus. Le legs 
de ton père est défloré dans mon esprit. J'ai hâte de te restituer 
ton argent. 

— Docteur! s'écria George, ne faites pas cela, je vous en sup- 
plie, ou je ne vous reverrai de ma vie. 

— Ne plus nous revoir, c'est impossible, reprit le docteur. Je vais 
trop loin. Je suis injuste; pardonne-moi ma vivacité. Maintenant, 
fais-moi ta confession entière; à cette condition, je ne t'assassinerai 
plus de mes remontrances. 

George raconta son expédition sans rien omettre. Quand il eut 
achevé son récit, il montra au docteur le petit caillou qu'il avait 
tiré du fond du cercueil. Yibrac prit le caillou, le regarda long- 
temps, le tourna entre ses doigts, le frotta sur sa manche et le 
gratta doucement avec son couteau. — C'est étrange! dit-il; cela 
n'a pas pu s'introduire dans le cercueil. La voûte d'un caveau ne 
contient pas de pierre qui ressemble à cela. Je croirais volontiers... 
Eh oui! c'est ce que nous appelons un calcul. Ea vérité, c'est 
étrange. Le feu comte de Louvignac avait la pierre. S'il eût vécu 
deux ou trois ans de plus, il s'en serait bien aperçu. Je l'aurais en- 
voyé à quelque célèbre chirurgien de Paris, car ces opérations-là 
sont toujours difficiles et dangereuses. On emploie aujourd'hui des 
instrumens d'une grande perfection; mais s'ils viennent à se briser 
ou s'il y a une adhérence, gare au malade! Diable! voilà qui est 
grave. La pierre est une maladie héréditaire. Prends garde à toi, 
mon enfant; il faut te surveiller. 

— En êtes-vous bien sûr? demanda George en pâlissant. 

— Parfaitement sûr. Un jour tu auras la pierre ; c'est plus que 
probable. 

— Mais c'est une affreuse maladie! 

-^ Pas plus affreuse que beaucoup d'autres. D'ailleurs on peut 
en retarder la marche avec des soins et du régime; il est fort heu- 
reux que tu sois averti. 

Le docteur voyait bien George changer de visage, mais il feignait 
de ne point s'en apercevoir, et continuait à disserter sur les infir- 
mités héréditaires, sur les causes, les effets, la formation du calcul, 
et sur les élémens chimiques dont il se compose. Quand il fut as- 



HISTOIRE d'un diamant. 53 

suré que le coup avait porté, il prétexta sa tournée de visites pour 
se retirer. — En attendant les maux à venir, dit-il, allons combattre 
les maux présens. Adieu; nous en reparlerons. 

Vibrac sortit , laissant George absorbé dans ses réflexions , les 
coudes sur la table et la tête dans ses mains. Arrivé à la grille du 
château, le docteur se retourna, et dit avec le ton de sarcasme au- 
quel le patois du midi prête une force particulière : — As boutât ta 
ma din la toumbo; as estât moussé g at -, tant pis per tul (Tu as mis 
ta main dans la tombe, tu as été mordu; tant pis pour toi !) 

On pourrait croire que M. de Louvignac ne goûta plus le même 
plaisir à regarder le précieux diamant dont la conquête lui coûtait 
si cher. Cependant il ne laissa pas d'ouvrir souvent son écriii et 
d'en admirer la plus belle pièce, tout en poussant de gros soupirs. 
Une fois seulement il tira de la boîte l'épingle de son père et prit 
le chemin du cimetière, sans doute avec le dessein de la remettre 
dans le cercueil ; mais en route il s'arrêta pour faire briller le dia- 
mant et lui dire adieu. L'épreuve était trop forte, il revint sur ses 
pas en murmurant tout bas : — Quand j'aurai rendu à la terre ce 
chef-d'œuvre de la nature, je n'en serai pas moins malade et con- 
damné. Si je dois mourir de la pierre, la possession ou la perte de 
ce joyau n'y changera rien. C'est pourquoi je le garde. 

Afin de n'être plus tenté d'enfouir son diamant, il fit réparer les 
dégâts du monument funèbre, sceller solidement les pierres des 
caveaux et restaurer les vitraux. A partir de ce moment, George de 
Louvignac fut travaillé par la crainte d'une maladie héréditaire. Si 
éloignée ou si lente que dût être cette maladie, la menace lancée 
par le docteur et nettement fornmlée n'en était pas moins effrayante. 
L'attente d'un mal certain ou seulement probable est déjà une 
souffrance; mais d'abord Vibrac ne se trompait-il pas? Ce médecin 
de campagne, avec son assurance méridionale, se donnait peut-être 
des airs d'homme savant. Peut-être même avait-il menti. Ses re- 
proches amers semblaient trahir une intention méchante. Avant de 
le croire et de se résigner, il fallait consulter d'autres médecins plus 
savans que lui. George se rendit k Paris. Lorsqu'il présenta son pe- 
tit caillou au célèbre Trousseau, l'œil sagace de ce grand praticien 
reconnut tout de suite l'objet soumis à son examen. — Il n'y a pas à s'y 
tromper, dit le docteur. Ceci est un calcul, ou autrement une pierre 
biliaire. Comme on ne pratique guère à présent l'opération de la 
taille et que la lithotritie détruit le calcul, il faut, pour que cette 
pierre soit venue jusque dans vos mains, qu'on l'ait obtenue par 
l'autopsie d'une personne morte, de votre père peut-être ? 

— En effet, répondit George en rougissant. 

— Cela est fâcheux pour vous. Ne laissez pas au germe d'une 
maladie héréditaire le temps de se développer. Je vais vous indi- 



54 REVUE I>ES DEUX MONDES. 

quer par écrit le régime à suivre. Si vous l'observez rigoureusement, 
il pourra vous préserver. Vous êtes jeune encore; le mal est loin- 
tain, et vous aurez devant vous assez d'années pour espérer de 
mourir d'autre chose. 

Cette consultation porta le dernier coup aux illusions de George. 
Le doute n'était plus possible. Chaque mot de Trousseau appuyait 
sur le trait lancé par Vibrac. Mieux eût valu cent fois ne rien savoir 
et aller au-devant d'un mal inconnu plutôt que de vivre d'inquié- 
tudes et de précautions. Ce fut alors que George éprouva quelque 
chose approchant du remords et qu'il regretta d'avoir bouté sa main 
dans la tombe, comme dit le patois des bords de la Garonne. Cer- 
tainement son aventure était l'œuvre d'un hasard aveugle; mais 
c'est toujours aux grands coupables que le hasard réserve de telles 
surprises, et George n'ignorait pas que les bonnes gens de son 
pays auraient appelé cela une punition de Dieu. 

Bientôt la préoccupation constante de sa santé, l'observation d'un 
régime sévère et le besoin de s'écouter sans cesse donnèrent au 
comte de Louvignac l'apparence d'un homme distrait, parfois indif- 
férent ou bizarre, souvent mélancolique. De là ce caractère factice 
et ces mœurs singulières dont les gens du monde ne pouvaient 
deviner la cause. Vibrac, devenu vieux et hors d'état de pratiquer, 
céda sa clientèle et vint s'établir à Paris. George, qui lui savait 
mauvais gré de sa révélation, le reçut froidement, et ils cessèrent 
de se voir. 



Au mois de septembre 1870, M. de Louvignac se trouvait à son 
château de Breuilmont. Après le désastre de Sedan et l'investisse- 
ment de Paris par les armées allemandes, il se rendit à Tours pour 
se mettre à la disposition du gouvernement de la défense nationale. 
A la bataille de Coulmiers, il se conduisit bravement et reçut deux 
balles dans la poitrine en attaquant un régiment bavarois. Trans- 
porté le soir à l'ambulance, il y rendit le dernier soupir dans la 
nuit, et la religieuse qui lui donna des soins l'entendit prononcer 
ces mots : — Dieu soit loué! je meurs d'autre chose. 

La fortune du comte de Louvignac fut partagée entre plusieurs 
cousins au second degré. L'écrin, vendu en détail, rapporta une 
somme d'argent considérable à la succession, et le diamant des Du 
Bellay, acheté dix-huit mille francs par un jeune fou, appartient 
aujourd'hui à une de ces aventurières cosmopolites qui font profes- 
sion de ruiner les fils de famille. 

Paul de Musset. 



UNE 



MISSION EN BIRMANIE 



1873-i87ii. 



Une ambassade birmane vient de quitter la France, et, bien qu'il 
n'y ait pas lieu d'attacher à la visite de ces ambassadeurs une im- 
portance exagérée, il peut être intéressant de rechercher ce qu'ils 
sont venus faire à Paris, d'autant plus que les questions de l'ex- 
trême Orient touchent de près les intérêts français. Pendant que 
nous nous débattons chez nous sans pouvoir nous entendre, et que 
nous semblons chercher à détruire le bon effet produit à l'étranger 
par nos premières tentatives de renaissance, le temps se passe, et 
les questions mûrissent. Les événemens dont le Tonkin vient d'être 
le théâtre en sont la preuve. Peut-être l'occasion eùt-elle été belle 
pour étendre notre influence dans les mers de Chine et notre terri- 
toire au nord de la colonie de Saigon; malheureusement notre si- 
tuation fmancière d'une part, notre situation politique de l'autre, ne 
nous permettent guère de profiter des occasions favorables qui peu- 
vent se présenter dans ces parages lointains. Il importe cependant 
de ne point perdre de vue ces pays, où la France semble appelée 
à jouer un rôle civilisateur, et, avant de parler de la mission qui a 
précédé la récente visite des envoyés du roi de Birmanie, il n'est 
point inutile d'expliquer brièvement l'origine de nos rapports avec 
ce souverain asiatique. 

I. 

En 1857, on vit arriver à Paris un certain M. Girodon, portant 
le nom et le titre plus sonores de général d'Orgoni, et se disant en- 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

voyé par sa majesté le roi de Birmanie auprès du gouvernement 
français. Ce dernier se conduisit sagement en ne reconnaissant pas 
comme ambassadeur cet aventurier. Le personnage en question 
avait su plaire au roi de Birmanie, et venait en effet avec une sorte 
de mission, celle de ramener des hommes capables de créer en 
Haute-Birmanie des établissemens sérieux, tels qu'ateliers de con- 
struction, manufactures d'armes, fonderies, etc. M. d'Orgoni ne 
créa rien en Birmanie; il ruina les malheureuses familles qui eurent 
confiance dans ses promesses , et mourut misérable lui-même à 
Rangoon. Il s'était pourtant fait passer auprès du roi pour un per- 
sonnage très influent, et avait promis de rapporter, outre sa petite 
colonie industrielle, un traité d'alliance avec la France. Nous savons 
comment il s'était acquitté de la première partie de cette mission; 
quant à la seconde, on a vu que le gouvernement impérial avait 
refusé de lui reconnaître le titre d'ambassadeur. Revenir auprès du 
roi sans le traité tant désiré, c'était dur pour l'amour-propre de 
M. d'Orgoni. Il s'en tira assez habilement. La maison où il de- 
meura lors de son retour à Rangoon vint à prendre feu; il sauva 
tout ce qui lui appartenait, seule la valise qui était censée ren- 
fermer le traité devint la proie des flammes. 

D'où vient que le roi de Birmanie rêvait et rêve encore l'alliance 
d'un peuple puissant ayant une réputation militaire? C'est qu'à la 
suite de deux guerres malheureuses avec les Anglais, l'une en 
182/i-1826, l'autre en 1852-1853, le gouvernement birman se vit 
dépouillé de toutes ses côtes et de la riche province du Pégou. Il 
dut en outre subir un traité humiliant en vertu duquel le passage 
d'armes et de munitions de guerre était interdit à travers le terri- 
toire anglais, qui constitue avec le Pégou et Rangoon la clé de 
rirawady, la seule voie de communication de ces pays. Le traité 
impose encore un droit de 1 pour 100 ad valorem sur toutes les 
matières entrant en Haute-Birmanie. Le droit de visite que donne 
cette clause du traité rend toute fraude impossible en ce qui con- 
cernerait le passage d'armes ou de munitions. Il est inutile de 
rechercher ici les causes de ces deux guerres, on les retrouverait 
autant dans l'ambition du gouvernement de Calcutta que dans l'ar- 
rogance et la vanité de celui d'Ava (1). Qu'il suffise de savoir qu'a- 
près la paix de 1826 le gouvernement de Calcutta s'annexa les dis- 
tricts d'Arakan et de Tenasserim, et qu'à la suite de la paix de 
1853 il s'annexa le Pégou. Ces trois provinces réunies forment au- 
jourd'hui le commissariat-général de la Birmanie anglaise, dont le 
chef-lieu est Rangoon; il relève directement du vice-roi des Indes. 

(I) Ava était alors la capitale de la Haute-Birmanie. 



UNE MISSION EN CIU.MANIE. 57 

Il est assez naturel que le roi de Birmanie regrette ses provinces 
perdues et cherche par un moyen quelconque à s'affranchir du traité 
humiliant qui lui lie aujourd'hui les mains. Ce souverain est trop 
sage et trop fin pour parler ouvertement dans ce sens à qui que ce 
soit, mais je crois que l'on peut, sans grand risque de se tromper, 
lire ces senùmens au fond de son cœur. Le moindre port de mer 
ferait bien son affaire. 

Avant d'aller plus loin, examinons la situation géographique et 
commerciale de la Birmanie indépendante, dite aussi Haute-Birma- 
nie. L'Indo-Ghine peut se diviser naturellement en trois régions : 
la première correspondrait au bassin du golfe du Bengale, et com- 
prend trois fleuves principaux dont le cours général a la direction 
nord-?ud, et qui tous trois ont leurs embouchures assez rapprochées 
l'une (le l'autre; ce sont l'Irawady, le Sittoung et le Salouen. La 
deuxième, qui correspond au bassin du golfe de Siam, comprend 
deux cours d'eau principaux dirigés aussi du nord au sud, le Mei- 
nani et le Mékong. La troisième région correspondrait au bassin 
de la mer de Chine et du golfe du Tonkin : dans cette partie, les 
cours d'eau ont une direction générale ouest-est; au nord, on trouve 
le Sonkoï, rivière importante qui prend sa source dans la province 
chinoise du Yunnan. Ces trois régions naturelles correspondent à 
peu près aux trois régions politiques, qui, prises dans le même 
ordre, sont : la Birmanie, le royaume de Siam et l'empire d'Annam. 
Deux points seulement font exception au tableau que nous venons 
d'esquisser de l' Indo-Chine. C'est d'abord la partie méridionale de 
!a presqu'île de Malacca, dont les Anglais sont presque absolument 
maîtres aujourd'hui; ce sont ensuite les embouchures du Mékong, 
qui, avec d'autres provinces et le petit royaume du Cambodge, for- 
ment la colonie française de Cochinchine. 

L'empire d'Annam, dont le souverain réside à Hué, est lié avec 
nous par un traité qui, tout en lui laissant son indépendance, le 
contraint à certains égards vis-à-vis de notre pays, et, s'il man- 
quait jamais à ses engagemens et que la France éprouvât le besoin 
d'une expansion coloniale, elle trouverait dans la vallée du Sonkoï 
et le long de la côte orientale de l'Indo-Ghine un terrain pour ainsi 
dire préparé à la recevoir. 

Le royaume de Siam a de tout temps été en lutte avec la Birma- 
nie au sujet de la suzeraineté à exercer sur les contrées connues sous 
le nom général d'états scham. Aujourd'hui il semble que ces états 
jusqu'au 20« degré de latitude soient sujets de Siam, tandis qu'au 
nord de ce parallèle ils dépendraient de la Birmanie, et celle-ci se- 
rait ainsi limitrophe de la province du Tonkin, laquelle relève, no- 
minalement au moins, de la cour de Hué. 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les frontières de la Birmanie au nord sont mal définies et peu 
connues; mais elles ne dépassent pas le 28'' degré de latitude. A 
l'est, la Birmanie est limitrophe de la province chinoise du Yun- 
nan ainsi que du Tonkin; du côté du nord-ouest, elle touche à la 
province anglaise de Ghittagong; au sud-ouest et au sud, elle est 
baignée par les eaux du golfe de Bengale. Toutefois il y a lieu de dis- 
tinguer deux Birmanies : la Haute-Birmanie ou Birmanie proprement 
dite, qui constitue aujourd'hui le royaume indépendant dont le sou- 
verain réside à Mandalay, sur l'Irawady, et la Basse-Birmanie ou 
Birmanie anglaise , se composant de trois provinces : l'Arakan , le 
Pégou et le Tenasserim. 

Depuis la frontière de l'extrême nord jusqu'à la Montagne-Bleue 
vers le nord-ouest, ainsi que sur toute la frontière de l'est, habi- 
tent, au milieu des montagnes privées de routes et couvertes de 
forêts de bois de teck, des peuplades fort peu civilisées et quelque- 
fois très turbulentes. Dans le nord et le nord-ouest, ces peuplades 
portent le nom de Kakhyens; dans tout l'est, ce sont des Shans, et 
dans le sud -est, près de la frontière anglaise, des Karenie. Les 
Kakhyens sont des tribus très remuantes; pendant l'année 1872, 
celles des environs de Mogoung ont été particulièrement insubor- 
données. Mogoung se trouve au nord -ouest de la ville de Bhamo, 
située sur l'Irawady, près de la frontière chinoise. C'est un lieu 
d'exil pour les réfugiés politiques et un foyer d'insurrection. On y 
trouve un fonds d'Assamites, anciens prisonniers faits en 1820 lors 
de la guerre entre le roi de Birmanie et les peuples de rx\ssam, et 
que le gouvernement birman avait internés dans ce district. Mo- 
goung est pourtant un point destiné à attirer l'attention à cause de 
la proximité des mines d'ambre, situées un peu plus au nord, mines 
qui étaient autrefois exploitées par le roi. Au commencement de • 
1872, ces Kakhyens attaquèrent une localité dans les environs de 
Mogoung et mirent à mort le résident birman; le gouvernement 
central parvint néanmoins à rétablir l'ordre par le simple envoi sur 
les lieux d'une force de 500 hommes. Les mines d'ambre sont au- 
jourd'hui entre les mains de Kakhyens insoumis qui les exploitent 
sur une très faible échelle et vont en vendre les produits dans les 
villages ou sur les bords de l'Irawady. Ces tribus se livrent volon- 
tiers au pillage des barques qui remontent l'Irawady au nord de 
Bhamo. La rivière passe par un défilé qui se trouve à peu près à 
mi-chemin entre Mogoung et Bhamo; là les pillards s'embusquent 
dans les hautes herbes et attaquent les barques que les bateliers 
halent pour remonter le courant. Les barques qui descendent le 
fleuve et qui suivent le fil de l'eau sont à l'abri de leurs rapines. 
Les Shans sont moins turbulens, leurs états sont divisés en une 



UNE MISSION EN BIRMANIE. 59 

masse de petites tribus dont les chefs viennent une fois par an, à 
une époque déterminée, présenter leurs hommages au roi de Man- 
dalay et faire ainsi acte de soumission. Les Shans s'adonnent à la 
culture plus que les Kakhyens; il existe même chez eux un cer- 
tain mouvement d'émigration vers la Birmanie anglaise, que les An- 
glais encouragent en autorisant le résident anglais en Haute-Birma- 
nie à accorder vingt-cinq passages gratuits sur chaque bateau à 
vapeur postal descendant l'Irawady vers Rangoon. En effet, les bras 
font défaut au Pégou pour cultiver les terrains fertiles formés par 
le delta de l'Irawady. A Rangoon, une agence du gouvernement 
reçoit les émigrans , leur désigne des terrains et leur fait les 
avances nécessaires; mais il est à observer que la plupart de ces 
Shans ne profitent pas de ces facilités, ils vont généralement d'eux- 
mêmes dans les villages où ils savent retrouver d'autres émigrans 
qui les ont précédés dans le pays, — Les Karenie ont fort peu de 
rapports avec le souverain de la Haute-Birmanie, dont ils ne relè- 
vent que nominalement; encore cette suzeraineté est-elle fort con- 
testable. Ces régions sont parcourues par des missionnaires qui ne 
dépendent ni de l'évêque résidant à Mandalay, ni de celui établi à 
Rangoon; c'est une mission spéciale composée de prêtres italiens. 

Le pays des Shans et celui des Karenie ont été visités par un 
assez grand nom.bre d'explorateurs. Il suffit de rappeler les voyages 
entrepris en 1830, en 1834 et en 1857 par le docteur Richardson, 
ceux du major Mac Leod (1837), du major O'Riley (1855 et 1863), 
du capitaine Watson et du major Fedden (186ii). En 1866, l'expédi- 
tion française conduite par M. de Lagrée traversa aussi une partie 
du Laos birman. Aujourd'hui deux jeunes officiers français, les ca- 
pitaines Fan et Moreau, dans un dessein purement scientifique, sont 
partis de Mandalay et explorent, en se dirigeant de l'ouest vers l'est, 
les pays birmans jusqu'à la frontière du Tonkin. Ils ne peuvent 
manquer de rapporter beaucoup de données intéressantes et com- 
pléteront les notions géographiques fournies par les nombreux voya- 
geurs que nous venons de citer. 

Disons maintenant quelques mots sur la situation commerciale de 
la Haute-Birmanie. Étant données d'une part cette ceinture de tribus 
sauvages qui entourent la Birmanie de l'ouest à l'est en passant par 
le nord, et de l'autre l'absence de bonnes routes dans l'intérieur 
du pays, on voit déjà que tout le mouvement commercial doit se faire 
par le sud et par la voie naturelle de l'Irawady, c'est-à-dire à tra- 
vers les possessions anglaises. Toutefois certaines relations existent 
entre la Birmanie et la Chine par la route de Bhamo à Talifou. Il 
est en principe très naturel que les produits du sud-ouest de la 
Chine tendent à prencke la route de l'Irawady, plutôt que d'aller 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

gagner le Yan-tsé-kiang pour déboucher à Shanghaï, d'où les pro- 
duits, après cet énorme trajet, ont à doubler la presqu'île malaise 
pour se rendre en Europe. La chambre de commerce de Rangoon a 
déjà, il y a quatre ans, ouvert un crédit de 75,000 francs pour per- 
mettre des études dans ce sens; mais jusqu'à ce jour aucun voya- 
geur en dehors des naturels du pays n'est parvenu à se rendre de 
Chine en Birmanie ou de Birmanie en Chine. Le gouvernement des 
Indes se plaint amèrement des ditTicultés que lui créerait le gouver- 
nement birman. Il peut en effet y avoir quelque chose de fondé dans 
ces récriminations. On conçoit que le gouvernement birman craigne 
de voir son indépendance diminuer par l'ingérence des étrangers et 
particulièrement des Anglais. Il est positif pourtant que le roi avait 
proposé à la mission française de la faire pénétrer en Chine par 
cette voie; mais les difficultés du voyage, le manque de garanties 
au-delà de la frontière , des influences venues du gouvernement 
même de Yunnan ou d'ailleurs, bien d'autres raisons encore, firent 
avorter ce projet. 

L'Irawaly est navigable jusqu'à Bhamo, c'est-à-dire à 900 milles 
de son embouchure; un bateau à vapeur par mois en moyenne se 
rend de Mandalay à cette ville frontière. Depuis des siècles, les cai- 
ravanes chinoises font le trajet entre Bhamo et Talifou ; les guerres 
civiles seules interrompent leur marche de temps à autre. Talifou est 
au beau milieu de la partie riche du Yunnan et aux portes du Set- 
chouen et du Kouei-tcheou. Les produits chinois qui se rendent 
de ces parages à Shanghaï par le Yan-tsé-kiang, outre le grand dé- 
tour que nous avons signalé, ont en outre, si je ne me trompe, à 
payer un droit à l'entrée de chaque province, tandis que par Bhamo 
ils n'en ont à payer qu'à la Birmanie. M. Cooper, qui en 1869 tenta 
de pénétrer de Chine en Birmanie, a depuis habité longuement 
Bhamo pour y étudier sur place la question ; il esi d'avis que par 
cette voie on gagnerait un tiers sur les produits du Yunnan. La par- 
tie difficile du trajet est de Bhamo à Momein. Cette dernière place 
est en communication avec le reste de l'empire chinois par des routes 
pavées, et n'est distante de Bhamo que de 200 ou 220 kilomètres. Le 
major Sladen, qui a visité ces pays en 1868, s'exprime de la façon 
suivante dans son rapport officiel : « Il résulte des dernières études 
et des derniers renseignemens que les populations qui habitent au- 
delà de la Birmanie indépendante sont favorables à l'ouverture de 
voies sérieuses de communication. En outre les mouvemens de ter- 
rain qui séparent la Birmanie de la Chine à hauteur de Bhamo ne 
sont pas de nature à opposer un obstacle sérieux à la construction 
d'un chemin de fer, de 130 milles de longueur, qui réunirait Bhamo 
à Momein. Ce chemin de fer entraînerait sur l'Irawady et sur Ran- 



UNE MISSION EN BIRilANIE. 61 

goon tout le commerce du sud-ouest de la Chine. En tout cas, il n'y 
a pas de temps à perdre pour exploiter cette route par caravanes 
régulières et s'assurer l'amitié des chefs des difierentes tribus ka- 
khyennes qui occupent cet intervalle... » Il ajoute que ces contrées 
offriraient un grand intérêt au point de vue de l'étude des langues, 
des mœurs, des races et de l'ethnologie en général. Il ne faut pas 
s'inquiéter outre mesure de l'insurrection musulmane au Yunnan. 
Les panthays ou mahométans de ces contrées paraissent aujour- 
d'hui réduits, et, eussent-ils maintenu leur autorité, ils se seraient 
montrés favorables à l'ouverture de relations commerciales du côté 
de rirawady. A l'heure qu'il est, on peut prévoir pour Rangoon 
un très grand avenir, et il serait à souhaiter que les capitaux fran- 
çais arrivassent à temps pour avoir leur part dans les énormes 
bénéfices que le commerce est appelé à faire dans ces contrées. 
La grande route commerciale de la Haute-Birmanie est donc le 
cours de l'irawady, menant par bateaux à vapeur les produits 
de l'intérieur jusqu'à Rangoon, et réciproquement. Le mouvement 
d'exportation dans l'année commerciale 1872-1873 s'est chiffré par 
une somme de 29,776,800 francs, supérieure à la valeur des ex- 
portations de l'année précédente de 2,156,000 francs. Les prin- 
cipaux articles d'exportation sont les suivans : les objets classés 
sous le titre vague d'objets divers, qui figurent pour près de 12 mil- 
lions, puis les cotons bruts, les huiles de sézame, les soieries, 
les sucres et mélasses, le cachou, les bois de teck et autres, les 
huiles de pétrole, les thés secs ou er. briques, les pièces de coton, 
les peaux, les objets en laque, les gommes laques, les graminées, 
les poneys, les blés, les pierres de jade, les pierres précieuses 
diverses , les métaux et le tabac. Le mouvement d'importation 
dans 5a même année a été de 33,302,300 francs, somme supé- 
rieure à celle de l'année précédente de 2,923,600 francs. Les ar- 
ticles d'importation sont les cotonnades, les articles divers, les 
soieries, les poissons secs et salés, les soies grèges, les riz, le sel, 
la noix de bétel, les laines, la quincaillerie et les fils de laine ou de 
coton. La douane anglaise à Thaiet-myo, c'est-à-dire à la frontière 
de la Haute-Birmanie sur l'irawady, est un bon thermomètre du 
mouvement commercial qui existe sur ce fleuve entre la Haute et la 
Basse-Birmanie. Il suffira de dire que dans l'année commerciale 
1872-1873 les droits perçus se sont élevés à Zi, 320, 500 francs; ils 
vont tous les ans en augmentant : dans l'année 1868-1869, ils n'é- 
taient encore que de 525,000 francs. La valeur totale du commerce 
en Birmanie anglaise s'est élevée, dans l'année 1872-1873, à la 
somme de 330,500,000 francs, dépassant de 61 millions l'année 
précédente. 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 



II. 



Avant l'année 1872, la Birmanie n'avait encore de traité qu'avec 
l'Angleterre, traité qui pèse au gouvernement birman, bien que les 
Anglais y mettent toutes les formes possibles. Le gouvernement de 
Calcutta entretient depuis la dernière guerre un résident à Manda- 
lay, capitale actuelle de l'empire birman, et ce résident a un délé- 
gué à Bhamo, qui se tient au courant des relations de commerce 
qui existent avec la Chine. Ce résident est généralement choisi 
parmi les officiers détachés aux aflaii-es indigènes des Indes. Ce 
n'est pas se tromper que de dire que l'Angleterre ne rêve de ce côté 
aucune annexion ; seules, une politique carrément hostile aux An- 
glais ou des émeutes que l'on est en droit de prévoir à la mort du 
roi actuel, et qui entraveraient le commerce britannique, pourraient 
décider le gouvernement de Calcutta à intervenir en Haute -Bir- 
manie. 

En 1872, le roi de Birmanie envoya une ambassade qui devait se 
rendre en Italie, en France et en Angleterre, elle avait pour but de 
jeter les bases d'un traité de commerce avec les deux premières de 
ces nations et de toucher quelques questions politiques avec l'An- 
gleterre. Depuis longtemps, le roi préparait l'envoi de cette ambas- 
sade, et à cet effet de jeunes Birmans avaient, depuis plusieurs 
années, été envoyés à Paris et à Londres pour y étudier les langues 
occidentales. 

L'Angleterre accueillit l'ambassade avec égards et bienveillance, 
mais répondit que le vice-roi des Indes était le délégué du gouver- 
nement britannique, et que c'était avec lui que les questions bir- 
manes devaient être discutées. L'Italie conclut un traité de com- 
merce; le terrain avait été pour ainsi dire préparé de longue date 
par les anciens missionnaires italiens, remplacés depuis par des mis- 
sionnaires français. Le père Abbona particulièrement, qui avait 
longtemps vécu en Birmanie, n'avait pas peu contribué à faire con- 
naître sa patrie dans ces contrées. La France mit peu d'empresse- 
ment à répondre aux propositions des ambassadeurs; cependant 
M. de Rémusat finit par préparer un traité de commerce pur et 
simple, qui fut voté par l'assemblée, et dont les ratifications de- 
vaient être échangées à Mandalay par l'intermédiaire d'un envoyé 
français. 

Pourquoi les Birmans tenaient-ils tant à un traité avec la France? 
C'est qu'ils avaient entendu parler de ce pays et de son histoire, 
de son ancienne influence dans les Indes, de ses vertus militaires. 
Le bruit de nos désastres était bien arrivé à Mandalay, mais on ne 



UNE MISSION EN BIRMANIE. 63 

s'y rendait pas bien compte de ce qu'étaient les Allemands, on 
n'avait jamais entendu parler d'eux dans l'histoire de ces contrées, 
et leur pavillon ne s'était guère, jusqu'cà ces dernières années, mon- 
tré dans ces mers lointaines. Enfin, en tenant compte de l'orgueil 
birman, il est permis de supposer que le roi de Birmanie se flattait 
de voir son alliance bienvenue comme pouvant être de quelque 
utilité dans le cas d'une nouvelle guerre avec nos ennemis. Cer- 
taines discussions qui eurent lieu à Mandalay lors de l'échange des 
ratifications permettent d'affirmer que cette illusion existait dans 
l'esprit du souverain. 

Au commencement d'octobre 1873, la mission chargée de porter 
le traité à Mandalay et d'en obtenir les ratifications s'embarquait 
à Marseille, et se rendait d'abord à Calcutta. Il était sage en eff'et 
d'avoir avec le vice-roi des Indes une entrevue pour lui donner 
l'assurance que l'on n'allait en Birmanie soulever aucune question 
politique. La mission était chargée de présens de grande valeur 
pour le roi des Birmans : c'étaient deux grands vases de Sèvres, une 
tapisserie des Gobelins, plusieurs armes à feu de luxe, une pendule, 
des objets de parfumerie, et surtout des poupées mécaniques et des 
jouets tous plus ingénieux les uns que les autres. Le vice-roi n'était 
pas à Calcutta; il était à Agra, dans le haut de la vallée du Gange. 
La mission s'y rendit sur son invitation et reçut l'accueil le plus ai- 
mable. Elle profita de son séjour dans ces parages et des facilités 
qui lui furent offertes pour visiter Delhi et Bénarès, puis s'embar- 
qua pour Rangoon, chef-lieu de la Birmanie anglaise. 

Le commissaire-général reçut très hospitalièrement les envoyés 
français, tout en étant peut-être un peu inquiet sur le véritable but 
de leur mission. Devant les assurances qu'on lui donna, il put 
abandonner toute préoccupation, et le 20 décembre la mission fran- 
çaise s'embarquait pour remonter l'Irawady jusqu'à Mandalay. Le 
roi avait frété à cet effet un des bateaux de la compagnie anglaise, 
qui fait un service régulier et postal sur ce fleuve. 

Le 23, le vapeur franchissait la frontière qui sépare la Birmanie 
anglaise de la Birmanie indépendante et mouillait à Meubla, pre- 
mier poste de Haute-Birmanie, situé sur la rive droite du fleuve. A 
Rangoon, la mission avait rencontré, venant au-devant d'elle pour 
l'accompagner jusqu'à Mandalay, M^'' Bourdon, évêque de la Haute- 
Birmanie, homme agréable, instruit, et très digne représentant de 
l'église catholique dans ces contrées, puis un envoyé du roi dont 
le rang pourrait être comparé à celui de secrétaire d'ambassade. Ce 
personnage se distinguait par sa nature joviale et par un appétit 
formidable. Il avait fait partie de l'ambassade qui avait préparé le 
traité à Paris; nous avions pour lui la croix de chevalier de la Lé- 



64 REVUE DES DEUX MONDES. 

gion d'honneur. Son nom est Meng-la-zêya-thou-tsa-rai-dan-guy, 
ce qu'on peut traduire par : « noble seigneur investi de la haute 
dignité d'écrire des lettres. » 

A Meuhla, un premier spectacle ayant véritablement un cachet 
asiatique nous attendait. Un jeune homme du nom de Pangyet Won- 
donk y avait été envoyé au-devant de nous par ordre de son sou- 
verain. jNous le vîmes descendre la berge d'un pas calme et majes- 
tueux, abrité des rayons du soleil par une ombrelle dorée que portait 
un de ses nombreux suivans. Il était un de ceux qui avaient passé 
plusieurs années en France; il avait également fait partie de l'am- 
bassade venue à Paris et devait être, comme son compagnon, décoré 
de la Légion d'honneur. Contrairement à ce qui arrive trop souvent, 
ce jeune Birman avait su démêler en France la bonne éducation de 
la mauvaise; il en était revenu avec une certaine instruction, le 
goût des études et un grand désir de voir son pays entrer dans la 
voie qui procurait aux nations européennes le travail, le bien-être 
et les richesses qu'il y avait rencontrés. Ce jeune homme nous ac- 
compagna jusqu'à Mandalay, où il devait rester attaché à la mis- 
sion en qualité d'interprète et d'intermédiaire entre la cour et 
nous. 

Le soir, une représentation théâtrale et un ballet furent offerts 
aux membres de la mission. L'effet produit par les danses birmanes 
et le jeu des acteurs est étrange; mais ce genre de plaisir devait se 
renouveler à peu près tous les soirs pendant les deux mois et demi 
que la mission française séjourna en Birmanie, et l'on conçoit que, 
l'intérêt de la nouveauté ayant disparu, il n'en reste guère d'autre. 
Sans comprendre la langue, on finit par saisir l'intrigue. C'est gé- 
néralement un prince fort amoureux d'une princesse, mais qui, 
avant d'obtenir sa main, doit triompher d'un certain nombre d'en- 
nemis plus ou moins redoutables. Toutefois quelques-unes de ces 
représentations sont bien autrement crues; l'intrigue se passe alors 
dans la chambre même d'un mari trop aveugle, et Dieu sait jus- 
qu'à quel point il faut qu'il le soit pour ne pas s'apercevoir des 
scènes, impossibles à dire, qui se passent près de lui et sur les- 
quelles les rires du public devraient bien attirer son attention. Nous 
pourrions en dire autant des danses; à côté de véritables ballets, on 
voit des danses d'un caractère plus que licencieux. Ces représenta- 
tions portent le nom général de po'è. La mission en fut rassasiée 
pendant son séjour dans les états du roi de Birmanie. Parmi les ac- 
trices et les danseuses se trouvent des célébrités, et certes M"" Jen- 
domali et Nengié se croiraient supérieures à' nos chefs d'emploi. 
L'orchestre vaudrait bien la peine d'être décrit, mais les instrumens 
et le genre d'harmonie qu'ils produisent sont tellement différens 



UNE MISSION EN BIRMANIE. 65 

des notions que nous pouvons avoir sur la musique que la tâche 
serait trop difficile. 

Puisque nous en sommes aux représentations théâtrales, pour n'y 
plus revenir, disons tout de suite que les Birmans ont un autre 
genre de spectacle. Sur une scène élevée à un mètre de terre en- 
viron , et n'ayant que 50 centimètres de profondeur sur environ 
20 mètres de longueur, ils font manœuvrer de la façon la plus ha- 
bile des marionnettes qui ont environ 30 centimètres de haut, et 
cela à l'aide de ficelles sortant par le haut de la scène et que l'on 
voit à peine. Un fd diîTérent correspond à chaque articulation de 
chaque marionnette, chacune d'elles a peut-être dix fils correspon- 
dant aux dix doigts d'un homme placé derrière la toile. La repré- 
sentation commence, et on jurerait que ce sont ces petits person- 
nages qui parlent, tant leurs mouvemens sont naturels; les pieds, 
les jambes, les bras, la tête, le corps, tout cela se meut facilement 
et naturellement. Ils s'assoient, se couchent, marchent, s'animent, 
à faire rêver le Guignol des Champs-Elysées. 

De Meuhla, le vapeur était reparti le lendemain matin, s' arrêtant 
aux principales stations sur la rivière, où chaque fois nous trouvions 
le gouverneur du district, nous attendant et nous souhaitant la bien- 
venue. 

L'une de ces stations, située sur la rive gauche, porte le nom de 
Yenangyoung; c'est près de là que sont les mines ou puits de pé- 
trole. Les envoyés français trouvèrent sur le bord de la rivière bon 
nombre de poneys pour les porter sur le terrain de l'exploitation. 
La selle est une sorte de coussin double dont chaque moitié repose 
sur les reins de l'animal de chaque côté de l'épine dorsale, les reins 
seuls sont couverts, les flancs sont à nu; de chaque côté de ce ru- 
diment de selle, recouvert en drap rouge ou vert, pendent deux 
petites cordes portant chacune un petit anneau en guise d'étrier. 
Malheureusement ce genre d'étrivières n'est pas susceptible de s'al- 
longer; à quoi d'ailleurs serviraient ces étriers dans lesquels un 
pied d'enfant pourrait à peine entrer? Nous dûmes prendre notre 
parti et les laisser battre contre nos mollets sans songer à nous en 
servir. Quant aux naturels du pays, vêtus d'une veste blanche en 
coton très léger, et d'une pièce d'étoffe retroussée à la façon d'un 
caleçon de bain, ils se tenaient à cheval, les genoux à hauteur du 
dos de l'animal, et l'orteil seul passé dans l'étrier. 

A une distance de 5 kilomètres environ de notre point de départ 
se trouvent les puits, dans un pays dénudé et triste. Ils étaient au 
nombre de cent environ, il y a vingt ans, lorsque le colonel Yulc 
se rendit à la cour d'Ava; on en compte aujourd'hui trois cents. La 
profondeur varie de 30 à 90 mètres. L'air que l'on respire au fond 

TOME V. — 1874. 5 



6ô REVUE DES DEUX MONDES. 

de ces puits est naturellement malsain et souvent fatal aux travail- 
leurs. On attache le mineur à l'aide d'un câble que l'on déroule 
ensuite autour d'une sorte de poulie. L'homme descend ainsi avec 
le vase à remplir et les instrumens nécessaires à cet effet. A côté du 
grand câble se déroule en même temps une corde plus fine; quand 
le mineur sent que la respiration va lui manquer, il en donne le si- 
gnal en tirant la petite corde. Aussitôt ses compagnons le hissent; 
CD le voit bientôt apparaître livide et dégouttant de sueur; on le 
couche à l'ombre, où il reprend ses sens. Pendant tout ce temps, un 
autre mineur est descendu et continue à remplir le vase laissé dans 
le fond du puits par son prédécesseur. Cette manière d'opérer est 
élémentaire. Il est difficile d'obtenir des renseignemens exacts sur ce 
que produisent ces puits; ce que l'on peut constater, c'est l'exporta- 
tion du pétrole de Haute en Basse-Birmanie, exportation notée à la 
douane anglaise. Or en 1872-73, il est passé, à la maison de douane 
de Thaiet-myo, 3,/i29,205 kilogrammes de pétrole, représentant 
une valeur de 1,182,870 francs. 

Le gouverneur de Yenangyoung était venu au-devant de nous : 
c'est un vieillard de plus de quatre-vingts ans ; il était en compa- 
gnie d'une assez jolie femme de vingt ans environ, avec laquelle, 
nous a-t-on dit, il s'était marié depuis quelques jours seulement. 

Le 26, vers midi, nous arrivions à Sagain, ancienne ville aban- 
donnée et qui n'est plus qu'un village, située sur la rive droite, en 
face à peu près de l'ancien emplacement d'Ava. Les barques de 
combat étaient là nous attendant pour nous escorter jusqu'à Man- 
dalay. Ces barques, dorées de tous les côtés, portent de 30 à 50 ra- 
meurs; on distinguait parmi les plus belles celle du roi et celle de 
la reine; bien entendu, ces augustes personnages ne s'y trouvaient 
pas. Il fut convenu qu'on passerait la journée entière à Sagain pour 
donner le temps à Mandalay de faire les préparatifs pour l'entrée 
solennelle du lendemain. 

Yers huit heures du matin, le 27 décembre 1873, le bateau mouil- 
lait devant Mandalay. La ville ne se voit pas de la rivière, elle en 
est environ à 2 kilomètres, les berges sont un peu élevées et cou- 
vertes d'arbres, du moins en est-il ainsi à l'endroit où s'arrêta le 
vapeur. L'exactitude n'étant pas une vertu caractéristique des Orien- 
taux en général et des Birmans en particulier, rien n'était encore 
disposé pour le débarquement. Peu à peu on vit pourtant arriver 
un certain nombre d'hommes étrangement affublés, que nous re- 
connûmes toutefois pour être des soldats au vieux fusil qu'ils por- 
taient entre les bras. Cette arme semblait les embarrasser beaucoup; 
les alignemens, le pas cadencé, le maniement d'armes, étaient 
autant de choses dont ils n'avaient jamais entendu parler : aussi pro- 



UNE MISSION EN BIRiLlNIE. 67 

iitaient-ils du moindre temps d'arrêt pour s'agenouiller à terre et 
s'asseoir sur leurs talons à la façon du pays. Ces braves militaires 
étaient jambes et pieds nus, portant cette espèce de caleçon de bain 
qui n'a rien de l'uniforme, chacun en possédant un d'une couleur 
différente. Le haut du corps était recouvert de vieilles vestes an- 
glaises réformées et complètement en loques, enfin sur la tête un 
melon en cuivre doré, portant sur le devant un petit miroir, géné- 
ralement cassé. Ce miroir est là pour réfléchir les rayons du soleil 
et donner à cette armée l'aspect le plus brillant. 

Cependant les éléphans destinés à nous transporter n'arrivaient 
pas, et en les attendant on devisait de la bonne tenue des troupes, 
de l'habitude qu'avaient les hommes de se tatouer depuis la cein- 
ture jusqu'aux genoux, du singulier costume des femmes, dont la 
jupe fendue depuis la hanche jusqu'aux pieds, d'un côté seulement, 
laissait en marchant voir la jambe entière, etc. A ce propos, nos 
compagnons de voyage nous racontèrent une légende assez bizarre. 
Les Birmans n'ont presque pas de barbe, et ils s'attachent à arra- 
cher le peu dont la nature les a gratifiés, ils laissent croître tous 
leurs cheveux, qui, entre parenthèses, sont fort beaux et d'un noir 
d'ébène, ils les nouent en chignon sur le haut de la tête. Dans cet 
accoutrement, ils ne laissent pas d'avoir un certain aspect féminin. 
Or il y eut dans les temps reculés une époque où les habitans s'y 
trompaient parfois. Un sage monarque, voyant la population de son 
empire décroître, décréta que tout homme serait tatoué et que toute 
femme porterait le costume engageant dont nous avons parlé. 

Mais voici les éléphans arrivés, la mission, escoitée par les troupes, 
défile pendant une heure et demie à travers champs d'abord, puis à 
travers les rues de la ville extérieure, se rendant à la résidence que 
le souverain avait fait bâtir pour la recevoir. L'éléphant qui mar- 
chait en tête portait la lettre écrite au roi par le président de la ré- 
publique française. 

La ville de Mandalay se compose d'abord d'une petite ville cen- 
trale carrée, pouvant avoir 800 mètres environ de côté, ensuite de 
la « ville intérieure, » vaste carré d'environ 1,800 mètres de côté, 
enfin de la a ville extérieure, » qui s'étend dans tous les sens. La 
ville centrale, c'est à proprement parler le palais. Sur chaque face 
il y a une porte; celle du nord et celle du sud sont les portes 
vulgaires, celles des habitués du palais ou des ouvriers employés à 
l'intérieur; la porte de l'ouest est toujours fermée et ne s'ouvre que 
pour donner passage à quelque reine se rendant à la promenade; 
celle de l'est est la porte d'honneur par laquelle entrent les per- 
sonnes qui ont obtenu une audience du souverain ou qui ont à s'en- 
tretenir avec les ministres. Dans cette petite ville centrale se trou- 



68 REVLE DES DEUX MONDES. 

vent la résidence du souverain et celle de ses 300 femmes, les jardins 
du roi, la salle de conseil des ministres, la résidence du chef de la re- 
ligion, la haute cour de justice, l'habitation de l'éléphant soi-disant 
blanc, l'hôtel de la monnaie, l'arsenal secret. Tandis que le palais 
n'est entouré que d'une haute palissade en bois de teck, la « ville 
intérieure » est bordée d'un grand mur, sur le haut duquel circulent 
des patrouilles, et tout à l'entour est un canal plein d'eau qui peut 
avoir 30 mètres de large. Les rues sont toutes à angle droit, res- 
semblant à nos boulevards, sauf toutefois sous le rapport de l'en- 
tretien, et les chars à bœufs, seuls véhicules du pays, doivent 
présenter des garanties de solidité toutes spéciales pour résister aux 
cahots qu'ils éprouvent. Les maisons sont en bois de teck et en jonc 
tressé; on en voit quelques-unes en maçonnerie, mais c'est l'excep- 
tion. Sauf dans les quartiers un peu élevés, les maisons sont sur 
pilotis à cause des inondations périodiques; l'eau circule ainsi sous 
le plancher, et on sort de chez soi en barque pendant deux mois de 
l'année. Il y a enfin la ville extérieure, où l'on distingue le quartier 
des Chinois, celui des Persans, etc. 

La résidence construite pour la mission française était dans cette 
troisième enceinte, mais très près du canal. Elle consistait en une 
maison sans étages, bâtie sur pilotis, confortablement distribuée, 
au milieu d'un vaste enclos d'environ 60 mètres de côté. Les cui- 
sines, les écuries et le logement des officiers birmans attachés au 
service de la mission constituaient trois autres maisonnettes. Cet 
enclos avait deux portes, et à chacune d'elles était affecté un corps 
de garde; le rôle de ce dernier ne consistait pas à rendre des hon- 
neurs ou à nous préserver des voleurs. Des honneurs, ces excellens 
soldats ne sauraient par quel bout prendre leurs fusils pour les 
rendre; quant aux voleurs, nous avons plusieurs fois été victimes 
de leur industrie, mais la garde ne nous a été d'aucun secours 
dans ces occasions. Nous pensons qu'elle n'était là que pour épier 
nos moindres gestes et les rapporter au palais. En effet, pendant 
près de trois mois de séjour à Mandalay il a été impossible à un 
membre quelconque de la mission de sortir de la maison sans être 
suivi par l'un des gardes. 

La maison avait été parfaitement montée, avec des attentions dé- 
licates; le maître d'hôiel et le cuisinier étaient tous deux Français, 
et, si la cuisine laissait à désirer, c'était plutôt à cause de la ma- 
tière première que par la faute de l'artisan. En effet, en Birmanie il 
n'y a pas de moutons, et il est expressément défendu d'abattre un 
bœuf. Un jour, fatigués de la chèvre et du riz, nous décidâmes la 
mort d'un veau. L'exécution eut lieu la nuit, clandestinement; eh 
bien ! croirait-on que la garde qui veillait aux portes de notre pa- 



UNE MISSION EN BIRMANIE. 69 

lais entendit les plaintes de la victime? La viande fut saisie, et il 
fallut presque échanger des notes diplomatiques au sujet de la mort 
de ce jeune quadrupède, lequel renfermait peut-être l'âme de quel- 
que personnage illustre qui n'avait pas fini la série de ses épreuves 
ici-bas. Il est cependant permis de manger de la volaille, de la 
chèvreiet du gibier; il faut croire que les âmes qui passent dans le 
corps de ces animaux sont celles de personnages bien peu intéres- 
sans. Toutefois pour la chasse faut-il encore aller à une certaine 
distance de la capitale et éviter que le roi n'entende les coups de 
feu. Dans les écuries de la mission se trouvaient une dizaine de po- 
neys à la disposition des envoyés français. Nous avions eu occasion 
de remarquer combien ces petits chevaux étaient bons, mais nous 
étions frappés de la maigreur et du mauvais état de ceux de la ré- 
sidence, bien qu'on nous eût dit qu'ils sortaient des écuries royales. 
Nous en eûmes bientôt l'explication, et le régime financier et ad- 
ministraiif du gouvernement birman nous apparut dans toute sa 
simplicité. Le roi se dit que, s'il dépensait chaque jour la somme 
raisonnablement nécessaire à l'entretien de ses chevaux, le ministre 
des écuries retiendrait pour lui-même la moitié de cette somme; 
il pense donc mieux faire en ne déboursant que la moitié de la 
somme nécessaire; mais de son côté le ministre des écuries, à qui 
le roi joue ainsi un très vilain tour, se rattrape sur la deuxième 
moitié, et l'on devine ce qui reste aux chevaux pour manger. 



III. 



C'est dans cet établissement que la mission eut à passer deux mois 
et demi, tandis que son but véritable n'aurait dû exiger que quel- 
ques jours de présence. Les environs de Mandalay sont plats et 
couverts de rizières; on y rencontre beaucoup de bécassines. Le 
long du fleuve, on peut chasser le canard, et dans les nombreux 
étangs qui entourent la ville on rencontre du gibier d'eau de toute 
nature. A quelques lieues vers l'est ou vers l'ouest commencent les 
montagnes, et, lorsqu'on s'en approche, la nature change d'as- 
pect; il faut avoir vu ces plantations d'aréguiers pour s'en faire une 
idée. Cet arbre, sorte de palmier haut et mince, se plante en quin- 
conce, chaque pied n'étant pas à plus de 1"',50 de ceux qui l'envi- 
ronnent. Lorsqu'un Birman ne fume pas un de ces longs et mauvais 
cigares de son pays, il mâche du bétel, il n'interrompt l'un ou l'autre 
de ces exercices que pour manger ou pour dormir. Avant chaque 
repas, il se rince la bouche afin d'enlever tout ce jus noirâtre et 
hideux que produit la mastication du mélange composé d'une feuille 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

de bétel, d'un peu de chaux vive et d'une noix de l'aréguier. Tout 
Birman convenable est suivi d'un serviteur portant l'ombrelle; 
parmi les nombreux autres suivans se trouvent celui qui porte la 
boîte à mâcher le bétel, puis celui qui est chargé des cigares, 
un autre porte l'eau, la coupe pour boire ou pour se laver la 
bouche, etc. ♦ 

Il n'est pas exagéré de dire que la Bh^manie, à l'exception pour- 
tant des vallées les plus habitées et les mieux cultivées, est remplie 
de tigres, d'éléphans sauvages, de cerfs et de toute sorte d'animaux 
dont la chasse aurait été pour plusieurs d'entre nous un bien grand 
divertissement. Malheureusement l'état de santé de quelques-uns 
des membres de la mission et des considérations d'un autre ordre 
s'opposèrent toujours à la mise à exécution d'une de ces parties. 

A ce propos, je ne puis résister au plaisir de décrire un spectacle 
auquel j'ai plusieurs fois assisté; je veux parler de la capture d'un 
éléphant sauvage dont on veut faire un animal domestique. Quelque 
invraisemblable que paraisse la chose, j'affirme ne rien exagérer de 
ce que j'ai vu. Les éléphans domestiques ne se reproduisent pas 
d'une façon assez régulière pour faire face à tous les besoins : aussi 
est-on obligé tous les ans de chercher à s'emparer d'un certain 
nombre d'éléphans sauvages habitant les grandes forêts de bois de 
teck. On doit porter son choix sur les éléphans jeunes encore ; en 
efïet ceux qui sont dans la force de l'âge ont quelque peine à passer 
d'un régime à l'autre, et meurent généralement dès le début du 
dressage. Le roi, qui est, pour ainsi dire, maître de tout ce qui 
existe dans son royaume et se considère par suite comme le pro- 
priétaire des éléphans qui vivent à l'état sauvage, possède des trou- 
peaux de femelles qui vivent au sein des forêts dans la plus grande 
indépendance; mais à une certaine époque de l'année elles sont 
recherchées par les mâles sauvages. Dès que l'une de ces femelles a 
fait la rencontre de l'un de ces éléphans, elle l'entraîne à sa suite 
et va racoler ses compagnes. Le mâle n'y voit pas malice, et s'es- 
time fort heureux de la nouvelle connaissance qu'il a faite; il se 
complaît au milieu de ce troupeau de dix à douze femelles, qui du 
reste ont pour lui les attentions les plus délicates. Ces femelles, 
bien qu'indépendantes et non soumises à la volonté d'un comac, 
n'en ont pas moins un certain sentiment d'obéissance à l'homme. 
Ainsi dans la forêt vivent un certain nombre de cornacs montés sur 
des éléphans privés, choisis parmi ceux que rien n'eflraie, et que la 
nature a dotés de vigoureuses défenses. Dès que ces conducteurs 
d'éléphans ont vu le troupeau de femelles réunies autour d'un mâle 
sauvage, ils impriment à ce troupeau une marche lente et régulière 
vers la capitale; ils se laissent peu voir afin de ne pas attirer l'at- 



UNE MISSION EN BIRMANIE. 71 

tention du sauvage, qui pourrait encore échapper, mais les femelles 
comprennent à demi-mot. Après un nombre de jours qui varie sui- 
vant la distance de la forêt à la ville, voici le troupeau arrivé à 
quelques kilomètres de Mandalay. Le sauvage commence bien à 
s'apercevoir de l'étrangeté du spectacle, il n'est plus dans la forêt, il 
voit des éléphans montés par des hommes à une certaine distance du 
troupeau, il remarque les gens travaillant dans les champs ou pas- 
sant sur les chemins : aussi se tient-il au milieu de ses compagnes, 
aveuglément confiant dans leur affection et dans leurs bons pro- 
cédés. 

La prise de l'éléphant sauvage est fixée au lendemain , le public 
en est informé, et la foule se transporte au jour prescrit à l'arène 
disposée à cet effet. Nous n'entreprendrons pas la description dé- 
taillée de ce cirque, toutefois il est indispensable d'en dire quelques 
mots. L'arène proprement dite est limitée par une sorte de palis- 
sade en troncs de bois de teck solidement fichés en terre; cette pa- 
lissade est séparée de l'emplacement qu'occupent les spectateurs 
par un couloir d'une largeur de 3 mètres environ, et elle n'est pas 
continue, les troncs de bois qui la forment laissent entre eux un 
espace d'environ 1 mètre. On voit déjà qu'un homme poursuivi dans 
l'arène par un éléphant peut se précipiter dans le couloir sans que 
l'animal puisse l'y suivre. Cette arène a deux portes, l'une d'entrée, 
l'autre de sortie, comme la plupart des arènes, me dira-t-on, — avec 
cette différence toutefois que la porte de sortie est double, et cha- 
cune des sorties est à environ 5 mètres de l'autre. Ces portes ne 
sont pas ce que nous pourrions supposer au premier abord. Le pas- 
sage est fermé par deux troncs de bois de teck mobiles, pouvant 
glisser dans une rainure pratiquée en terre et susceptibles de pivo- 
ter autour d'une cheville qui les traverse dans le haut. Quand la 
porte est censée ouverte, les deux troncs qui la composent forment 
une sorte de triangle dont la base serait la rainure; au contraire, si 
on la suppose fermée, les deux troncs sont parallèles. On maintient 
les troncs écartés dans le bas ou la porte ouverte à l'aide de cordes 
qu'il suffit de couper pour que les troncs se rapprochent, c'est-à-dire 
pour que la porte se referme. L'intervalle compris entre les deux 
portes fermées constitue une grande cage à claire-voie dans la- 
quelle il s'agira d'emprisonner l'éléphant sauvage. Le cirque est 
disposé de telle sorte que les spectateurs peuvent voir aussi bien ce 
qui se passe au dehors qu'au dedans. 

L'heure des émotions est enfin venue; la porte d'entrée du cirque 
est ouverte, on voit au dehors le troupeau de femelles qui s'avance 
vers cette porte, maintenant au milieu d'elles le sauvage, qui se 
trouve heureusement être un éléphant dans la force de l'âge; la 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

prise en sera d'autant plus difficile. Étonné de ce cirque rempli de 
monde ainsi que de la foule qui, n'ayant pas trouvé de place, se 
tient à une distance respectueuse à l'entour du troupeau, le sauvage 
ne quitte pas ses bonnes amies. Celles-ci, arrivées près de la porte, 
entourent, poussent, pressent leur victime de façon à l'obliger à la 
franchir. Le sauvage résiste, leur échappe, puis leur revient immé- 
diatement, ne pouvant pas admettre qu'il soit trompé par elles. En- 
fin, exaspéré par les hurlemens du public, il prend sa course; mais 
il a compté sans les vieux éléphans de combat dont nous avons déjà 
parlé. Ceux-ci le chargent en tête et l'obligent à retourner au milieu 
de ses compagnes. Ces alternatives durent au moins deux heures; 
enfin la porte est franchie et refermée aussitôt. Dans l'arène com- 
mence un exercice semblable à celui des combats de taureaux en 
Espagne, et on comprend maintenant l'utilité du couloir réservé. 
L'éléphant agacé, irrité, poursuit les picadors, se précipite furieux 
contre la palissade, en un mot épuise ses forces. On ouvre alors la 
porte intérieure de la sortie, et, afin de l'engager à entrer dans cette 
souricière, on a eu soin d'y faire passer une femelle, que l'on main- 
tient en dehors de la porte de sortie ; mais l'éléphant est devenu 
soupçonneux, et il reste au milieu du cirque, indifférent aux aga- 
ceries des jouteurs ainsi qu'à celles de sa compagne sans vergogne. 
Le voyant ainsi à bout, on prépare un câble avec un nœud coulant 
que l'on jette près d'un de ses pieds de derrière, car, dans l'état de 
prostration où il se trouve, il ne s'inquiète plus de ce qui se passe 
autour de lui; toutefois personne n'oserait s'aventurer dans le rayon 
d'action de sa trompe. A l'aide d'une lance, on lui pique la jambe 
postérieure; semblable à un cheval qui voudrait se débarrasser 
d'une mouche, il lève la patte et finit par la laisser tomber dans le 
nœud coulant. Or cette corde traverse la double porte et est amar- 
rée à un cabestan qui se trouve au dehors. Aussitôt de virer au ca- 
bestan et d'entraîner le pauvre animal dans la souricière. 

C'est alors que commence la partie la plus triste du spectacle. Il 
s'agit, à l'aide de câbles passés sous le ventre et noués sur le dos, 
de ficeler la malheureuse bête; il s'agit également de lier ensemble 
les pieds de derrière. L'éléphant se débat, lutte et se met en sang; 
mais la cage est solide et trop petite pour qu'il puisse y faire de 
très grands mouvemens; quant aux hommes chargés de l'attacher, 
ils sont garantis par la claire-voie. L'opération terminée, la porte 
extérieure est ouverte, et le câble amène cette pauvre bête au- 
dessous d'une potence à laquelle on lie les cordes qui l'entourent, 
de manière qu'il ne puisse plus se coucher; on le lie également au 
montant de la potence, et de cette façon il ne peut plus bouger. 

A partir de ce moment, un homme spécial est attaché à son ser- 



UNE MISSION EN BIRMANIE. 73 

vice, ce sera son cornac , l'éléphant doit apprendre à le connaître. 
Ce cornac le met à la portion congrue pendant quelques jours et 
s'amuse, en passant par le haut de la potence, à descendre sur son 
dos. L'animal ne peut s'en défendre, d'ailleurs il commence à s'ha- 
bituer à cet homme qui s'occupe de lui; bientôt on lui délie les 
pattes de derrière, de façon qu'il puisse reposer mieux, et l'on 
amène deux vieux mâles montés par des cornacs. Ceux-ci se pla- 
cent l'un à droite, l'autre à gauche du captif, qui voit ainsi que 
l'éléphant se laisse monter et conduire sans en paraître pour cela 
plus malheureux. Enfin après quinze ou vingt jours de captivité, 
suivant le tempérament de l'animal , on lâche toutes ses chaînes et 
on l'emmène promener entre ses deux maîtres d'école. A partir de 
ce moment, on peut considérer le dressage comme terminé. Nous 
eûmes l'occasion de voir prendre quatre éléphans sauvages. Le 
vieux qui fut le premier pris ne résista pas à son nouveau régime 
et mourut avant que le jour de le détacher de sa potence ne fût 
venu; inutile d'ajouter que jamais ces fêtes n'ont lieu sans que 
quelques victimes y laissent leur peau. 

Il serait trop long de passer en revue tous les usages auxquels 
on peut appliquer les qualités de l'éléphant; contentons-nous de 
le suivre sur les chantiers où l'on débite les troncs de bois de teck 
.venus en flottant sur la rivière. Disons tout de suite que chaque 
éléphant travailleur est monté par un cornac, dont le principal rôle 
consiste à exciter l'animal plutôt qu'à le diriger. A l'époque de la 
coupe des bois, les troncs arrivent au barrage en quantité supérieure 
à ce que peut débiter la scierie, laquelle travaille toute l'année; ils 
s'entassent donc le long de la berge, il s'agit de les retirer de l'eau 
et de les mettre en tas suivant leur dimension, pour ensuite de là 
les prendre et les débiter au fur et à mesure du travail de la ma- 
chine. Il y a trois tas, c'est-à-dire trois dimensions , les grands 
troncs, les moyens et les petits. Un premier éléphant est dans l'eau 
et a pour rôle de débrouiller successivement ces pièces de bois et 
de les amorcer une à une sur la berge; on le voit examinant ce 
chaos et procédant à l'aide de ses défenses et de sa trompe pour 
dégager le tronc qu'il a destiné à être tiré à terre. Le tronc une fois 
amorcé sur la berge, un autre éléphant qui, celui-là, est le seul 
dont l'intelligence ne soit pas mise à l'épreuve, est attelé à la pièce 
de bois et la traîne sjr le haut, où il la laisse. Alors arrivent deux 
autres animaux; l'un d'eux, prenant le tronc par une extrémité, le 
soulève par sa trompe avec l'aide de sa défense, puis, marchant par 
le flanc, il entraîne son fardeau vers le tas auquel par ses dimen- 
sions il doit appartenir, tandis que son compagnon l'aide en pous- 
sant devant lui l'extrémité qui traîne à terre. Arrivé contre le tas, 



7A REVUE DES DEUX MONDES. 

dont la hauteur ne doit pas dépasser 2'", 50 ou 3 mètres , l'élé- 
phant qui est en tête fait un efiort pour arc -bouter l'extrémité 
qu'il tient sur le haut du tas; enfin, desserrant sa trompe, il en 
forme une sorte d'anneau, aussitôt le compagnon donne un vigou- 
reux coup de tête, et l'arbre vole en l'air pour aller retomber à sa 
place; mais voici que le tronc qui était à la scierie est débité. Un élé- 
phant attaché spécialement à ce service s'approche du tas et, avec 
sa trompe, en tire un nouvel arbre qu'il entraîne jusqu'au devant de 
la scie, et là, avec un coup d'œil extraordinaire, guidé quelque peu 
par" des mouvemens imperceptibles de son cornac, il place le tronc 
exactement comme il faut, de façon que la scie mécanique le sai- 
sisse bien dans sa longueur; des ouvriers le fixent aussitôt avec 
des coins, et le travail continue. — Voilà ce qui est difficile à croire, 
mais voilà ce que nous avons tous vu. 



IV. 



Le 1" janvier 187Zi, le roi accordait aux envoyés français leur 
première audience. Ceux-ci se rendirent au palais à dos d'éléphans, 
précédés des cadeaux offerts au souverain. L'entrée se fit, comme 
cela a toujours lieu pour les étrangers de distinction, par la porte 
de l'ouest. Avant de nous présenter à la porte des appartemens du 
roi, on nous mena à la salle du grand-cons-eil ; pour y pénétrer, il 
fallut quitter nos souliers. Pourquoi on nous y mena, nous ne le 
savons pas au juste; peut-être était-ce un moyen de tâter nos dis- 
positions à l'égard de cette formalité. Toutes les ambassades an- 
glaises qui nous avaient précédés s'étant conformées à cet usage 
ridicule, il n'y avait pas lieu de faire la moindre difficulté. C'est 
tout au plus si nous échangeâmes entre nous quelques obser- 
vations à voix basse. Peu de temps après, on vint nous dire que 
tout était disposé dans la salle royale pour nous recevoir. On remit 
ses souliers, pour les ôter de nouveau à la porte des appartemens 
du roi, et on pénétra dans ce palais, qui est un mélange de luxe et 
de misère. Nous étions en uniforme et en chaussettes, bien en- 
tendu. Fallait-il se découvrir ou fallait-il rester couvert, les avis 
étaient partagés; il paraissait plus naturel de se découvrir, toutefois 
les plus malins en fait d'usages diplomatiques furent d'un avis con- 
traire, et il fut décidé qu'on resterait couvert. Sur quoi était basée 
cette étiquette? Nous cherchâmes à le savoir, et on nous dit que 
deux raisons plus où moins bonnes exigeaient qu'on gardât les cha- 
peaux ou les képis sur la tête : d'abord parce que le chambellan 
chargé de lire la lettre du président de la république au roi de Bir- 



Ux\E iUSSION EN BIRMANIE. 75 

manie restait coiffé d'une sorte de gâteau de Savoie doré, en très 
mauvais état d'ailleurs, — cette raison nous parut spécieuse; — en- 
suite parce que du moment où on saluait en se découvrant les pieds, 
à la mode birmane, il n'y avait pas lieu de se découvrir la tête, à 
la moJe européenne, — cette deuxième raison nous parut meil- 
leure; mais alors, pour être logique, il aurait fallu rester couvert 
à toutes les autres audiences que nous accorda le roi. Nous ne tar- 
dâmes pas du reste à apprendre que cette façon de procéder avait 
profondément blessé le roi. Nos débuts n'étaient vraiment pas heu- 
reux, nous avions réussi à mécontenter le souverain dès le premier 
jour, et ce petit événement défraya pendant longtemps à nos dé- 
pens la presse anglaise de Rangoon et de Calcutta. La colère du roi 
. se porta sur le malheureux et sympathique Pangyet-Wondonk, qu'on 
rendit responsable de ce manque à l'étiquette. 

Accroupis sur le tapis, les pieds cachés aux yeux du roi, c'est- 
à-dire placés dans une direction opposée à celle de son siège, nous 
attendîmes dans cette posture peu commode. Enfin la porte du fond 
s'ouvrit, et le roi, précédé du chef des eunuques, parut; il s'étendit 
sur un petit lit préparé à cet effet, entouré des ustensiles qui ne 
quittent jamais les Birmans de haut rang. Son costume était simple, 
mais relevé par une rivière de diaraans de toute beauté; la lettre du 
président de la république fut lue, on échangea quelques paroles 
banales, et le roi se retira. 

Nous eûmes dans la suite plusieurs audiences de sa majesté, 
dans lesquelles la conversation prit des tournures plus sympathi- 
ques. Une fois, nous eûmes occasion de voir la rivière de diamans 
remplacée par une rivière de rubis non moins belle; dans une 
autre audience, le roi, qui paraissait de fort belle humeur, nous fit 
voir ses plus belles pierres. Un diamant et surtout deux gros ru- 
bis attirèrent notre attention; l'un de ces derniers, probablement 
unique dans le monde, est de la grosseur d'un œuf de pigeon. Une 
autre fois, sa majesté, voulant que nous emportions dans nos pays 
des souvenirs du sien, nous donna différentes choses : c'étaient des 
boîtes en laque ou en ivoire, des pièces d'étoffes de soie, une coupe 
en or, etc. Il nous décora également de son ordre dit tsalouê. Que 
l'on se figure quatre plaques en or réunies par un certain nombre 
de fils du même métal; le tout se porte comme une giberne, de fa- 
çon que l'une des plaques se trouve sur l'épaule gauche, l'autre 
contre la hanche droite, tandis que les deux autres sont l'une au 
milieu de la poitrine et la quatrième au milieu du dos. Enfin, à la 
dernière séance qui nous fut accordée avant notre départ, le roi 
nous fit remettre en sa présence de volumineux sacs remplis de 
roupies, pièces de monnaie de la valeur de 2 fr. 50 cent, l'une. 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nous nous inclinâmes, et, après que sa majesté se fut retirée, nous 
fimes comprendre à ses ministres que nos usages ne nous permet- 
taient pas d'accepter cet argent, et nous rendîmes les sacs, tout en 
insistant pour que sa majesté ne se froissât pas de ce refus. Les 
mauvaises langues affirment que, loin d'en être piqué, il éprouva 
un certain sentiment de satisfaction en voyant les six sacs d'argent 
rentrer au bercail. 

En dehors des séances royales, il y avait les séances avec les mi- 
nistres, et Dieu sait de quelle patience il fallut faire preuve avec 
ces braves gens. L'excellent père Lecomte, qui nous servait d'inter- 
prète, fit preuve d'un dévoûment sans bornes; sa santé, déjà peu 
florissante, fut fortement ébranlée par les fatigues et les contre- 
temps résultant de ces longues discussions où la saine logique n'en- 
trait pour rien. Que d'heures passées accroupis sur un mauvais ta- 
pis, par une chaleur accablante, pour n'arriver à aucun résultat! 

Le traité français portait qu'il pourrait être l'objet de négociations 
ultérieures. Le gouvernement entendait par là que le traité de com- 
merce pourrait être suivi de conventions décidant par exemple l'in- 
stallation d'un consulat français à Mandalay, préparant quelques 
concessions importantes à des compagnies françaises, etc., mais 
la traduction birmane du jeune Pangyet-Wondonk laissait com- 
prendre qu'à ce même traité, déjà voté par l'assemblée et signé par 
le président, on pourrait ajouter des articles nouveaux et modifier 
les anciens. C'en était trop, la colère du roi tomba sur Pangyet- 
Wondonk, qu'on retira d'auprès de nous; il fut disgracié et interné, 
jamais nous ne le revîmes depuis. Il fut remplacé par un certain 
Moung-oung-thou, qui avait également passé plusieurs années en 
France, dont une à Saint-Cyr; mais les allures cavalières et la fa- 
miliarité de ce personnage nous obligèrent à le tenir toujours à 
distance. 11 avait, pendant son séjour en France, saisi les mauvais 
côtés de notre éducation, contrairement à ce qu'avait fait son intel- 
ligent et malheureux compagnon. Les discussions sur le texte du 
traité continuaient toujours, et le gouvernement birman, devant la 
fermeté des envoyés français, en vint un jour à dire que ses ambas- 
sadeurs à Paris avaient outre-passé leurs pouvoirs en faisant le pré- 
sent traité. Le gouvernement français avait donc eu affaire à de 
mauvais plaisans. — 11 ne nous restait plus qu'à partir. 

Devant cette décision , le gouvernement birman mit les pouces, 
et d'un commun accord il fut décidé que le roi signerait le traité 
tel qu'il était, mais qu'il se réservait le droit de l'annuler, si un 
deuxième traité préparé par lui n'était pas ratifié par le gouverne- 
ment français. 11 décida donc l'envoi à Paris d'une ambassade de- 
vant obtenir la ratification de ce second traité et offrir des présens 



UiNE MISSION EN BIRMANIE. 77 

au président de la république en échange de ceux que celui-ci avait 
envoyés au roi de Birmanie. Le sort de ce deuxième projet de traité 
était jugé d'avance pour tout esprit clairvoyant; on y voyait percer 
la politique méfiante à l'égard de la Grande-Bretagne, et on y li- 
sait des clauses contraires à la dignité de la France dans un article 
qui stipulait que nos nationaux seraient justiciables des tribunaux 
birmans. 

Le gouvernement français a sagement agi en accueillant avec 
une certaine cordialité les ambassadeurs birmans, mais en enter- 
rant leur ridicule projet. Aujourd'hui le gouvernement de Mandalay 
reste libre de dénoncer le premier traité, si cela lui convient; mais, 
au lieu d'en venir là, il est probable qu'il entreprendra de nouvelles 
négociations, trop tard peut-être pour lui, car la France, malgré 
tous ses malheurs, peut encore se passer de la Birmanie et ne 
compte pas sur ses vaillantes troupes pour lui venir en aide. Il ne 
serait pas étonnant alors qu'on laissât entendre au souverain de 
Mandalay que nous avons des traités avec beaucoup de puissances 
tout à l'entour du globe, et qu'il nous est impossible de consacrer 
notre temps à des négociations stériles avec la Birmanie. 

L'ambassade birmane était composée de la façon suivante : 
1" son excellence Thadô-menguy-mahâmeng-la-tsithou, keng- 
woun-menguy, — ministre des affaires étrangères du roi de Birma- 
nie, ambassadeur extraordinaire, grand-officier de la Légion d'hon- 
neur, etc. La série de ses noms pourrait se traduire ainsi qu'il 
suit : enfant royal, grand dignitaire, haut et noble seigneur dont le 
nom est connu au loin, grand dignitaire maître des postes de police 
de la frontière (c'est-à-dire des relations extérieures). Il paraît 
intelligent et rempli de tact. 2° Meng-la-zéya-thou-tsa-ray-dan-guy, 
— premier secrétaire, chevalier de la Légion d'honneur, etc., et 
que nous savons déjà être le noble seigneur investi de la haute 
dignité d'écrire des lettres, — d'ailleurs bon vivant et également 
intelligent. 3" Moung-oung-thou, celui dont nous avons parlé, gen- 
tilhomme de la chambre royale, faisant les fonctions d'interprète. 
Avant de partir, nous avions cru devoir attirer sur le manque d'édu- 
cation de ce jeune homme l'attention de ses chefs; notre démarche 
resta sans résultat, peut-être au contraire le gouvernement birman 
ne voyait-il pas avec déplaisir les fonctions d'interprète confiées à 
quelqu'un qui n'avait pas la sympathie des envoyés français. Il 
peut aujourd'hui reconnaître les inconvéniens de son manque de 
confiance, car, sans cet intermédiaire désagréable, mais obligé, bien 
des choses auraient pu aboutir. Combien de négocians et de gens 
intéressés à apprendre quelque chose sur la Birmanie se sont plaints 
de ses procédés! A un commerçant respectable, qui étudiait la ques- 



78 RETUE DES DEUX MONDES. 

tion de l'établissement d'une maison française à Manclalay, n'a-t-il 
pas répondu avec arrogance que la Birmanie ne tenait nullement à 
des relations de commerce spécialement françaises, mais que bien 
au contraire c'était l'a France qui recherchait l'amitié de la Birmanie, 
et qu'en conséquence il leur était permis de prendre les choses de 
très haut? li° Moung-mia, également, croyons-nous, gentilhomme 
de la chambre royale; ce jeune homme, agréable et parfaitement 
élevé, parle très bien L'anglais; il a passé à Londres plusieurs années, 
il y est actuellemeEt retourné en qualité d'agent commercial. Enfm 
une suite de six individus, parmi lesquels un trésorier, trois sous- 
secrétau-es et deux jeunes catholiques faisant fonction d'aides-inter- 
prètes, — ces deux derniers particulièrement intelligens, bien éle- 
vés et instruits, mais naturellement rejetés à l'arrière-plan, un peu 
à cause de leur religion, surtout à cause de la jalousie dominante de 
Moung-oung-thou, qui ne permettait pas qu'on arrivât à l'oreille du 
ministre sans passer par son canal. 

On se met donc en route, deux d'entre nous restent à Manclalay: 
ce sont deux jeunes capitaines de l'armée française animés des plus 
nobles sentimens, et qui vont entreprendre un voyage d'exploration 
afin d'étudier quelles sont les relations que dans un avenir plus ou 
moins lointain on peut espérer créer entre la Gochinchine, le Ton- 
kin et la Birmanie. Le roi d'ailleurs leur témoigne un grand intérêt 
et leur fournit des escortes et des moyens de transport, tant qu'ils 
seront dans son royaume. A l'heure où nous sommes, il y a lieu de 
les croire à plus d'à. moitié de leur tâche,, et il faut espérer que 
leur entreprise sera couronnée de tout le succès qu'elle mérite. — 
Trois autres vont rejoindj^e leur poste diplomatique en Chine, et te 
quatrième a pour mission d'accompagner les ambassadeui-& jusqu'à 
Paris. 

La route choisie est celle de Singapour. Dans cette place, les 
ambassadeurs sont reçus avec les plus grands honneurs, on les 
salue à coups de canon, et le gouverneur les invite à dîner. 11 était 
facile de deviner une vague préoccupation chez les agens anglais, 
qui ne manquaient pas d'affirmer à toute occasion que la France 
ferait fausse route, si elle venait faire de la politique dans le golfe 
du Bengale : ces eaux, l'Angleterre les considère comme siennes et 
les fera respecter comme telles, laissant d'ailleurs, du moins on le 
dit, la plus grande liberté d'agir à la France de l'autre côté des 
détroits de Malacca. 

A Paris, la conduite du gouvernement fut ce qu'elle devait être. 
De politique, il n'en fut pas question; de commerce, on en parla peu, 
la question était réservée et dépendait du retour pur et simple, de 
la part du* gouvernement birman, au premier traité. 



UNE MISSION EN BIRMANIE. 79 

L'ambassade eut à se défrayer elle-même de toutes ses dépenses. 
En effet, pourquoi le gouvernement français prendrait-il à sa charge 
une ambassade qu'il n'a pas désirée et qui vient pour compliquer 
plutôt que pour simplifier les questions? Il est vrai qu'à Mandalay 
la mission française avait été hébergée complètement, mais on peut 
répondre que, dans cette capitale encore peu connue, les hôtels bril- 
lent par leur absence, et que le roi ne pouvait laisser à la belle étoile 
cette mission qu'il appelait de tous ses vœux. 

L'ambassadeur birman n'en fut pas moins traité avec tous les 
honneurs qui lui étaient dus. Les voitures de gala vinrent chercher 
les Birmans à leur hôtel, les amenèrent à l'Elysée, où un bataillon, 
avec le drapeau, leur rendit les honneurs. Le président de la répu- 
blique, entouré de ses ministres et de son état-major, leur fit le plus 
gracieux accueil, la maréchale leur offrit un goûter, et quelques 
jours après ils dînaient à la présidence. Des ordres furent donnés 
pour leur faciliter la visite de tous nos établissemens publics, tant à 
Paris que dans les environs, les principaux industriels de la ville 
leur firent voir leurs fabriques et usines. Enfin lorsqu'ils eurent 
pris congé du président pour se rendre en Italie, ils trouvèrent 
partout sur leur passage les préfets les recevant avec bienveillance 
et disposés à leur faire les honneurs de leurs villes. Lyon et Mar- 
seille attirèrent spécialement leur curiosité; ils s'arrêtèrent à la 
Seyne et visitèrent Monaco. 

Espérons qu'ils emportent une bonne impression de la France, 
de ses richesses, de son industrie et de ses forces. Si un jour ils se 
décident à faire appel à quelque homme intelligent pour débrouiller 
leur chaos financier et administratif, s'ils désirent quelque ingénieur 
pour tirer parti de toutes les richesses que contient leur pays, sou- 
haitons qu'ils s'adressent à des Français, qui, agissant en dehors 
de toute considération politique et de tout appui de notre gouver- 
nement, n'exciteront pas la jalousie des Anglais, qui au contraire 
verraient avec plaisir ce pays sortir de l'ornière, sachant bien qu'ils 
seront toujours les premiers à en bénéficier. Le dernier vœu que 
nous émettons, c'est que la France, déjà si dignement représentée 
par les missionnaires qui sont en Birmanie, n'arrive pas la dernière 
pour profiter commercialement d'un terrain que quelque courageux 
compatriote aurait préparé. 

A. îMarescalchi. 



LES 



PEINTURES ANTIQUES 

DU MUSÉE DE NAPLES 



LES NOUVELLES DECOUVERTES DE POMPEf. 



L'intérêt des états exige souvent de sanglantes hécatombes où 
périssent par millieis les plus jeunes, les plus braves et les plus 
dignes; on se réjouit d'une victoire sans trop compter les larmes 
des mères. Au nom de l'intérêt de la science, non moins indiscutable 
que l'intérêt des états, les générations modernes ne sont-elles point 
pardonnables de se réjouir de la grande érupiion du Vésuve de 
l'an 79, catastrophe qui ensevelit cinq villes, qui causa la mort de 
plus de la moitié de leurs habitans, et qui plongea les survivans 
dans toutes les misères? Sans cette bienheureuse cendre volcanique, 
qui a comme embaumé les antiques cités des Osques, que resterait- 
il de Pompéi et d'Herculanum? Il en resterait ce qu'il reste de 
Gapoue, ce qu'il reste de Corinthe, ce qu'il reste de Brindes : une 
colonne isolée, les gradins d'un amphithéâtre, les substructions d'un 
temple, une stèle fruste , une inscription sur la paroi d'un sarco- 
phage, et, à plusieurs pieds sous terre, une poignée de médailles à 
côté de quelques fragmens de poteries. La vie intime de l'antiquité, 
à laquelle nous a soudain initiés Pompéi, serait fermée. Il y aurait 
bien les livres; mais lire est peu, si on ne voit, si on ne touche. A 
Pompéi, dans ces rues étroites, à hauts trottoirs, parsemées au mi- 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPLES. 81 

lieu de grosses pierres, afin qu'on put les traverser à pied sec du- 
rant les grandes pluies, dans ces maisons et dans ces villas où l'on 
retrouve la distribution compliquée donnée par Yitruve, où l'on 
pénètre en client dans l'atrium, en ami dans le peristylum, en 
maître dans le triclinium et dans le venereum, devant ces fontaines 
publiques, ces carrefours, sur ces dalles du forum, contre ces mu- 
railles historiées des graffili des enfans, des amoureux et des oisifs 
de la ville morte, il semble qu'on se rappelle avoir vécu au siècle 
d'Auguste. Ce qui dans les textes était presque inintelligible devient 
familier. 

Sans les fouilles de Pompéi et d'Herculanum, toute une branche 
de l'art antique, la peinture, serait inconnue. Sauf les quelques 
fresques trouvées à Rome au xvi*" siècle et les quelques décorations 
découvertes récemment au mont Palatin, on en serait réduit à par- 
ler des peintures antiques à peu près comme les aveugles parlent 
des couleurs. D'ailleurs les dix- huit cents peintures réunies au 
musée Borbonico, au Vatican, ou encore en place à Pompéi et au 
Palatin, ne suffisent pas pour connaître la peinture antique; mais 
elles peuvent servir à l'étudier. Mise en comparaison avec les in- 
nombrables œuvres des Polygnote, des Panaenos, des Zeuxis, des Par- 
rhasios et des Apelles, mentionnées par les auteurs, la collection, 
unique au monde, du musée de Naples, paraît bien pauvre. Telle 
qu'elle est cependant, c'est une précieuse épave d'un art disparu, 
et qui fut un grand art. Quelle variété de sujets dans ces peintures ! 
Quelle science et quelle beauté de composition! quelle vigueur, 
quelle légèreté, quelle souplesse de touche ! quelle grâce d'attitudes ! 
quelle noblesse de style! quelle perfection de dessin et quelle har- 
monie de couleur! 

C'est les yeux encore éblouis par les merveilles de la peinture 
moderne que renferment les musées, les églises, les palais de Parme, 
de Florence et de Rome, que nous avons vu pour la première fois les 
peintures antiques du musée de Naples. Une telle préparation au- 
rait pu rendre sévère pour ces peintures : il n'en fut rien ; nous 
n'eûmes pas de désillusion. Les peintures de Pompéi et d'Hercula- 
num sont infiniment supérieures à l'idée que s'en forment même 
les fanatiques de l'art grec. Et cependant toutes leur sont bien 
connues : mille fois ils ont feuilleté les recueils spéciaux où ces 
peintures sont reproduites au trait ou en couleur, et ils ont étudié 
les savans commentaires qui accompagnent les planches; mais tout 
autre est l'impression qu'on ressent en voyant les peintures elles- 
mêmes. A ceux qui les connaissent pourtant bien, ou plutôt qui 
croient les connaître, elles semblent nouvelles. C'est pour eux 
comme une révélation. Ils s'aperçoivent que les gravures ne leur 

TOME V. — 1874. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

ont rien montré et que les commentaires leur ont appris beaucoup 
de choses, mais non point ce qu'il eût fallu leur apprendre. Les 
gravures sont sèches et dures, et dans les contours et dan-s les pas- 
sages de tons à tons; au contraire ce qui caractérise les originaux, 
c'est la morbidesse et l'harmonie. Pour les commentateurs, ils ju- 
gent 'et ils expliquent trop en érudits, pas assez en artistes. Ils s'in- 
quiètent beaucoup plus d'entasser textes sur textes, inductions sur 
inductions, hypothèses sur hypothèses, afin de découvrir les sujets 
d'une composition ou la symbolique d'une figure, que de décrire 
cette composition ou cette figure. Ils font ainsi de très intéressantes 
dissertations mythologiques et historiques; mais il semble qu'ils 
aient eu des yeux pour ne pas voir. Chercher à voir et à dire ce que 
nous avons vu, tel a été notre but. Ceci n'est donc point une étude 
archéologique; c'est tout simplement ce qu'on appelle un salon, un 
salon sous le règne de Néron. 

ï. 

Les peintures antiques exposées au musée Bourbon (1) se divisent 
en trois grandes classes : les peintures d'histoire, types mythiques, 
figures héroïques, sujets historiques, — les peintures de genre, 
scènes d'intérieur, ouvriers et ai'tisans au travail, jeux d'amour, 
génies ailés, danseuses et musiciennes, grylles, grotesques, mimes, 
funambules, — les peintures purement décoratives, paysages, ma- 
rines, animaux, motifs d'architecture, arabesques, masques comi- 
ques et tragiques, fleurs, natures mortes. 

Au nombre des peintures historicpies, il faut placer en première 
ligne le Thésée vainqueur du Minolaure. Le héros athénien, debout 
au milieu du tableau, est nu. Ses formes sont fortes, mais une pro- 
portion parfaite les fait élégantes. La tête très petite et le col massif 
comme un fût de colonne semblent empruntés au type d'Hercule 
jeune. Dans la main droite, Thésée tient le bâton noueux qui lui a 
servi à terrasser le monstre. Il abandonne sa main gauche à un 
éphèbe qui la lui embrasse; un autre se prosterne à ses genoux, 
tandis qu'une jeune vierge, aussi sauvée de la mort par le magna- 
nime fils d'Egée, touche religieusement sa massue. A ses pieds gît 
le Minotaure, vu en raccourci. Son corps de colosse, charnu et mus- 
clé, s'étend en pleine lumière, et sa monstrueuse lêie de taureau, 
qui semble mugir encore, se modèle puissamment dans l'ombre. 
L'ensemble de cette peinture est d'un grand caractère. Le Thésée 



(1) Celles du Vatican et du Palatin, ainsi que les nouvelles dêcouyertes de M. Fio- 
relli à Pompéi, rentrent dans cette classification . 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPLES; 83 

est superbe. Par le calme et la noblesse de son attitude, par l'ex- 
pression sereine de son visage, par la perfection de ses formes, on 
dirait une statue de la belle époque. Les enfans sont charmans aussi 
dans leurs poses variées et pleines de grâce. Il n'y a rien à reprendre 
à la composition. Les lois classiques y sont observées avec autant 
de fidélité que d'adresse. 

On sait que Hercule, — « le héros au triple talent, » comme il a 
été dit, — tout en nettoyant les étables d'Augias, séduisit sa fille 
Auge. Celle-ci eut un fils qu'elle abandonna sur le mont Parthénion 
pour cacher sa faute. Des bergers recueillirent l'enfant et le firent 
noumr par une biche. On le nomma Télèphe en souvenir de la 
biche. C'est cette scène de l'enfance de Télèphe qui fait le sujet 
d'une des plus importantes peintures de la galerie, comme dimen- 
sion et comme valeur. Tout en bas de la composition, à droite, au 
premier plan, Télèphe, à demi couché et se soulevant sur un bras, 
tète la biche, tandis que l'animal, peint en demi-raccourci, retourne 
la tête pour lui lécher les genoux. Rien de plus joli que ce groupe. 
La flexion du cou de la biche, très habilement traitée, est gracieuse 
et naturelle. Un énorme Hercule, vu de dos, portant tous les attri- 
buts du héros des douze travaux : la peau de lion, le carquois, la 
massue, regarde tendrement l'enfant. Une figure ailée, qu'on croit 
être le génie de la Paix ou de l'Abondance, plane au-dessus de 
l'Hercule. Au second plan se montre assise sur un flot de nuages 
une femme majestueuse. La tête ornée d'une couronne de fruits, 
elle est vêtue d'une tunique sans manches, par les échancrures de 
laquelle sortent de beaux bras cerclés de bracelets d'or, et d'un pal- 
lium vert-bronze, dont les extrémités retombent sur les genoux. Les 
seins se dessinent sous les mille plis transparens de la tunique sa- 
franée. Au-dessus de cette belle figure, qui représenterait, selon les 
commentateurs. Auge ou quelque divinité champêtre, sourit la tête 
d'un jeune satyre. Sa physionomie, gaie et railleuse, est vivante. 
On ne peut, en la regardant, ne pas se rappeler le gamin napolitain 
qui a ouvert la portière de la voiture à l'entrée du musée. Cette 
œuvre, d'une exécution un peu dure dans certaines parties, a un 
grand aspect de puissance. Au point de vue de la composition, on 
ne saurait nier cependant l'efiet disgracieux, deux fois reproduit, du 
satyrisque qui semble émerger de la tête d'Augè, et de l'Abondance 
qui paraît sortir de la lête d'Hercule, comme Minerve s'élança de la 
tête de Jupiter. La couleur est d'une belle harmonie. D'ailleurs, sauf 
les draperies, qui sont vert-bronze, rouge, safran et jaune-brun, les 
tons peuvent presque se réduire à deux : le brun-rouge pour les 
deux hommes et les animaux, le jaune tirant sur le rose pour l'en- 
fant et les deux femmes. 



Sll REVUE DES DEUX MONDES. 

Quelle que soit la valeur de l'Enfance de TcUphe, il faut ad- 
mirer plus encore une figure de femme, de grandeur naturelle, qui 
se trouve dans la même salle. Habillée d'un vêtement de dessus 
pourpre et d'une de ces longues tuniques à manches portées dans 
les colonies romaines de l'Afrique, elle est debout sur une terrasse 
qui peut-être domine la mer. Ses bras tombent le long de son corps, 
et ses mains, qui se rejoignent et se croisent au-dessous de la cein- 
ture, tiennent par la poignée un glaive dans son fourreau. Cette 
attitude, qui dans son abandon conserve encore tant de noblesse, 
et ce visage, d'une si pure beauté et d'une si vive expression de 
douleur, sont d'une impression indicible. C'est beau et grand comme 
certaines figures drapées de l'école de Phidias. On croit que le 
peintre a voulu représenter Didon après le départ d'Énée ou Médée 
après la trahison de Jason. Peut-être aussi est-ce une Phèdre. Dans 
l'antiquité, le type de Werther n'existe pas; c'est la femme qui joue 
le rôle des désespérés d'amour. 

Le Centaure Chiron apprenant à Achille à jouer de la lyre est 
une des œuvres les plus parfaites du musée. Le centaure, mon- 
strueux, le torse à demi couvert d'une peau de bête, entoure de 
ses énormes bras le corps divin d'Achille adolescent. Il lui montre 
sur la cithare les cordes qu'il doit toucher. Achille est nu, vêtu seu- 
lement d'une légère chlamyde attachée à l'épaule par une agrafe 
d'or et flottant sur le dos. Qu'on se rappelle le mouvement et la 
pose de la chlamyde de l'Apollon du Belvédère. La tête fière d'A- 
chille, toute ceinte d'un flot de cheveux bruns et frisés qui font res- 
sortir la pâleur ivoirine de la peau, a le charme et la noblesse. Le 
corps, dont les formes sont choisies, les contours purs, le modelé 
moelleux, est élégant et élancé, mais sans gracilité. La tonalité gé- 
nérale est ambrée. Ce qui fait l'originalité de cette composition, bien 
liée et se tenant comme un groupe de marbre, c'est l'opposition du 
corps frêle d'Achille et du torse massif du centaure. Chiron est 
certes trois fois plus grand et quatre fois plus gros que son élève. 
Or l'éclat, le relief et les proportions accomplies du corps de l'A- 
chille font que dans le tableau on ne voit que lui. Le Chiron , placé 
presque dans la pénombre, tandis que l'Achille apparaît en pleine 
lumière, est sacrifié, de même que dans un beau portrait équestre 
le cheval doit par quelque savant artifice être sacrifié au cavalier. 

INon loin de V Achille ci Chiron, un simple fragment, une tête de 
femme très largement peinte, attire le regard. Comme il n'y a pas 
de parti-pris d'ombre et de lumière et que les demi-teintes se con- 
fondent au lieu de se fondre, le modelé manque, et la face paraît 
plate; mais les traits sont admirablement dessinés, et les cheveux 
bouclés jetés comme en se jouant. 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPLES. 85 

La belle peinture qui représente les trois Grâces se retrouve trait 
pour trait dans le célèbre tableau de Raphaël , les Trois Grâces, 
dont les copies sont nombreuses et les reproductions innombrables. 
Chez Raphaël, les figures sont moins grandes que dans la peinture 
du musée de Naples, mais c'est la même composition, les mêmes 
attitudes, les mêmes formes, les mêmes expressions. C'est aussi 
la même grâce et le mêm.e charme. Il ne faut pourtant pas se hâter 
d'accuser le Sanzio d'avoir copié la fresque, car cette antique ne 
fut découverte qu'en 1760; mais au temps de Raphaël il y avait 
dans une église de Sienne le fameux groupe antique des Trois Grâces. 
Sans doute les Siennois prenaient ces trois Grâces pour les trois 
Vertus théologales, de même qu'aujourd'hui encore les Romains 
croient faire leurs dévotions à saint Pierre en s'agenouillant pieu- 
sement, dans l'église de Saint-Pierre, devant une statue de bronze 
de Jupiter Capitolin. Quoi qu'il en fût, si Raphaël ne pouvait con- 
naître la peinture des Trois Grâces, il connaissait à coup sûr le 
groupe de marbre. Or la peinture de Pompéi, le groupe de Sienne 
et le tableau de Raphaël sont identiques. On doit donc croire que 
la peinture est une imitation, faite par un peintre campanien, du 
groupe de marbre qui devait plus tard être imité par Raphaël. Comme 
composition , ces trois œuvres ne se distinguent entre elles que 
•par des dissemblances à peine appréciables; mais, chose tout au 
moins singulière, le tableau se rapproche certainement plus de la 
peinture antique, que Raphaël n'avait jamais vue, que du marbre de 
Sienne, qu'il connaissait bien. C'est que le génie du peintre est dif- 
férent du génie du sculpteur. Raphaël, en faisant un tableau d'une 
statue, a appliqué les procédés mêmes qu'un peintre campanien 
avait employés quinze siècles auparavant. 

On ne saurait ne pas s'arrêter devant deux rares spécimens de la 
peinture archaïque trouvés à Pœstum. L'un, la Mort de Pat rode, 
semble imité de la grande sculpture du fronton du temple d'Égine; 
l'autre, qui est comme une frise peinte, représente de forts et beaux 
jeunes gens, armés et vêtus dans le style du célèbre Soldai de Ma- 
rathon et des guerriers grecs figurant sur les plus anciens vases. 
C'est une sorte de procession d'hommes armés; quelques-uns d'entre 
eux sont à cheval. Par leur crinière dure et courte, leur large enco- 
lure, leurs formes ramassées, les petits chevaux qu'ils montent rap- 
pellent ceux de la frise du Parthénon. 

Le plus souvent, c'est moins la valeur intrinsèque de l'œuvre 
que le sujet ou les circonstances de la découverte qui la font cé- 
lèbre. Les Noces aldobrandines, la peinture antique la plus connue, 
sont bien inférieures à la Dircc, au Sacrifice à Diane, à la Pasi- 
phaê du musée du Vatican, au Thésée, "à V Achille, aux Trois Grâces, 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

au TêUphe, à la Didon, aux Bacchantes du musée de Naples; mais 
c'est la première peinture antique importante qui ait été décou- 
verte. De même pour le Sacrifice cl' Iphigénie. Les érudits ont beau- 
coup disserté sur cette peinture, qui est cependant une des plus 
médiocres de la galerie Bourbon. La facture en est sèche, le dessin 
défectueux. Il n'y a pas à parler de la couleur, qui parcourt toute 
la gamme des tons terreux et des tons ternes; la composition enfin 
ne se lie pas. A droite, le sacrificateur, tenant un long poignard, at- 
tend la victime près de l'autel sur lequel elle doit périr. Au centre, 
deux jeunes gens portent Iphigénie, qui lève les bras au ciel comme 
pour implorer l'intervention divine. A la gauche du tableau, Aga- 
memnon s'appuie contre une stèle de marbre qui supporte la statuette 
de l'Artémis Taurique. Pour ne pas voir l'affreux holocauste, le Roi 
des rois se détourne et s'enveloppe la tête de son manteau. C'est 
à cause de cette attitude que les érudits ont tant discuté. Ils ont 
rappelé que le célèbre peintre grec Timanthe, vainqueur de Par- 
rhasios dans un concours, a peint un Sacrifice d' Iphigénie dont 
Cicéron, Quintilien et Pline nous ont laissé la description. Timanthe 
représenta Agamemnon la tête couverte. Il agit ainsi, dit Cicéron, 
parce qu'il ne pouvait pas surpasser les diverses expressions de 
douleur qu'il avait déjà données aux autres figures, — selon Pline, 
parce qu'il ne voulait pas violer la loi de l'art qui défend de mon- 
trer un visage en larmes. Or, Agamemnon la tête drapée se voyant 
aussi dans la peinture du musée de Naples, certains archéologues 
en ont concla que cette peinture est une copie du tableau de Ti- 
manthe. Quelle puissance et en même temps quelle simplicité d'ar- 
gumentation ! Il y a pourtant quelques objections à faire. D'une part, 
Timanthe n'avait voilé le visage d'Agamemnon ni pour ne pas violer 
la loi esthétique, ni parce qu'il ne pouvait trouver une expression 
de douleur assez vive. Il l'avait fait tout simplement parce que la 
tradition antique le voulait ainsi. Le peintre avait lu sans doute ces 
vers de son contemporain Euripide : « Agamemnon voit Iphigénie 
s'avancer vers l'autel fatal. Il gémit, il détourne la vue, il verse 
des larmes, il se couvre la tête de son palliura. » Ainsi il apparte- 
nait autant à un décorateur obscur de la Campanie qu'au grand 
peintre de l'île de Cythmos de se conformer et à la tradition et au 
dénoûment de la tragédie d'Euripide. D'autre part, à l'époque où 
cette œuvre fut peinte, vraisemblablement vers le milieu du i*"'" siècle 
de l'ère chrétienne, le récit de Cicéron et peut-être même celui de 
Pline étaient connus. Pourquoi donc un peintre ayant à représenter 
un sacrifice d' Iphigénie n'eût-il pas eu l'idée de prendre une atti- 
tude qui avait si bien réussi à Timanthe? Mais pour l'honneur de 
l'art antique on doit se refuser à voir dans cette fresque d'un ordre 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPLES. 87 

très inférieur la copie d'un des chefs-d'œuvre de la peinture grecque. 

Cette étude n'est point un catalogue : aussi devons-nous passer 
rapidement devant une multitude de peintures d'histoire qui mé- 
riteraient de longues haltes et de sérieuses descriptions. Il faut 
parler seulement d'un certain nombre d'œuvres qui sont pour ainsi 
dire typiques : sur les autres, on ne pourrait guère que se répéter; 
mais, parmi celles-ci, combien de compositions originales, combien 
de figures nobles ou charmantes! Dircé atlachée aux cornes d'^in 
taureau, imitation du groupe de marbre connu sous le nom de Tau- 
reau Farnhe; Briséis enlevée à Achille, composition coivpliquée et 
d'un habile agencement ; Ariadne abandonnée, figure d'un profond 
sentiment de mélancolie qui s'accuse dans l'attitude du corps comme 
dans l'expression du visage; Latone et les Niobîdes, rare modèle de 
peinture monochrome, peint sur marbre et signé de l'Athénien 
Alexandre; un superbe Génie de Miner ce se détachant en clair sur 
fond noir; un Apollon citarœde d'un ton rouge-brique et d'un 
dessin dur, à la David; le Jugement de Paris, le Dacchus et le 
Faune, ç.iV Hermaphrodite, peintures restées en place à Porapéi; un 
Narcisse nu, se mirant dans l'eau qui réfléchit son visage; Thésée, 
le Centaure et Hippodamie, peinture monochrome sur marbre d'un 
très beau mouvenient; Satyre embrassant une bacchante, figures 
admirablement groupées; Vénus pleurant la mort d'Adonis, œuvre 
accomplie, malheureusement trop dégradée; Péronée allaitant son 
père Cimon dans la prison, composition d'une belle simplicité, — 
quelle charmante pudeur dans le geste de la femme qui découvre 
son sein! — Hercule entouré de baccJiaïUes, peinture magistrale, 
pleine d'expression et de relief. 

Dans les galeries du musée Bourbon, on n'est transporté qu'au 
I" siècle de l'ère chrétienne, car toutes les peintures datent de ce 
temps, — de l'an 1"' à l'an 79, — et déjà on peut dire : Les dieux s'en 
vont. Les grands dieux du polythéisme gréco-romain n'ont pas in- 
spiré les artistes campani:^ns; c'étaient les divinités inférieures, les 
demi-dieux, les héros, qui les séduisaient. Ils ne cherchaient plus 
ce qui enseigne et ce qui élève; ils cherchaient ce qui chai-me et 
ce qui émeut. Ils avaient abandonné V Iliade, qui était le livre des 
maîtres grecs, pour les Métamorphoses d'Ovide; ils étaient descen- 
dus de l'Olympe sur la terre. Leurs types préférés, c'est Narcisse, 
c'est l'hermaphrodite, c'est Adonis, c'est Gauymède, c'est Omphale, 
c'est Andromède, ce sont les bacchantes, les nymphes, les néréides, 
les centauresses, les satyres, les faunes et les amours; ce sont sui- 
tout ces femmes que le peintre antique dont on voit les œuvres 
dans la salle des Noces aldobrandines, au Vatican, avait représen- 
tées : les amantes malheureuses, Didon, Médée, Dircé, Pasiphaé, 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ariadne. Même lorsqu'ils peignent quelque grand dieu ou quelque 
héros fameux, bienfaiteur de l'humanité, les peintres de la décadence 
ne le mettent en scène que dans ses aventures galantes. Minerve et 
Junon n'apparaissent que pour être jugées par Paris, Vénus que pour 
pleurer la mort d'Adonis. Thésée parle à Ariadne, Persée embrasse 
Andromède, Achille console Briséis; Hercule file aux pieds d'Om- 
phale ou folâtre avec des bacchantes. Ils ne sauraient peindre Ju- 
piter, le maître des hommes et des dieux, que sous la figure du 
cygne de Léda. Certes quelques peintures du musée de Naples attes- 
tent qu'un petit nombre de peintres voulaient encore lutter contre 
la mode; mais leur talent, qui n'était pas à la hauteur de leurs as- 
pirations, les trahissait. Les rares peintures qui représentent les 
types divins du cycle homérique sont inférieures, et comme dessin, 
et comme couleur, et comme composition, à celles dont les demi- 
dieux et les héros font le sujet. Pour peindre les dieux d'Homère, il 
faut de grands artistes, comme les maîtres grecs du siècle de Péri- 
clès et du siècle d'Alexandre, et les peintres de la Rome impériale 
n'étaient que de merveilleux ouvriers. 

II. 

A côté des peintures d'histoire, qui se recommandent par le beau 
style, la composition sévère, les attitudes pleines de noblesse, il y 
a les peintures de genre, qui ont la grâce, le charme, l'imprévu, 
aussi bien dans le sujet que dans la composition. 

Comment ne pas s'arrêter de longues heures devant ces adora- 
bles figures, si souvent reproduites, mais jamais assez admirées, 
qu'on désigne sous le nom générique de Danseuses (VHerculamun? 
Ce sont des bacchantes, des nymphes, des néréides, des muses, des 
heures, des grâces, des canéphores, des erréphores; mais les maî- 
tres de l'antiquité figurée les ont appelées les Danseuses, parce 
que les peintres ont vraisemblablement voulu représenter ces sal- 
tatrices, ces tympanistrias, ces aulètrides, ces mimes, ces ludiones, 
ces joueuses de cythare, de lyre, de harpe syrienne, de crotales et 
de cymbales, qui, dans les salles de festin et même sur les théâtres, 
imitaient les danses sacrées des vierges de Sparte et d'Athènes et 
les danses mythologiques des nymphes et des bacchantes. Un jour 
que Caton assistait au spectacle des jeux floraux, le respect qu'in- 
spirait cet austère citoyen empêchait la multitude de demander que, 
selon la coutume, les danseuses se montrassent nues. Caton, averti 
par un de ses amis assis à ses côtés, sortit aussitôt du théâtre, afin 
que sa présence n'empêchât pas d'observer les rites accoutumés. 
Les Parisiens d'aujourd'hui diront que Caton ne pouvait moins faire. 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPLES. 89 

Au jnusée de Naples, on peut compter jusqu'à quarante de ces dan- 
seuses. Plusieurs d'ailleurs semblent être de la même main , et 
douze d'entre elles ont été découvertes, au siècle dernier, dans des 
fouilles entreprises sur l'emplacement présumé de la première 
Pompéi. Elles faisaient sans doute partie d'un système de décora- 
tion générale pour quelque grande pièce. Ces figures, traitées dé- 
corativement, ne posent pas à terre; elles s'enlèvent en clair au 
n>ilieu du panneau , sur champ rouge, brun ou noir. Les unes sont 
à demi nues; autour d'elles flottent des draperies légères, de cou- 
leurs rompues, qui ménagent le passage des carnations au ton dur 
et uniforme du champ. D'autres sont enveloppées de ces tissus 
transparens, bleu clair, vert-bleu, hyacinthe, pourpre, safran, que 
les anciens nommaient vitreœ vestes. Sous ces voiles de verre, on 
sent la chair qui palpite, les reliefs qui se modèlent, les dépressions 
qui s'accusent ; on voit le mouvement des membres et le jeu des 
muscles. D'une main, cette tympanistria tient au-dessus de sa tête 
un tambourin qui projette une ombre portée très vive sur son buste 
nu; de l'autre main, dont les doigts se ferment, elle fait résonner 
l'instrument. Cette danseuse, la jambe droite jetée en avant, la 
jambe gauche repliée en arrière, écarte de ses deux mains son vê- 
tement safrané, comme si elle voulait apparaître dans sa sublime 
nudité. Celle-ci, dont la chevelure blonde est dénouée et flotte au 
vent, renverse la tête; son bras, étendu tout droit, déploie son 
ample bassora vert de mer. C'est une bacchante en proie au délire 
divin. Celle-là, couronnée de roseaux et vêtue pudiquement, semble 
dans son mouvement lent se laisser glisser le long de quelque talus 
humide; c'est une naïade. Cette autre, tout enveloppée d'une dra- 
perie flottante formant capuchon au-dessus de sa tête, porte une 
cassette d'or. Elle paraît planer dans l'éther. On croit voir la grande 
image de la nuit apportant le repos et les songes heureux aux hu- 
mains. Ces gracieuses figures, on les voudrait de grandeur natu- 
relle; mais on ne saurait dire leur vénusté, leur souplesse, leur légè- 
reté, leur élégance, leur « enlèvement. » C'est la danse elle-même : 
la danse des nymphes, la danse des fées, la danse des péris, la 
danse des elfes, la danse des willis! 

La Néréide couchée sur un cheval marin et XdiiSéréidc couchée sur 
un tigre marin sont traitées de la même façon que les Danseuses. 
Elles se détachent en clair sur champ rouge. Ces deux belles pein- 
tures, qui se faisaient pendant et qui semblent du même artiste, ont 
été trouvées en 17(58 dans les excavations de Gragnano. La néréide 
au cheval marin est nue et vue de face; l'autre, également nue, est 
vue de dos. Elle tient le tigre par le cou et lui verse à boire dans 
un plat d'or. L'expression des têtes, la grâce des mouvemens, la 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

jolie silhouette des figures, qui sont d'ailleurs très bien modelées, 
font de ces peintures deux œuvres accomplies. 

Une des fresques les plus connues, sinon une des meilleures du 
musée de Naples, est la fameuse Marchande d'amours. La gravure 
l'a popularisée, et un ingénieux peintre contemporain s'en est in- 
spiré. Dans une petite pièce, éclairée d'un seul côté, la marchande 
d'amours, le sein découvert ainsi que l'ont les nourrices, est assise 
devant une cage d'osier qui renferme encore un petit amour. La 
commère tient un autre amour par les deux ailes, à peu près comme 
les marchandes de la halle tiennent un poulet. Elle le montre à 
deux jeunes femmes groupées à l'extrémité opposée du tableau. 
L'une d'elles est assise; l'autre, restée debout, s'appuie sur l'épaule 
de son amie. Un amour que sans doute ces belles dames ont déjà 
acheté se penche vers elles et les regarde. La symbolique de cette 
compositi-on, dans laquelle nous ne voulons pas nous égarer, a long- 
temps occupé, et sans résultat, la critique savante. C'est le sujet 
qui a fait la célébrité de ce petit tableau, comme il en fait à peu près 
tout le mérite. Le parti-pris hardi et original des ombres et des 
lumières mérite bien d'être loué; mais le coloris est terne, le dessin 
incorrect (la jambe trop longue de la femme assise), la composition 
picturale peut-être un peu élémentaire. 

La marchande d'amours avait sa place marquée au musée Bour- 
bon. Quand elle aura vendu tous les amours qui remplissent son 
panier, combien pourra-t-elle encore en vendre ! car il y a une nom- 
breuse série de peintures antiques consacrée aux amours et à leurs 
jeux. Les uns se parent des armes de Mars, les autres tourmentent 
les colombes de Vénus; ceux-li soufflent dans de doubles flûtes ou 
embouchent des conques marines, ceux-ci touchent les cordes des 
lyres hexachordes ou agitent de légers tympanom. D'autres courent, 
dansent, sautent; d'autres tirent de l'arc, chassent, pèchent, domp- 
tent des chevaux, montent des dauphins, conduisent des hippogriffes. 
Il en est qui jouent à cache-cache ; il en est qui s'effraient mutuelle- 
ment avec des masques tragiques. Tous les jeux, tous les exercices, 
toutes les espiègleries, tous les caprices ! La manière dans laquelle 
sont peints ces amours n'est pas moins variée. Ici il y a la tonalité 
dorée du Gorrége, là la tonalité cuivrée du Giorgione. On retrouve 
les ombres portées violemment accusées à la Prud'hon, les torses sa- 
vamment modelés à la Raphaël. Des expressions de têtes ineffables 
font penser à Greuze, des bras et des jambes potelés, marbrés de 
mignardes fossettes , rappellent Boucher. Les amours des en-tête 
et des culs-de-lampe de Moreau le Jeune, d'Eisen, de Gravelot, pour 
les Baisers, Zélis au bain, les Saisons, le Décaméron, les Chansons 
de Laborde, ne sont ni plus spirituels, ni mieux inventés que ceux-ci. 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPLES. 91 

Des scènes de la vie privée, ou, à vrai dire, de la vie très intime, 
sont rendues et traitées avec une grâce indicible. Le groupe si bien 
composé du jeune patricien et de sa maîtresse a la pureté des li- 
gnes et l'harmonie des couleurs. Dans le venereum de la maison du 
faune, à Pompéi, il y a une peinture du même genre et non moins 
remarquable. C'est une homme qui tient une jeune femme entre ses 
bras. Elle se défend, elle est pudique. Ce n'est point la volupté, 
c'est l'amour. Un autre peintre a représenté la fin d'un repas. Un 
jeune homme à demi couché sur le biclinium vide un rhyton d'un 
trait, tandis qu'à ses pieds une femme fait un signe à quelque esclave. 
Comment ne pas admirer aussi cette adorable figure de femme, qui, 
assise et ses vêtemens tombés jusque sur ses genoux, arrange ses 
cheveux en se regardant dans un miroir d'acier poli? Elle n'a point 
l'expression de coquetterie d'une femme moderne. Elle est simple 
comme une nymphe qui se mire dans une source. 

La caricature et celte peinture que les anciens appelaient la ro- 
pograplde et la rhypnrographie ont leurs spécimens dans les fres- 
ques de Pompéi et d'flerculanum. Voici Énée, Anchise et le petit 
Ascagne, coiifés de têtes de chiens, fuyant Troie mise à sac. Voici 
un scarabée conduisant un char attelé d'un gros perroquet; on a 
voulu voir dans celte fresque la satire allégorique de l'empereur 
.Néron. Voici des pygmées luttant contre des sauterelles, des nains 
se livrant à des danses grotesques. La représentation des métiers 
est plus intéressante au point de vue de l'étude de la vie antique, 
sinon au point de vue de l'art, car toutes ces peintures, d'une spiri- 
tuelle composition d'ailleurs, sont d'une exécution extrêmement lâ- 
chée; elles n'ont ni dessin ni perspective. La plupart sont à peine 
esquissées. Il y a des fripiers qui déplient, lustrent et montrent 
des étoifes, des corJonniers qui essaient à leurs cliens sandales, 
crépides et brodequins, des foulons qui trempent, foulent et éten- 
dent des tissus. Ici on entre chez un quincaillier; on voit les vases 
de cuivre, on devine les ciseaux, les pinces et les figules. Plus loin, 
on visite une boulangerie; on aperçoit dans un four dix rangées de 
ces pains en forme de barrette dont les pareils sont exposés à l'é- 
tage supérieur du musée. On pénètre dans l'école; les élèves, ran- 
gés en demi-cercle, écrivent sur leur ardoise , tandis que le péda- 
gogue fouette un écolier indocile. Une jeune femme, assise dans un 
jardin devant un châssis fixé à un pilastre, palette et pinceaux en 
main et une boîte à couleurs à ses pieds, copie un hermès à tête de 
Bacchus. Un jeune homme dessine une statue du Forum. Souvent, 
au lieu de peindre les artisans mêmes, les peintres de Pompéi ont 
personnifié les génies des métiers sous la figure de petits amours 
ailés. Il y a les génies des vignerons qui foulent le raisin, les génies 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

des menuisiers qui rabotent les planches, les génies des cordonniers 
qui parent le cuir, les génies des tisserands qui filent le chanvre. 
Où les peintres de Pompéi et d'Herculanuin étaient passes et 
sont demeurés maîtres, c'est dans la peinture purement décora- 
tive. Leur féconde et capricieuse imagination a créé là tout un 
monde factice et miroitant de villas idéales, d'architectures fantas- 
tiques, de paysages d'outre-terre et d'horizons invraisemblables, à 
flore inconnue et à faune chimérique, où l'on voudrait vivre. Sur 
ces grands panneaux, enduits des couleurs les plus vives et les plus 
variées, depuis le rouge-brun, le vermillon, le pourpre, le lie de 
vin, le noir-vert, le noir-bleu et le noir-bronze jusqu'au jaune 
d'ocre, au jaune d'or, au blanc de l'ivoire et au blanc de la laine, 
leur pinceau a couru librement, n'ayant d'autre guide que la fan- 
taisie. Ici, c'est un gracieux hémicycle de marbre rose émergeant 
d'une mer céi-uléenne ; là, c'est un édifice compliqué, avec porti- 
ques superposés, frontons s'étageant à perte de vue, colonnades 
interminables, hauts escaliers, tours, columbarias , pavillons, ba- 
lustrades, piédestaux supportant des statues. Les triglyphes, les 
perles, les rangées de palmettes et d'acanthines, s'incrustent sur 
toutes les surfaces planes, de même que les algues, les varechs et 
les fucus s'attachent aux roches sous-marines. Dans d'autres pein- 
tures, les plus capricieuses arabesques se tordent comme des ser- 
pens, se contournent comme des volutes, fléchissent comme des 
lianes, grimpent comme des volubilis, pendent comme des stalac- 
tites. A des guirlandes de fleurs, longs festons multicolores, gri- 
macent des masques comiques. Homards, lamproies et raies nagent 
au fond d'une mer transparente. Des paons, au plumage changeant, 
picorent une énorme grappe de raisin, tandis que des hirondelles 
rasent la terre et que deux coqs combattent. Une table disparaît 
presque sous la masse de fruits dont elle est surchargée. Dans une 
mare s'ébattent des canards; au milieu d'un bois sautent des chè- 
vres. Il y a des paysages et des marines, des prés qui verdoient et 
des mers qui moutonnent. 

III. 

Peintures d'histoire, peinture de genre, peintures décoratives de 
ee musée, on peut retrouver là presque toutes les écoles modernes, 
sinon à leur apogée, du moins dans leur principe, leurs moyens 
d'exécution et leurs aspirations. Il y a les musculatures excessives 
de Michel-Ange, les formes nobles et les compositions simples de 
Raphaël, les tons ambrés et la vénusté du Corrége, les tons rouges 
du Giorgione, les contours secs de David, les ombres portées vio- 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPIES. 93 

lemment accusées et la gamme bleuâtre de Prucrhon, les marines 
animées de Joseph Vernet, les ruines chaudes de Hubert Robert, les 
amours roses et potelés de Boucher, les inventions capricieuses et 
charmantes des peintres d'ornemens du xvii^ siècle et des peintres 
de trumeaux du xviii" siècle. Les figures bien dessinées sont de 
formes choisies, mais le modelé n'est pas poussé aussi loin qu'il le 
faudrait. La couleur est agréable ; il semble que deux écoles de 
coloristes y aient présidé. Toutes les peintures peuvent se diviser 
en deux grandes séries : les peintures dont la tonalité est rouge- 
brique, à la Giorgione , les peintures dont la tonalité est jaune 
ambre, à la Corrége. Les premières sont généralement dures de 
dessin; les secondes au contraire ont des contours souples et fondus 
dans la pâte. D'ailleurs les œuvres des peintres campaniens ont plus 
d'harmonie que d'éclat. Est-ce parti-pris d'école, action du temps, 
ou résultat du procédé de peinture employé? 

Il convient de dire à ce propos que l'on a reconnu trois procédés 
divers dans les peintures antiques découvertes à Rome et aux envi- 
rons de Naples : la fresque, la détrempe, l'encaustique. Les traits 
des contours imprimés en creux sur l'enduit, qu'on distingue dans 
certaines peintures, prouvent qu'elles ont été peintes à fresque. 
D'autres p^^intures qu'on a laissées en place à Pompéi, exposées à 
l'air et à la pluie, vont chaque année s'effaçant. Or une des carac- 
téristiques de la peinture à la détrempe est de se dégrader très ra- 
pidement à l'action de l'air et à l'action de l'eau. Pour l'encaustique 
ou peinture à la cire, a-t-on les mêmes certitudes? Il faut le croire, 
car il n'est pas douteux qu'on ait eu l'idée à Naples de sacrifier 
quelques fragmens sans importance et de les soumettre à l'analyse 
chimique ; probablement on y a découvert de la cire. Si cette ex- 
périence n'a pas été tentée, rien ne peut autoriser à penser qu'il 
y ait des encaustiques au nombre des peintures du musée de Naples. 
D'une part en effet, toutes ces compositions semblent peintes d'a- 
près le même procédé, et, s'il est assez difficile de distinguer à pre- 
mière vue une fresque d'une détrempe, il serait fort aisé, croyons- 
nous, de reconnaître une peinture à l'encaustique, car, selon les 
auteurs, ces peintures étaient d'un éclat surprenant. D'autre part, 
on ne se servait le plus souvent de l'encaustique que sur des pan- 
neaux de bois et sur des plaques d'ivoire ou de toute autre matière 
dure (1). Pour les peintures sur mur, à l'intérieur ou à l'extérieur, 

(1) Nous avons vu, il y a quelques années, une peinture qu'on attribuait à Timo- 
maquc de Byzance, et qu'on assurait être peinte h rcncaustiquc. C'étiit une Cléo- 
pâtre piquée par l'aspic, qui avait fait grand bruit à l'époque de sa découverte, sous 
la restauration. La Revue d'Edimbourg et plusieurs recueils d'Allemagne y avaient 
consacré de longues études. Cette peinture est sur ardoise. La tonalité est toute difTô- 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

on employait surtout la fresque ou la détrempe. Or, sauf quelques 
marbres monochromes, il n'y a au musée que des peintures mu- 
rales. Enfin la peinture à l'encaustique a défiait le temps , » dit 
Pausanias. Synésius raconte aussi que la Bataille de Marathon^ 
peinture à l'encaustique de Polygnote, placée sous un portique dé- 
couvert d'Athènes, subsista jusqu'au commencement du iv* siècle 
de l'ère chrétienne. Les peintures de Pompéi et d'Herculanum ne 
« défient pas le temps, » puisque, laissées à l'air, elles perdent 
bientôt leurs couleurs. Les objections émises ici n'ont d'ailleurs rien 
d'absolu, car il y avait trois ou au moins deux procédés différens 
d'encaustique, et celui qui consistait à peindre avec des pinceaux 
imprégnés de cires liquéfiées, — c'était celui qu'employaient les 
décorateurs de Pompéi, comme le plus facile et le plus rapide, — 
était moins brillant et moins durable que l'encaustique des maî- 
tres grecs. On peut remarquer aussi dans les peintures découvertes 
en Italie des empâtemens, des tons paraissant obtenus par des gla- 
cis, et des parties luisantes qui semblent incompatibles avec la 
fresque et avec la détrempe. 

Groupes ou figures isolées, les peintures antiques sont en général 
d'une belle composition, simple et grande dans l'histoire, ingé- 
nieuse et spirituelle dans le genre. Cependant c'est toujours un 
peu le style de composition du bas-relief. Il n'y a que trois plans 
bien marqués. Des figures et des objets qui devraient être au qua- 
trième ou au cinquième plan s'avancent jusqu'au troisième. On ne 
saurait dire à la vue d'une de ces peintures, gravée au trait, si 
c'est un tableau ou un bas-relief. Des critiques ont affirmé que les 
marines et les paysages pèchent par la perspective. Gela est vrai, si 
on ne regarde qu'à la perspective aérienne; mais la perspective li- 
néaire y est très bien observée. La touche facile, large, ferme, prouve 
une main merveilleuse. Certaines peintures sont très empâtées par 
places; d'autres sont absolument lisses. Les carnations sont quel- 
quefois traitées au moyen de hachures dirigées dans le jeu du mou- 
vement. Les draperies sont mieux modelées et mieux peintes que 
les chairs. Les lumières, les demi-teintes et les ombres sont dispo- 
sées avec talent. Les peintres campaniens semblent avoir procédé 
ainsi, pour une draperie jaune entre autres : du blanc dans les 



rente de la fresque et de la détrempe; la couleur est d'un éclat au moins égal à, celui 
de la peinture à l'huile. Quelques parties ont près d'un centimètre d'empâtement. 
Il était avéré que ce tableau était peint à l'encaustique, mais certains critiques 
pensaient qu'il avait été peint au •x.\^I[' siècle sur l'ordre et d'après les procédés 
du comte de Caylus. On sait que le comte de Caylus s'occupa de retroLiver les procé- 
dés de la peinture à l'cacaustique. Le possesseur de cette Ciéopâtre en demandait un 
million. 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSEE DE NAPLES. 95 

lumières, du jaune pâle dans les demi-teintes, du jaune-brun dans 
les ombres, puis un glacis jaune roux sur le tout. On ne saurait 
admettre ce glacis, s'ils ont peint à fresque; mais il devient admis- 
sible, si, comme on le pense, ils ont peint à l'encaustique. La cire 
étant sèche, ils pouvaient glacer rapidement avec une nouvelle 
couche de cire tiède. 

Les pemtures antiques trouvées à Pompéi, à Herculanum, à Rome 
et à Psstum sont moins une preuve qu'un indice de l'excellence de 
la peinture grecque. L'impression qu'on ressent dans les vastes 
salles du musée Bourbon est qu'on est en présence d'un art fait 
d'habileté et de science, non point d'œuvres de grands maîtres. 
Quelle que soit la valeur de certaines fresques, il ne faut pas juger 
l'art de [leindre dans l'antiquité sur ces quelques peintures, il faut 
le juger sur l'ensemble des seize cents œuvres exposées. On peut 
alors croire qu'avec les puissans moyens à' exécution que possé- 
daient les peintres antiques un grand artiste, un Polygnote , un 
Zeuxis, un Apelles, a pu faire des chefs-d'œuvre. 

Depuis bientôt trois siècles, les tapisseries, les panneaux à com- 
partimens sculptés, les cuii-s mordorés, les velours, les étoffes de 
soie et de laine, ont peu à peu chassé de nos demeures les peintures 
décoratives sur mur. Aujourd'hui on ne peint plus guère que les 
plafonds, encore, quand le peintre n'est pas Baudry ou Gabainel, est- 
ce d'après un poncif dont on ne peut s'écarter. Il faut des teintes 
légères, des tons vaporeux, des figures de femmes et d'enfans qui 
n'aient du corps humain que les contours, car un modelé trop ac- 
cusé et une couleur trop vigoureuse les feraient tomber sïir la tête 
des gens. Dans quelques hôtels particuliei-s cependant, dans des 
escaliers par exemple, on voit encore des peintures murales large- 
ment exécutées par de simiples décorateurs d'une habileté presti- 
gieuse : guirlandes de fîeurs, natures mortes, motifs architectoni- 
ques, paysages, figures de déesses et d'amours; mais ces sortes de 
décorations sont trop rares. On est prodigue pour l'industrie, par- 
cimonieux pour l'art. 

A Rome, il n'en étail pas ainsi. Pouf tointe décoration intérieure, 
les anciens avaient les plaques de marbre et les couches de stuc; 
mais le plus souvent le marbre et le stuc ne montaient que jusqu'à 
hauteur d'appui. Au-dessus, comme le mur récrépi ou même i>eint 
d'un ton unifonne eût été d'un aspect pauvre ou monotone, les Ro- 
mains de l'em'pire, qui n'en étaient plus à la simplicité des Romains 
de la république, avaient imaginé de faire peindre de grandes com- 
positions plus ou moins bien exécutées, qui valaient mieux à tout 
prendre que le mur nu. Le premier, le peintre Ludius, vivant sous 
le règne d'Auguste, avait vulgarisé ce genre de décoration. Il avait 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

orné les murailles intérieures et extérieures des demeures particu- 
lières de ces peintures autrefois réservées presque exclusivement 
par les Grecs aux édifices de l'état et aux temples des dieux. Mais 
Ludius n'était pas un grand peintre; ce n'était qu'un décorateur 
des plus habiles et des plus intelligens. Il comprit que, pour que 
les peintures murales pussent plaire à tous les yeux et convenir à 
toutes les bourses, il fallait en modifier et les sujets et les procédés. 
Au lieu des grandes compositions historiques ou mythologiques, il 
peignit des paysages, des marines, de petites figures, des arabes- 
ques, des animaux, des architectures fantastiques. Au lieu de l'en- 
caustique, procédé lent et coûteux, il employa la fresque et la dé- 
trempe; peut-être inventa-t-il cette détrempe vernie à l'encaustique 
dont il est difficile aujourd'hui de retrouver les procédés. Ainsi 
Ludius put peindre des murailles entières, non pas à la toise, mais 
presque au mille; il put orner les maisons urbaines et suburbaines 
de vastes peintures d'un aspect charmant et d'un prix modique, — 
blandissîjno aspectu, minimoque impendio :^\enioi, la mode s'en 
mêlant, il n'y eut pas jusqu'au plus petit marchand qui ne voulût 
avoir le mur de sa boutique décoré de quelques scènes de son mé- 
tier ou de son négoce. C'est pour cela qu'on voit à Pompéi tant de 
pochades de boulangers, de cordonniers, de fripiers , de fleuristes, 
de marchands de vin cuit. 

Ludius, qui fit sans doute fortune, eut de nombreux élèves et de 
nombreux imitateurs; mais certains d'entre eux avaient une main 
plus habile et des aspirations plus élevées. Tandis que la masse de 
leurs confrères, continuant l'œuvre de Ludius, courait la basse 
clientèle des marchands et des plébéiens, ils se mettaient aux gages 
des grands et peignaient leurs demeures de la cité et leurs villas 
de la Gampanie. Les uns se contentaient de décorer de spirituelles 
ébauches les échoppes et les tavernes; les autres peignaient au Pa- 
latin ou dans la maison d'Arrius Diomède des héros , des nymphes 
et des bacchantes. Ils abandonnaient la rhyparographie et l'ornement 
pour la grande peinture décorative. Faut-il croire pour cela, avec 
certains érudits, que ces peintres faisaient des copies des tableaux 
et des fresques des maîtres grecs? Faut-il admettre qu'on peut ainsi 
retrouver dans les peintures du musée de Naples sinon la touche 
même, le modelé savant, le contour impeccable, les tons magi- 
ques des Parrhasios et des Apelles, du moins leurs compositions, 
leurs attitudes, leurs dispositions de plans, leur entente de la cou- 
leur et du clair-obscur? Nous ne le pensons pas. Cette idée, fort à 
la mode à la fin du siècle dernier, a été suggérée par l'analogie des 
sujets. A ce compte, combien de vases peints seraient copiés sur les 
œuvres des maîtres! Parce que Zeuxis a fait un Jupiter, Aristide un 



PEINTURES ANTIQUES DU MUSÉE DE NAPLES. 97 

Bacchus, et Timanthe un Sacrifice cVI phi génie, il ne s'ensuit pas cîe 
là que tous les Jupiters soient des copies de Zeuxis, tous lesBacchus 
des copies d'Aristide, toutes les Iphigénies des copies de Timanthe. 
Tous les Napoléons des images d'Épinal ne sont pas des copies de 
David ou de Gros; tous les horribles chemins de croix qui déshono- 
rent les plus belles églises de village ne sont pas des copies de Ra- 
phaël, de Tintoret et de Rubens. Au temps des empereurs, bien des 
tableaux des maîtres grecs avaient péri; d'autres étaient restés en 
Grèce; quelques-uns seulement avaient été transportés à Rome. Â 
la vérité, Néron fit faire au peintre Dorothée une copie de la Kypris 
Anadijomène d'Apelles , qui commençait à se pourrir ; mais Doro- 
thée, pour copier cette œuvre, l'avait sous les yeux. Peut-on ad- 
mettre que le césar laissât à tous les peintres et à tous les décora- 
teurs de l'empire le loisir de copier la Kypris Anadyomène , pour 
qu'ils la recopiassent ensuite sur le mur de l'atrium de quelque 
affranchi de Germanicus? D'autres peintures grecques, il faut en 
convenir, exposées dans des endroits publics , étaient toujours vi- 
sibles; mais les peintres et les décorateurs, qui n'étaient que mé- 
diocrement payés à Pompéi, auraient-ils pu gagner leur vie, s'il leur 
eût fallu, pour chaque peinture exécutée en Gampanie, venir d'a- 
bord faire une copie h Rome? Qu'il y ait dans les peintures trouvées 
dans les fouilles des imitations, des réminiscences inconscientes ou 
voulues des tableaux des maîtres, on peut le croire; qu'il y ait de 
véritables copies, cela est inadmissible. Ces peintures ne sont que 
des œuvres décoratives d'une habileté extrême, comparables par 
plus d'un point aux peintures rapidement brossées de nos décora- 
teurs. 

Qu'on suppose donc que dans deux ou trois milliers d'années, 
Paris détruit ou enseveli par quelque cataclysme, on y découvre 
inespérément ces rares peintures décoratives qui ornent encore cer- 
tains hôtels; ces peintures, qui sont non pas des œuvres d'art, mais 
des œuvres de métier, inspirations et réminiscences des chefs-d'œuvre 
modernes, ne donneront pas l'idée de ce qu'était un tableau de Ra- 
phaël, de Ingres ou de Corot. Néanmoins, grâce à la pratique con- 
sommée de l'art, aux puissans moyens d'exécution, à la noblesse et au 
charme des figures, à la variété des attitudes, à la grande entente 
de la composition, au coloris même, pourtant bien atténué par le 
temps, qui y seront manifestes, on pourra avoir une idée de ce 
qu'avaient pu faire Raphaël, Ingres ou Corot. 

Les auteurs citent plusieurs tableaux de maîtres grecs transpor- 
tés en Italie. Il n'y a cependant pas trop à s'étonner que les fouilles 
n'aient pas donné au milieu de tant de peintures de la décadence 
une seule peinture de la grande époque. D'abord y eut-il jamais à 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

Pompéi et à Herculanum des tableaux grecs? Ils étaient fort rares, 
ils atteignaient un très haut prix. Les riches Romains ressemblaient 
à plus d'un amateur contemporain : ils n'avaient des œuvres d'art 
que pour qu'on en parlât. Il est donc à supposer qu'ils préféraient 
laisser à Rome, où chacun les voyait, leurs tableaux de maîtres, que 
de les exiler dans leurs villas de la Campanie. Quant aux Gampa- 
niens, ils n'étaient pas assez riches pour acheter de telles choses. 
Un Pompéien pouvait bien donner quelques as d'argent à un peintre 
de l'école de Ludius qui avait décoré son atrium; mais pouvait-il 
surenchérir sur l'empereur Tibère et payer six millions de sesterces 
rArchigalle de Zeuxis? A Rome, dans les belles fouilles du Palatin, 
on aurait pu s'attendre avec plus de raison à découvrir quelques 
œuvres de maîtres, puisque Pline et Suétone parlent des tableaux du 
palais, ou, à mieux dire, de la ville des césars. Il y avait là le Héros 
de Timanthe, la Vémts Anadyomène et deux Alexandre d'Apelles, 
plusieurs compositions licencieuses de Zeuxis et son Archi galle, 
Y Artaynènes d'Aristide, Ylalyse de Protogènes; mais ces peintures 
étaient toutes sur panneaux dé cèdre ou sur panneaux de mélèze, 
car il est douteux que les Romains aient jamais enlevé de Grèce des 
pans entiers de murailles peintes. Le bois s'est pourri, et ainsi s'est 
évanoui l'œuvre d'Apelles, tandis que, grâce à la muraille avec la- 
quelle il fait corps, le travail hâtif d'un décorateur romain s'est con- 
servé dix-neuf siècles. La matière a vaincu le génie. 

On ne possède que les peintures des artistes romains et des ar- 
tistes hellènes de l'extrême décadence émigrés en Italie. Si mal- 
heureusement on n'avait aussi que les marbres et les bronzes des 
sculpteurs romains, pourrait-on se figurer la Vénus de Milo, les 
Lutteurs de la Tribune, la Vénus du Capitole, le Strigille, le Torse 
Farnèse, YÉros attribué à Praxitèle, la Psyché^ Ylllisus, le bas-re- 
lief de la Victoire Aptère^ la frise des Panathénées? Pour cela, 
devrait-on qualifier d'hyperboliques les louanges que Platon, Aris- 
tote, Gicéron, Quintilien, Vitruve, Lucien, prodiguent aux statuaires 
grecs? Il faut se garder d'oublier que ces grands esprits ne sont 
pas moins enthousiastes quand ils parlent des tableaux de Poly- 
gnote, de Zeuxis et d'Apelles, que lorsqu'ils citent les statues de 
Phidias, de Polyclète et de Praxitèle. G'est donc bien plus par un 
seul marbre grec qu'on jugera du génie des peintres de la Grèce 
que par toutes les peintures romaines du Vatican, de Pompéi et 
du musée de Naples. 

Henry IIoussaye. 



LA 



NAVIGATION HAUTURIÉRE 



I. 



L'art de se diriger en haute mer quand on a perdu la terre de 
vue est assurément un des problèmes les plus difficiles qui aient 
jamais été posés à l'esprit humain : aussi a-t-on mis près de trois 
mille ans à le résoudre. On voit, il est vrai, des sauvages étrangers 
à toute notion scientifique franchir dans leurs pirogues de vastes 
espaces, se transporter des îles Tongas aux Fidjis, des Carolines 
aux Mariannes avec une sûreté de coup d'œil qu'égalerait à peine 
l'instinct des oiseaux voyageurs, mais la constance des vents qui 
régnent entre les tropiques seconde merveilleusement ces traver- 
sées. Pour arriver jusqu'à la' terre lointaine vers laquelle chaque 
année, à la même époque, il s'élance, le Polynésien n'a besoin que 
de se rappeler sous quel angle la brise venait, l'année précédente, 
frapper sa voile. Il n'en saurait être ainsi dans nos parages. Les 
vents y sont trop irréguliers, trop sujets à des variations que rien 
d'apparent n'accuse pour qu'il soit possible de conjecturer où leur 
souffle capricieux conduira le navire qu'il entraîne. A quel indice 
dès lors se rattacher pour ne pas errer au hasard sur cette plaine 
uniforme dont le bord paraît reculer au fur et à mesure qu'on 
avance? On marche, et clerrière soi on n'a pas laissé de traces; on 
n'a guère par conséquent espoir d'en rencontrer. Il n'y a pas en 
effet de piste à suivre sur la mer. On n'en trouverait pas davantage 
dans le ciel. Heureusement le ciel n'a pas le morne aspect de la 
plaine liquide. Chaque jour, le soleil y décrit son orbe triomphal; 
chaque nuit les constellations y déploient dans un ordre immuable 
leur réseau lumineux. En les voyant si régulièrement monter et re- 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

descendre les degrés de la voûte céleste, sans jamais sortir de la 
route qui leur a été tracée, le marin a dû naturellement se deman- 
der s'il ne devait pas songer à les prendre pour guides. Après avoir 
d'un regard attentif observé leurs mouvemens, il en est arrivé dès 
les premiers âges de la navigation à savoir quel amas d'étoiles il 
convenait de laisser à sa droite, quel groupe il importait de tenir à 
sa gauche, quand on voulait, en certaine saison, se rendre de tel 
port à tel autre. C'est ainsi qu'impuissant à jalonner sa route sur 
les flots le navigateur put cependant s'y reconnaître encore en 
suivant les porte -flambeaux qui semblaient marcher devant lui. 
Quelques vieux pilotes entourés d'une vénération superstitieuse 
gardaient alors avec un soin jaloux le dépôt de ces itinéraires qui 
n'étaient inscrits que dans leur mémoire. Que de fois il fallut em- 
ployer la ruse ou la violence pour arracher à ces demi-dieux ma- 
rins leur secret ! Ménélas va surprendre endormi dans sa grotte 
Protée, le pasteur de phoques; Ulysse cherche pendant dix ans, 
de plage en plage, le chemin qui doit le ramener à Ithaque. Il 
part enfin, instruit par Calypso. Son regard se promène des 
« Pléiades au Bouvier, du Bouvier, qui se couche tard, à l'Ourse, 
qui ne se plonge jamais au sein de l'océan. » Nul n'a pu lui ap- 
prendre encore qu'il existe, dans la direction du septentrion, un 
phare bien autrement sûr, un astre presque immobile et si voisin du 
pôle qu'il semble avoir été destiné à marquer sur le dôme des 
cieux le point où irait aboutir l'axe prolongé de la terre. Cette dé- 
couverte appartient, dit-on, aux Phéniciens: elle leur donna, pen- 
dant plus de deux cents ans, le monopole du commerce maritime. 
A partir de cette époque l'essentiel pour le navigateur n'est pas 
tant d'avoir le vent en poupe que de pouvoir discerner l'étoile po- 
laire, u De quels nuages Jupiter a couvert la mer immense ! » tel est 
le premier cri du pilote antique à l'approche de la tempête. Le 
pilote du moyen âge ne se montre pas moins effrayé dès qu'il est 
exposé « à perdre la tramontane. » Le danger d'errer à l'aventure et 
non pas la fragilité des nefs est donc ce qui retient, ce qui en- 
chaîne invinciblement au port, pendant toute la durée de la saison 
d'hiver, une marine dont l'enfance se prolonge démesurément à tra- 
vers les âges. Le vaisseau que montait saint Paul, et qui voulut ten- 
ter un tardif passage de Gnide à Rome, portait deux cent soixante- 
seize personnes; rien ne fait présumer qu'il fût moins propre que 
les grandes jonques chinoises à prêter le flanc à l'orage. Nous le 
voyons pendant quatorze jours lutter avec succès contre le vent du 
nord. Emporté par des grains impétueux au large de la Crète, il 
ne se laisse pas affaler dans le golfe de la Syrte; il s'allège d'une 
partie de sa cargaison, se débarrasse d'une portion de ses dromes 



LA NAVIGATION HAUTURILRE. 101 

et tient obstinément le travers. Tout irait bien en somme, si le so- 
leil et les étoiles consentaient seulement à se montrer; mais par 
malheur le ciel reste obstinément voilé. On s'imagine courir vers 
l'entrée de l'Adriatique, on tombe à l'improviste sur la côte de Malte. 
La hourque d'Alexandrie avait eu raison de la tempête; son capi- 
taine la conduit au naufrage par une erreur de route. 

Pendant plus de mille ans, la navigation dans la Méditerranée 
resta stationnaire. Vers le milieu du xii^ siècle, un changement no- 
table se produit : les marins d'Amalfi , de Gênes, de Venise, de 
Mayorque, ont trouvé le moyen de s'orienter sans le secours des 
astres. Connue des Chinois dès l'antiquité la plus haute, l'aiguille 
aimantée vient d'arriver jusqu'aux républiques italiennes par l'in- 
termédiaire des Arabes. Qui n'a entendu parler aujourd'hui de la 
propriété merveilleuse Y|u'une pierre, en apparence inerte , peut 
communiquer au barreau d'acier sur lequel on la promène? Ce fut 
d'abord une aiguille qu'on imprégna ainsi de l'affinité mystérieuse, 
du a véhément désir » de se tourner vers le nord. Placée dans un 
vase, cette aiguille flottait librement sur l'eau, soutenue par un 
fv'tu. L'aiguille se transforma bientôt en une lame aplatie; on la fit 
alors reposer par son centre sur un pivot, on l'enferma dans une 
boîte recouverte d'une glace et on la chargea d'entraîner le cercle 
giadué qui ne devait plus seulement indiquer la direction du pôle, 
mais le cap du navire, — en d'autres termes, l'angle formé par la 
route suivie et par le méridien magnétique. « La calamité » de Pa- 
nurge changea dès lors de nom, elle devint « la boussole; » les ma- 
rias d'aujourd'hui la nomment h le compas. » 

Il faut voir sur quel ton les navigateurs en possession de cette 
invention féconde le prirent dès le début avec les routiniers qui 
continuaient à en négliger l'usage! « Que me fait, disait en l/i33 le 
célèbre prince Henri de Portugal à ses capitaines hésitans, l'opinion 
des pilotes flamands dont les scrupules vous arrêtent! Est-ce que ces 
marins du nord savent se servir de l'aiguille aimantée et des cartes 
marines? » Le secret des navigations lointaines ne paraît pas ce- 
pendant dater uniquement de l'apparition de la calamité. Les Diep- 
pois devancèrent, assure-t-on, les Portugais sur la côte d'Afrique; 
les Scandinaves, dans l'opinion de plus d'un savant, les auraient 
précédés aux Açores. Quant aux cartes niarines, c'est sur des na- 
vires inajorquins qu'on les rencontre pour la première fois vers le 
milieu du xii'^ siècle. En 1359, le roi d'Aragon voulait qu'on en mu- 
nît chacune de ses galères. Nous est-il permis de prendre au sérieux 
ces informes croquis dont nos bibliothèques nous ont gardé plus 
d'un spécimen? Ce serait bien mal comprendre les difficultés que la 
cartographie avait à résoudre. Le moyen âge, pour tout ce qui con- 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

cernait la figure et les dimensions de la terre, héritait des notions 
qui avaient cours dans Alexandrie au ii* siècle de notre ère. Ptolé- 
mée admettait la sphéricité de la terre; ce fut sur des globes sphé- 
riques que l'on rapporta d'abord les contours du monde connu. 
Chaque point essentiel y fut déterminé par la rencontre de deux 
cercles disposés d'équerre : un parallèle et un méridien. Que faut-il 
entendre par ces mots, qui reviennent si souvent dans les traités 
de géographie et de navigation? Je voudrais assurément éviter tout 
détail trop technique; il me paraît cependant impossible de faire 
comprendre le rôle qu'a joué la science dans les progrès de la na- 
vigation sans emprunter quelquefois à la géométrie son langage. 

Si chaque hémisphère terrestre se composait, comme certaines 
montagnes calcaires, de couches superposées, chaque assise dis- 
tincte y représenterait un parallèle : la base de la montagne serait 
l'équateur; au sommet on rencontrerait le pôle. Nous avons du reste 
tous les jours sous les yeux, dans le dôme arrondi de nos églises, 
une image bien autrement parlante delà moitié du globe. Les mou- 
lures qui descendent du pied de la lanterne à la base de la cou- 
pole y figurent en quelque sorte les méridiens. Ainsi que les grands 
cercles imaginaires que le géomètre a tracés d'un pôle à l'autre 
de la terre, on peut se représenter ces nervures saillantes comme 
successivement visitées et éclairées par un astre qui opérerait sa 
révolution diurne autour du monument. La pensée d'appuyer les 
déterminations géographiques sur ces deux données fournies par 
l'astronomie, la hauteur du parallèle au-dessus de l'équateur et la 
distance du méridien à un méridien principal d'où l'on numérote les 
autres, n'est pas une pensée précisément moderne; elle remonte à 
l'époque où pour la première fois on balbutia les mots de latitude 
et de longitude. Ce qui fut une nouveauté , ce fut l'entreprise de 
transporter sur une surface plane des dessins primitivement appli- 
qués sur une surface ronde. Nous voyons Toscanelli ne pas hésiter, 
vers 1^60, à étendre ainsi d'un seul coup, sur le papier, près de la 
moitié de l'écorce du globe. « Il a , dit-il ,. tracé de sa propre main, 
sur une carte semblable aux cartes marines, toute l'extrémité de 
l'Occident à partir de l'Irlande jusqu'à la fin de la Guinée vers le 
sud, avec les îles qui se trouvent sur la route. » Vis-à-vis, « droit 
à l'ouest, » il figure hardiment « le commencement des Indes. » De 
pareilles esquisses ont pu sans doute servir au navigateur à se don- 
ner, suivant le naïf aveu de Colomb, l'apparence « d'un homme 
qui sait où il va et qui s'attend à rencontrer ce qu'il cherche; » 
elles ne constituaient pas ce que nous appelons aujourd'hui une 
carte marine. 

Pour qu'une carte mérite véritablement ce nom, il faut que le 



LA NAVIGATION HAUTURIÈRE. 103 

marin y puisse tracer sqi route en ligne droite et y mesurer exacte- 
ment les distances. A ce prix, le marin se passera d'une représen- 
tation fidèle de l'étendue relative des terres. Pour atteindre ce but, 
suffisait-il, comme on paraît se l'être imaginé au xv" siècle dans 
l'académie de Sagres, de construire un canevas composé de carrés 
égaux et d'y inscrire les divers fragmens de la mosaïque terrestre? 
C'eût été fort bien inventé sans doute, si notre planète affectait la 
forme cylindrique, mais une sphère, un globe ne s'accommode pas de 
la simplicité d'un si mince expédient. A peu près exactes dans le 
voisinage de l'équateur, les distances se trouvaient singulièrement 
altérées quand on se rapprochait des pôles. Il fallut rétablir le rap- 
port qui existe entre les degrés des grands cercles et ceux des 
cercles moindres qu'une audacieuse fiction avait dilatés outre me- 
sure. La transformation s'accomplit en 1569. Mercator en découvrit 
la loi mathématique : il laissa tous les parallèles égaux à l'équateur; 
il allongea en proportion les méridiens. C'est ainsi que « les cartes 
plates )) se trouvèrent converties « en cartes réduites. » Les cartes 
plates n'avaient qu'une échelle; la projection de Mercator en eut 
deux : l'échelle des longitudes, où la longueur du degré resta con- 
stante; l'échelle des latitudes croissantes, qui fit varier cette lon- 
gueur en raison du plus ou moins grand rapprochement du pôle. 
Cette dernière échelle est la seule à laquelle on se puisse confier 
quand on veut mesurer les distances. Joignez sur une semblable 
carte le point d'où vous partez à celui où vous vous proposez de 
vous rendre, vous aurez tracé une ligne droite qui coupera tous les 
méridiens sous le même angle. Cet angle, relevez-le; il vous indi- 
quera « le rumb de vent auquel vous devrez mettre le cap, » en 
d'autres termes la division du cercle gradué de la boussole qu'il 
faudra constamment maintenir ou ramener, à l'aide du gouvernail, 
dans la direction de la quille. 

Le grand problème de la route à suivre sera-t-il par cette seule 
opération graphique pour longtemps résolu? Il ne lésera, hélas! 
que pour l'instant même où le navire va s'éloigner du port. A peine 
en effet les derniers sommets se seront-ils abaissés à l'horizon qu'il 
faudra trouver réponse à une question nouvelle. Hier on se deman- 
dait (( où il fallait mettre le cap : » il s'agit de savoir aujourd'hui 
« où l'on est. » Pour procéder à cet examen de conscience, le moyen 
le plus simple consiste à supputer le chemin parcouru. De temps 
immémorial, le marin a fait usage de « l'estime de la route. » On 
rencontrerait jusque dans Vitruve des appareils destinés à mesurer 
la vitesse du sillage. « Le loch » est l'instrument dont se servent les 
marines modernes depuis près de trois siècles; on n'a encore rien 
trouvé de plus sûr et de plus pratique. Un triangle de bois lesté par 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

la base est jeté du bord à la mer. Comment constater avec quelle 
rapidité le vaisseau s'en éloigne ?'0n a pris soin d'attacher aux trois 
coins du plateau, qui de cette façon se tient vertical, une corde di- 
visée en parties proportionnelles du mille. Laissez la corde se dé- 
rouler librement pendant un espace de temps connu, quinze ou 
trente secondes, je suppose; il vous sera facile de conclure de la 
quantité de corde filée le chemin que le vaisseau parcourt en une 
heure. 

Muni du loch et de la boussole, sachant dans quel sens il marche, 
mesurant presqu'à chaque pas la grandeur de ses enjambées, d'où 
vient que le marin ne puisse, quand il ne recourt qu'à « l'estime, » 
se rendre un compte exact de sa situation ? D'où vient qu'après un 
certain nombre de jours de .traversée il se trouve assailli de tant 
de doutes cruels? C'est que la vitesse, par suite des inégalités de 
la brise, n'est jamais uniforme; la route a des flexions qui s'appré- 
cient mal; frappé obliquement par le vent, le vaisseau dérive, des 
courans inconnus l'entraînent. C'est par centaines de lieues que 
Christophe Colomb et ses pilotes comptaient leurs désaccords. Qui 
de nous, — je parle des officiers de ma génération, — n'a pas vu 
l'estime entachée de 50, de 60, de 80 lieues d'erreur quand on ve- 
nait du Brésil et avant qu'on fût rendu aux Açores? Suivant la judi- 
cieuse remarque du plus grand des navigateurs, il n'existe qu'un 
moyen « précis et certain » de savoir où l'on est : il faut recourir « à 
l'astrologie. » Celui qui sait à propos consulter les astres « peut 
réellement avoir de l'assurance; » les prédictions qu'il fondera sur 
ses calculs seront en quelque sorte des « visions prophétiques. » 

II. 

Le soin de propager l'instruction dans toutes ses branches fut 
longtemps, en pays catholique, le privilège du clergé, et l'on vit, 
— chose étrange, — la science des mouvemens célestes cultivée 
pendant près de trois cents ans avec une ferveur toute spéciale par 
ces corporations qu'on accuse d'avoir méconnu Colomb et d'avoir 
proscrit Galilée. Jusqu'en 1785 et en 1791, nous trouverons des 
cordeliers, des chanoines, des abbés séculiers, chargés des tra- 
vaux astronomiques à bord des navires de d'Entrecasteaux et de La 
Pérouse. En 1673, c'était un ecclésiastique, l'abbé Denys, qui en- 
seignait, « pour le roy, » l'art « de naviger » aux pilotes de la 
ville de Dieppe, a La navigation, leur disait-il, a deux pieds sur les- 
quels elle marche,, la latitude et la longitude, » et l'abbé Denys avait 
parfaitement raison. Il définissait du même coup la méthode que 
nous employons pour marquer notre point sur la carte et les ser- 



LA. NAVIGATION HAUTURItRE. 105 

vices que nous attendons de l'astî'onomie. L'observation des astres 
ne remonte pas pour la marine au-delà du xV siècle. Elle date du 
jour où les Portugais parvinrent à acclimater sur leurs caravelles 
l'astrolabe de Raymond Lulle, perfectionné par Martin Behaim. Cet 
astrolabe, simple cercle divisé muni d'une alidade aux deux extré- 
mités de laquelle se dressait une pinnule, resta en usage sur nos 
vaisseaux jusqu'aux dernières années du règne de Louis XIV. Pour 
s'en servir, on le tenait généralement à la main, suspendu vertica- 
lement par un anneau. « Il faut prendre garde, disait à ce sujet 
le bon abbé Denys, il faut prendre garde au branlement du navire 
et choisir le lieu m il y ait le moins de mouvement, lieu qui est 
proche du grand mât. Alors, après avoir passé l'anneau dans son 
doigt, on laissera pendre l'astrolabe avec toute sorte de liberté, 
puis on baissera ou haussera l'alidade, jusqu'à ce que les rayons de 
l'astre passent justement par les trous qui sont au milieu des pin- 
nules. C'est ainsi, remarque fort à propos le professeur de Dieppe, 
que furent faites les premières navigations des Indes; mais tous les 
jours, a-t-il soin d'ajouter, apportent dans la science de nouvelles 
lumières. » Après l'astrolabe, après le quartier et l'anneau astrono- 
mique, vint enfin cet instrument que nos pilotes appelaient indifle- 
remment la flèche, Vr/rbalcte, ïarbalestrine, le bâton de Jacob, — 
« simple bâton équarri en effet sur lequel, le tenant horizontale- 
ment, on faisait couler des traversaires en croix nommées des 
marteaux. » Le bon abbé ne peut parler de cet instrument qu'avec 
enthousiasme, « Le marteau, dit-il, qui va et vient le long de l'ar- 
balète, représente le soleil ou les étoiles auxquels on prend hau- 
teur. Plus ce marteau sera proche du bout de l'œil, moins le soleil 
ou les étoiles seront éloignés du zénith, — le zénith est le point du 
ciel qui se trouve au-dessus de nos têtes, — plus ils seront élevés 
sur l'horizon. » 

Que l'on disposât, comme Barthélémy Diaz, comme Christophe 
Colomb, comme Améric Vespuce, de l'astrolabe et du quart de 
cercle, ou, comme l'abbé Denys, du bâton de Jacob, de quelle façon 
arrivait-on à se procurer par l'observation et par le calcul les deux 
élémens dont on avait besoin pour marquer « son point » sur la 
carte, la latitude et la longitude? « C'est une maxime de la sphère, 
exposait en son naïf langage aux « écholiers » de Dieppe le professeui- 
choisi par le grand roi, que l'on est autant éloigné de la ligne équi- 
noxialc que le pôle du monde est élevé sur l'horizon. » Observer la 
hauteur angulaire du pôle, c'est donc en réalité mesurer sa propre 
distance à l'équateur, autrement dit c'est se procurer par un équi- 
valent la connaissance de la latitude. Y aurait-il vraiment opéra- 
tion plus prompte et plus facile, si l'étoile polaire occupait sur la 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

voûte céleste la place que son nom semble lui assigner? « Par une 
providence toute juste, quoiqu'elle nous soit inconnue, Dieu n'a pas 
voulu nous obliger de cette grâce. L'étoile polaire est proche du 
pôle, elle n'est pas néanmoins le pôle, » et les pilotes de Dieppe, 
s'ils n'avaient eu l'idée de s'adresser à une étoile voisine, à la claire 
des gardes, ne seraient jamais venus à bout « d'ajuster cette af- 
faire. » Ayant supputé de combien de degrés ou minutes l'étoile du 
nord est au-dessus ou au-dessous du pôle, pendant que la claire des 
gardes décrit son cercle habituel, « ils composèrent des tables pour 
y marquer, vis-à-vis de ces rumbs, le nombre de degrés et minutes 
qu'il fallait ajouter ou soustraire pour tirer de la hauteur de l'étoile 
la véritable élévation du pôle. » 

Du moment qu'il fallait relever une étoile au compas , observer 
la hauteur de l'autre au-dessus de l'horizon, consulter en outre des 
tables, autant valait s'adresser au soleil. Pourvu que l'on saisit le 
moment où cet astre atteignait le point culminant de sa course , il 
n'y avait qu'un chiffre à soustraire de sa distance au zénith ou qu'un 
chiffre à y ajouter pour obtenir directement la latitude. Ce chiffre, 
on le rencontrait déjà dès le xiii'' siècle dans les Tables alphonsines; 
on le trouvait beaucoup plus exact -au xV" dans les éphémérides de 
Regiomontanus; il s'appelle la déclinaison. Le soleil en effet n'est 
pas tous les jours à la même distance de l'équateur. Suivant la pit- 
toresque expression de l'abbé Denys, « il biaise à la ligne. » 11 faut 
donc, pour conclure de sa hauteur à midi l'élévation du pôle, tenir 
compte à la fois de sa distance au plan équatorial et de sa position 
au-dessus de l'horizon. Le dernier des caboteurs ne négligerait pas 
de nos jours certaines corrections dépendant de la dépression, de la 
réfraction, de la parallaxe; au xvii'' siècle et à plus forte raison au 
temps des grandes découvertes, on n'y regardait pas de si près. 
Quand l'abbé Denys conduisait ses écholiers au bord de la mer pour 
leur apprendre à observer la hauteur du soleil, il avait remarqué 
qu'il pouvait se placer indifféremment sur le galet ou monter sur 
une falaise haute, suivant son calcul, de 8Zi pieds. « Jamais l'obser- 
vation n'avait présenté la moindre différence. Chacun trouvait sa la- 
titude aussi bien en haut comme en bas. » Voilà où en était l'astro- 
nomie nautique en l'année 1673. Qu'on se garde bien d'imputer la 
morale facile dont nous lui voyons faire preuve à des notions de 
géométrie incomplètes; cette morale se mettait simplement d'accord 
avec l'imperfection notoire des instrumens. La précision ne com- 
mence pour les observations nautiques qu'avec l'invention des in- 
strumens à réflexion. 

La détermination de la latitude heureusement est peu exigeante. 
Les erreurs commises dans l'observation de la hauteur ne s'y mul- 



LA PsAVIGATION HAUTURIÈRE. 107 

tiplient pas. « Si la nature, écrivait en 1673 l'abbé Denys , nous 
avait donné des moyens de trouver la longitude aussi assurés que 
ceux dont nous disposons pour trouver la latitude, jamais, sinon par 
des tempêtes furieuses, il ne se perdrait de navires. » Malheureu- 
sement « quantité de beaux esprits » s'étaient sans succès occupés 
de la question. Améric Vespuce prétendait, il est vrai, dès l'année 
1500, l'avoir résolue, à l'aide du mouvement de la lune, corso piu 
leggier délia luna-, mais, en réalité, il avait sans profit « sacrifié son 
sommeil et peut-être abrégé sa vie de dix ans. » La détermination 
des longitudes à la mer devait faire pendant trois siècles le déses- 
poir des astronomes, et peu s'en fallut qu'elle n'allât prendre rang, 
avec le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle, parmi les 
questions insolubles. Force était donc en 1673 de se tenir pour sa- 
tisfait quand on parvenait à déterminer sur quel parallèle on avait 
conduit son navire. En venant « des îles » ou pour y aller, le pre- 
mier soin était de se porter à la hauteur convenable, de se mettre, 
suivant l'expression consacrée, en latitude. On courait ensuite soit 
à l'est, soit à l'ouest, toujours droit devant soi, sans se détour- 
ner un instant de son parallèle, jusqu'à ce que l'on rencontrât la 
terre. 

Fallait-il croire, avec l'abbé Denys, a qu'en nous dérobant la 
connaissance des moyens qui auraient pu nous procurer sûrement 
et promptement une bonne longitude. Dieu avait voulu obliger les 
pilotes à veiller sur leur route et chasser par là de leur cœur les 
mauvaises pensées? » L'excellent abbé prêtait à la Providence un 
souci qu'elle n'avait jamais eu. La solution du problème des lon- 
gitudes était difficile; Dieu ne l'avait pas interdite à la science 
par une loi fatale. De quoi s'agissait-il en somme? D'arriver à con- 
naître, au même instant physique, l'heure de deux points différens. 
Dans mainte ville de province située à l'est ou à l'ouest de la capi- 
tale, nous voyons aujourd'hui des cadrans munis d'un double jeu 
d'aiguilles se charger d'apprendre aux plus rustres qu'on ne compte 
pas à la fois la même heure à Paris et à Quimper-Gorentin. L'ob- 
servateur, placé sur la terre ferme, n'en était plus à découvrir en 
1673 le secret que cherchait encore le navigateur cent ans plus 
tard. L'antiquité elle-même avait déterminé des longitudes pour des 
stations terrestres; on pourrait dire qu'elle dut, dès le principe, les 
déterminer presque involontairement. Reportons-nous en effet au 
temps oii tout était surprise pour l'humanité. Qu'un de ces phéno- 
mènes destinés à rentrer dans l'ordre des choses prévues vînt à 
se manifester soudainement dans le ciel , l'imagination des peuples 
en restait vivement frappée. D'accord sur l'événement, les témoins, 
pour peu qu'ils occupassent des stations sensiblement distantes 



108 REVHE DES DEUX MONDES. 

l'une de l'autre, s'entendaient moins bien dès qu'il fallait fixer le 
moment précis où l'on avait vu le phénomène se produire. Les clep- 
sydres n'étaient cependant pas en défaut. Si ces instrumens, au 
même instant consultés, se refusaient à indiquer la même heure, 
c'était au mouvement apparent de la sphère céleste qu'il fallait 
s'en prendre. Les seuls rapports conformes émanaient de specta- 
teurs placés sous un méridien commun. Signaler une heure d'a- 
vance ou de retard dans l'apparition du signe céleste, c'était, sans 
s'en douter, indiquer 15 degrés de différence dans sa longitude. 
Le soleil en effet qui nous sert à mesurer la durée met vingt- 
quatre heures à faire le tour de la terre, une heure par con- 
séquent à franchir un intervalle égal à la vingt-quatrième partie 
de la circonférence. Éclipses d'astres, occultations d'étoiles, tout 
ce qui peut marquer un court moment dans l'espace et le mar- 
quer à la fois pour divers points du globe, conduira de cette fa- 
çon au résultat cherché; seulement ce qui résout la question pour 
le géographe est bien loin de l'avoir tranchée pour le navigateur. 
Ces incidens d'une apparition si rare, le navigateur n'a pas le 
temps de les attendre. Ajoutons que, pour la plupart, il n'a pas 
le moyen de les observer. « Le branlement du navire, » pour em- 
ployer l'excellente expression de l'abbé Denys, ne permet pas ai- 
sément de braquer du pont de nos vaisseaux des lunettes sur ces 
points lumineux dont on ne distingue pas la présence à l'œil nu. 
Quand, après l'invention des lunettes achromatiques, on eut substi- 
tué aux lunettes de 12 et 15 pieds de longueur des lunettes qui 
n'en avaient plus que trois ou quatre, on crut qu'il allait suffire de 
soustraire l'observateur aux oscillations du vaisseau pour retenir les 
astres dans le champ de l'instrument. On reprit donc à ce sujet en 
1759 et plus tard en 1771 une idée qui paraît avoir été pour la 
première fois émise en 1567. Une chaise à double suspension fut 
construite, on attacha cette lourde machine à une vergue entre 
le grand mât et le mât d'artimon. L'astronome s'y assit avec sa lu- 
nette; mais il trouva bientôt que les mouvemens du fauteuil-mé- 
canique, en dépit du poids considérable dont on l'avait chargé, s'ils 
étaient devenus moins étendus et plus lents que ceux du navire, 
étaient en revanche plus irréguliers. 

Pour conclure de l'observation des astres la longitude en mer, 
Améric Vespuce avait eu l'excellente pensée de tirer parti de leurs 
distances réciproques. L'intervalle qui sépare les étoiles fixes reste, 
il est vrai, toujours le même; des étoiles aux planètes, il ne se mo- 
difie que très lentement; la lune seule a un mouvement propre qui 
rend ses dcplacemens dans le ciel très sensibles. Quand leurs cal- 
culs aboutissaient à quelque invraisemblance trop grossière, Amé- 



LA ^'ÂVlGATIO^ [lAniRII-KE. 109 

rie Vespuce et Sébastien Cabot ne s'en prenaient ni à leurs obser- 
vations défectueuses, ni à leurs méthodes; ils accusaient de ces 
déceptions l'irrégularité des mouvemens planétaires et les erreurs 
typographiques de Regiomontanus. Le roi d'Angleterre, Charles II, 
résolut de procurer aux marins des éphémérides plus exactes. Le 
h mai 1(575, il fonda l'observatoire de Greenwich et lui donna pour 
mission « la rectification des tables où se trouvaient inscrits les 
mouvemens des corps célestes. » 

Que pouvait-on faire encore pour hâter l'éclosion du grand œuvre 
astronomique? Ce que fit Hadley en 1732 lorsqu'il inventa son oc- 
tant et fournil ainsi aux marins le moyen d'observer avec une pré- 
cision inconnue jusqu'alors les distances de la lune au soleil, aux 
planètes et aux étoiles les plus brillantes. Réduites par le calcul à 
ce qu'elles eussent été, si on les avait observées du centre de la 
terre, ces distances, on les retrouvait dans le Nandcal Almanach 
de Greenwich. Les calculs de l'astronome et l'observation du marin 
fixaient pour le même instant la position de la lune dans le ciel; 
mais l'astronome avait en outre marqué dans ses tables l'heure cor- 
respondante du méridien de Greenwich; il ne restait plus au mariii 
qu'a en rapprocher l'heure du lieu où il observait pour avoir sa lon- 
gitude. 

\'ers la fin du xviii^ siècle, on ne comptait plus qu'une miiiiite 
environ d'erreur dans les déterminations des éphéméiides, une 
autre minute du fait même de l'observateur. La lenteur du mouve- 
ment de la lune cependant est telle que ces deux minutes empor- 
taient près d'un degré d'indécision dans la connaissance de la lon- 
gitude. En 171/î, le parlement anglais offrit 20,000 livres sterling. 
(un demi-millioit de Irancs) à qui découvrirait le moyen d'atteindre 
à la précision du demi-degré. Une erreur d'un demi-degré ne repré- 
sente qu'un mécompte de dix lieues sur l'équateur, de sept seule- 
ment sur le parallèle moyen. 

L'astronomie n'était malheureusement pas en mesure de mériter 
au temps de la reine Anne un prix si magnifique. Elle le serait à 
peine aujourd'hui. Sur l'indication de Newton, l'astronomie prit le 
parti d'appeler la mécanique à son aide. Elle demanda aux horlo- 
gers de Londres de lui construire une horloge ])ortative, une montre 
en un mot, dont la souime des écarts n'excédât pas deux minutes 
de temi)S après (juarante-deux jours de traversée. De cette façon le 
masier anglais n'aurait plus à demander aux distances lunaires 
l'heure du méridien de Greenwich; il remporterait sous clé à bord 
de son vaisseau. 

L'art de mesurer le temjis avait fait un pas gigantesque au 
wii'- siècle. Les clepsydres, dans lesquelles la chute do l'eau, ma-. 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

dérée et réglée par certains artifices, servait à diviser le jour en 
parties égales, les cadrans où l'ombre d'un style retraçait la marche 
du soleil, tous ces appareils, dont en 1587 on se contentait encore, 
venaient de faire place au plus merveilleux assemblage mécanique 
qui soit sorti de la main des hommes, je veux parler de l'horloge à 
roues dentées, à balancier et à échappement. En 166Zi, une horloge 
à pendule fut embarquée par Huyghens sur un vaisseau anglais; en 
1669, le duc de Beaufort en emportait une autre dans l'expédition 
de Candie, mais l'horloge qui devait donner la longitude à la mer 
ne pouvait être une horloge à pendule; elle devait naître de l'appli- 
cation d'un autre principe. On en fait justement remonter l'inven- 
tion à la découverte de l'isochronisme du spiral et à celle du balan- 
cier compensateur. 

Pierre Le Roy en France, Arnold en Angleterre, avaient confec- 
tionné des horloges portatives. Seul, Harrison, en 1736, réussit 
réellement à construire une horloge marine. Yingt-neuf ans plus 
tard, en 1765, il réclamait la prime promise par la reine Anne; sa 
montre avait déterminé les longitudes en-deçà des limites de pré- 
cision qu'exigeait l'acte législatif de l71Zi. Ce n'était pas une hor- 
loge, c'était un système qu'on voulait posséder; Harrison fut in- 
vité à développer le sien, et les 20,000 livres sterling ne lui furent 
adjugées que le jour où il eut mis d'autres fabricans en mesure de 
reproduire, par l'application de ses principes, les résultats qu'il 
avait lui-même obtenus. En 1766, un horloger français, Ferdinand 
Berthoud, fut envoyé par le ministre de la marine, Gabriel de Choi- 
seul, duc de Praslin, pour étudier « cette machine dont la construc- 
tion était simple, dont l'exécution, en revanche, était très difficile.» 
Berthoud réussit à en faire une imitation des plus heureuses. Dès 
1768, les horloges françaises purent être employées à la rectifica- 
tion des cartes marines. M. de Fleurieu sur VIsis, M. Verdun de La 
Crenne sur la Flore, l'abbé Chappe en Californie, les avaient sou- 
mises aux plus concluantes épreuves, (c Je crois avoir fait une très 
bonne carte de la côte d'Afrique, depuis le cap Spartel jusqu'au cap 
Bojador, en y comprenant les îles Canaries, écrivait en 1776 à Fer- 
dinand Berthoud le chevalier de Borda. Il m'aurait été impossible 
d'en faire une passable sans vos horloges. » 

Arrêtons-nous ici et mesurons du regard le chemin qu'avait fait 
l'astronomie nautique depuis le jour où Améric Vespuce observait, 
le 23 août 1A99, « la conjonction de la lune et de Mars. » Les plus 
habiles astronomes ne pouvaient alors réussir à se mettre d'accord 
sur la position du cap Saint- Augustin. Peu s'en fallut qu'ils ne re- 
nonçassent à décider de quel côté de la fameuse ligne de démarca- 
tion tracée par le pape tombait cette protubérance du Nouveau- 



LA. NAVIGATION HAUTURIÈRE. 111 

Monde. Améric Vespuce, le premier directeur-général d'un dépôt 
des cartes et plans dont l'histoire fasse mention, avait bien pu se 
charger de dresser, sous le nom de « Padron Real, » le tableau offi- 
ciel des positions géographiques; il avait bien pu accepter la mis- 
sion « de veiller à ce que les pilotes, revenant d'un voyage de long 
cours, indiquassent fidèlement aux officiers de la Casa de conlrata- 
cion de Séville la situation exacte des terres nouvellement décou- 
vertes, » la navigation n'en acquérait pas pour cela des allures plus 
sûres. Il était difficile en effet d'asseoir une hydrographie sérieuse 
sur les informations de gens qui, au dire de Christophe Colomb, 
n'auraient jamais pu, si on les eût abandonnés à eux-mêmes, retrou- 
ver la route des pays où la fortune les avait fait aborder. Il fallait, 
— ce sont encore les expressions du grand navigateur que j'em- 
prunte, — il fallait, en ces jours d'enfance astronomique, « constam- 
ment découvrir à nouveau. » 

Si dans l'Océan-Atlantique, large à peine d'un millier de lieues, 
les mécomptes atteignaient parfois le tiers de cette distance, qu'on 
juge des erreurs qui se durent commettre dans cet autre océan trois 
ou quatre fois plus vaste qu'eurent à parcourir Magellan et ses suc- 
cesseurs. Là^ si l'on est quelquefois parvenu, dans un sentiment 
d'équitable recherche, à restituer aux premiers navigateurs l'hon- 
neur de leurs découvertes, c'est parce qu'on a pris très sagement le 
parti de tenir peu de compte de leurs assertions géographiques. On 
a reconnu les peuples qu'ils avaient dépeints, les contrées qu'ils 
avaient décrites; on ne s'est plus inquiété de leurs longitudes. C'est 
donc une ère véritablement nouvelle que l'on voit s'ouvrir lorsque 
Cook entreprend en 177*2 son second voyage vers les terres aus- 
trales. Cook emportait à bord de la Résolution une montre marine 
exécutée par Kendall sur les principes que venait d'exposer Harri- 
son. Outre des horloges à pendule pour opérer à terre, des lunettes 
achromatiques pour observer les éclipses des satellites de Jupiter, 
La Pérouse, Vancouver, d'Entrecasteaux, possédaient également des 
chronomètres. Ce furent ces horloges portatives qui, dans leurs lon- 
gues et périlleuses campagnes, les rattachèrent jusqu'à la dernière 
heure au méridien absent de la patrie. Aussi jamais le feu sacré 
n'eut-il pour le veiller et pour l'entretenir des vestales plus fidèles. 
Quand un vaisseau s'est lancé en plein océan, quand il va surtout 
à la découverte, de tous les officiers celui qui peut le moins négli- 
ger son service, c'est assurément l'officier qu'une honorable con- 
fiance a investi du soin de « garder le temps. » Des brisans sous la 
proue alarmeraient peut-être moins l'équipage que ce cri sinistre : 
« on a laisse s'arrêter les montres! » Surpris par la révolution qui 
venait d'éclater en France, les officiers de d'Entrecasteaux se virent 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

contraints de vendre à Sourabaya leurs navires pour faire subsister 
les équipages; ils ne se séparèrent pas de leurs chronomètres. M. de 
Rossel rapporta lui-même en Europe ces dieux lares, et l'autorité 
de la montre n° 14, chef-d'œuvre cl'horlogerie sorti des mains in- 
comparables de Berthoud, est encore la plus ferme base sur laquelle 
s'appuie l'ensemble des positions géographiques que nous a léguées 
cette grande expédition. 

Ferdinand Berthoud a trouvé dans les deux générations qui l'ont 
suivi de dignes successeurs, et l'on peut affirmer que, tant qu'il y 
aura en France des Bréguet, des Mottez, des Winnerl, nous n'au- 
rons pas à craindre de devenir les tributaires de l'art étranger. La 
marine française possède à elle seule aujourd'hui plus de 400 chro- 
nomètres représentant une valeur de près d'un million de francs. 
Il n'y a pas quarante ans qu'une montre marine, chose à peu près 
inconnue sur nos navires de commerce, était une rareté même à 
bord de nos navires de guerre. Les vaisseaux, les frégates en étaient 
pourvus. On livrait les corvettes et les bricks à l'estime, corrigée 
çà et là par les distances lunaires. Mais les chronomètres eux- 
mêmes ne peuvent rien quand les astres font défaut, et l'obscurité 
du ciel venait souvent aux atterrages rétablir entre les privilégiés et 
les déshérités de l'administration une égalité de périls. Dans les 
longs mois noirs de l'hiver, ce n'est plus seulement la longitude, 
c'est la latitude même qui devient incertaine. On se trouve alors 
exposé, aussi bien de nos jours qu'au temps de l'abbé Denys, 
(( à s'aller enferrer dans la Manche de Bristol, » quand il faudrait 
cingler entre la côte de France et la côte d'Angleterre. Pour éviter 
de semblables méprises, il n'est qu'un seul moyen, et ce moyen, on 
ne doit jamais hésiter à l'employer : aussitôt qu'on n'a plus la res- 
source de lire sa position dans le ciel, il faut la chercher en tâtant 
le terrain sous ses pieds. Nous possédons aussi une topographie sous- 
marine. Le relief et la nature du fond sont à l'approche des côtes, 
de certaines côtes surtout, des indices assez concluans pour tenir 
lieu de l'observation des astres. 

Pouvoir jeter la sonde, interroger les dépressions des vallées au- 
dessus desquelles on passe, examiner les graviers, les débris de 
coquilles que le plomb en rapporte, c'est rester encore dans les 
limites de la navigation positive. La navigation conjecturale com- 
mence quand tout manque à la fois et qu'on n'a plus pour se diri- 
ger que des probabilités. 11 arrive souvent, à ce moment même où 
l'on est dans l'impossibilité la plus absolue de vérifier son point, 
qu'on se sent poussé en avant par une force invincible. La violence 
de la brise ne permet pas au navire de rester en place; elle lui laisse 
encore moins la faculté de rétrograder. L'obscurité est telle queje 



LA NAVIGATION HAUTURIERE. 113 

regard se fatiguerait vainement à en vouloir percer les ténèbres. 
Pour se diriger, il ne reste plus que la boussole. C'est sur ce disque 
tremblant, ce n'est pas sur l'horizon qu'il faut tenir ses yeux atta- 
chés. Fatalement condamné à prendre le droit chemin ou à périr, 
le capitaine joue sa vie et celle de son équipage sur une hypothèse. 
On ne se laisserait pas autrement tomber dans un gouffre. 

Ce sont là pour le marin les suprêmes épreuves. Ajoutons que 
depuis quarante ans on ne néglige rien pour nous les épargner. 
C'est pour nous que les astronomes, que les hydrographes, que les 
horlogers travaillent, pour nous que les ingénieurs, après avoir bâti 
des phares sur toutes les pointes, élevé des balises ou mouillé des 
bouées sur toutes les roches, iront chercher jusqu'au milieu du 
bouillonnement des récifs quelque aiguille de granit qui puisse en- 
core recevoir leur ciment. Le marin d'aujourd'hui n'est plus que 
l'enfant gâté du siècle. Pour comprendre vraiment les grandeurs de 
la vie maritime, il faut se rejeter de trois ou quatre siècles en ar- 
rière, il faut étudier la navigation hauturière à ses débuts, re- 
monter jusqu'aux jours où, derrière chaque nuage aux contours 
arrêtés, on croyait deviner une ile, où, perdu dans une immensité 
qu'il était permis de soupçonner sans bornes, on suivait le vol des 
oiseaux, « lorsque tous se dirigent le soir du même côté, » dans 
l'espoir de pouvoir comme eux a aller dormir à terre. » 

III. 

Pareil à ces corps qui se chargent peu à peu d'électricité, l'homme 
a pu amasser, de génération en génération, une portion tous les jours 
plus grande de la puissance divine. Et cependant, quand nous repor- 
tons nos regards en arrière, nous ne pouvons nous empêcher de re- 
connaître que, si l'humanité aujourd'hui a le bras plus long, l'individu 
autrefois avait la taille plus haute. Ce n'est pas seulement la trempe 
des âmes qui était en ces temps déjà éloignés supérieure; celle du 
corps ne l'était pas moins. On s'étonne de la merveilleuse aptitude à 
souffrir que possédaient les navigateurs du xv^ et du xvi* siècle, ces 
sybarites qui renouvelaient leurs provisions dans la première anse 
venue avec des salaisons de pingouins. Quand l'âme dispose ainsi 
d'un vase de bronze, on conçoit qu'elle le jette plus légèrement dans 
les aventures. Ce qui doit néanmoins obtenir le premier rang dans 
notre admiration, lorsque nous étudions les débuts et le dévelop- 
pement de la navigation hauturière, c'est le triomphe que l'homme, 
avant de se heurter à des difficultés réelles, a dû reuiportcr sur son 
imagination. Les chétifs instrumens qui bravèrent alors le courroux 
des flots rehaussent à peine pour moi l'audace des anciens décou- 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

vreurs. Qu'avaient à envier, sous le rapport des qualités nautiques, 
les navires de Colomb ou ceux de Magellan, aux pilot-boats que le 
capitaine Wilkes emmena en 1838 au-delà du cap Horn? La moindre 
crique leur offrait un abri, la plupart des bancs n'effleuraient pas 
leur quille, et, un jour de tourmente, je ne sais quel galion eût fait 
meilleure figure que ces « vaisseaux ronds de médiocre calibre, 
courts de varangue et à poupe carrée, » dont les dimensions eussent 
peut-être fait reculer d'effroi les argonautes, mais dont la bonne 
assiette sur l'eau, la voilure maniable, le gréement à la fois solide et 
léger, auraient certainement rassuré le regard d'un marin. « Outre 
les bourcets et les bonnettes à étui, » la caravelle portait « quatre 
voiles à oreilles de lièvre, » dites aussi « voiles latines, » On citait 
surtout ce genre de bâtiment pour a son habileté à virer de bord. » 
Les chebecks que nous prîmes en 1830 au dey d'Alger, ceux qui 
croisent encore tous les jours sur les côtes de Catalogne ou dans le 
golfe de Valence, moins hauts de bord peut-être, moins renflés dans 
leurs formes, peuvent cependant donner une idée des caravelles. Ce 
sont des caravelles de course; les caravelles étaient des chebecks 
de charge. Tant que la brise soufflait modérée, elles gardaient leurs 
grandes voiles triangulaires enverguées sur de longues et fragiles 
antennes. Pour les gros temps, elles tenaient en réserve un appa- 
reil plus sûr, ce jeu de voiles carrées avec lequel un des bâtimens 
de Colomb, la Pinta, quittera les Canaries. 

Le port moyen de la caravelle variait entre 120 et 130 ton- 
neaux. L'équipage se composait communément d'une cinquantaine 
d'hommes : un capitaine, un maître, un contre-maître, un pilote, 
un tonnelier, un calfat, un charpentier, un canonnier, un bombar- 
dier, deux trompettes, quatorze matelots, cinq écuyers et vingt no- 
vices. Ce qui eût été téméraire, ce n'est pas d'aller en découverte 
avec ces navires alertes, bien pourvus de vivres et de mince tirant 
d'eau; c'eût été de vouloir leur substituer dans une pareille mission 
des caraques, des galéasses, des mahones ou même ces ramberges 
que plus tard les Anglais construisirent a pour faire peur. » Avec 
la caravelle, la boussole et l'astrolabe, on pouvait faire le tour du 
monde; le difficile était de l'entreprendre. 

Les Espagnols ont partagé avec les Portugais la gloire des grandes 
découvertes du xv^ siècle; c'est aux Portugais qu'il faut rappor- 
ter l'honneur d'avoir rendu ces découvertes possibles en émanci- 
pant les premiers la navigation. Améric Vespuce a pu trouver bon 
de parler avec dédain de ces voyages « où l'on se traînait le long 
des côtes » et qui ont abouti « à faire le tour de l'Afrique par le 
sud, comme tous les auteurs de cosmographie l'avaient indiqué. » 
Les navigateurs qui ont su atteindre Madère et les Açores ont in- 



LA NAVIGATION IIAUTURIÈRE. 115 

contestablement frayé la route à ceux qui, soixante ans plus tard, 
sont arrivés à Guanahani. Ne comparons pas du reste la découverte 
du Nouveau-Monde et celle du cap de Bonne-Espérance : l'une est 
le miracle de la foi unie au génie, l'autre est le plus grand exemple 
de ténacité courageuse que puissent offrir les annales humaines. 
Tous les marins, je l'espère, me comprendront. 

Le 28^ degré de latitude septentrionale semblait, au début du 
xV' siècle, limiter du côté du sud, à deux cents lieues environ de 
Ceuta et du cap Spartel, les rivages accessibles et la terre habi- 
table. Étaient-ce bien, comme on le répète encore tous les jours, de 
folles terreurs qui arrêtaient le navigateur devant ce promontoire 
dont le nom même indiquait qu'on ne pouvait passer outre? Du cap 
Noun au cap Bojador, situé cinquante-trois lieues plus au sud, on ne 
rencontre que des falaises escarpées ou des dunes de sable. Toute 
cette partie de la côte est entièrement dépourvue de végétation. Le 
mugissement des'brisans s'y fait entendre à plusieurs milles au large. 
Lorsque régnent les vents d'ouest, c'est par 16 mètres de fond 
qu'on voit la mer briser. D'octobre en avril, on évite encore aujour- 
d'hui soigneusement d'approcher de ces parages où la terre est 
presque constamment enveloppée d'une brume épaisse, et où les 
vents du large soulèvent en quelques heures des lames mon- 
strueuses. Voilà ce que les explorations modernes nous ont appris 
sur des rivages qui ont vu périr, en moins de vingt années, une 
de nos frégates à voiles et trois de nos navires à vapeur. Quand le 
prince Henri échauffait l'ardeur de ses capitaines, quand il gour- 
mandait, non sans quelque dureté, leur prétendue mollesse, ceux-ci 
avaient-ils donc si grand tort de lui répondre : « Au-delà du cap 
Noun, il n'y a probablement ni peuples ni villes. La terre n'est pas 
moins sablonneuse que dans les déserts de la Libye; la mer est si 
basse qu'à une lieue de la côte on ne trouve pas plus d'une brasse 
de fond. Les courans vont au sud avec une telle force que, si nous 
dépassons le cap Noun, nous ne pourrons pas au retour les refou- 
ler. » 

La sagesse même parlait par la bouche de ces marins; heureuse- 
ment elle ne réussit pas à se faire écouter. En sa qualité de grand- 
maître de l'ordre du Christ, le prince Henri disposait de biens con- 
sidérables. H s'était juré que ses caravelles iraient plus loin que 
n'avaient été u les ancêtres, » et aucune objection n'était capable 
de lui faire abandonner son dessein. En lZil7, sa persévérance re- 
çut une première satisfaction. Deux petits vaisseaux expédiés d'un 
des ports de la côte des Algarves, avec l'ordre formel de doubler le 
cap Noun, poussèrent enfin jusqu'au cap Bojador. Là, ils reculèrent 
encore une fois devant a l'agitation furieuse de la mer. » L'année 
suivante, une autre tentative fut faite. Jean Gonçalvez Zarco et 



HQ REVUE DES DEUX MONDES. 

Tristan Vaz essayèrent de franchir cette pointe basse de roche que 
venaient lieurter si violemment la houle et les courans contrariés de 
l'Atlantique. Comme leurs prédécesseurs, Gonçalvez Zarco et Tristan 
Vaz perdirent courage; comme eux, ils rétrogradèrent, — par bon- 
heur, pour revenir à Lisbonne, ils ne prirent pas la même route. 
Il était dur de remonter la côte en refoulant constamment un cou- 
rant contraire. Les Portugais se laissèrent aller à prolonger leur 
bordée au large. La tempête les saisit et les jeta en quelques jours 
à près de 120 lieues de la côte d'Afrique. Ils virent tout à coup se 
dresser devant eux un sommet élevé, dominant d'environ 1 ,600 pieds 
le niveau de la mer. Ils se dirigèrent vers celte terre inconnue, y 
abordèrent et lui donnèrent le nom de Porto-Santo. Quelques jours 
plus tard, le 2 juillet l/il9, ils découvraient une île plus considé- 
rable encore; c'était l'île de Madère, qui devint bientôt le siège 
d'une colonie. 

Douze années s'écoulent; ce n'est plus à 120 lieues des côtes 
d'Afrique, c'est à 250, à 300 lieues du cap Saint-Vincent que nous 
rencontrons les Portugais. Gonzalo Velho Cabrai a découvert les 
premières vedettes des Açores. D'étape en étape, les Portugais par- 
viennent jusqu'à l'extrémité occidentale de l'archipel, jusqu'à Gorvo 
et jusqu'à Florès. Après Florès, il n'y a plus d'îles. Ceux qui vou- 
draient en chercher plus avant feraient comme Sébastien Cabot en 
1497, ils iraient butter aux rives d'un continent. 

Remarquez à cette occasion le progrès soudain qui se manifeste 
dans l'art de naviguer. Jusqu'alors on s'était borné à se glisser le 
long de la côte, redoutant comme le plus grand péril de la perdre 
de vue. Si l'on s'était parfois trouvé en pleine Atlantique, loin de 
tout rivage, c'est qu'on y avait été emporté par la tourmente. Pa- 
reille fortune a pu conduire une barque anglaise à Madère dès l'an- 
née 1337, et quatre siècles plus tôt deux chefs Scandinaves en 
Amérique. Je ne vois pas là matière à s'étonner. La tempête n'en- 
traîne-t-elle pas journellement des bateaux japonais sur la côte de 
Luçon? N'en a-t-elle pas poussé jusqu'au Kamtchatka? Et comment 
se seraient peuplées les Sandwich, les îles de la Polynésie, la Nou- 
velle-Zélande, si les vents ne s'étaient chargés d'y porter la se- 
mence humaine? Toutes ces rencontres fortuites d'îles ou de conti- 
nens ne sauraient prendre place dans l'histoire de la navigation. Ce 
qui constitue un progrès, ce qui doit être tenu pour une conquête, 
c'est la terre nouvelle trouvée par des gens qui sauront en revenir, 
et qui auront le moyen d'y retourner. 

En l/i33, l'ambition avouée des Portugais était déjà d'arriver jus- 
qu'aux Indes. Ils voulaient, pour s'y rendre, contourner la pointe 
méridionale de l'Afrique; avant tout, il fallait réussir à doubler le 
cap jjojador. Le prince Henri s'adresse à son écuyer, Gil Eannez. 



LA \AVIGATION HAUTLIîUiRE. 117 

Comme un loyal chevalier qui accomplit un vœu, Gil Eannez va 
fermer les yeux au péril ; il a promis à son maître de venir à bout 
de son aventure. L'année l/i34 ne s'écoulera pas sans qu'une barque 
portugaise soit parvenue à passer de l'autre côté du terrible cap 
africain. Quand ce mur est tombé, qu'a-t-on aperçu au-delà? Une 
côte plus aride et plus désolée encore que celle qui s'étend entre 
le cap Bojador et le cap Noun, un océan de sable terminé par des 
bords abrupts, un plateau d'où ont disparu les dernières brous- 
sailles et que nivellent incessamment les vents du désert. 

Dans son impatience d'apporter au prince Henri la nouvelle d'un 
succès presque inespéré, Gil Eannez n'avait dépassé le cap Bojador 
que de 30 lieues à peine. En lZi35, c'est 12 lieues plus loin, — 
i'2 lieues seulement, — qu'il s'arrête. En l/i36, nouvelle expédi- 
tion. On ira cetie fois 120 lieues plus au sud; c'est toujours du 
sable, toujours des falaises et des dunes qu'on rencontre; partout 
un rivage inabordable. Enfin, sous le 2/i« degré de latitude, les ca- 
pitaines du prince Henri ont découvert un port. Ils franchissent la 
barre du Rio do Ouro, et pour la première fois on peut communi- 
quer avec des habitans. La ville de Lisbonne verra de l'or d'Afrique 
rapporté par ses caravelles. La navigation vers le sud en reçoit 
une nouvelle impulsion. Enhardis par leurs communications de 
jour en jour plus fréquentes avec les Açores, les pilotes ont com- 
plètement modifié leurs allures. Ils se cramponnaient autrefois à la 
terre; ils la lâchent aujourd'hui des deux mains. Les promontoires 
s'effacent l'un après l'autre. On vient à peine de dépasser le Cap- 
Blanc que déjà d'autres navires signalent l'embouchure du Sénégal. 
En l/i/i7, on se trouve à la hauteur du Cap-Yert. Il a fallu trente- 
deux ans d'eflbrts, l'armement de cinquante et une caravelles pour 
en arriver là; mais c'en est fait désormais des appréhensions chimé- 
riques. On peut revenir du pays des noirs ; la zone torride ne con- 
sume pas ceux qui la visitent. Quand le prince Henri mourut en 
1463, sa persévérance avait donc été couronnée d'un plein succès. 
Les Portugais n'avaient pas encore touché le rivage des Indes; l'a- 
cadémie de Sagres leur en avait ouvert et jusqu'à un certain point 
aplani la route. 

Le roi Jean II, « le plus grand roi, suivant l'expression du vieux 
cardinal d'Alpedrinha, qui soit né du meilleur des hommes. » monta 
sur le trône en lliSi. Les îles du Cap-Vert, la rivière de Sierra 
Leone, le golfe de Bénin, Fernando Po, San-Thomè, Annobon, l'île 
(lu Prince, étaient déjà connus. Les Portugais se sont établis à El- 
Mina et dans l'île d'Arguin ; le roi de Portugal et des Algarves est 
en même temps le seigneur de Guinée. Parvenus aux dernières 
limites de notre hémisphère, les Portugais n'osaient pas toutefois 
aborder l'hémisphère austral. Une grave considération les retenait . 



118 REVUE DES DEUX MONDES. 

en partant de San-Thomè, « ils perdaient la vue de leur pôle arc- 
tique. » Gomment naviguer sous des cieux nouveaux dont les con- 
stellations ne figuraient pas dans l'almanach de Regiomontanus? Ce 
ne fut qu'en IkSli que Diogo Cam et Joam Affonso d'Aveyro s'aven- 
turèrent au sud de l'équateur et dépassèrent l'embouchure du 
Zaïre. En 1A86, Barthélémy Diaz et Joam Infante allèrent plus loin 
encore. Ils atteignirent le cap derrière lequel s'épanouissait le grand 
Océan indien. En une seule campagne, ces deux navigateurs avaient 
reconnu 350 lieues de côtes; pour en gagner pied à pied 1,400, 
on avait employé plus des deux tiers d'un siècle. Diaz avait cru de- 
voir nommer l'extrémité du continent africain le cap des Tour- 
mentes. Le roi Jean à plus juste titre l'appela le cap de Bonne- 
Espérance. Les colères de l'Océan austral ne pouvaient rien avoir 
en effet de bien effrayant pour des marins habitués dès l'enfance à 
braver celles de l'Atlantique. Les calmes prolongés de la ligne ont 
souvent mis à plus forte épreuve le courage de ces intrépides navi- 
gateurs. 

Les dernières années du règne de Jean II furent occupées par la 
guerre, que le Portugal n'avait pas cessé depuis l'année lZil5 de 
soutenir contre le Maroc. Le 12 juillet 1/|91, l'infant dom Affonso 
se tua en tombant de cheval. Depuis cette époque, une sorte de las- 
situde morale semble s'être emparée de l'esprit du monarque qui 
avait poursuivi jusqu'alors avec tant d'énergie les glorieuses tradi- 
tions de la dynastie d'Aviz. L'armement de la flotte de l'Inde de- 
meurait indéfiniment ajourné. Tout à coup le bruit se répand que 
des bâtimens venant des mers lointaines qui baignent les côtes du 
Cathay et celles de l'île de Zipangri sont entrés dans le Tage. Ce 
n'est pas seulement de l'or qu'ils rapportent en témoignage du point 
qu'ils ont touché; des branches de palmier que la traversée de re- 
tour n'a pas eu le temps de flétrir, des oiseaux tels qu'au dire des 
poètes en peuvent seuls produire les pays où naît l'aurore, des pas- 
sagers qu'à leur peau cuivrée, à leur face aplatie, Marco-Polo n'eût 
pas hésité à reconnaître pour des sujets de Khoubilaï-Khan, voilà les 
gages qui disent plus sûrement encore d'où arrivent les navires 
ancrés devant Lisbonne. Les Portugais ont été devancés dans les 
Indes! et par qui l'ont-ils été? Par des bâtimens espagnols! Un 
certain Christophe Colomb, un Ligurien engagé au service de la 
reine Isabelle, a trouvé, quand ils le cherchaient encore, le chemin 
des antipodes. « Il a suivi le soleil vers son couchant jusqu'à plus 
de 5,000 milles de Gadès; il a vogué pendant trente-trois jours de 
suite sans apercevoir autre chose que le ciel et l'eau. Ce qui était 
caché depuis l'origine des choses commence enfin à se révéler. » 

Il fut, dit-on, question à Santarem d'arrêter cet aventurier qui, 
par la plus inattendue des fortunes, menaçait de ravir au Portugal 



LA NAVIGATION HAUTURIÈRE. 110 

la palme que le Portugal avait poursuivie sous trois règnes et qu'il 
était enfin sur le point de cueillir. Jean II, fort heureusement pour 
sa gloire, ne céda pas à cet odieux conseil. Il préféra demander au 
pape de partager l'univers entre les Espagnols et lui en deux por- 
tions égales. Colomb put donc regagner sain et sauf le 15 mars l/i93 
le port qu'il avait quitté le 3 août i!i92. Quelques jours après, il 
faisait son entrée triomphale à Barcelone « accompagné de ses In- 
dien^ et de ses perroquets. » 

IV. 

11 fallait raconter avec quelque détail les premiers pas de la navi- 
gation hauturière, car ces premiers pas furent les plus difficiles. Ils 
eurent lieu dans la zone des vents variables, qui est aussi la zone 
des tempêtes fréquentes. Beaucoup de vieux marins sont d'avis que 
c'est à la hauteur des Açores que se rencontrent les plus grosses 
mers et les plus forts coups de vent. Une fois la zone des vents va- 
riables franchie, on trouva une température si douce, des brises si 
égales, si constantes dans leur direction, qu'on se crut un instant 
sur le chemin du paradis terrestre. On était entré dans la zone des 
vents alizés. Personne n'ignore aujourd'hui les lois de cette grande 
circulation atmosphérique qui s'établit des régions polaires vers 
l'équateur, dévie vers l'ouest en se heurtant à des couches ani- 
mées d'une plus grande vitesse de rotation, et laisse de chaque 
côté de la ligne équinoxiale un vaste champ neutre où viennent se 
mêler les courans des deux pôles. Cet espace, qui oscille, suivant 
la saison, du nord au sud, a été nommé par les marins « le pot 
au noir. » Le ciel en effet y est presque toujours chargé de gros 
nuages opaques, et, quand par intervalles il ouvre ses cataractes, 
on se croirait revenu aux jours du déluge. Une humidité chaude, 
pénétrante, envahit le navire : chacun aspire à sortir au plus vite de 
cette étuve; souvent par malheur on s'y débat longtemps. Des 
souffles capricieux peuvent durant des semaines retenir sur la 
limite des deux hémisphères le capitaine novice. Les Portugais, qui 
avaient découvert le Brésil sans le chercher et sans le vouloir, 
étaient restés très pénétrés du danger qu'on courait de se voir en- 
traîné par les courans sur la côte d'Amérique. Ils s'obstinaient 
donc à hanter autant qu'ils le pouvaient la côle africaine aussitôt 
après avoir dépassé les îles du Cap-Vert. Mal fixés sur la longi- 
tude du cap Saint-Augustin, moins bien renseignés encore sur celle 
de leur navire, ils n'osaient pas prolonger leurs bordées vers l'ouest, 
où ils eussent trouvé, à l'approche des côtes, une auirc influence, 
celle d'un vaste continent attirant à lui les couches d'air et épurant 
le ciel. Pendant qu'ils s'attardaient dans les fâcheux parages qu'un 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

peu plus d'expérience leur aurait fait rapidement traverser, les 
premiers symptômes de scorbut, les dyssenteries, les fièvres, fai- 
saient leur apparition; les équipages commençaient à être décimés. 
Les Portugais nous transmirent leurs préjugés; les plus illustres de 
nos amiraux sous la restauration en étaient encore imbus, tant les 
idées reçues peuvent conserver d'empire sur les meilleurs esprits. 
Aujourd'hui ce n'est plus par 16 degrés de longitude, ce n'est plus 
même par 20, c'est par 29 et 30 degrés que l'on cherche « à couper 
la ligne. » On y a gagné des traversées infiniment plus promptes et 
tout aussi sûres. 

La prétention de dresser une carte générale des vents est un des 
espoirs de notre génération. Pour certains parages, quelque nom- 
breux, quelque précis que soient les renseignemens qu'on recueille, 
il faudra s'en tenir à des probabilités. On aura seulement tant de 
chances pour cent de rencontrer juste; mais il existe d'immenses 
étendues de mer où règne soit un souffle immuable, soit un souffle 
régulièrement périodique. Qui n'a entendu parler des moussons 
de l'Inde et des mers de Chine? Là, quand le soleil échauffe de ses 
rayons presque perpendiculaires telle portion de l'Asie, le flot aérien 
s'y précipite; la mousson du nord-est fait place à la mousson du 
sud-ouest : celle du sud-est se retire devant l'onde qui revient du 
rumb opposé. Le soleil s'éloigne, la terre se refroidit; à l'instant 
l'alizé reprend ses droits. Le moment périlleux est l'époque où les 
deux courans s'avancent à l' encontre l'un de l'autre. 11 se produit 
alors comme un couple de rotation qui, sous l'impulsion de deux 
forces adverses, tend à faire tourner l'atmosphère. C'est l'heure des 
ouragans, des typhons, des cyclones. Quand on le peut, on évite 
de s'exposer au changement des moussons. 

Les tempêtes des tropiques ressemblent à la colère des caractères 
froids. La nature y sort de ses gonds. On voit alors le veut acquérir 
une intensité dont rien dans nos climats ne saurait donner une idée. 
La violence de ces tourbillons, près du centre surtout, semble irré- 
sistible; c'est une trombe gigantesque qui renverse tout. Heureuse- 
ment on a étudié les lois de ces désastreuses convulsions. On sait 
dans quel sens se meut la colonne d'air, dans quel sens aussi elle 
tourbillonne. On l'observe à ses débuts, à ses premières manifesta- 
tions menaçantes. II n'y a plus que les fous ou les maladroits qui 
la bravent, les autres s'en écartent soigneusement. Il faut pourtant 
que le voisinage de la terre ou quelque autre circonstance impé- 
rieuse ne vienne pas contrarier cette manœuvre. Si la prévoyance 
du capitaine a été surprise, si la liberté de ses mouvemens a été 
enchaînée, il doit se préparer à une lutte formidable. Le navire, 
quelque forts que puissent être ses reins, ploiera sous la première 
étreinte. Il se redressera presque toujours, à une condition toute- 



LA NAVIGATION HAUTUrjÈUE. 121 

fois : on aura pris toutes les précautions nécessaires pour que l'eau 
ne pénètre pas clans la cale. L'eau qui gagne les parties basses du 
navire, c'est le sang qui s'écoule des veines d'un combattant. Il 
n'est rien de plus lamentable que de voir un navire perdre ainsi ses 
forces. Le calfat, qui sonde constamment les pompes, ne doit trans- 
mettre qu'à voix basse et à l'oreille du capitaine seul les progrès 
que l'eau fait sur ses engins. Le calfat n'a qu'un jour, mais ce 
jour-là il est le second personnage du navire. Il existe un secret 
entre le capitaine et lui. Quand, après avoir lutté pour ainsi dire 
corps à corps avec la mer, qui s'infiltre lentement pour tout enva- 
hir, il a réussi à faire baisser l'ennemi de quelques lignes, son im- 
passibilité habituelle n'y résiste pas; un sourire de triomphe illu- 
mine ses traits et avertit le capitaine avant qu'il ait parlé; puis le 
calfat, l'honnête et modeste calfat, rentre dans son mutisme, il 
rentre aussi jusqu'à un certain point dans son obscurité. La lutte 
est ailleurs, elle est sur le pont, où le capitaine, debout près du 
compas, suit les variations graduelles de la brise. Le vent accom- 
plit son cycle en grondant, paraissant parfois se calmer et tout à 
coup rugissant de plus belle. Battue, fouettée dans tous les sens, la 
mer ne se déroule plus en larges volutes; elle se dresse en pyra- 
mides qui viennent l'une après l'autre donner l'assaut au navire. 
Tout a un terme cependant. La furie de l'ouragan s'épuise, le vent 
regagne peu à peu son poste accoutumé, et la sérénité reparaît dans 
le ciel. 

Les vents alizés, par leur constance, auraient pu devenir un ob- 
stacle aux communications des peuples. Favorables pour une traver- 
sée, ils auraient rendu l'autre interminable. On s'explique fort bien 
sur ce point les inquiétudes des compagnons de Christophe Colomb. 
Cet illuminé, ce rêveur qui entraînait ses pilotes et ses capitaines vers 
un but chimérique, qui leur promettait les rivages de la Chine lors- 
qu'à partir des îles Canaries ils auraient parcouru 700 ou 800 lieues, 
les eût promenés sur les mers pendant 3,000 ou A, 000 lieues en- 
core, si le Nouveau-Monde ne se fût trouvé sur sa route. Ne pouvait-il 
se faire de semblables illusions sur la possibilité de remonter au- 
trement que par un éternel louvoyage la pente que ses trois cara- 
velles descendaient avec une facilité alarmante? Si Colomb compta 
retrouver les vents variables en s'élevant de nouveau vers le nord, il 
ne devait certes pas attendre le secours inespéré que lui apporta 
!e courant du gidf-.^ream. On serait donc vraiment tenté de croire 
que la Providence favorisa de quelque communication mystérieuse 
ce nouvel Énée, dont la foi plus encore que la science chercha et 
découvrit aussi une Italie. Emporté par son ardent désir d'amasser 
des trésors pour solder une nouvelle croisade et pour délivrer les 
âmes du purgatoire, Colomb n'avait probablement pas calculé de 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

très près ses moyens de retour; il fut fort heureux de trouver, pour 
le ramener vers l'Europe, d'autres vents et d'autres courans que 
ceux qui l'avaient conduit aux Lucayes. 

Dans les mers de l'Inde, on n'eut point à subir de pareilles 
anxiétés. Les récits de Marco Polo, l'expérience de Pero de Covil- 
ham, qui en IZ186 se rendit d'Aden à Calicut et de Galicut à Sofala, 
donnaient à Vasco de Gama l'assurance que, s'il avait vent en 
poupe pour aller de l'Afrique à la côte de Malabar, il trouverait dès 
les premiers jours de l'automne un vent non moins propice pour re- 
venir à l'entrée de la Mer-Rouge. Les Romains avaient sous leurs 
empereurs commercé avec l'Inde, les Arabes n'eurent qu'à reprendre 
ces relations interrompues. Ils s'arrêtèrent vers le milieu du canal 
de Mozambique, retenus par la crainte des courans à la hauteur du 
cap Corrientes, comme les Portugais l'avaient été à la hauteur du 
cap Noun. Le pays des Ouac-Ouac resta pour eux une contrée fa- 
buleuse; pour en approcher, il eût fallu passer devant les fameuses 
montagnes d'aimant. Tous les peuples navigateurs ont eu leurs lé- 
gendes; mais sous la légende se cache généralement un fonds de 
vérité. Dès le xii* siècle, on ne doutait pas en Europe que les peuples 
établis sur les bords de l'Océan indien ne traversassent de longs 
espaces de mer. On n'attribuait pas encore cette audace à la posses- 
sion de la boussole et au régime si commode des moussons; on 
croyait que les Indiens lâchaient au départ des oiseaux qui, en re- 
tournant à leurs nids, montraient au pilote la route à suivre. 

Tant qu'on voulut se régler sur les saisons, se borner à faire 
chaque année un voyage, la navigation des mers de l'Inde fut fa- 
cile, et on rencontra des itinéraires tout tracés; dès qu'on entre- 
prit davantage, qu'on prétendit se servir de la mousson en la 
prenant de biais ou à revers, on se trouva lancé dans un nouveau 
genre de découvertes. Au lieu de terres nouvelles , il fallut décou- 
vrir des routes. Il se déploya dans cette recherche une imagina- 
tion, une persévérance, qui le cèdent à peine aux premières ardeurs 
de la navigation hauturière. C'est alors que les îles se rencontrent à 
foison et que les grandes solitudes des cartes se peuplent. Il ne se 
passe pas deux cents ans que le monde tout entier est connu. Au- 
jourd'hui nous trouvons, non sans quelque raison , la planète bien 
étroite ; nous allons partout et nous y allons si vite ! La Cochinchine 
n'est plus qu'à trente jours de Marseille. C'est que depuis un quart 
de siècle un grand fait est intervenu : le vent a cessé d'être notre 
maître. Nous avons dans nos flancs les outres d'Éole, et la tension 
que ces outres renferment, nous la dépensons à notre gré. La navi- 
gation hauturière ne pouvait manquer d'être profondément modi- 
fiée par un événement aussi considérable. 

Trois sortes de navigations sont pour le moment en présence : la 



LA NAVIGATION HALTURIÈRE. 123 

navigation à voiles, la navigation mixte et la navigation à vapeur; 
chacune a ses itinéraires distincts. La navigation à vapeur va tout 
droit. Rien ne l'arrête, rien ne la suspend, rien ne la ralentit. Elle 
possède la force; elle s'en sert. A quel prix? Maint naufrage est là 
pour le dire. De toutes les navigations, la plus périlleuse est à coup 
sûr cette navigation puissante qui ne connaît plus de frein, qui tra- 
verse les lames qu'elle ne peut franchir, court bride abattue au 
milieu des brumes et se donne à peine le temps de voir les rochers 
qu'elle dépasse. Les procédés qui suffisaient aux pilotes de Dieppe 
ne conduiraient pas au port ce cheval échappé. 

Depuis le jour où Colomb découvrit que sa calamité ne marquait 
plus exactement le nord, la déclinaison de l'aiguille aimantée a tenu 
une grande place dans les préoccupations du marin. Les Portugais 
constatèrent avec satisfaction, en doublant le cap de Bonne-Espé- 
rance, que l'aiguille et l'étoile polaire avaient retrouvé leur accord. 
Le cap des Aiguilles, — c'est ainsi qu'ils appelèrent la pointe où 
avait été observée l'absence de déclinaison, — ne mériterait plus 
aujourd'hui ce nom, puisque le méridien céleste et le méridien ma- 
gnétique y présentent un écart de 30 degrés, car tel est le caractère 
de ce phénomène que, soumis à des lois, il n'obéit qu'à des lois in- 
stables. Les cartes ont pris soin de marquer les courbes d'égale dé- 
clinaison. Ce fut au temps surtout où l'on espérait déterminer ainsi 
la longitude; mais ces courbes se déplacent, le tracé s'en altère. Pour 
connaître la déclinaison de la boussole avec la précision qu'exigent 
les conditions de la navigation nouvelle, il n'y a pas de courbes à 
consulter; il faut observer soi-même, il faut observer le soleil, prin- 
cipalement à son lever et à son coucher, ou la direction de l'étoile po- 
laire. L'aiguille ne cède pas seulement aux attractions générales du 
globe; elle est également sollicitée par les attractions locales qui se 
manifestent de nos jours avec d'autant plus d'énergie que le fer se 
trouve en masses énormes à bord de nos navires. A la déclinaison, — 
donnons-lui le nom sous lequel les marins la désignent, — au la va- 
riation » vient se joindre une autre cause perturbatrice, « la dévia- 
tion. » Chaque navire a son méridien magnétique, et, ce qui serait 
fait pour décourager des gens qui n'auraient pas pour premier de- 
voir la patience, — ce méridien s'incline tantôt vers l'est, tantôt 
vers l'ouest, suivant le cap où gouverne le navire. Avant de quitter 
la rade, on a soin d'étudier, de constater toutes ces perturbations. 
On en dresse des tables qui servent à corriger la route. Hélas ! ces 
tables ne sont exactes que pour une certaine latitude. Changez de 
parages, vous changez de déviation. Pievenez donc, après un long 
oubli, à l'étoile polaire! Consultez-la souvent; demandez-lui sans 
cesse si vous pouvez encore vous fier à la boussole. Il n'y a que 



124 REVUE DES DEUX MONDES. 

cet astre qui à toute heure, et sans vous astreindre à de longs cal- 
culs, soit constamment en mesure de vous répondre. 

J'ai dit toutes les précautions dont la science nous entourait, tous 
les périls, toutes les misères qu'elle nous épargne; je ne réclame 
donc pour nous ni l'intérêt, ni l'enthousiasme dont seuls les pre- 
miers navigateurs étaient dignes. Néanmoins quelque chose me pa- 
raît atténuer un peu le caractère en quelque sorte divin de l'antique 
marine. Ces hommes, dont la force morale nous humilie, dont les 
grands exemples semblent sortir de terre comme des ossemens de 
mammouth, avaient un gage de sécurité qui nous nianque : ils pre- 
naient leur temps. Lorsqu'ils n'avaient pu avoir la hauteur du soleil 
à midi, que depuis plusieurs jours ils naviguaient sur une latitude 
estimée, ils n'hésitaient pas à mettre en panne à l'entrée de -la 
Manche. On rencontrait alors aux atterrages, — je dis alors, il n'y a 
pas vingt ans, — des flottes entières qui restaient à la cape, ballot- 
tées par la mer en dépit d'un vent favorable. Ces flottes, à l'aide 
d'un code international de signaux, s'interrogeaient mutuellement 
sur leur latitude. Si, aux environs de midi, le soleil se montrait entre 
deux nuages, tous les sextans sortaient de leur étui. Aux mois de 
décembre et de janvier, époque habituelle du retour des Indes, 
il y avait chaque jour des centaines d'observateurs qui guettaient, 
remplis d'émotion, la hauteur méridienne. Parvenait-on enfin à la 
saisir, on avait bientôt sous les yeux le spectacle d'une débâcle gé- 
nérale. Tous les navires mettaient la barre au vent, tous se cou- 
vraient de voiles. — Hourah pour Le Havre ou pour Saint-Malo ! 
hourah pour Hambourg ou pour Rotterdam ! hourah pour la vieille 
Angleterre! Ce n'est pas ainsi que nos paquebots reviennent de 
New-York et des Antilles. Celui qui ferait preuve d'une pareille 
prudence passerait bientôt pour un slow coach. Tant de circonspec- 
tion ne conviendrait pas même à un navire de guerre, quoiqu'un 
navire de guerre ne soit pas tenu d'affronter les risques d'un paque- 
bot. L'état n'autorise pas ses capitaines à tout sacrifier au besoin 
d'aller vite; il a, — qu'on me passe cette expression, — un respect 
exagéré pour sa flotte. \\ la voudrait sans doute active, entrepre- 
nante; il ne la voudrait pas exposer. Les responsabilités qu'en tout 
pays d'ailleurs l'état crée à ses officiers sont vraiment écrasantes; 
on comprend difficilement comment leur audace y résiste. 

Peu de marines en Europe pratiquent la navigation hauturière avec 
autant de succès que la nôtre. Nous devons cet avantage à l'activité 
que nous avons déployée pendant vingt ans et que nous déployons 
encore. Les campagnes du Mexique et de Chine, la possession de la 
Cochinchine et de la Nouvelle-Calédonie nous ont valu un corps 
d'officiers généralement familiarisés avec les voyages de long cours. 



LA NAVIGATIOiX HALTURIEKE. 



125 



Il en est résulté dans la marine française un retour assez vif vers la 
pratique des observations astronomiques. Ce qui s'était produit aux 
premières années de la restauration s'est de nouveau produit après 
nos récens malheurs. Cette fois surtout il y avait urgence. Quand 
on ne veut pas interrompre sa course, il ne faut pas uniquement 
compter sur le soleil. Les étoiles ont été de tout temps difficiles à 
observer, car le bord de l'horizon vers lequel l'instrument à réflexion 
les ramène est rarement la nuit bien nettement tracé. Nos officiers 
sont venus à bout de vaincre cet obstacle. Les uns ont perfectionné 
leurs instrumens, d'autres se sont contentés de perfectionner leur 
pupille. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aujourd'hui la plupart de 
nos capitaines aiment autant atterrir sur des observations de nuit 
que sur des observations de jour. 

La marine à vapeur, on le voit, a bien ses mérites. Sans doute la 
marine à voiles, la marine d'autrefois, n'a pas cessé d'être le regret 
de ceux qui l'ont connue, — et ils l'ont connue à l'heure bénie de 
la jeunesse. C'était si beau, ces flancs à trois étages garnis de cent 
vingt canons, ce nuage de voiles, ces 1,100 hommes rangés sur les 
bras, sur les amures ou sur les écoutes, ce navire qui ployait sous 
la brise, cette voix tonnante qui dominait l'orage et enlevait les 
cœurs! Aujourd'hui on commande dans un tube de caoutchouc, on 
fait signe de la main aux timoniers qui tiennent le gouvernail. Plus 
de pompe, plus d'apparat, plus d'activité, — du silence. Et cepen- 
dant il est difficile de se défendre d'une certaine impression quand 
on monte sur nos nouveaux navires. Aussitôt on y a le sentiment, 
je dirai plus, la sensation de la puissance. S'il est quelque chose de 
disgracieux au monde, c'est assurément une escadre cuirassée. Ne 
la jugez pas en rade; l'immobilité lui sied peu. Attendez qu'elle ait 
pris la mer, qu'elle ait, près de la côte, quelque brise violente à re- 
fouler; vous serez surpris du majestueux dédain qui fera devant 
elle reculer la rafale. L'a-t-on rangée en ordre sur une ou plu- 
sieurs files, ses vaisseaux bien dressés garderont fidèlement leurs 
distances et leurs intervalles; vous pourrez sans crainte circuler 
dans leurs rangs, serpenter avec assurance de l'un à l'autre. Une 
pareille escadre forme un bloc qui se meut. On sent que , si elle 
se précipitait en avant, rien ne l'arrêterait, il faudrait lui livrer 
passage. Et pourtant, à un signal donné, on l'a vue plus d'une fois 
s'arrêter court d'elle-même, s'arrêter frémissante comme un cheval 
qui se cabre sous le mors et ploie sur ses jarrets. Pour la figer en 
quelque sorte sur place, il suffit qu'un pavillon, ce pavillon que 
vous voyez là-haut flotter sous la girouette, descende brusquement. 
Dès qu'il aura quitté la pomme, du bossoir de chaque vaisseau tom- 
bera une ancre. L'escadre est mouillée, et chaque vaisseau est à son 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

poste. Ce n'est plus la marine à voiles, cela; c'est tout autre chose, 
mais c'est beau aussi. 

Ce qui place la marine cuirassée hors de son centre, ce qui la 
montre le plus à son désavantage, il faut bien le dire, c'est la na- 
vigation hauturière. Ces lourdes carapaces ne sont pas propres aux 
aventures lointaines. Elles nous ramènent un peu à la marine des 
galères. Aussi bien des gens croiraient-ils le moment venu de jeter 
bas des cuirasses que l'artillerie, de jour en jour plus puissante, va 
bientôt percer. Je ne partage pas cet avis. Si vous jugez possible de 
combattre sans cuirasse un navire cuirassé, l'essai est facile. Je ne 
mets pas en doute que quelques coups de canon tirés sur des buts 
destinés à figurer les deux adversaires ne rangent à mon opinion 
ceux qui à cette heure ne la partageraient pas. Pour combattre un 
adversaire sérieux, il faut le combattre à armes égales, et, jusqu'à 
nouvel ordre, il ne saurait y avoir de parité entre le navire qui se 
couvre d'une armure et celui qui s'en dépouille. Le temps viendra 
peut-être où il n'en sera plus ainsi; il n'est pas encore venu. Le 
plus convaincu de nous tous à cet égard doit être le brave officier 
qui commandait devant Kinbourn la Dévastation. 

Il ne s'agit donc pas de changer les conditions de la lutte; il s'a- 
git, si j'ai bien compris, de la déplacer. Nous approchons ici d'un 
terrain brûlant; je n'y poserai le pied qu'avec toutes les précau- 
tions imaginables. S'attaquer au commerce, éviter les rencontres 
de guerre, les grandes rencontres surtout, c'est un programme 
sans doute, mais tout programme qui règle la constitution de nos 
forces navales touche à la politique. Et ne suis-je pas en droit de 
vous dire : Regardez autour de vous, voyez comme toutes les ma- 
rines secondaires grandissent, se font respectables par leur organi- 
sation, par leur discipline, par l'esprit d'initiative et de progrès qui 
les anime? Est-ce bien le moment de songer à la guerre de course, 
et ne faut-il pas d'abord songer à occuper énergiquement les mers? 
Quand il n'y aura plus de bâtimens cuirassés qu'en Angleterre, je 
voterai le décuirassement; jusque-là, attendons. — Oui certes, j'ai 
confiance en notre marine. Le second empire avait beaucoup fait 
pour elle. Il semblait qu'il se criit tenu de racheter à cet égard l'in- 
différence dont on a taxé, un peu injustement peut-être, l'empire de 
1804. Aussi la marine française est- elle sortie, com-me la marine 
russe après Sébastopol , plus glorieuse et plus honorée d'un san- 
glant désastre. Ce n'est pas une raison pour qu'elle ferme les yeux 
à ce qui se passe autour d'elle. Qu'elle ait, je le veux bien, une 
flotte hauturière, mais qu'elle en garde d'abord une qui puisse com- 
battre dans les mers d'Europe de pied ferme, et qui nous réponde au 
moins de la sécurité de nos côtes. 

E. JuRiEN DE La Gravière. 



LES RÉVOLUTIONS 

DE L^ASIE CÎENTRALE 



IV ^\ 

LES CONQUÊTES DE LA RUSSIE 



I. 

D'après la façon dont on écrit d'habitude l'histoire de l'Euroj^e 
au moyen âge, il semblerait que les nations occidentales aient vécu 
isolées du reste du monde, qu'elles se soient suffi à elles-mêmes et 
qu'elles aient à peine ressenti le contre-coup des grands événemens 
de l'Asie centrale. Il n'en est pas ainsi. Les croisades ne sont pas 
seulement un accès passager de ferveur religieuse. Après saint 
Louis, tous rapports n'ont pas été rompus entre Européens et Asia- 
tiques. Si la France, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre dirigèrent 
dès lors leur activité vers les pays d'outre-mer que l'on venait de 
découvrir, les états slaves au contraire restèrent en relations sui- 
vies avec les populations de l'Orient. Voyez la Russie notamment. 
A la fin du xiv« siècle, il existe déjà un état moscovite , mais ses 
princes sont vassaux du khan des Kiptchaks, le descendant de 
Djozdi, l'un des trois héritiers de Gengis-Khan. Les Kiptchaks, qui 
formaient la Horde-d'Or, étaient les moins civilisés des Mongols ; 
plus fidèles que leurs frères de la Transoxiane aux habitudes no- 
mades de la race touranienne, ils avaient conservé la rudesse de 
leur caractère primitif, et, bien que convertis de nom au mahomé- 
tisme, ils étaient encore adonnés à des superstitions grossières. Sur 

(1) Voyez la Revue du 15 mai. 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

les confins des territoires occupés par ces tribus errantes, quelques 
grandes cités, Kief, Kazan, Novgorod surtout, reliées par le com- 
merce aax villes hanséatiques du nord, servaient de refuge à la ci- 
vilisation naissante. La conquête de Constantinople par les Ottonnans 
rejeta de ce côté de nombreux émigrans qu'y attirait d'ailleurs la 
communauté de religion. Vers l'an 1550, le tsar russe est déjà un 
souverain indépendant; Astrakan lai appartient. Il a dans son ar- 
mée un corps nombreux de cosaques. Mongols d'origine, dont il se 
sert d'abord contre ses voisins, et qu'il lance ensuite à la conquête 
de la Sibérie. C'est, à vrai dire, le moment où la Russie devient 
puissance européenne, de puissance asiatique qu'elle était d'abord. 
Dans les provinces reculées du Volga et de l'Oural, dont le reste de 
l'Europe ne s'occupe pas, la population slave l'emporte décidément 
sur les Turcs et les Mongols. Quel changement depuis l'époque où 
les généraux de Timour (deux siècles auparavant) entraient en 
vainqueurs dans Moscou et réduisaient cette ville en cendres! 

Ces événemens du moyen âge sont le prélude des conquêtes mo- 
dernes de la Russie sur les bords de l'Oxus et du Yaxartes, et c'est 
par là que les Russes se distinguent des autres peuples européens qui 
ont pris pied sur le continent de l'Asie. Les colonies françaises, an- 
glaises et portugaises dans l'Lide sont au début l'entreprise de quel- 
ques négocians aventureux; Hongkong et Saigon sont des créations 
modernes faites de propos délibéré dans un intérêt politique et 
commercial, tandis que l'entrée des troupes du tsar à Samarcande 
est l'acte le plus récent d'une lutte de races qui se poursuit depuis 
des siècles sans interruption. 

Pour bien apprécier les obstacles auxquels se heurtaient les 
Russes dans leur marche progressive vers les contrées de l'Orient, 
il est nécessaire de rappeler quelle est la nature du sol et du cli- 
mat. De la Caspienne au Pacifique, entre les 35* et 50« degrés de 
latitude, il existe de vastes déserts dont quelques cours d'eau et 
plusieurs chaînes de montagnes peu élevées rompent la monotonie 
de distance en distance. Pour le voyageur qui vient de la Russie, la 
steppe commence presque aux portes d'Orenbourg; mais jusqu'à la 
rivière Emba le désert n'a rien de redoutable. On trouve encore des 
rivières et des lacs dont l'eau est douce; sur les bords, il y a des 
prairies, parfois on aperçoit des arbres. A mesure que l'on avance 
vers le sud, le sol devient plus stérile, l'eau des ruisseaux est sau- 
mâtre aussi bien que celle des puits. Çà et là s'offrent d'anciens lacs 
desséchés dont une épaisse couche de sel révèle l'emplacement. La 
végétation disparaît; les collines de sable changent de forme au 
gré des vents. Rien ne surpasse la désolation de ces immenses 
plaines nues et arides, l'Oust-Ourt, entre la Caspienne et l'Aral, — 
le Kizil-Koum (sables rouges), entre l'Oxus et le Yaxartes, — le Kara- 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. ' 129 

Koum (sables noirs), au nord de ce dernier fleuve. Entre le Kha- 
rizm, la Caspienne et les frontières de la Perse, la steppe présente 
encore la même apparence. Il n'y a là ni alimens, ni fourrage , ni 
combustible. La température est glaciale en hiver, brûlante en été. 
Pendant la saison froide , le vent soulève la neige en tourbillons 
sous lesquels tout est enseveli. On rapporte par exemple qu'en 1827 
les Kirghiz de la Horde du milieu perdirent dans un ouragan plus 
d'un million de moutons. 

La steppe est en effet habitée malgré l'inclémence de son climat 
et la stérilité de son sol. Au sud de Khiva sont les Turcomans, au 
nord les Kirghiz; plus à l'est, au cœur du désert de Gobi, vivent des 
tribus mongoles; à l'extrémité du continent, dans les espaces peu 
connus qui séparent le fleuve Amour de la muraille de la Chine, 
subsistent des Mandchous. Toutes ces peuplades , Turcomans , Kir- 
ghiz, Mongols, Mandchous, sont les diverses variétés de la race 
tartare. Tous sont nomades; le pays ne permet pas d'autre exis- 
tence. Cependant au temps de leur splendeur les Mongols eurent, 
dit-on, une capitale du nom de Karakorum. Ce fut là que trônè- 
rent Gengis-Khan et ses fils. Les voyageurs modernes n'ont pas été 
capables d'en retrouver les ruines, si légères étaient les construc- 
tions de cette ville abandonnée. Ne s'étonnera-t-on pas que de ces 
régions inhospitalières soient sorties les invasions successives qui, 
bien qu'éphémères, ont bouleversé l'Asie et plus d'une fois ensan- 
glanté l'Europe? Remarquons au moins que ces hordes envahis- 
santes ont toujours subi l'ascendant des peuples qu'ils avaient con- 
quis sans jamais rapporter la civilisation dans le pays d'où ils 
étaient issus. Khiva, Bokhara, Kachgar, Pékin, n'ont cessé d'être 
des merveilles de la vie civilisée en comparaison des plateaux sté- 
riles d'où venaient leurs conquérans. 

Sous Pierre le Grand, les Russes étaient maîtres de la Sibérie, ce 
qui ne les avançait guère. Ils allaient jusqu'à la Caspienne et au 
pied du Caucase; quelques tribus kirghises des environs d'Oren- 
bourg reconnaissaient leur suprématie. En somme, ils étaient en 
mesure déjà d'exercer une certaine influence dans l'Asie centrale. 
A cette époque, Khiva guerroyait sans cesse contre Bokhara. Vers 
l'an 1700, les Khiviens envoyèrent une ambassade à Saint-Péters- 
bourg, chargée d'offrir au tsar l'hommage du khan Mohamed, di- 
sent les historiens russes, et de réclamer l'appui des troupes euro- 
péennes contre leurs ennemis de Bokhara, ou peut-être simplement, 
comme le racontent les historiens indigènes, pour conclure un 
traité de commerce. Pierre le Grand comprit que la possession de 
Khiva lui assurerait la prépondérance sur beaucoup d'autres états; 
il rêvait même, paraît-il, d'ouvrir à ses sujets dans cette direction 

TOME V. — 18'34. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

une route vers les riches contrées de l'Hindoustan. Il résolut donc 
d'envoyer une expédition militaire dans la vallée de l'Oxus. Le pro- 
gramme de cette entreprise était bien complexe : complimenter les 
souverains de la Khivie et de la Bokharie, rechercher les sables 
aurifères que l'on prétendait exister dans l'Amou-Daria, reconnaître 
l'ancien lit par lequel ce fleuve se déversait dans la Caspienne, ex- 
plorer la route de l'Inde. Tout cela était pacifique, et pourquoi donc 
alors donner à son ambassadeur l'escorte d'une armée entière? C'est 
que Pierre le Grand avait lieu de croire que les khans ousbegs 
avaient quelques démêlés avec leurs propres sujets; il voulait leur 
offrir généreusement d'installer une garnison russe dans leur ca- 
pitale. 

Le chef de cette expédition était le prince Bekovitch Gherkaski, 
d'origine kirghise et même, dit-on, l'un des plus importans person- 
nages de ces tribus nomades. Les gouvernemens de Kazan et d'As- 
trakan lui fournirent /i,000 fantassins et 2,000 cavaliers cosaques. 
La première campagne fut employée à construire un fort à Krasno- 
rodsk, sur une presqu'île de la côte orientale de la Caspienne que 
les Russes occupent encore aujourd'hui. L'année d'après, au mois 
de juin 1717, il se mit en marche à travers le désert d'Oust-Ourt, 
battit les troupes khiviennes à Karagach, et enfin conclut un traité 
de paix avec le khan. Celui-ci lui offrit alors l'hospitalité dans son 
palais de Khiva. Seulement, la contrée fournissant peu de res- 
sources, on lui fit croire qu'il était indispensable de partager ses 
to'oupes en petits détachemens. Ce n'était qu'une ruse de guerre. 
Quand les soldats russes furent disséminés, l'ennemi les attaqua en 
détail et les anéantit. Bekovitch fut l'une des premières victimes. 
0n raconte qu'il fut écorché vif et que l'on fit un tambour avec sa 
peau. Cet acte de cruauté n'est rien moins que prouvé; mais, s'il 
est vrai que Bekovitch était (>3 race mongole, on comprend aisé- 
ment que les compatriotes de ce transfuge éprouvèrent une vive 
irritation contre lui (1). Le désastre de 1717 eut de graves consé- 
quences pour les Russes. Les Turcomans qui habitent entre la Cas- 
pienne et rOxus ne s'étaient prononcés par prudence pour aucun 
des deux partis belligérans. Lorsqu'ils apprirent la défaite des en- 
vahisseurs, ils attaquèrent les forts que les Russes avaient établis 
sur le littoral. Les garnisons, isolées et dépourvues de vivres, réso- 
lurent de se retirer sur Astrakan; la navigation était sans doute 
périlleuse sur cette mer, dont les rivages étaient peu connus. Aussi 
n'en réchappa-t-il que quelques individus. En définitive, l'issue de 
cette malheureuse entreprise fut telle que le tsar s'abstint de la re- 
nouveler. 

(1) Voyez le Khiva en mars 1873, par Ali-Suavi. 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 131 

C'est un spectacle curieux en vérité que ces nomades mongols 
qui, après avoir conquis l'Asie sous Gengis-Khan et maintenu leur 
situation sous ses successeurs, finissent par s'effacer de l'I'.istoire et 
accepter la suprématie des peuples qu'ils avaient autrefois subju- 
gués. Les Kirghiz de la Petite-Horde, les plus rapprochés de l'Oural, 
que le contact d'une nation civilisée arrachait peu à pau à la barba- 
rie, conservaient une grande influence dans la steppe. Vingt-cinq 
ans après la malheureuse expédition de Bekovitch, il advint que 
Nadir-Shah, souverain de la Perse, s'étant emparé de Rhiva, détrôna 
la famille régnante. Comme ce conquérant aimait à se concilier les 
Russes, il consentit volontiers à laisser le pouvoir à Nour-Ali, sul- 
tan de la Petite-Horde, qui s'avouait lui-même sujet du tsar. Ceci 
est un fait important, car les Russes partent de là pour prétendre 
que Khiva leur appartient comme ayant été depuis un siècle l'apa- 
nage d'un de leurs vassaux. La vérité est que, postérieurement à 
Nour-Ali, les Khiviens eurent un khan d'une autre famille qui soumit 
au contraire les Kirghiz, ou qui du moins disputa avec succès aux 
Russes la domination sur les tribus les plus rapprochées de son ter- 
ritoire. 

Repoussés des bords de la Caspienne par les Turcomans et du 
bassin de l'Aral par les Kirghiz rebelles, les Russes ne firent pas 
de progrès sensibles jusqu'à nos jours. La Sibérie, qu'ils transfor- 
mèrent en colonie pénale, ne se colonisait pas; malgré les 10,000 dé- 
portés que l'on envoyait par force au-delà de l'Oural chaque année, 
le pays restait inculte, sans commerce, sans industrie. Le gouver- 
nement même semblait ne pouvoir trouver des administrateurs 
habiles et intègres pour cet immense territoire. Là où le sol plus fer- 
tile aurait attiré les émigrans, ceux-ci, ne pouvant obtenir aucune 
protection contre les nomades, se retiraient ou bien menaient une 
vie de rapine. La province d'Orenbourg, — au commencement du 
xix'^ siècle, la province de l'empire la plus rapprochée de l'Asie in- 
térieure, — contenait les élémens de population les plus divers et 
offrait l'image du plus complet désordre. On y trouvait des Baskirs, 
des Kalmouks, des Cosaques, des Kirghiz, toutes les variétés de la 
race turco-mongole en un mot, quelques-uns chrétiens, la plupart 
mahométans , d'autres encore simplement idolâtres. De temps à 
autre, des révoltes éclataient au milieu de ces nomades, qui trou- 
vaient un appui auprès des khans de Khiva et de Bokhara. Le gou- 
verneur-général d'Orenbourg envoyait alors des colonnes mobiles 
qui avaient peine à joindre les insurgés et souffraient plus du climat 
que du feu de l'ennemi. 

La steppe peuplée de tribus indociles, et au-delà de la steppe 
les habitans fanatiques du Kharizm, obéissant, comme leurs frères 
de la Bokharie, aux doctrines musulmanes les plus farouches, c'en 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

était assez pour arrêter longtemps les Russes. Bien que le com- 
merce par caravanes eût toujours quelque activité, Rhiva se refusait 
à lier des relations diplomatiques avec les Européens. En 1793, sur 
la demande du khan, le tsar lui envoie un médecin, le docteur 
Blankenagel ; les Khiviens se refusent à le laisser repartir, et, lors- 
qu'ils ont épuisé tous les prétextes, ils complotent de le faire assas- 
siner en route, afm qu'il ne puisse rien révéler de ce qu'il a vu. Le 
docteur eut l'adresse de s'enfuir chez les Turcomans, d'où il put re- 
gagner Astrakhan. En 1819, le capitaine Mouravief, après avoir ex- 
ploré les rives orientales de la Caspienne, se voyant bien accueilli 
par les Yomoudes, a l'audace de se rendre à Khiva sous l'escorte de 
ces Turcomans. On l'y retient prisonnier six semaines durant. Dans 
ce temps, les Khiviens se livraient à toute sorte de rapines. Leur 
capitale était un marché toujours ouvert où les nomades venaient 
vendre comme esclaves les pêcheurs russes qu'ils avaient enlevés 
sur le littoral de la Caspienne, ou les Kirghiz soumis à la Russie 
qu'ils avaient faits prisonniers. Les caravanes venant de Bokhara 
étaient frappées d'impôts vexatoires et pillées en cas de refus. Les 
autorités de la frontière avaient un crédit ouvert pour le rachat des 
captifs. En une seule année, la dépense dépassa 20,000 roubles 
pour cet objet. 

Sur la fm de l'année 1836, le gouvernement russe, voyant que 
les tribus lui échappaient grâce à leur mobilité d'allures, craignant 
d'autre part d'entreprendre sans succès une nouvelle expédition 
contre le khan de Khiva, véritable instigateur de tous les désordres, 
le gouvernement russe se résolut à manifester son mécontentement 
par une mesure purement défensive. Il saisit tous les négocians 
khiviens qui revenaient par Orenbourg ou par Astrakan de la foire 
de Nijni-Novgorod, puis il avertit le khan que ceux-ci seraient con- 
servés comme otages jusqu'à ce que de son côté il eût fait mettre 
en liberté les sujets russes retenus en esclavage. Les conséquences 
immédiates de cet acte de vigueur montrèrent que Khiva vivait en 
quelque sorte dans la dépendance commerciale de ses voisins du 
nord-ouest. Le prix des marchandises européennes s'y éleva outre 
mesure, tandis que la valeur des productions du pays s'abaissait de 
moitié. Néanmoins le khan Allah-Kouli ne se pressait pas de satis- 
faire aux réclamations des Russes, espérant toujours s'en tirer par 
la ruse. Il permit que quelques-uns de ses sujets vinssent protes- 
ter bruyamment auprès du gouverneur-général d' Orenbourg que 
les deux états vivraient dorénavant en paix; mais ces envoyés 
n'avaient aucun mandat, ne pouvaient engager la parole de leur 
maître. Lorsqu'il s'aperçut que cela ne réussissait pas, il renvoya 
25 prisonniers avec quelques présens. Ces prisonniers étaient deS 
vieillards que l'âge rendait incapables de travailler, et d'ailleurs 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 133 

c'était une démarche dérisoire, puisque les pirates de la Caspienne 
enlevaient cette même année des centaines de pêcheurs de nationa- 
lité russe. Sur ces entrefaites survint l'invasion de l'Afghanistan par 
les Anglais. On se laissa facilement convaincre à Saint-Pétersbourg 
que l'armée britannique allait triompher sans délai de tous les états 
de l'Asie centrale, qu'il ne fallait pas perdre un seul jour, si l'on 
tenait à partager avec elle. Sans doute Perofski, gouverneur-géné- 
ral d'Orenbourg, était bien aise de s'illustrer par une brillante 
campagne dans la vallée de l'Oxus. Des transfuges, se disant bien 
informés, lui assuraient que le khan, ruiné par la suppression du 
commerce extérieur et des droits de douane qui en découlaient, 
avait imposé des taxes oppressives sur les Turcomans et les Kir- 
ghiz, que ceux-ci menaçaient de piller la ville, que les habitans 
n'avaient nul désir de se défendre, et que les clés d'or destinées au 
général russe victorieux étaient déjà fondues. 

Perofski avait assez d'expérience des affaires de l'Asie centrale 
pour comprendre que le véritable ennemi dans une guerre de ce 
genre, c'était le désert qu'il fallait franchir, ce n'était pas l'armée du 
khan. Il se disait qu'il suffirait d'arriver sous les murs de Khiva avec 
3,000 fantassins et douze pièces de canon , mais qu'il fallait des 
forces plus considérables pour assurer sa ligne de marche et surtout 
une quantité de bêtes de somme pour ravitailler ses colonnes. Une 
fois l'expédition résolue, il fut décidé qu'elle se composerait de 
A, 400 hommes et 2,000 chevaux avec vingt-deux bouches à feu et 
un convoi de 10 à 12,000 chameaux. Dans la steppe, le chameau est 
bien préférable au cheval parce qu'il endure la soif, vit de presque 
rien et porte un chargement plus lourd. A cette époque, la route à 
suivre s'imposait d'elle-même. Orenbourg était la seule base d'o- 
pérations où l'on pût accumuler les hommes et les magasins. Oren- 
bourg était, il est vrai, à 1,300 kilomètres de Khiva, ce qui supposait 
au moins cinquante étapes, dont un bon tiers dans le désert d'Oust- 
Ourt; mais on comptait établir un dépôt d'approvisionnement dans le 
voisinage de la rivière Emba, presqu'à moitié chemin, et l'alimen- 
ter par Astrakan et Gourief ou par le petit poste de Mangichlak, que 
les Russes avaient créé précédemment sur le littoral de la Cas- 
pienne. En somme, le plan de l'expédition avait été bien étudié 
d'avance dans tous ses détails, à tel point que l'on avait décidé 
déjà de détrôner Allah-Kouli et de le remplacer par l'un des sul- 
tans kirghiz fidèles à la Russie. La chancellerie russe avait adopté 
cette résolution d'autant plus volontiers qu'elle redoutait quelque 
peu de porter ombrage à la Grande-Rretagne, et que cette solution 
ressemblait tout à fait à ce que les Anglais projetaient alors d'exé- 
cuter en Afghanistan, où ils allaient substituer Shah-Soujah à l'émir 
régnant Dost-Mohamed. 



13A REVUE DES DEUX MONDES. 

Le général Perofski partit d'Orenbourg le lu novembre 1839. 
Quoique le temps fût encore doux, la saison était assurément mal 
choisie, car le corps expéditionnaire allait traverser les steppes à 
l'époque des neiges et des grands froids. En effet, dès les derniers 
jours de novembre, le thermomètre descendait au-dessous de zéro. 
La contrée élait tout à fait dépourvue de combustible. Le peu de 
bois que les soldats traînaient avec eux était réservé pour la cuis- 
son des alimens; il n'y avait donc pas de feux de bivac par ces nuits 
où l'on observait, ditHDn, 20 et même 30 degrés de froid. Les 
hommes s'épuisaient à marcher sur la neige. Les chameaux suc- 
combaient à la fatigue. En approchant de l'Emba, le général en 
chef apprit que les provisions envoyées d'Astrakan n'y étaient pas 
arrivées. Les navires qui en étaient chargés s'étaient laissé saisir 
par les glaces. Les uns furent attaqués par les Kirghiz et brûlés 
avec leurs cargaisons; d'autres purent décharger au fort Alexan- 
drofsk les vivres qu'ils apportaient. Ainsi Perofski se trouvait à la 
fin de décembre avec des magasins à moitié vides, des hommes fa- 
tigués, un convoi insuffisant. Il se flattait que la neige, au-delà de 
l'Emba, aurait moins d'épaisseur, que le froid serait moins vif. 
N'était-ce pas de ce côté que se réfugiaient les nomades quand l'hi- 
ver était trop rigoureux dans leurs plaines de campement habituel? 
Ces prévisions ne se réalisèrent point. Le froid ne diminuait pas; 
alore les conducteurs du convoi s'insurgèrent. Jusqu'alors ils avaient 
supporté les fatigues et les souffrances du voyage; mais ils décla- 
rèrent qu'ils n'iraient pas plus loin, que l'on ne voyageait jamais 
par un temps si rigoureux. Perofski fit fusiller quelques-uns des 
plus mutins, ce qui calma les autres, et il réussit à continuer sa 
marche jusqu'à Ak-Boulak, à 160 verstes de la rivière Emba. Après 
deux mois et demi de route, il était alors à moitié chemin à peine 
de Khiva. Des 10,Zi00 chameaux avec lesquels il était parti, il n'en 
restait guère plus de 5,000; le reste avait succombé à la fatigue, 
au froid, aux privations. Si sobre que soit ce patient animal, encore 
faut-il qu'il ait quelque chose à manger. Fallait-il poursuivre l'ex- 
pédition? Le convoi ne pouvait plus porter qu'un mois de vivres; ce 
délai ne suffisait pas pour atteindre la vallée de l'Oxus, où l'on se 
trouverait au surplus en pays ennemi. Le général dut se résoudre à 
revenir en arrière. Il ne rentra dans Orenbourg que le 8 juin, ayant 
perdu le quart de son monde dans cette malheureuse campagne. 

Malgré l'insuccès de cette expédition, le khan de Khiva comprit 
qu'il était imprudent de braver un adversaire tel que le tsar. Il eut 
donc la sagesse de restituer les esclaves russes qu'il possédait et 
d'interdire à ses sujets tout acte d'hostilité contre la Russie. Cela 
fait, Perofski lui envoya un ambassadeur, le capitaine Mikiphorof, 
avec mission de conclure un traité ; cette ambassade ne put abou- 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 135 

tir. « Le khan et ses ministres, écrivait Nikiphorof, n'ont aucune 
idée de ce qu'est un traité politique. » L'année d'après, en 18/i2, 
un autre envoyé, le lieutenant-colonel Danilefski, fut plus heureux. 
Le khan Allah -Kouli venait de mourir; son successeur, Rahim- 
Kouli, plus conciliant, conclut enfin une convention de paix et 
d'alliance en vertu de laquelle le khan s'engageait à ne plus mo- 
lester les sujets russes. Il est remarquable que ce document ne 
fixait aucune frontière entre les deux états limitrophes. Il conve- 
nait peut-être de n-e pas être trop exigeant envers un potentat si 
étranger aux usages des nations civilisées. Le résultat le plus clair 
de ces négociations fut, suivant toute apparence, de fournir aux 
Russes d'assez bons renseignemens sur les états de l'Asie centrale 
et sur les routes qui y conduisent. Les successeurs de Kahim-Kouli 
ne se sentirent nullement liés par la convention qu'il avait signée 
de son sceau; les tribus n'en continuèrent pas moins leurs dépréda- 
tions. Dix-sept ans plus tard, lorsque le colonel Ignatief, — aujour- 
d'hui ambassadeur à Constantinople, — se rendit à Khiva pour récla- 
mer l'exécution du traité Danilefski, on lui répondit tranquillement 
que l'on avait perdu ce document, qu'il n'y en avait aucune trace 
dans les archives. Pendant cette période, Russes et Khiviens cher- 
chaient de part et d'autre à s'assurer la domination sur les no- 
mades, qui de leur côté ne voulaient reconnaître aucun maître. Si 
les Européens acquirent alors peu d'influence dans cette région, on 
l'attribue à la tyrannie et à la corruption des officiers russes, et aussi 
aux habitudes vexatoires de l'administration, qui prétendait organi- 
ser ces tribus, y créer une hiérarchie de chefs indigènes, doubler les 
taxes de capitation, toutes innovations auxquelles les Kirghiz ré- 
pugnaient. A dire vrai, l'espace compris entre Orenbourg, Khiva et 
la Caspienne fut un peu négligé. IN'ayant guère à gagner par une 
attaque directe sur le Rharizm, les Russes allaient en faire le tour 
par Samarcande et Bokhara. 

II. 

Les Russes avaient fait fausse route à vouloir pénétrer au centre 
de l'Asie par la vallée de l'Oxus. Quoi qu'en eût dit Pierre le Grand, 
ils finirent par reconnaître que Khiva est une impasse qui ne mène 
à rien, sans compter que l'on n'y arrive pas facilement. Leurs pro- 
grès furent au conirare rapides dès qu'ils s'engagèrent dans les val- 
lées du Yaxartes et de l'Ili, plus fertiles, peut-être aussi moins bien 
défendues. 

On a vu précédemment quelles avaient été la puissance de l'émir 
et la richesse de la ville de Bokhara aux siècles passés. Le commerce 
annuel entre cette capitale, entrepôt de l'Asie centrale, et les terri- 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

toires russes, atteignait le chiffre de 8 millions de francs. Souvent 
rançonnées par les nomades, les caravanes étaient de plus soumises 
à des droits de douane exorbitans. L'émir n'avait pas d'ailleurs que 
ce moyen brutal de s'enrichir aux dépens des Russes. Il envoyait 
de temps en temps des ambassades qui revenaient de Saint-Péters- 
bourg comblées de présens et en laissaient une bonne partie à leur 
maître. De leur côté, les Russes vinrent pour la première fois à Bo- 
khara en 1820, avec une mission officielle. M. de Negri, chef de 
l'ambassade, était accompagné par le baron de Meyendorf, à qui l'on 
doit le récit du voyage. Ce diplomate avait pour instructions d'obte- 
nir que les marchandises ne fussent pas surtaxées dès qu'elles pas- 
saient la frontière, et que les caravanes fussent protégées contre les 
nomades indisciplinés. L'émir régnant, le terrible Nasroulah, ré- 
pondit qu'il appartenait à l'empereur Alexandre de protéger lui- 
même ses sujets; du reste il voulut à peine recevoir M. de Negri, il 
refusa même de mettre en liberté les esclaves de nationalité russe, 
au nombre de 600 à 700, qui vivaient en servitude dans le khanat. 
L'ambassadeur ne put ramener que ceux dont il paya la rançon. 
Plus tard d'autres envoyés du tsar ne furent pas mieux accueillis. 
Cependant en 1840 Nasroulah avait peur des Anglais, qui étaient 
maîtres alors de l'Afghanistan. Le major Boutenief fut reçu d'une 
façon convenable; celui-ci venait, comme ses prédécesseurs, négo- 
cier un traité de commerce et réclamer les sujets russes retenus en 
esclavage. Il ne put obtenir que ses demandes fussent sérieusement 
discutées. Puis, lorsque parvint la nouvelle des désastres éprouvés 
par l'armée anglaise à Caboul, il se vit brusquement éconduit. 

Il était clair, après ces tentatives réitérées, que les potentats de 
l'Asie centrale ne céderaient rien aux Européens, que par la force 
seule on obtiendrait d'eux quelques garanties. La route ordinaire 
des caravanes entre Orenbourg et Bokhara contourne la mer d'Aral 
par l'Orient. A moitié chemin à peu près, vers l'embouchure du Ya- 
xartes, se trouvait à cette époque la limite idéale entre les tribus 
soumises à la Russie et celles qui se reconnaissaient vassales des 
khans de Bokhara, de Khiva ou de Khokand. Çà et là se dressaient 
au bord du fleuve quelques forteresses, d'où des chefs indigènes, 
plus ou moins soumis à leurs maîtres, rançonnaient les caravanes 
et pillaient les nomades. Ainsi en 1850 le commandant d'Ak-Mesdjid, 
qui n'était autre que Yacoub-Beg, devenu plus tard sultan de Kach- 
gar, enlevait 26,000 têtes de bétail aux Kirghiz dans une razzia, 
30,000 têtes une autre fois. Afm de protéger ses vassaux contre ces 
exactions, le tzar se décida enfin à mettre des garnisons permanentes 
en quelques points de cette région. En 1847 fut fondé le fort d'A- 
ralsk, à l'embouchure du Syr-Daria. C'était une base d'opérations 
pour de nouvelles entreprises. En même temps, les Russes s'occu- 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 137 

paient d'explorer la mer d'Aral. Le pays ne fournissant pas de bois, 
de petits navires furent construits en Suède, démontés et trans- 
portés par eau pièce à pièce de Saint-Pétersbourg à Samara par les 
rivières et les canaux, puis à dos de chameau de Samara jusqu'aux 
bords de l'Aral. Le lieutenant Boutakof, devenu plus tard contre- 
amiral, fît une exploration complète de cette méditerranée peu con- 
nue et découvrit que le Yaxartes restait navigable à une grande 
distance de son embouchure. Il est digne de remarque que ces avant- 
postes du Turkestan, si restreints qu'ils fussent, coûtaient fort cher 
au gouvernement impérial, parce que le pays ne produisait à peu 
près rien et qu'il fallait apporter d'Orenbourg tout ce qu'exigeait le 
ravitaillement des troupes. 

Dès le début de leur établissement au fort d'Aralsk , les Russes 
s'aperçurent que les Khiviens et les Bokhariotes n'étaient pas les 
voisins les plus gênans. C'était du Khokand que les Kirghiz avaient 
le plus sujet de se plaindre. Ce dernier khanat avait éprouvé de sin- 
gulières vicissitudes. Après avoir été longtemps soumis à celui de 
Bokhara, il était redevenu indépendant sous le sceptre d'un descen- 
dant direct de Baber et de Timour. Les circonstances lui furent alors 
favorables. Il s'étendit vers le commencement du siècle tout le long 
du Yaxartes. Tachkend et Chemkend, les deux principales villes 
de cette région, lui appartenaient; Ak-Mesdjid était sa forteresse la 
plus avancée vers le nord. Le voisinage de ce nid de pirates était 
intolérable; mais il paraissait assez téméraire de prétendre s'en 
emparer, car du fort Aralsk à Ak-Mesdjid il y avait un désert de 
500 kilomètres à traverser. Cependant le général Perofski, qui était 
encore à cette époque gouverneur-général d'Orenbourg, se mit en 
campagne au printemps de 1853 avec 1,700 hommes de troupes. 
L'un des bateaux à vapeur de la flotti-lle remontait en même temps le 
fleuve. La place était bien fortifiée; elle ne fut enlevée d'assaut qu'a- 
près un siège de cinq semaines, pendant lequel la garnison se com- 
porta vaillamment. C'était la première fois que les Russes avaient 
une affaire sérieuse contre les habitans du Turkestan; ce fut dans 
cette première rencontre que la lutte fut la plus vive. Les Russes y 
eurent plus de morts et de blessés que dans aucun des combats qu'ils 
soutinrent plus tard contre l'armée entière de Bokhara; mais enfin 
ils tenaient Ak-Mesdjid et étaient résolus d'y rester. Les tentatives 
que firent les Khokandiens pour en reprendre possession n'eurent 
aucun succès. C'était une perte grave pour eux parce que cette im- 
portante forteresse, réputée imprenable, était leur point d'appui le 
plus solide dans la vallée du Syr-Daria. 

Dans le même temps, les Russes menaçaient Khokand du côté de 
la Sibérie. De Semipolatinsk part une route de caravanes, orientée du 
nord au sud, qui se dirige vers Kachgar et Yarkand à travers le ter- 



^38 REVUE DES DEUX MONDES. 

ritoire occupé par la Grande-Horde. Les forts de Kopal et de Vernoë, 
construits d'abord pour garantir la sécurité de cette route, devinrent 
des centres de commerce pour les tribus d'alentour. Deux lignes de 
postes fortifiés s'avançaient ainsi vers l'Asie centrale, séparées par un 
intervalle de 1,000 kilomètres environ. N'était-il pas naturel de les 
relier l'une à l'autre par une troisième ligne transversale, en sorte 
que cette série de forts engloberait tous lés nomades, les isolerait en 
quelque sorte des états de l'Asie centrale qui les pillaient si souvent? 
Le projet, adopté par le tsar après mûre délibération, se vit ajourné 
par la guerre de Grimée. L'occasion était belle pour les émirs de 
Khiva, de Khokand et de Bokhara de refouler les Russes dans leurs 
solitudes du nord. La Porte, qui restait en relations diplomatiques 
avec eux, les y engageait vivement; ils n'eurent garde d'en profiter, 
absorbés qu'ils étaient par leurs querelles intestines. Aussi, dès que 
la paix fut rétablie en Europe, les Russes reprirent-ils leur marche 
en avant. D'année en année, ils construisaient de nouveaux forts, 
s'assuraient la possession d'une vallée, progressant avec lenteur, 
mais avec prudence, de façon à ne jamais revenir en arrière. La 
confiance qu'ils inspiraient aux Kirghiz leur fut sans doute d'un 
grand secours. Ces nomades acceptaient sans résistance, peut-être 
même avec empressement, la protection d'un voisin puissant. G'est 
ainsi que le tsar étendit sa frontière à une époque qui nous est in- 
connue , probablement vers 1860, jusqu'aux monts Thian-Shan. 
Entre le lac Issi-Koul et cette chaîne de montagnes, à l'orient de 
Khokand, se trouvent les sources du Yaxartes. Il n'y a là que des 
populations pastorales. Les Russes y érigèrent le fort Narim et de- 
vinrent ainsi limitrophes de la Kachgarie. Personne n'y fit attention 
en Europe. Il n'y avait pas alors de contrée moins connue que ce 
coin du monde où l'on prétend que fut le berceau de notre race. 

Cependant les Russes n'occupaient encore que des provinces sté- 
riles et presque désertes. La vallée du Syr-Daria est salubre, mais 
l'agriculture y est presque inconnue depuis la mer d'Aral jusqu'à 
Ak-Mesdjid. Tout au plus les nomades récoltent-ils de quoi pourvoir 
à leur propre subsistance; ils n'ont rien à vendre. Tout ce que con- 
sommaient ces petites garnisons échelonnées à la frontière devait 
être amené à travers le désert. Le bois faisait absolument défaut. Les 
bateaux à vapeur du lac d'Aral n'avaient d'autre combustible que 
des broussailles bientôt épuisées. Au-delà des avant-postes s'of- 
fraient au contraire des plaines bien irriguées, des montagnes où 
l'on savait déjà qu'il existe des gisemens de houille. Tachkend, l'un 
des entrepôts de l'Asie centrale, était à quelques journées de marche. 
Après avoir fraiichi le désert, les Russes s'étaient arrêtés à l'entrée 
de la terre promise. Cette situation ne pouvait durer, et de fait elle 
ne dura pas. 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 139 

Remarquons qu'il n'y avait pas alors d'unité dans le commande- 
ment sur cette frontière lointaine de l'empire. La ligne du fort Ver- 
noë relevait de la Sibérie occidentale, celle du Syr-Daria du gou- 
vernement d'Orenbourg. L'accord nécessaire à établir entre deux 
généraux fort éloignés l'un de l'autre fut cause sans doute de 
quelques hésitations. Les documens russes nous apprennent (1) que 
ces expéditions ne se faisaient pas à l'aventure. C'était à Saint-Pé- 
tersbourg, sous les yeux de l'empereur, que se préparaient les 
plans de campagne. Enfin un nouvel ordre de marcher en avant fut 
donné au printemps de 186/i. Les troupes sibériennes, sous la direc- 
tion du général Tchernaïef, s'emparèrent d'Auli-Ata, celles d'Oren- 
bourg entrèrent dans Hazret-Sultan, l'une des villes saintes du Tur- 
kestan; puis les deux colonnes, réunies sous le commandement de 
Tchernaïef, prirent Chemkend, et, quelques semaines après, Tach- 
kend, ville de 80,000 habitans, dont la garnison n'opposa qu'une 
courte résistance. Ces conquêtes coûtaient à peine quelques hommes 
tués ou blessés. Ainsi Tachkend se rendit à un faible détachement 
de 1,550 hommes, ce qui démontre avec évidence que la population 
indigène n'était pas hostile aux Européens. 

Parvenu jusqu'au cœur du pays de Khokand, le gouvernement 
russe sentit qu'il devait justifier sa conduite; c'était surtout une 
nécessité envers la Grande-Bretagne, qui était seule au reste à 
s'alarmer des progrès de la Russie dans l'Asie centrale. C'est ce que 
fit le prince Gortchakof par une circulaire diplomatique du 21 no- 
vembre 186/i. Ce document mérite de fixer l'attention; il contient 
en efi"et, sur les rapports de voisinage entre les états civilisés et les 
nations barbares, des théories politiques que confirme l'histoire de 
tous les peuples, mais qu'aucun gouvernement, même ceux qui les 
avaient le plus pratiquées, n'avaient encore érigées en principe. 
Toutes les nations civilisées sont tenues de protéger leurs sujets, de 
réprimer l'esclavage, de châtier les tribus turbulentes qui les en- 
tourent: aussi sont-elles contraintes de s'étendre peu k peu. C'est 
ce qu'ont fait les États-Unis en Amérique, la France en Algérie, la 
Hollande dans les îles de la Sonde, l'Angleterre aux Indes. Elles ne 
peuvent s'arrêter que lorsqu'elles rencontrent devant elles des po- 
pulations sédentaires qui comprennent les avantages du commerce 
et d'une existence régulière. 11 était donc inévitable que la Russie 
s'avançât jusqu'aux limites des états de Bokhara et de Khokand; la 
ligne des postes fortifiés par lesquels elle couvre et défend sa fron- 
tière et maintient en respect les tribus pillardes ne pouvait sub- 
sister que dans une contrée fertile, offrant des ressources suffisantes 



(1) Voyez Khiva and Turkestan, traduit du russe par le capitaine Spalding; Lon- 
dres 1874. 



1^0 REVUE DES DEUX MONDES. 

pour l'entretien des garnisons. Dans l'état où ses dernières con- 
quêtes l'ont mise, la Russie a enfin atteint une frontière stable; elle 
est en face d'un milieu social plus compacte, mieux organisé. Elle a 
atteint la limite géographique où l'intérêt et la raison lui prescri- 
vent de s'arrêter. Quel motif aurait-elle au surplus d'étendre davan- 
tage son territoire? Outre qu'elle possède déjà plus de provinces 
qu'il ne lui en faut, elle sait que le commerce est l'élément essen- 
tiel de la civilisation. Elle veut donc vivre en paix avec ses nou- 
veaux voisins, et ne faire usage de la force qu'autant que la justice 
l'exigera. 

Par malheur, ces belles théories étaient déjà démenties par les 
faits au moment même où le prince Gortchakof les émettait, tant 
est puissant l'entraînement qu'exerce l'esprit de conquête sur un 
général victorieux. Quel besoin en effet les Russes avaient-ils d'oc- 
cuper la ville de Tachkend? Tchernaïef y était entré; on se serait 
bien gardé de l'en faire sortir, quoiqu'il eût sans doute outre-passé 
ses instructions en cette circonstance. Au mois de janvier 1865, un 
ukase impérial institua la province du Turkestan, formée d'une part, 
aux dépens de la Sibérie occidentale, par le district de Vernoë et 
les steppes kirgbises jusqu'au pied des montagnes neigeuses du 
Thian-Chan, de l'autre, aux dépens de la province d'Orenbourg, paf 
la vallée inférieure du Yaxartes. Tchernaïef en était nommé com- 
mandant supérieur avec les pouvoirs militaires et civils les plus 
étendus, en raison de ce qu'il devenait responsable de la défense 
d'un pays presque entièrement inconnu; Hazret-Sultan était la ca- 
pitale de cette nouvelle province , dont l'ukase déterminait les li- 
mites de tous côtés, sauf toutefois vers le sud. Était-ce par igno- 
rance géographique ou par espoir de réaliser bientôt dans ce sens 
des conquêtes plus étendues? Tachkend restait cependant en dehors 
du Turkestan. On annonçait l'intention d'en faire une ville libre 
qui se gouvernerait elle-même sous le protectorat de la Russie. 
Cette fiction n'eut pas longue durée. Bientôt les habitans pétition- 
nèrent pour être annexés à l'empire; ils craignaient, disaient-ils, 
que le retrait de la garnison russe ne les exposât aux représailles 
des souverains de Khokand ou de Bokhara. Ne nous laissons pas 
prendre à ces manifestations, qui s'obtiennent on sait comment. En 
définitive Tachkend fut réuni à la province du Turkestan et en de- 
vint même la capitale. 

Gomment cette extension de l'empire russe était-elle accueillie 
par les autres puissances? En Europe, une seule nation avait lieu 
de s'en inquiéter, la Grande-Bretagne; mais, ne pouvant l'empê- 
cher, elle cherchait à se convaincre qu'elle y avait plus à gagner qu'à 
perdre. « Les Ousbegs, écrivaient les journaux anglais, sont san- 
guinaires et dépravés. L'état de barbarie dans lequel ils vivent rend 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. liil 

l'Asie centrale inabordable. Les Russes vont ouvrir les routes, porter 
les germes de civilisation, ils supprimeront l'esclavage, ils renver- 
seront les barrières que le commerce n'osait franchir jusqu'à ce 
jour. » Encore un peu, ils auraient salué comme un événement heu- 
reux la soumission de toute l'Asie centrale aux généraux du tsar. 
Quelque lointaines que fussent encore les chances d'un conflit entre 
les Russes et les Anglais sur les frontières de l'Inde, un tel langage 
n'était que de la résignation. On sait combien était timide à cette 
époque la politique extérieure du vice-roi, et cependant, s'il lui avait 
plu d'intervenir, il aurait trouvé sur l'Oxus et sur le Yaxartes des 
peuples disposés à la résistance. Leur fanatisme religieux avait été 
surexcité par la perte d'Hazret-Sultan ; cette ville, où se rendaient 
en pèlerinage ceux qui ne pouvaient faire le voyage de La Mecque, 
appartenait aux infidèles; c'était une profanation dont il fallait tirer 
vengeance. 

L'ambition bien connue de Mozaffer-Eddin, khan de Rokhara, ne 
lui permettait pas d'ailleurs de rester inactif, bien que ses posses- 
sions fussent encore intactes. Jusqu'alors le Khokand était seul en- 
tamé. Après bien des révolutions, ce dernier état avait conservé pour 
souverain un enfant, seizième descendant de Baber, sous la régence 
d'Alim-Koul, le chef énergique des Kiptchaks, qui forment la tribu 
la plus belliqueuse de cette région. Alim-Koul résista vaillamment 
aux Russes et périt à la prise de Tachkend. Un mois après cet évé- 
nement, Mozaiïer écrivit une lettre arrogante au général Tchernaïef 
pour le sommer d'évacuer Tachkend, le menaçant, s'il ne cédait pas, 
de soulever contre lui tous les vrais croyans de l'Asie centrale. En 
même temps, il envoyait une de ses armées à Khokand, en expulsait 
les partisans des Kiptchaks, et il appelait au trône un certain 
Khouda-Yar-Khan. Tchernaïef n'avait aucun sujet de défiance contre 
ce nouveau souverain qu'un caractère faible devait empêcher de de- 
venir un voisin désagréable; mais, comme il voulait avant tout ne 
pas être troublé dans la jouissance des territoires récemment acquis, 
il ne pouvait tolérer que l'émir de Bokhara s'adjugeât la partie sud- 
ouest du khanat, y compris l'importante ville de Khodjend. Pour 
manifester son mécontentement, le général russe fit arrêter une ca- 
ravane bokhariote qui était à Orenbourg. Par représailles, l'émir fit 
arrêter une caravane russe à Bokhara; puis il expédia un khodja à 
Saint-Pétersbourg pour s'entendre avec le tsar lui-même : il ne de- 
mandait aux commandans de la frontière que d'attendre le retour 
de cet envoyé. Tchernaïef et son chef immédiat, Krijanofski, gou- 
verneur-général d'Orenbourg, discernaient bien le vrai mobile de 
ces démarclies. L'émir voulait gagner du temps, réunir ses troupes 
et tomber enfin sur les Russes quand il aurait concentré toutes les 
forces dont il pouvait disposer. Le khodja fut interné dès qu'il mit 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

le pied sur le territoire russe, et Tchernaïef se hâta d'occuper la 
yallée du Syr-Daria en amont de Tachkend jusqu'à Chinaz, sous le 
prétexte qu'il y a là des plaines fertiles et bien cultivées dont les 
récoltes étaient nécessaires pour l'approvisionnement des garnisons. 
Khouda-Yar-Khan, auquel appartenait ce territoire, ne fit pas d'op- 
position. Jugeant bien quelle était sa situation en face des Russes, il 
leur adressa des protestations d'amitié, et, grâce à cette conduite 
prudente, il resta possesseur de ce qui subsistait de l'état de 
Khokand. 

Entre Mozaffer et les Russes, l'affaire semblait trop vigoureuse- 
ment engagée pour se terminer autrement que par la guerre. Il est 
à croire que le gouvernement de Saint-Pétersbourg s'inquiéta de 
cette nouvelle lutte en perspective, d'autant que s'attaquer à l'émir 
de Bokhara, le chef spirituel de l'Asie centrale, c'était entamer une 
guerre religieuse dont l'issue n'était pas certaine. Il fut donc décidé 
de tenter une dernière démarche de conciliation. Sur la fin de l'an- 
née 1865, Tchernaïef fit partir pour Bokhara une ambassade paci- 
fique à la tête de laquelle était le conseiller Struve, fils de l'astro- 
nome bien connu, avec trois officiers. En réalité, cette démarche 
était fort imprudente, car on sait que les potentats asiatiques se 
moquent assez des immunités diplomatiques. En effet, les quatre 
membres de la mission russe furent enfermés dès leur arrivée à Bo- 
khara. Mozaffer annonça qu'il les relâcherait quand son khodja se- 
rait revenu de Saint-Pétersbourg. Là-dessus Tchernaïef se mit en 
route, en février 1866, avec 14 compagnies d'infanterie, 600 co- 
saques, 16 canons, en tout 1,700 hommes environ, et un convoi de 
1,200 chameaux. Il avait l'intention d'occuper le fort de Djizak, qui 
commande les défilés par lesquels on passe du Khokand dans la 
Bokharie. La contrée était dépourvue d'eau, de bois, de fourrage 
et de vivres. Le général avait mal calculé ses approvisionnemens, 
Djizak était mieux défendu qu'il ne le supposait. Il se vit donc 
obligé de battre en retraite, sans le moindre désordre d'ailleurs et 
sans éprouver de pertes sérieuses. Néanmoins c'était un succès pour 
Mozaffer-Eddin, qui se crut plus que jamais en état de résister aux 
Européens. 

En conséquence de cet échec , Tchernaïef fut disgracié. Son suc- 
cesseur, le général Romanofski, arrivait dans le Turkestan au prin- 
temps de 1866. La situation de cette province était, parait-il, quel- 
que peu compromise. Il s'y trouvait à peine 13,000 hommes de 
troupes en tout, dont un quart au plus dans les avant-postes autour 
de Tachkend pour recevoir le premier choc des armées bokhariotes. 
Le trésor était vide, l'administration civile des districts récemment 
conquis existait à peine. Les colonnes mobiles de l'émir harassaient 
les petites garnisons de la frontière. Cependant, au mois de mai, 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 143 

Romanofski s'avançait au-devant de Mozaffer-Eddin avec quelques 
milliers de soldats. La rencontre qui eut lieu à Irdjar, sur les bords 
du Yaxartes, un peu en amont de Chinaz, fut décisive. En moins 
d'une heure, les /iO,000 hommes de l'émir se débandèrent, aban- 
donnant sur le champ de bataille l'artillerie et les équipages. Les 
pertes des Russes s'élevaient à douze blessés. Il n'y eut jamais en 
aucun pays défaite plus complète et moins honorable. Romanofski 
s'avança tout de suite jusqu'à Khodjend, qui ne fit aucune résis- 
tance. MozafTer alors demanda grâce. Les ambassadeurs qu'il déte- 
nait dans sa capitale furent mis en liberté. Les conditions qu'on lui 
fit n'avaient rien d'excessif : reconnaître les conquêtes de la Russie, 
réduire les droits de douane en faveur des marchandises russes, 
payer un million de francs d'indemnité de guerre. La paix parut 
donc se rétablir. 

La Russie avait tant à faire dans ses nouvelles conquêtes qu'une 
longue période de tranquillité lui semblait être indispensable. Il 
fallait avant tout pourvoir à l'organisation des territoires qu'elle 
venait de s'attribuer. Les municipalités existaient déjà dans chaque 
ville de quelque importance; Romanofski les conserva en les pla- 
çant sous la surveillance d'un officier russe ; il délégua même des 
attributions fort étendues à ces corps municipaux, telles que la per- 
ception des impôts et l'administration de la justice. Le commandant 
de cette province lointaine endossait une si grande responsabilité, 
il lui était si difficile de consulter ses supérieurs hiérarchiques lors- 
que quelque chose d'imprévu se présentait, que l'on avait toujours 
été obligé de lui laisser beaucoup d'initiative. Par cette même rai- 
son, le tsar institua, par un ukase du 23 juillet 1867, le gouverne- 
ment-général du Turkestan russe dont le siège était dans la ville de 
Tachkend, définitivement réunie à l'empire. Romanofski était-il un 
trop petit personnage pour un tel commandement, ou bien avait-il 
démérité? nous ne savons, mais il rentra dans la vie privée. Le 
nouveau gouverneur-général était le général von Kauffmann , qui 
s'était acquis déjà la réputation d'un habile administrateur dans les 
provinces de la Baltique. 

A cette époque, Khouda-Yar, khan de Khokand, s'était résigné 
au rôle effacé que lui donnaient les événemens. Sous l'apparence 
bénévole d'un traité de commerce, il avait accepté de fait le protec- 
torat de la Russie; il y a gagné de régner tranquille jusqu'à ce jour. 
L'attitude de la Bokharie était loin d'être aussi satisfaisante. Non 
pas que Mozaffer-Eddin eût sérieusement envie de recommencer la 
guerre, car la journée d'Irdjar lui avait appris la valeur respective 
de ses troupes et des troupes européennes ; mais ses sujets et sur- 
tout la caste sacerdotale, toujours influente dans la Transoxiane, ne 
se soumettaient pas si volontiers. L'émir avait envoyé des ambassa- 



144 REVUE DES DEUX MONDES. 

deurs au sultan et au vice-i'oi des Indes pour demander des secours 
contre les Russes. De Constantinople comme de Calcutta, on lui avait 
répondu qu'il devait faire les sacrifices nécessaires pour obtenir la 
paix. Cependant le peuple, excité par les mollahs, refusait d'ad- 
mettre que la sainte Bokhara dût s'humilier devant les infidèles. 
Mozafîer-Eddin dut faire les préparatifs de guerre, bon gré mal gré. 
Au mois de mai 1868, Kauffmann, au lieu d'attendre l'ennemi, se 
mit en campagne ; il rencontra l'armée bokhariote à Serpoul , dans 
la vallée du Zerefchan , la mit en déroute et, le lendemain , fit son 
entrée dans Samarcande, qui avait fermé ses portes aux troupes 
battues de l'émir. Il s'éloigna ensuite pour soumettre d'autres for- 
teresses du voisinage, ne laissant derrière lui qu'une faible garni- 
son. Le beg de Sheri-Sebz reprit alors cette ville; la garnison russe, 
réfugiée dans la citadelle, ne fut sauvée que par le prompt retour 
du général en chef. En réalité, la guerre était finie. L'ancienne ca- 
pitale de Timour, l'un des foyers de la religion musulmane, restait 
aux mains des Russes. 

Cependant le sort de cette antique cité ne fut pas fixé tout de 
suite. Le traité de paix donnait aux négocians russes toute liberté 
d'aller et venir dans la Bokharie; il réduisait à 2 1/2 pour 100 le 
taux des droits de douane sur les marchandises importées , il fixait 
une contribution de guerre d'un million de francs. Il sembla d'abord 
que les Russes gardaient Samarcande comme garantie de paiement. 
Deux ans se passèrent ainsi; puis on prétendit que les Européens y 
avaient pris pied, que leurs intérêts seraient compromis par le dé- 
part des troupes impériales. Enfin, à l'automne de 1870, le général 
von Kauffmann annonça définitivement que Samarcande était incor- 
poré dans le Turkestan russe. Outre que cette ville est importante 
de nos jours par le chiffre de sa population et par son histoire, elle 
occupe une situation topographique que les conquérans ne peuvent 
négliger. Le peu d'eau que débite le Zerefchan est absorbé par les 
canaux d'irrigation pendant la saison chaude. Alors, si les cultiva- 
teurs des environs de Samarcande abusent de leurs droits , ceux de 
Bokhara sont affamés; les prairies se dessèchent, les jardins maraî- 
chers deviennent stériles. En un mot, Bokhara ne subsiste que par 
la tolérance du gouvernement auquel appartient le haut cle la val- 
lée. Cela étant, les Russes ne pouvaient abandonner une conquête 
que personne d'ailleurs n'était en mesure de leur disputer, Mozaf- 
fer-Eddin moins que tout autre. 

Cet infortuné souverain, victime des fautes commises par son 
père Nasroulah plus encore que des siennes, avait eu la guerre ci- 
vile après la guerre étrangère. Exaspéré par des défaites qu'il attri- 
buait à la trahison, le vieux parti musulman accusait l'émir de fai- 
blesse et de lâcheté parce qu'il pactisait avec les infidèles. En même 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 145 

temps que les begs de Sheri-Sebz et de Karchi, l'héritier présomptif 
prenait les armes contre son père. Gomme il ne convenait pas aux 
Russes que le khanat fût la proie de nouvelles révolutions, le gé- 
néral von KaufTinann envoya ses troupes au secours du monarque 
légitime. C'était du reste une occasion pour lui de montrer le dra- 
peau du tsar aux populations méridionales de la Bokharie. Lorsque 
la paix se rétablit, Mozaffer-Eddin était l'obligé de l'empereur 
Alexandre, son vassal plutôt, de même que le souverain de Khokand. 

III. 

Des trois états ousbegs , Khiva seul conservait son indépendance. 
H ne restait plus à soumettre que ce khanat et les steppes tur- 
comanes pour que la Caspienne et l'Aral fussent des lacs russes. 
Le commerce de l'Asie centrale, devenu plus actif depuis que les 
Européens avaient accès dans les vallées du Yaxartes et du Zeref- 
chan, se plaignait des longs détours que l'hostilité des Khiviens 
l'obligeait de faire. Les caravanes venant de Tachkend et du fort 
Vernoë ne pouvaient en effet entrer en Russie que par Orenbourg 
ou plus au nord encore par les routes détournées de Petropaulosk 
ou de Semipolatinsk. Déjà le tsar avait une flotte sur la Caspienne. 
Astrakan et Gourief au nord, Bakou sur la côte de Géorgie, en 
étaient les principaux ports. Sur la côte sud-orientale, à défaut d'un 
établissement de terre ferme, que le shah de Perse, possesseur du 
territoire, n'eût pas autorisé, les Russes avaient une station navale 
dans l'île d'Achourada, d'où ils exerçaient une surveillance rigou- 
reuse sur les pirates turcomans. En pleine mer, les navigateurs 
n'avaient rien à craindre de ces sauvages; mais tout navire mar- 
chand qui s'approchait du rivage s'exposait à leurs attaques; les 
cargaisons étaient pillées, les matelots emmenés à l'intérieur des 
terres et vendus comme esclaves sur les marchés de Khiva. Usant 
de leur force dans un intérêt d'humanité qui n'a rien que de louable, 
les Russes s'arrogeaient un droit de visite sur toutes les barques 
turcomanes afin de s'assurer qu'elles ne transportaient ni prison- 
niers, ni munitions, ni contrebande de guerre. Ils possédaient en- 
core au nord, dans la péninsule de Mangichlack, le fort Alexan- 
drofsk, qu'ils n'avaient guère cessé d'occuper depuis le temps de 
Bekovitch; mais la garnison était en butte aux attaques continuelles 
des Kirghiz, sans compter que le pays d'alentour est si stérile 
que l'on n'en pouvait rien retirer. Les tribus mêmes de l'Oust-Ourt, 
qui reconnaissaient la suprématie du tsar, demeuraient turbulentes 
parce qu'elles se sentaient soutenues, encouragées par le khan de 
Khiva. En 1869, le gouverneur-général d'Orenbourg obtint la per- 

TOMB V. - 1874. 10 



l/l6 REVUE DES DEUX MONDES. 

mission de créer une colonie plus au sud, dans'la baie de Krasno- 
vodsk, qui n'est pas loin de l'endroit où l'Oxus débouchait jadis 
dans la Caspienne. En apparence, c'était surtout une station com- 
merciale fondée à la demande des négocians russes pour servir 
d'entrepôt aux marchandises en provenance ou à destination de la 
vallée de l'Oxus. Il y existe un mouillage excellent, accessible aux 
navires d'un fort tirant d'eau, bien que cette côte soit en général 
très plate. Par malheur, les habitudes des Turcomans ne permet- 
taient pas à cette époque de lancer des caravanes sur la route de 
Krasnovodsk à Bokhara. Ce nouvel établissement ne laissa pas d'in- 
quiéter la Perse, qui voulut alors, à l'instigation sans doute de la 
Grande-Bretagne, convenir d'une limite entre son teriitoire et les 
possessions rusées. D'un commun accord, les deux puissances adop- 
tèrent pour frontière le cours de l'Attrek, et aussitôt, pour ne rien 
perdre de ce que ce traité lui accordait, la Russie créa un autre 
fort à Ghigichlar, sur la rive droite de cette rivière. Cela fait, il 
n'y avait plus un saillant du littoral, de Gourief à Achourada, où 
l'on ne vît flotter le drapeau impérial. 

Les Russes n'en étaient pas beaucoup plus avancés, car les nom- 
breuses colonnes que les commandans de Krasnovodsk et de Ghi- 
gichlar envoyaient aux alentours pour explorer la steppe ne trou- 
vaient qu'un pays désert, dépourvu d'eau et de fourrage, et si ces 
détachemens rencontraient parfois les Turcomans, ce n'était que 
pour échanger avec eux des coups de fusil. La complicité du khan 
de Khiva avec les tribus indigènes était évidente. Le général von 
Kauffmann lui écrivit donc pour lui demander de relâcher les pri- 
sonniers russes qui se trouvaient dans ses états, de protéger les 
caravanes et de ne plus encourager les déprédations que ses sujets 
nomades venaient commettre jusqu'en pays russe. Le klian ne ré- 
pondit pas à cette lettre. L'année d'après, même demande lui fut 
adressée; cette fois il répliqua d'un ton hautain que le tsar était 
libre d'agir comme il le voudrait. Gela se passait en 1871. Von 
KaufTmann aurait voulu marcher sur-le-champ contre Khiva; il en 
fut empêché par son gouvernement, que l'attitude des Bokhariotes 
inquiétait encore; il était à craindre en effet que les fanatiques du 
Zerefchan ne profitassent de la circonstance pour chercher à prendre 
leur revanche. Cependant Mohammed- Rachim- Khan s'apercevait 
déjà que le désert n'était pas impraticable pour ses ennemis; il ap- 
prenait de temps en temps que les colonnes mobiles de Krasnovodsk 
s'étaient avancées jusqu'aux confms de son territoire. Avec l'astuce 
qu'avaient eue certains de ses prédécesseurs en pareille occasion, il 
tenta d'obtenir la paix sans autre sacrifice que de vaines promesses. 
Il expédia donc une mission au grand-duc Michel, gouverneur-gé- 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 147 

néral du Caucase, et une seconde à Saint-Pétersbourg : elles furent 
renvoyées l'une et l'autre, avec le simple avis qu'il eût à s'adresser 
au gouverneur-général du Turkestan, par l'intermédiaire de qui 
les négociations devaient avoir lieu. On lui déclarait en outre qu'au- 
cuns pourparlers ne pouvaient commencer avant qu'il eût livré les 
prisonniers , ce qui n'était pas une grosse affaire pour lui : il n'y 
en avait, paraît-il, que 39 dans le Kharizm à cette époque. Mo- 
hammed-Rachim eut alors l'idée de réclamer l'assistance de l'émir 
afghan et du vice-roi des Indes. Tous deux l'engagèrent en retour à 
consentir aux conditions qui lui étaient faites. Par malheur pour 
lui, l'une des colonnes mobiles que les généraux russes envoyaient 
dans le désert subit alors un petit échec. Le commandant, qui, trop 
confiant dans sa force, ne se gardait pas avec assez de précautions, 
se laissa surprendre par une bande de Khiviens; il y perdit presque 
tout son convoi, ce qui l'obligea de se replier en toute hâte vers la 
mer Caspienne. Enhardis par ce léger succès, les nomades du Kha- 
rizm firent irruption dans la province d'Orenbourg, assiégèrent les 
postes isolés et s'emparèrent d'une grande quantité de bétail ap- 
partenant aux Kirghiz fidèles. 

Cette fois l'expédition contre Khiva fut résolue. Le gouvernement 
russe ne se dissimulait pas les difficultés de l'entreprise. Entouré 
de trois côtés par des déserts de sable qui n'oflrent aucune ressource 
à une armée en marche, gardé au nord par la mer d'Aral, dont le 
littoral est tellement ensablé qu'on ne peut l'aborder qu'avec des 
bateaux plats , le territoire du khan devait offrir encore d'autres 
obstacles dès que les troupes seraient arrivées dans la zone culti- 
vée. L'oasis qui constitue la partie habitée du khanat n'est autre 
chose qu'un vaste marécage sillonné par d'innombrables canaux 
d'irrigation. Le corps expéditionnaire devait être arrêté par chacun 
de ces cours d'eau, à moins d'emmener un équipage de pontons. 
Quant à la résistance que le khan était en état de faire, on ne la 
redoutait pas beaucoup. Son armée régulière existait à peine; il n'a- 
vait pas d'infanterie ; les troupes étaient mal armées. A supposer que 
les Ousbegs et les Turcomans réunis pussent former une troupe de 
30,000 cavaliers, quelques milliers d'Européens devaient suffire à 
les mettre en déroute. Il était connu d'ailleurs que Khiva est en^ 
touré de plusieurs murailles en terre et que même chaque village, 
chaque lieu habité, est protégé par un mur d'enceinte; mais que 
devaient valoir ces fortifications devant l'artillerie moderne? En réa- 
lité, la vraie défense du Kharizm consistait dans les déserts qui l'en- 
tourent, déserts que non-seulement il fallait traverser, mais à tra- 
vers lesquels aussi il était nécessaire de maintenir de poste en poste 
des lignes de communication. Enfin, quoique l'émir de Bokhara 



148 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'eût pas remué depuis cinq ans, les Russes devaient se tenir en 
garde contre un mouvement offensif de ce souverain et des fanati- 
ques qui l'entourent. 

La conduite des opérations était confiée au général von Kauff- 
mann. Cependant, comme le gouvernement-général du Turkestan 
n'eût pu fournir les 14,000 hommes qu'il s'agissait de mettre en 
campagne, comme il valait mieux du reste disséminer les troupes 
sur plusieurs routes, l'état-major-général de Saint-Pétersbourg dé- 
cida que le corps expéditionnaire se partagerait en quatre colonnes. 
La première partait de Djizak et de Kazalinsk, à l'embouchure du 
Syr-Daria, avec 20 compagnies d'infanterie, 30 bouches à feu, 7 so- 
tnias de cosaques et 9,500 chameaux, le Turkestan en fournissait 
tous les élémens; le général von Kauffmann en avait le commande- 
ment immédiat. Une seconde, organisée par le grand-duc Michel, 
gouverneur- général du Caucase, se réunissait à Krasnovodsk et 
Chigichlar sous les ordres du colonel Markosof ; elle se composait 
de 8 compagnies d'infanterie, avec de la cavalerie et de l'artillerie 
à proportion, et 3,000 chameaux. La troisième colonne, à peu près 
de même force que la précédente, avait la ligne la plus courte à 
parcourir. Partant de Kinderli, au sud de la péninsule de Mangich- 
lak, sous les ordres du colonel Lamakine, avec des troupes du Cau- 
case, elle devait organiser en route des gîtes d'étapes afin de main- 
tenir pendant tout le cours de la campagne une communication 
prompte et facile entre Khiva et la Caspienne. Enfin le lieutenant- 
général Verofkine quittait Orenbourg avec 900 fantassins, 12 ca- 
nons, AOO cosaques et 5,000 chameaux. C'était à lui qu'incombait 
la responsabilité du plus long parcours dans le désert. Il était en- 
tendu que toutes ces troupes se mettraient en route de façon à se 
trouver au même moment sous les murs de Khiva, et que von Kauff- 
mann en prendrait alors le commandement suprême. Ce général fai- 
sait en outre explorer les embouchures de l'Amou-Daria par la flot- 
tille de l'Aral, c'est-à-dire par des canonnières remorquant des 
barques à voiles avec une douzaine de canons et 260 soldats de ma- 
rine. Cette escadrille, trop faible pour opérer un débarquement, 
pouvait du moins effrayer l'ennemi et diviser ses forces. 

Vers le 15 mai, après trois mois de marche, la colonne d'Oren- 
bourg arrivait à Koungrad, sur le bras occidental du delta de l'Oxus, 
et elle y était rejointe par la colonne Lamakine, qui avait quitté 
Kinderli le 15 avril. Quoiqu'il n'eût aucune nouvelle des autres dé- 
tachemens, le général Verofkine n'hésita pas à s'avancer davantage. 
En avant de Khodchaïli, les Khiviens firent mine de résister : quel- 
ques coups de canon les dispersèrent promptement, et la ville fut 
occupée sans autre accident que deux hommes blessés. Quelques 



REVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 1^9 

jours plus tard, l'ennemi livra de nouveau bataille à Manghit; sa 
nombreuse cavalerie semblait envelopper les Russes, qui cependant 
restèrent maîtres du terrain avec une perte de 9 hommes tués et 
une vingtaine de blessés. Les habitans ayant pris part à la lutte, la 
ville fut brûlée à titre de représailles. A la suite de ces deux affaires, 
les Khiviens n'osèrent plus résister en rase campagne; ils escarmou- 
ch aient autour du corps expéditionnaire, attaquaient le convoi, cou- 
pant les ponts, s'enfuyant à perte de vue dès qu'ils étaient pour- 
suivis. Verofkine reçut un courrier de von Kauffmann, qui lui donnait 
rendez -vous sous les murs de Khiva pour le 23 ou le 24 mai. Quant 
à la colonne Markosof, dont on n'entendait toujours pas parler, di- 
sons tout de suite qu'elle avait rebroussé chemin après avoir franchi 
la moitié du désert. Bien que cet officier eût une grande expérience 
des voyages à travers la steppe, il ne put découvrir sur la route 
qu'il parcourait assez de puits pour alimenter ses hommes, et, par 
crainte de les faire périr de soif, il ne put faire autrement que de 
les ramener en arrière. Son mouvement eut du moins pour résultat 
de tenir en respect les tribus des Tekkès, qui probablement se se- 
raient sans cela portés au secours du khan de Khiva. 

Le 22 mai, Verofkine recevait une ambassade de Mohammed-Ra- 
.chim; le danger imminent lui inspirait sans doute le désir de recom- 
mencer le stratagème auquel Bekovitch avait succombé. 11 priait le 
général de lui faire l'amitié d'accepter l'hospitalité dans sa capitale; 
il serait heureux de le recevoir; tout au plus lui fallait-il deux ou 
trois jours de répit pour achever ses préparatifs et réprimer les Tur- 
comans pillards qui avaient eu l'audace de s'opposer à la marche des 
Russes. La ruse eût été moins grossière que Verofkine ne s'y serait 
pas encore laissé prendre; il avait reçu l'ordre formel de se refuser 
à toute négociation. Il continua donc d'avancer, si bien que le 27 mai 
au soir il était devant Khiva. Ses instructions portaient qu'il atten- 
drait le commandant en chef; mais n'était-il pas périlleux de retar- 
der l'attaque ? Il se laissa volontiers convaincre. Le 28, l'artillerie 
russe bombardait la ville en même temps que l'infanterie s'aventu- 
rait un peu trop hardiment jusqu'au pied des murs; aussi les pertes 
furent-elles plus sensibles que dans les combats antérieurs. En 
somme, le résultat de la journée fut satisfaisant, car on vit arriver 
le soir un envoyé du khan qui s'annonçait disposé à conclure un" 
traité. Le lendemain matin, par un heureux hasard, le général von 
Kauffmann arrivait par l'est [devant Khiva. L'armée , enfin réunie, 
entra dans la ville et en occupa la citadelle et les principaux points 
stratégiques. Le khan s'était enfui; mais la population se momrait 
paisible; le bazar se rouvrit, les habitans firent un accueil amical aux 
Russes. En définitive, si les troupes avaient eu beaucoup à souffrir 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

pendant la traversée des steppes par le manque d'eau et d'approvi- 
sionnemens, le feu de l'ennemi leur avait fait peu de mal. Le khan 
de Khiva était forcé de reconnaître, comme ceux de Khokand et de 
Bokhara, l'immense supériorité des armes européennes. 

Le khan s'était enfui avant la prise de sa capitale; c'était peu pru- 
dent de sa part, puisqu'il devait connaître les prétentions de certains 
sultans kirghiz à la couronne de Khiva. Aussi revint-il au bout de 
quelques jours, disposé à souscrire à toutes les conditions que le 
vainqueur jugerait bon de lui imposer. Ce que le général von Kauff- 
mann lui fit signer était, à vrai dire, moins un traité de paix qu'une 
déclaration de vasselage. Le khan se proclame l'obéissant serviteur 
de l'empereur de toutes les Russies; il renonce au droit d'entretenir 
des relations directes avec les souverains voisins; il abandonne tout 
le territoire situé sur la rive droite de l'Amou-Daria avec les habitans 
sédentaires ou nomades que renferme ce territoire. Bien entendu, 
tout le khanat est ouvert aux négocians russes avec dispense pour 
les marchandises des droits de douane ou de transit. Enfin l'escla- 
vage est aboli, et la contribution de guerre est fixée au chiffre 
énorme de 2,200,000 roubles à payer par annuités. Ce traité porte 
la date du 25 août. 

On prétend, avec raison peut-être, que, dans les expéditions diri- 
gées par les Russes vers l'Asie centrale, les généraux, ambitieux de 
se distinguer par des conquêtes, ont toujours outre-passé leurs in- 
structions. Von Kauflfmann devait en avoir la tentation plus que 
tout autre, puisque les troupes de Tachkend qu'il conduisait étaient 
arrivées avec lui juste à temps pour assister à la fin de la dernière 
bataille; il avait d'ailleurs une excuse. Les tribus turcomanes qui 
nomadisent au sud de Khiva reconnaissaient depuis longtemps la 
souveraineté nominale du khan; elles l'avaient assisté dans cette 
dernière guerre; en réalité, elles n'obéissaient à aucun maître. Non 
contentes de ne payer aucun impôt dans les temps ordinaires, lors- 
qu'elles prenaient les armes, elles se conduisaient dans les cam- 
pagnes du Kharizm comme en pays conquis. Il n'y a pas à s'éton- 
ner alors que ces nomades ne se crussent pas liés par le traité du 
25 août. Les esclaves persans mis en liberté par les Russes avaient 
à traverser les steppes pour regagner leur patrie; les Turcomans 
en massacrèrent un grand nombre : ils voulaient sans doute se ven- 
ger de ne les plus pouvoir vendre, la prise de Khiva supprimant 
leur dernier marché. Le gouverneur-général devait réprimer cet 
acte de sauvagerie. Il lui eût été difficile de punir toutes les tribus; 
il s'en prit à celles, coupables ou non, qu'il était le plus aisé d'at- 
teindre. Une petite expédition dirigée contre les Yomoudes eut un 
entier succès; outre un grand nombre de morts et de blessés, ils 



RÉVOLUTIONS DE l'aSIE CENTRALE. 151 

perdirent la plupart de leurs troupeaux et payèrent une contribu- 
tion écrasante. Ils n'en sont qu'aflaiblis assurément et reparaîtront 
quelque jour aussi menaçans que par le passé. Sans doute aussi les 
Russes se souviendront alors de leur ancienne maxime, qu'une na- 
tion européenne ne peut accepter pour voisins des nomades turbu- 
lens, et qu'elle doit pousser ses frontières jusqu'à ce qu'elle ren- 
contre des populations stables et paisibles. Cela admis, il leur 
faudrait placer leurs avant-postes à Meched et Hérat. 

Il faut d'ailleurs reconnaître que les conditions imposées au khan 
de Khiva se justifient d'elles-mêmes. L'attitude des souverains du 
Kharizm depuis un siècle et demi prouve autant qu'il est nécessaire 
que les Russes ne doivent pas se fier à ces potentats indigènes; 
l'histoire des trois expéditions dirigées contre eux c.émontre aussi 
combien il est malaisé de les atteindre. Il est donc indispensable 
que le tsar ait un pied sur le territoire de Khiva. En quel endroit 
du khanat convient-il d'arborer le drapeau russe? Le général von 
Kaulfmann dut se poser cette question. Maintenir une garnison per- 
manente dans la capitale, c'était anéantir l'autorité du khan, assu- 
mer en conséquence la responsabilité dé tout ce que les indigènes 
feraient à l'avenir de bon ou de mauvais. A défaut d'autre raison, le 
■gouvernement de Saint-Pétersbourg avait d'ailleurs promis à l'An- 
gleterre de ne pas annexer le Kharizm. Construire un fort à l'em- 
bouchure de rOxus eût été le meilleur parti, si ce fleuve était navi- 
gable en toute saison; mais le delta est marécageux, insalubre; il 
n'est pas plus facile d'y arriver par eau que par terre. Tout consi- 
déré, le gouverneur-général du Turkestan choisit l'emplacement de 
Chourakhan, sur le bord de l'Oxus, à deux étapes en amont de 
Khiva. De là les Russes surveilleront toutes les populations d'alen- 
tour; leurs colonnes légères s'élanceront à la poursuite des nomades; 
leurs canonnières remonteront le fleuve jusqu'à Khodja-Salé, où 
commence le royaume afghan. Auprès du fort que les troupes occu- 
pent déjà s'élèvera une ville nouvelle déjà baptisée du nom de Pe- 
tro-Alexandrofsk, et qui deviendra peut-être plus tard la capitale 
d'une nouvelle province. De petits postes fortifiés la relieront, s'il le 
faut, aux (Hablissemens de la vallée du Yaxartes. Enfin les caravanes 
qui se rendent de Krasnovodsk à Khiva ou à Bokhara sauront que 
sur leur route elles peuvent y trouver aide et protection. Ainsi se 
complète la ligne d'investissement que de Chigichlar au Thian- 
Shan, par Samarcande et Khodjend, les Russes ont tracée autour 
des états de l'Asie centrale. En un quart de siècle, ils ont avancé 
de 1,200 kilomètres au sud, de 1,500 kilomètres au sud-est. En 
résumé, il ne reste plus entre eux et l'Inde anglaise d'autres états 
indépendans que la Perse et l'Afghanistan. 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il y a clans le traité du 25 août une clause qui mérite d'être louée 
sans réserve, c'est l'abolition de l'esclavage. Le plus grand avantage 
en est pour la Perse, dont la population frontière, décimée par les 
Turcomans pillards, va retrouver quelque tranquillité, et ce sera 
sans contredit un lien de plus entre cet état et l'empire russe. Seu- 
lement il est bon d'observer que cette institution séculaire ne se 
supprime pas d'un trait de plume dans un pays où les mœurs ne s'y 
prêtent point. L'émir de Bokhara s'était engagé, lui aussi, à ne 
plus permettre le honteux commerce des hommes; il assurait même 
qu'il n'existait plus d'esclaves dans sa capitale, lorsqu'un diplomate 
américain revint à Saint-Pétersbourg, amenant à sa suite un Persan 
qu'il avait acheté publiquement dans le bazar de Bokhara. A son 
retour de Khiva, le général von Kauffmann était en position de dic- 
ter de nouvelles conditions à Mozaffer-Eddin, qu'il voulait du reste 
récompenser d'être resté neutre pendant la lutte. Un nouveau traité 
fut donc signé entre lui et l'émir. Celui-ci recevait en toute souve- 
raineté une partie du territoire enlevé au souverain du Kharizm; 
par compensation, il s'engageait, comme Mohammed-Rachim, à rece- 
voir les caravanes et les négocians russes dans toutes les villes de 
ses états, à interdire le commerce des esclaves, à ne lever aucun 
impôt de douane sur les marchandises qui transiteraient par son 
territoire. En un mot, comme l'avaient déjà fait les souverains de 
Khiva et du Khokand, il signait sa propre déchéance. 

Les événemens dont la Transoxiane fut le théâtre depuis une di- 
zaine d'années présentent tant d'importance que les envahissemens 
de la Russie sur les frontières de la Chine n'ont plus guère attiré 
l'attention. Un traité entre ces deux puissances, traité antérieur aux 
insurrections tounganes , avait déterminé la limite commune entre 
la province chinoise d'Ili et la Sibérie occidentale; les sujets du tsar 
avaient obtenu de plus la permission de trafiquer avec Kachgar, 
d'y avoir un consul et des comptoirs. Survint tout à coup, en 1864, 
la révolte des musulmans contre le gouvernement mandchou de 
Pékin. Les insurgés, partis, on s'en souvient, du Kansou, se divisè- 
rent en deux bandes, l'une qui produisit un soulèvement général 
dans la Kachgarie pour aboutir à la création du royaume de Mo- 
hammed-Yacoub , l'autre qui se dirigea sur le versant nord des 
montagnes dans la vallée de l'Ili. Ces derniers ne surent pas se 
donner un chef, ce qui devait nuire à leurs succès, puis ils eurent 
le malheur de s'allier aux Galmouks , ennemis des Kirghiz et par 
conséquent des Russes. Entre autres incidens de la lutte, il advint 
que des tribus sibériennes furent pillées par les rebelles ou parleurs 
alliés. Soit par respect des conventions conclues avec les Chinois, 
soit pour se ménager toute liberté d'action envers des insurgés dont 



REVOLUTIONS DE L ASIE CENTRALE. 153 

le succès ne semblait pas durable, les généraux du tsar prirent une 
attitude hostile aux Tounganes. Ils y trouvèrent leur profit, — car, 
après de petits conflits sans doute, ils viennent de s'attribuer la 
ville de Kouldja, ancienne capitale de la province, située dans la 
fertile vallée de l'Ili, où passera le chemin de fer transasiatique, si 
jamais on en établit un. 

Quant au nouvel émir de Kachgar, le gouverneur-général du Tur- 
kestan russe ne pouvait le traiter longtemps en ennemi, puisque le 
pays était pacifié, et qu'il y a des relations de commerce nécessaires 
entre les pays situés sur les deux versans des monts Thian-Shan. 
Cependant il semble que Mohammed-Yacoub se défie des Russes ; 
est-ce par souvenir des luttes que, étant jeune, il a soutenues contre 
eux dans la vallée du Syr-Daria? Il a bien fini par concéder aux 
marchands de Yernoë et de Tachkend le droit de séjourner dans ses 
états, il a réduit à 2 1/2 pour 100, taux ordinaire en ces contrées, 
les droits de douane que paieront les marchandises russes; mais il 
entend sans doute ne pas devenir un vassal du tsar, comme les 
khans de la Tiansoxiane, et cela suffît à justifier ses défiances. 

Plus à l'Orient, entre l'extrémité des monts Thian-Shan et le 
Pacifique, les Russes, sans avoir fait autant de progrès, ne sont pas 
du moins restés stationnaires. Au centre du désert de Gobi, ils ont un 
consul à Ourga; leurs explorateurs tracent de nouvelles routes, 
dressent la carte du pays, s'assurent l'amitié des indigènes. En 
Mandchourie, ils se sont fait donner par l'empereur de la Chine un 
immense territoire sur la rive droite de l'Amour. Le point saillant 
de leur politique d'une incontestable habileté est de se maintenir 
toujours en bons termes avec les mandarins de Pékin. Que l'em- 
pire chinois se démembre, ils sont en situation d'en prendre un 
morceau à leur convenance; qu'il se consolide, ils seront ses plus 
fidèles alliés entre toutes les nations européennes. 

En résumé, de la Caspienne au Pacifique, entre les 35^ et 50^ de- 
grés de latitude, s'étale un quart de la circonférence du globe où 
le gouvernement russe travaille avec succès à établir sa prépondé- 
rance. Quoique cette zone, dont le climat convient fort bien au tem- 
pérament européen, soit en général peu fertile et que la population 
y ait maintenant une faible densité , c'est de là que sont sorties les 
grandes migrations de peuples par lesquelles l'Inde, l'Asie occiden- 
tale et l'Europe ont été bouleversées. N'est-ce pas une raison suffi- 
sante pour qu'elle joue encore une fois un rôle considérable dans 
l'histoire du monde? Une fois la paix rétablie, ce qui manquera 
le plus, ce seront les voies de communication. En l'état présent, les 
voyages n'ont lieu que par caravanes. De Kachgar, qui est un point 
central, à Pékin, k Orenbourg, à la Caspienne, les marchands restent 



154 REVUE DES DEUX MONDES. 

des mois en route; sur de longs parcours, il faut qu'ils emportent 
des vivres pour eux, des fourrages pour les bêtes, de somme. Les 
Russes ont tout intérêt à transformer ce mode priniitif de locomo- 
tion. Rendront-ils le Yaxartes et l'Oxus navigables ? Détourneront-ils 
ces fleuves légendaires vers la Caspienne? Traceront-ils un chemin 
de fer d'Orenboiirg à Tachkend, de Tachkend à Kouldja, de Kouldja 
à la muraille de la Chine? Déjà bien des gens se sont engoués de ce 
dernier projet sans en pressentir toutes les difficultés. Ce qui pré- 
cède aura montré, nous l'espérons, que l'idée est au moins prématu- 
rée; mais, si ce projet se réalisait, il est certain qu'une grande révolu- 
tion s'opérerait dans le commerce asiatique, et que la situation de la 
Russie dans l'extrême Orient s'en trouverait prodigieusement agran- 
die. Autant dire que cette puissance est en voie de devenir maîtresse 
d'une moitié de cet immense continent. Que la Grande-Bretagne s'en 
alarme, elle qui a épuisé sa force d'expansion dans l'Hindoustan, il 
n'y a rien qui nous étonne, puisqu'elle se sent menacée. Quant à 
nous, nous ne voyons jusqu'à ce jour dans les progrès de la Russie 
qu'un gain pour la civilisation. Qu'elle détrône les monarques indi- 
gènes ou qu'elle les réduise à l'état de vassaux, qu'elle s'annexe 
leurs territoires, nous n'y pouvons qu'applaudir. Quelle pitié méri- 
teraient de nous inspirer ces fanatiques potentats que l'on ne con- 
naît que par des actes de cruauté? Qui prétendrait que ces nations 
abâtardies seraient plus heureuses indépendantes que sous les lois 
d'un maître européen ? Mais il ne suffît pas que la conquête soit lé- 
gitime; pour être durable, il faut encore que le vainqueur ne mé- 
suse pas d«is avantages qu'il doit à sa position géographique. Atten- 
dons à l'œuvre les sujets du tsar, et voyons ce que deviendront 
entre leurs mains les territoires qu'une guerre légitime leur a li- 
vrés. Au début de cette étude, on a dit ce que les populations hin- 
doues doivent de prospérité à la domination britannique. Chemins 
de fer et canaux d'irrigation, mesures préventives contre les fa- 
mines, nouvelles cultures industrielles, liberté du commerce, sécu- 
rité, le tout avec des impôts modérés, voilà le programme de ce 
que les Anglais ont fait dans la péninsule. C'est l'affaire des Russes 
de nous montrer qu'ils sont capables d'en faire autant, par quoi ils 
consolideront leur puissance et se rendront dignes des succès que 
leurs armées ont obtenus. 

H. Blerzy. 



LES 



LIGUES DE LA PAIX 



LES LOIS DE LA GUERRE 



Ce n'est point un objet de médiocre importance que celui qui 
réunit les délégués de la plupart des états dans un pays voisin du 
nôtre. Que l'on ait des congrès en général telle opinion qu'on vou- 
dra, qu'on soit ou non porté à les confondre avec les commissions 
où trop souvent viennent expirer les meilleurs projets, là n'est pas 
la question pour le moment. Ce qu'on doit envisager, c'est que la 
codification internationale est vivement demandée depuis longtemps, 
et qu'en abordant pour la première fois ce problème la diplomatie 
répond aux plus légitimes préoccupations. Il y a une année à peine à 
la chambre des communes M. Henry Richard faisait appel à son inter- 
vention, et M. Mancini donnait le même exemple à la tribune italienne. 
Cet appel, paraît-il, a été entendu. Les délibérations ont réclamé le 
huis-clos, et on l'a assez strictement observé pour que les prolégo- 
mènes de la négociation soient, quant à présent, dénués d'intérêt; 
mais c'est l'occasion peut-être d'examiner par quelques côtés ce vaste 
sujet, d'en signaler les difficultés, sans négliger de jeter un regard 
en arrière et de marquer par quelques traits les principales périodes 
du mouvement qui s'est opéré dans le sens de la paix, et a préparé 
de longue main la conférence ouverte à Bruxelles. S'il est facile à 
première vue de conclure de la codification à l'arbitrage et au désar- 
mement général, la marche des choses en cette immense entreprise 
avertirait au besoin que sous chaque pas est un écueil, si bien que 
le passé doit ici de toute nécessité éclairer le présent. Les publi- 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

cations abondent et offrent un précieux contingent à cette étude. 
C'est un élément qui doit compter dans l'élaboration qui se pour- 
suit, et lorsque la magistrature elle-même a tenu à formuler son 
avis sur les prétendus droits de la guerre dans des débats récens 
on doit être convaincu que le moment est venu de prendre un parti 
sur ces grands problèmes ou tout au moins d'arrêter certaines bases 
sur lesquelles il soit permis un jour d'élever cette codification in- 
ternationale que la sagesse commande, mais que la passion de la 
guerre, si difficile à contenir, s'est toujours plu à entraver. 

I. 

En un pareil sujet, on serait déconcerté dès le premier pas, s'il 
était acquis sans réserves que la guerre est dans nos instincts, dans 
notre sang, pour ainsi dire, et qu'elle constitue comme une des lois 
de notre destinée. Elle a semé tant de calamités, elle a si souvent 
et si profondément déchiré le cœur des populations en bouleversant 
la raison, qu'on s'est demandé en effet si par nous-mêmes nous ne 
serions pas impuissans à la conjurer. Ce duel entre les nations, où 
des deux côtés le fait brutal et le droit absolu ont la singulière pré- 
tention de se confondre, aurait-il vraiment d'autres caractères que 
le duel entre les citoyens eux-mêmes? Il soulève les mêmes objec- 
tions et provoque à peu près les mêmes réponses, — et la question 
du duel est loin d'être résolue. Vainement est-il proscrit et frappé 
de peines : l'orgueil, la dignité, le point d'honneur, bravent les dé- 
fenses. En préparant nos codes au commencement du siècle, Gam- 
bacérès disait : « Gomme il y aura toujours des procès, comme ils 
sont aussi inévitables que la guerre , il s'agit de les réglementer par 
une bonne procédure. » G'était facile à faire après la suppression 
des combats singuliers et des épreuves judiciaires, où la force avait 
encore une si large place; malheureusement la guerre n'est point 
abolie. Tend-elle du moins à disparaître? En l'affirmant, la civilisa- 
tion serait heureuse d'être moins souvent démentie. Si, de la cabane 
où elle surgit pour un vil intérêt, la lutte passa aux peuplades, où 
elle s'engagea pour une liberté, pour une religion, sous la forme de 
querelles intestines, si les mœurs et le christianisme mirent fin à 
ces grands pugilats livrés sur les frontières de la tribu, et si de nos 
jours il n'a fallu rien moins que la question de l'esclavage pour allu- 
mer la guerre de la sécession entre les différens états de l'Amé- 
rique, la guerre internationale est toujours là et subsiste, plus 
expéditive dans ses procédés peut-être, mais non moins destructive 
dans ses effets. Après d'heureuses intermittences sous les gouver- 
nemensde la restauration et de 1830, elle a sévi de nouveau dans ces 
vingt dernières années, et demeurepour les différens peuples de l'Eu- 



LES LIGUES DE LA PALX. 157 

rope cette « chose horrible » dont parle Bossuet, et que chaque état 
envisage avec assez d'appréhension pour que de fabuleux armemens 
se poursuivent partout sans relâche. C'est dans cette situation, alors 
que la fonte coule à flots dans les ateliers, que le génie moderne 
s'évertue à forger l'engin le plus meurtrier et que les budgets de 
tous les états s'épuisent, qu'un député de Merthyr, dans le comté 
de Galles, M. Henry Richard, portait la question de l'arbitrage de- 
vant la chambre des communes, et était assez heureux pour provo- 
quer le vote qui a mis le gouvernement de la Grande-Bretagne en 
demeure de le proposer aux autres états comme le dernier et le 
meilleur moyen de terminer les différends de peuple à peuple. Bien- 
tôt le parlement italien suivait cet exemple et se déclarait fier de 
pouvoir contribuer à rendre le même service à l'humanité. On se 
tromperait toutefois en n'apercevant là qu'une explosion soudaine, 
qu'une généreuse motion inspirée par l'affligeant spectacle du dé- 
veloppement progressif des armemens, par le récent exemple de 
guerres désastreuses et la crainte légitime qu'elles font naître en 
Europe. L'idée de l'arbitrage est une vieille idée qui a son passé et 
ses enseignemens ; elle a survécu à bien des régimes, mais tous les 
régimes ne lui ont pas fait, on le comprend, le même accueil; elle 
n'est, à tout prendre, que la protestation des peuples contre l'insti- 
tution de la guerre, qu'une entreprise résolue et sans trêve contre 
cette prétendue raison d'état qui ruine les états; à ce titre, elle est 
élevée et civilisatrice. 

L'idée de l'arbitrage est de plus une idée française. A l'occasion 
de ce mouvement, on a eu raison de rappeler, par de récentes pu- 
blications, le nom de l'abbé de Saint-Pierre (1). Au milieu de ses 
utopies, c'était justice de relever et de mettre en relief le projet 
qu'il avait longuement développé d'une médiation de souverains se 
réglant entre eux sur les choses de la guerre, et se soumettant, en 
cas de désaccord, au jugement des plénipotentiaires des autres alliés 
assemblés à cet effet. Restait le point capital du problème, le mode 
d'exécution, qui consistait en ceci : « si quelqu'un d'entre les grands 
alliés refuse d'exécuter les jugemens et règlemens de la grande al- 
liance, négocie des traités contraires, fait des préparatifs de guerre, 
la grande alliance armera et agira contre lui offensivement jusqu'à 
ce qu'il ait exécuté les dits jugemens et règlemens, ou donné sûreté 
de réparer les torts causés par ses hostilités et de rembourser les 
frais de la guerre suivant l'estimation qui en sera faite par les com- 
missaires de la grande alliance. » Le dernier mot de ce projet était 
donc la guerre encore, mais non plus la guerre d'envahissement 

(i) L'Abbé de Saint-Pierre, par M. Molinari. 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

et de conquête; c'était la guerre pour assurer la paix, c'était l'ar- 
mée internationale protégeant l'ordre public des états. 

Que cette idée de l'arbitrage vînt réellement du roi Henri IV, 
comme le prétendait l'abbé de Saint-Pierre, cela importe peu sans 
doute. On s'est demandé cependant si, en lui donnant le premier 
cette origine dans ses OEconomies royales, Sully n'avait pas essayé 
de couvrir ses écrits de la grande personnalité du roi; mais le mi- 
nistre dit plus dans ses mémoires; ainsi que le fait observer M. Moli- 
nari, il affirme que des négociations avaient été engagées avec plu- 
sieurs souverains, notamment avec la reine Elisabeth, pour établir 
une fédération européenne. Si en effet des négociations ont eu lieu, 
la question serait tranchée, et l'idée de l'arbitrage, qu'on ne ren- 
contrerait dans aucun autre étal à cette époque, serait véritablement 
celle du souverain à qui elle était attribuée dans ces écrits. Rous- 
seau donnait bientôt au projet de paix perpétuelle la forme bril- 
lante de son style, et Kant s'en inspirait pour un essai semblable. 
Ce qu'il importe uniquement de signaler, c'est qu'avant toute fédé- 
ration, selon Kant, chaque état devait se mettre en possession d'un 
gouvernement représentatif. La raison qu'il en donnait avait son côté 
plus piquant que pratique : comme ce sont en définitive les citoyens 
qui supportent le poids de la guerre, eux seuls devaient être appe- 
lés à en décider, ce qui ne leur était donné que sous les gouverne- 
mens à forme représentative. Dans un état despotique au contraire, 
la guerre n'était si facilement résolue que parce qu'elle ne coûtait 
au souverain, « propriétaire et non membre de l'état, aucun sacri- 
fice ni sur ses biens, ni sur ses plaisirs de table, de chasse, de 
campagne et de cour. » — C'était là soulever une grave question 
de droit public qui a fait son chemin depuis, et n'a point été oubliée 
lorsqu'il s'est agi de rédiger nos constitutions. 

C'était au fond la question de savoir à qui appartient le droit de 
paix et de guerre, question beaucoup moins épineuse en théorie que 
dans l'application. Il va de soi que ce droit, comme tous les autres, 
ne peut être exercé que par délégation; seulement, dès qu'il s'agit 
de le combiner avec la division des pouvoirs, les embarras com- 
mencent. Dans une des plus brillantes discussions dont on ait gardé 
le souvenir, Barnave et Mirabeau se chargèrent de présenter la 
question sous tous ses aspects, et l'assemblée constituante déclarait 
que le droit de paix et de guerre « appartient à la nation, » mais 
que la guerre ne pouvait être décidée que par un décret du corps 
législatif, rendu sur la proposition formelle du roi. On eut beau dire 
que la solution manquait de netteté, qu'elle se heurtait à la division 
des pouvoirs, qu'en voulant être agréable tout à la fois à la nation, 
à l'assemblée et au roi, elle ne donnait satisfaction à personne, en 



LES LIGUES DE LA PAIX. 159 

définitive le droit du pays était reconnu, proclamé, celui du chef de 
l'état limité. C'était un frein dont le passé n'avait point offert 
d'exemple. La convention ne pouvait s'en contenter. Allant plus 
loin, elle voulut que les déclarations de guerre fussent proposées au 
peuple et votées dans les assemblées primaires. IN'était-ce pas là 
une folle exagération du droit? Comment l'affirmer, quand on a eu 
l'exemple d'assemblées votant la guerre ou la laissant faire au mé- 
pris des vœux manifestes du pays ! 

On ne saurait oublier que le Bellérophon cinglait déjà sur Sainte- 
Hélène lorsque le sénat s'aperçut que iNapoléon n'avait pas cessé 
de violer l'article 50 de la constitution, qui exigeait une loi pour 
les déclarations de guerre. Le grand capitaine n'avait pris l'avis de 
personne et ne s'était enquis ni du iribunat, ni du corps législatif, 
ni du sénat; il avait donc forfait aux lois fondamentales et méritait 
bien la déchéance. Malheureusement la révélation arrivait un peu 
tard; le sénat, paraît-il, n'avait pas compris non plus que les riches 
dotations dont il avait été gratifié venaient en ligne directe du 
domaine extraordinaire, c'est-à-dire du butin de la guerre. Bien 
que les gouvernemens représentatifs de la restauration et de 1830 
n'eussent pas levé un soldat sans la volonté des chambres, la con- 
stitution de 1848 exigea, pour les traités de paix passés par le pré- 
sident de la république, l'approbation de l'assemblée nationale, et 
son consentement pour les déclarations de guerre. Le nouvel em- 
pire entendait user du droit de paix et de guerre, et il s'en ressaisit, 
mais, il faut en convenir, tout se passa dans les formes. Les sub- 
sides furent votés conformément à la constitution, et les déclarations 
de guerre offrirent le cachet de la régularité la plus parfaite. Ce fut 
là une phase nouvelle dans l'art de faire la guerre sans se soucier 
du pays, mais aussi sans blesser la constitution. Le jour où le pays 
se mit à protester. Napoléon III marchait vers Chislehuist, mais il 
put répondre que lui ne voulait pas la guen-e, et qu'il avait eu la main 
forcée. Les votes du corps législatif lui permettaient de parler ainsi. 
Alors que nous jetons les bases de notre nouvelle organisation poli- 
tique, et qu'il s'agit de se prononcer de nouveau sur le droit de 
paix et de guerre, n'oublions pas de tels exemples, et retenons bien 
ce que M. thiers a voulu consigner dans l'enquête ouverte sur les 
événemens du h septembre. « Lorsque, pour s'excuser, a-t-il dit, 
l'empereur Napoléon III prétend que c'est la France qui l'a entraîné 
à la guerre, il n'est pas dans la vérité. Si en effet il n'a pas voulu 
la guerre et qu'à son corps défendant il ait cédé, c'est à son parti 
qii'il a cédé et non à la France. Quelques hommes de cour et quel- 
ques spéculateurs de bourse, très peu nombreux du reste, sentant 
que les fautes de 1866 pesaient sur les affaires et croyant qu'une 
campagne de six semaines suffirait pour rendre l'élan aux spécula- 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

lions dont ils vivaient, disaient que c'était un mauvais moment à 
passer, quelque cinquante mille hommes à sacrifier, après quoi 
l'horizon serait éclairci, et qu'alors reprendraient les affaires; mais 
c'étaient de rares exceptions, et, je le répète, la France ne voulait 
pas la guerre. C'est un parti aveuglé par son ambition et par son 
ignorance qui seul l'a voulue, nous l'a donnée, et nous a perdus. » 
Cependant il fallait le vote de la chambre pour les subsides, et la 
chambre pouvait tout arrêter; elle pouvait, elle devait surtout con- 
trôler, car il s'agissait d'abord de savoir si véritablement notre 
ambassadeur avait été l'objet d'une insulte, d'une insulte voulant la 
guerre. « Convaincu, ajoute M. Thiers, qu'on nous trompait, je de- 
mandai la production des pièces sur lesquelles on se fondait pour 
se dire outragé. J'étais sûr que, si nous gagnions vingt -quatre 
heures, tout serait expliqué et la paix sauvée. On ne voulut rien 
entendre, rien accorder. Je fus insulté de toutes parts, et les dé- 
putés des centres, si pacifiques les jours précédens, intimidés, en- 
traînés dans le moment, s' excusant de leur faiblesse de la veille 
par leur violence d'aujourd'hui, votèrent cette guerre, qui est la plus 
malheureuse certainement que la France ait entreprise dans sa 
longue et orageuse carrière. » Kant avait donc raison lorsqu'il de- 
mandait avant toute chose, pour chaque état, des institutions véri- 
tablement représentatives, il disait même républicaines, sans atta- 
cher à ce mot le sens qu'il a pour nous en matière politique, — 
ceci pour dire que les guerres en définitive se font souvent sans 
motif suffisant et au mépris des intérêts des peuples. Quand elle 
supprimait la délégation pour les déclarations de guerre, que redou- 
tait à son tour la convention, si ce n'est des assemblées muettes 
et dociles comme le sénat du premier empire, si ce n'est des votes 
comme celui qui a décidé de la dernière guerre? Ne rejetons point 
de tels avertissemens; nous n'avons pas le droit en pareil cas de 
traiter trop légèrement les conceptions de la violente assemblée. 
Nous devions dès l'abord signaler les publications qui ont ré- 
pandu en Europe les premières notions de l'arbitrage, et inspiré 
à des degrés divers toutes celles qui ont suivi. Arrivons aux socié- 
tés, aux ligues et aux congrès qui, par leur active propagande et 
l'influence d'un infatigable patronage l'ont introduit dans le règle- 
ment des difficultés et des contestations internationales. 



IL 

Ce fut au lendemain des sanglans combats du premier empire 
que, par un mouvement spontané, se forma contre la guerre la 
ligue des hommes de bien, qui dure encore. Dès 1815, la secte des 
quakers fondait à New-York une Société des amis de la paix. L'an- 



LES LIGUES DE LA PAIX. l6l 

née suivante, pareille société s'organisait à Londres. Dans toutes 
les directions s'établirent des succursales que la propagande des 
brochures étendit rapidement. En 18Zi3, pour toucher plus vite à 
notre époque, un congrès formé des délégués de la Société de la 
paix se tenait à Londres, sous la présidence de M. Charles Hindley. 
Il fut décidé qu'une adresse serait envoyée à tous les gouverne- 
mens civilisés pour les inviter à introduire dans leurs traités de 
paix ou d'alliance une clause par laquelle ils s'engageraient, en cas 
de dissentiment, à accepter la médiation d'une ou de plusieurs 
puissances amies. Cette adresse fut présentée au roi Louis-Philippe, 
qui répondit aux délégués : « La paix est le besoin de tous les peu- 
ples, et, grâce à Dieu, la guerre coûte beaucoup trop aujourd'hui 
pour qu'on s'y engage souvent, et je suis persuadé que le jour vien- 
dra où, dans le monde civilisé, on ne la fera plus. » Au mois de 
janvier 18/i8, M. Beckwith, secrétaire de la Société centrale de la 
paix d'Amérique, présentait la même adresse au président des 
États-Unis. Celui-ci fit observer que les gouvernemens populaires 
étaient portés à la paix par leur tendance naturelle. « Que le peuple 
soit instruit, dit-il, qu'il jouisse de ses droits, et il demandera la 
paix comme indispensable à sa prospérité. » De 1848 à 1851, quatre 
congrès furent successivement tenus à Bruxelles, à Paris, à Franc- 
fort et à Londres. Le plus important fut celui qui s'ouvrit à Londres 
en 1851, pendant l'exposition universelle. On y voyait figurer des 
membres du parlement britannique, plusieurs membres de l'assem- 
blée législative et du conseil d'état de France, six corporations re- 
ligieuses, deux corporations municipales, trente et un délégués des 
sociétés de paix d'Amérique. A peine la vaste salle d'Exeter-Hall 
pouvait-elle contenir tous les auditeurs. Des résolutions importantes 
y furent adoptées; elles proclamaient qu'il est du devoir de tous les 
ministres des cultes, des instituteurs de la jeunesse, des écrivains 
et des publicistes, d'employer toute leur influence à propager les 
principes de paix, et à déraciner du cœur des hommes les haines 
héréditaires, les jalousies politiques et commerciales, qui ont été la 
source de tant de guerres désastreuses. En cas de différends, les 
gouvernemens devaient se soumettre à l'arbitrage de juges compé- 
lens et impartiaux; mais le congrès s'élevait surtout contre les ar- 
méniens : (( les armées permanentes, disait-il, qui, au milieu des 
démonstrations de paix et d'amitié, placent les dilférens peuples en 
un état continuel d'inquiétude et d'irritation , ont été la cause de 
guerres injustes , de souffrances des populations, d'embarras dans 
les finances des états; le congrès insiste sur la nécessité d'entrer 
dans la voie du désarmement. » 

La propagande ne ralentit point sa marche. Elle étendit sans 

TOME V. — 1874. H 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

cesse son influence civilisatrice, et de larges satisfactions lui furent 
bientôt données. En 1851, le comité des affaires étrangères du sé- 
nat des États-Unis, présidé par M. Foot, émettait un vœu en faveur 
de l'arbitrage international, et au mois de février 1853 le sénat, 
sur le rapport de M. TJnderwood, engageait le président, chaque 
fois que cela serait pratiquable , à insérer dans tous les traités à 
conclure à l'avenir un article ayant pour but de faire soumettre 
tout différend qui pourrait s'élever entre les parties contractantes à 
la décision d'arbitres à choisir d'un commun accord. Dès 1856, 
l'occasion se présentait de profiter du conseil. Les grandes puis- 
sances avaient à régler le différend de la Turquie. Une députation 
de la Société de la paix de Londres, composée de MM. Hindley, Jo- 
seph Sturge et Henry Richard, fut envoyée à Paris pour recomman- 
der à lord Glarendon et aux plénipotentiaires réunis dans cette ville 
une clause relative à l'arbitrage international. Lord Glarendon en 
effet proposa au congrès d'adopter l'idée qui était défendue par les 
sociétés de la paix d'Europe et d'Amérique. Les autres diplomates 
l'accueillirent, et le traité qui a pris le nom de traité de Paris sti- 
pula que, si un désaccord venait à s'élever entre la Sublime-Porte 
et une ou plusieurs des parties contractantes, elles devraient, avant 
de recourir aux armes, fournir aux puissances signataires du traité 
le moyen de prévenir une semblable extrémité par leur médiation. 
Dégageant du traité une règle d'application beaucoup plus géné- 
rale, le vingt-troisième protocole posait cette première assise de l'ar- 
bitrage : « Les plénipotentiaires n'hésitent pas à exprimer le vœu, 
au nom de leur gouvernement, que les états entre lesquels un 
sérieux dissentiment viendrait à s'élever eussent recours avant d'en 
appeler aux armes, en tant que les circonstances l'admettraient, aux 
bons offices d'une puissance amie. Les plénipotentiaires espèrent 
que les gouvernemens non représentés au congrès s'uniront au sen- 
timent qui a inspiré le vœu contenu dans le présent protocole. » En 
effet, quarante états adhérèrent à cette clause. En présence de ce pro- 
tocole et de la solennité qui en avait amené l'acceptation par toutes 
les puissances, M. de Laveleye (1) se demande comment l'empire a 
pu engager la guerre de 1870. Ce protocole était-il déjà oublié? 
Non sans doute, et il ne fallait qu'un instant pour que, rappelé par 
une des puissances , sinon par le pays , l'on vît aussitôt surgir une 
demande de médiation. N'est-ce pas là ce que craignait Napoléon III 
quand on brusquait si violemment le vote de la chambre, quand on 
refusait aux instances de M. Thiers les vingt-quatre heures de ré- 
flexion qu'il sollicitait si énergiquement pour sauver la paix ! 

(t) Des Causes actuelles de guerre en Europe, Bruxelles 1873. 



LES LIGUES DE LA PALV. 163 

Il revenait de droit à M. Henry Richard, au délégué de la Société 
de la paix de Londres en 1856, de porter pour la seconde fois de- 
vant le parlement anglais la question de l'arbitrage international. 
En 1849, pareille motion, présentée par Richard Cobden, avait été 
repoussée sur les observations de lord Palmerston, qui affecta de la 
tourner en ridicule; mais les derniers événemens étaient là pour 
apprendre une fois de plus, et par de saisissantes réalités, à quel 
point les folles entreprises d'une seule puissance peuvent troubler 
l'Europe entière. Et puis l'Angleterre n'a cessé de marcher vers la 
paix. Elle n'avait que médiocrement apprécié l'attitude beaucoup 
trop expectante de son gouvernement lors de la dernière guerre; 
elle aurait voulu qu'il se jetât avec des paroles d'apaisement entre 
les combattans. Aussi saisissait-elle l'occasion de nous témoigner 
ses vives sympathies au milieu de nos désastres. N'oublions pas 
qu'à l'armistice des convois de vivres, traversant le détroit, nous 
arrivaient à Paris comme la manne, et que, de la même provenance, 
les terres dévastées de nos laboureurs recevaient bientôt les pre- 
mières semences. Des meetings se prononçaient contre la guerre en 
général et particulièrement contre celle qui, après Sedan, s'était 
montrée si inexorable. Le 8 juillet 1873, M. Henry Richard n'était 
donc que l'éloquent organe des manifestations de l'opinion dans son 
pays alors qu'il obtenait, par un vote du parlement, qu'une adresse 
fût. envoyée à la reine « pour qu'il lui plaise de charger le secré- 
taire d'état aux affaires étrangères de se mettre en rapport avec 
les puissances, en vue de perfectionner les lois internationales et 
d'établir un système permanent d'arbitrage. » Par cette résolution, 
le gouvernement anglais était mis en demeure de se concerter avec 
les autres états sur une réforme considérable comprenant deux 
choses fondamentales, la rédaction d'une sorte de code internatio- 
nal et la constitution du tribunal d'arbitrage réclamé depuis si long- 
temps par les amis de la paix et les publicistes. Le llx novembre 
suivant, la chambre des députés italienne, sur la proposition de 
M. Mancini, proclamait à l'unanimité la même résolution, et for- 
mulait le même vœu dans une séance à laquelle avaient été conviés 
M. Henry Richard et MM. Dudley Field et Miles, jurisconsultes amé- 
ricains non moins dévoués à la cause de la paix. Est-ce à ces ma- 
nifestations solennelles que l'on doit la conférence de Rruxelles? 
Nous ne saurions l'affu-mer; mais ce que l'on peut dire, c'est que 
cette conférence se trouve en face de difficultés de plus d'un genre. 
Tout est à créer en cette matière; non-seulement la guerre est sans 
règles d'aucune sorte, mais, ce qui peut surprendre, les relations 
de peuple à peuple sont abandonnées au hasard des interpréta- 
tions et à l'arbitraire du plus fort. Qu'est-ce donc que le droit des 
gens, et où en est-il à notre époque? 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il y a plus de trente ans que Rossi gourmandait à cette occasion 
l'insouciance de la diplomatie. « Tout paraît indécis, disait-il, arbi- 
traire, mobile comme les événemens, comme les intérêts, comme 
les opinions et les vues de ceux quf président aux transactions po- 
litiques des grands états. En un mot, le droit des gens en est en- 
core aux misères de l'empirisme. » Or rien n'est changé. Aujour- 
d'hui comme alors, comme toujours , un conflit vient-il à éclater, 
l'embarras consiste à trouver une règle qui s'y puisse appliquer, et, 
comme elle n'existe point, comme elle ne peut être déduite que des 
faits et gestes de la diplomatie dominante, il ne s'agit de rien moins 
que de créer cette règle pour la circonstance. Alors on croirait assister 
à ces discussions juridiques des siècles passés, où Tacite et les pères 
de l'église, Horace et la Genèse, servaient à résoudre les questions de 
paternité, de succession ou de mitoyenneté. Ainsi se tranchent encore 
beaucoup de difficultés internationales à propos desquelles Grotius 
et Yattel sont renforcés de Gicéron. Veut -on expliquer 'comment 
telle ou telle immunité appartient à un ambassadeur ou aux gens de 
sa suite, on cite un fait qui s'est passé en Angleterre, en Hollande 
ou en France il y a deux cents ans peut-être, et ce fait, rapporté 
par Pufendorf , Wicquefort ou Barbeyrac, sert de loi pour peu qu'il 
concorde avec l'espèce. S'agit-il par exemple d'établir la franchise 
dont jouissent les hôtels des ambassadeurs, nous ouvrons Merlin, 
qui, sur la foi de Wicquefort, invoque le fait suivant : « le 21 Qiai 
16Zi9, un officier de l'élection de Paris, accompagné de gardes et de 
commis de la ferme, voulut pénétrer dans la loge du suisse de l'am- 
bassadeur de Hollande, soupçonné de vendre du tabac râpé, et 
fut repoussé avec éclat. Plaintes de l'ambassadeur. L'élu fut inter- 
dit et emprisonné par ordre du gouvernement. Les commis furent 
cassés et les fermiers-généraux obligés de faire des excuses. » Tel 
est aujourd'hui le code des nations; chaque pays est resté dans 
l'isolement parce qu'aucun autre n'en est sorti. En posant des prin- 
cipes que l'étranger pourrait admettre ou rejeter au gré de ses 
intérêts, on a craint de stipuler contre soi-même. C'est ce qui nous 
est arrivé quand à deux reprises nous avons essayé d'asseoir quel- 
ques règles relativement aux ambassadeurs et aux agens diploma- 
tiques. C'était, il est vrai, sous le gouvernement qui a le moins 
contribué au rapprochement des peuples. Premier consul ou em- 
pereur. Napoléon détestait la diplomatie et les diplomates , dans 
lesquels il ne voyait que des conspirateurs et des espions. La ré- 
daction du code civil lui donna l'occasion de s'expliquer à ce sujet. 
Le projet du code contenait une disposition qui affranchissait de 
poursuites devant nos tribunaux tous les agens diplomatiques étran- 
gers ainsi que les personnes composant leur famille et leur suite. 
« J'aimerais mieux, dit le premier consul, que les ambassadeurs 



LES LIGUES DE LA PAL\. 165 

français n'eussent point de privilèges à l'étranger, et qu'on les ar- 
rêtât, s'ils ne payaient pas leurs dettes ou s'ils conspiraient, que de 
donner aux ambassadeurs étrangers des privilèges en France, où 
ils peuvent plus facilement conspirer parce que c'est une répu- 
blique. Le peuple de Paris est assez badaud; il ne faut pas encore 
grandir à ses yeux un ambassadeur, qu'il regarde comme valant 
dix fois plus qu'un autre homme. Les autres puissances n'ont point 
à cet égard établi des principes aussi formels que ceux qu'on nous 
propose d'adopter. Il serait préférable de n'en pas parler. » Et la 
disposition fut écartée. 

Au surplus, il faut bien le reconnaître, le point était scabreux. 
Était-il même susceptible d'être utilement abordé dans les conseils 
législatifs d'une seule puissance? L'intéressant débat qui eut lieu en 
1810 au conseil d'état, débat peu connu et qui rentre à plus d'un 
titre dans cette étude, permet d'en douter. Toujours à propos de 
la condition des agens diplomatiques, des regards plus clairvoyans 
furent portés alors sur ces vastes solitudes du droit des gens que 
Rossi prenait en pitié. Cette condition avait préoccupé Montesquieu, 
qui y voyait une source perpétuelle de conflits; elle préoccupait non 
moins INapolèon : dans l'espèce d'isolement où il se trouvait à l'é- 
gard des autres états, elle s'offrait sans cesse à son esprit comme 
un des plus agaçans problèmes. Il résolut d'en finir et de la sou- 
mettre à un examen décisif. Appelé à se prononcer, le conseil 
d'état dès les premiers pas déclarait qu'en l'absence de lois posi- 
tives, de conventions expresses entre les souverains, on ne pouvait 
rechercher de motifs de décision en cette matière que <c dans les 
conventions présumées, dans l'usage le plus ordinaire, dans l'opi- 
nion des publicistes, et surtout dans cette raison universelle, prin- 
cipe de toutes les bonnes lois. » C'était beaucoup, et c'était peu. 
En poussant plus loin son étude, le conseil d'état ne fut pas long- 
temps à s'apercevoir qu'il se perdait dans le vide. 11 s'empressa de 
recourir à l'expérience de l'un de ses membres, M. le comte d'Hau- 
terive, très versé dans la diplomatie, où il avait passé une grande 
partie de sa vie, et l'invita à lui communiquer ses vues. De son 
côté, iNapoléon chargeait le procureur-général Merlin de présenter 
le tableau de la législation et de la jurisprudence de l'Europe sur ce 
grand sujet. Les diplomates se complaisent dans l'ombre favorable 
que projette l'incertitude des règles et des décisions. M. d'IIauterive 
ne pouvait échapper à celte pente de son esprit. Au contraire, la 
doctrine et la jurisprudence ne conçoivent que les points de droit 
nettement tranchés, et Merlin était jurisconsulte. Le grand capitaine 
aimait à tout dominer : chacun resta dans son rôle. Le conseil 
d'état avait timidement proposé de consacrer le principe de l'invio- 
labilité des ambassadeurs fondée sur le droit des gens; mais, rêve- 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

nant aussitôt sur ses pas, il décidait que l'inviolabilité cesserait dès 
que les ambassadeurs auraient eux-mêmes violé ce droit. Napoléon 
repoussa énergiquement le principe de l'inviolabilité; tout ce qu'il 
pouvait admettre, c'était que les agens diplomatiques ne devinssent 
justiciables qu'après la décision d'une commission de hauts digni- 
taires composée par lui. « M'objecterez-vous, disait-il, que les sou- 
verains, se trouvant compromis dans la personne de leurs repré- 
sentans, ne m'enverront plus d'ambassadeurs? Je retirerais les 
miens, et l'état gagnerait d'immenses salaires fort onéreux et sou- 
vent au moins très inutiles. Pourquoi voudrait-on soustraire les 
ambassadeurs à toute juridiction ? Ils ne doivent être envoyés que 
pour être agréables, pour entretenir un échange de bienveillance et 
d'amitié entre les souverains respectifs. S'ils sortent de ces limites, 
je voudrais qu'ils rentrassent dans la classe de tous, dans le droit 
commun. Je ne saurais admettre tacitement qu'ils pussent être au- 
près de moi à titre d'espions à gages, ou bien alors je suis un sot, 
et je mérite tout le mal qu'il peut m'en arriver. Seulement il s'agit 
de s'entendre et de le proclamer d'avance, afm de ne pas tomber 
dans l'inconvénient de violer ce qu'on est convenu d'appeler jus- 
qu'ici le droit des gens et les habitudes reçues. » Le conseil d'état, 
modifiant son projet, revint au droit commun; seulement il subor- 
donnait les poursuites à l'autorisation préalable du ministre des af- 
faires étrangères. 

Cependant la nouvelle proposition ne manquait-elle pas tout à la 
fois de logique et d'utilité pratique? Il importait fort peu de poser 
une règle rigoureuse et de soumettre les agens diplomatiques au 
droit commun, si l'on faisait intervenir l'examen préjudiciel d'un 
inistre. M. d'Hauterive eut beau jeu contre cette proposition, qu'il 
repoussait à son tour; mais il se donna le plaisir de faire en règle le 
siège des théories en cette matière. Les unes soutiennent l'indépen- 
dance absolue des agens diplomatiques, les autres subordonnent 
cette indépendance aux lois d'ordre public. Les opinions sur ce 
point ont varié selon l'esprit des temps ou la position des écrivains; 
elles ont été mises en avant pour la plupart « par des hommes de 
cabinet, » par « des faiseurs de livres, » étrangers aux affaires et 
peu pénétrés du véritable caractère des fonctions diplomatiques. 
M. d'Hauterive qualifiait ainsi les auteurs que l'on est habitué à 
consulter, et auxquels Merlin avait emprunté tous les élémens de 
son mémoire, et, pour donner plus de force à son observation, il 
faisait remarquer que Grotius, dans le cours d'une longue vie, 
n'avait été ambassadeur que pendant dix mois, que Pufendorf, 
Vattel, Barbeyrac, étaient des gens de lettres, que Bynkershœck 
était un magistrat, que Mornac, Hofman, étaient des jurisconsultes, 
Albéric Gentil un prédicant, et Besold un simple professeur de droit. 



LES LIGUES DE LA PALX. 167 

Il fallait donc se tenir en garde contre tous leurs systèmes. Finale- 
ment il n'y avait en tout ceci à considérer qu'une question de 
« dignité » pour les souverains, et partant de ]h il fallait laisser les 
poursuites dans le domaine de la diplomatie. Il n'y avait donc rien 
à faire, l'exemple du passé devant être regardé comme la meilleure 
règle du présent et de l'avenir. Le procureur-général Merlin voyait 
autrement les choses et les voyait mieux. Il convenait, selon lui, de 
sortir des incertitudes sur des questions de cette importance, mais 
le terrain fuyait sous les pas; pour lui donner quelque consistance, 
il était indispensable « de faire adopter par tous les gouvernemens 
des règles fixes et uniformes. » 

Ainsi dès cette époque l'étude seule de la condition des agens 
diplomatiques conduisait fatalement à la solution que proposent au- 
jourd'hui les parlemens d'Italie et de la Grande-Bretagne; mais 
l'heure était mal choisie pour jeter les bases d'un code internatio- 
nal d'accord avec les autres puissances; le projet rentra, pour n'en 
jamais sortir, dans les cartons du conseil d'état. En attendant mieux, 
Merlin voulut du moins utiliser ses recherches. Il fit donc entrer 
dans son recueil les élémens de son remarquable mémoire, un peu 
trop persillé par M. d'Hauterive, et c'est sur ce fond, rajeuni par les 
travaux de Martens, que vivent encore nos tribunaux, et l'on peut 
ajouter les tribunaux de l'Europe, quand il s'agit de trancher une 
question de droit des gens (1). Il a bien été conclu quelques traités 
avec certaines puissances , on a bien dit dans ces traités que les 
agens diplomatiques jouiraient respectivement, dans les deux pays, 
(( des avantages de toute sorte, accordés ou qui pourraient être ac- 
cordés à ceux de la nation la plus favorisée; » mais ces avantages 
n'ont été définis, que nous sachions, dans aucun traité antérieur au- 
quel les jurisconsultes et les tribunaux puissent recourir. Parfois 
même on a pris l'engagement, comme dans le traité intervenu entre 
la France et la Toscane en 1853, de régler les attributions, privi- 
lèges et immunités des agens respectifs « et d'en faire l'objet d'une 
convention spéciale dans le plus bref délai possible; » mais il ne 
semble pas qu'aucune convention de ce genre ait encore été arrêtée. 
Chacun pour soi, chacun chez soi , telle est en définitive la maxime 
qui jusqu'à ce jour a gouverjié les peuples. 

ÏII. 

La codification des lois internationales et la constitution de l'ar- 
bitrage ouvrent un si vaste champ aux négociations attendues des 
bons offices de la diplomatie, que le programme sera réduit, on doit 

(1) Voyez, dans le Répertoire de Merlin, le mot ministre puklic. 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

le supposer, en vue du succès même de l'entreprise. Tel qu'il a été 
compris par certains publicistes, le code international serait une 
œuvre gigantesque. Dans son mémoire couronné en 18/i9 par le con- 
grès des sociétés anglo-américaines réunies à Paris, M. Louis Bara 
proposait, ni plus ni moins, de modeler le code des nations sur nos 
propres codes (1). Il ne doutait pas qu'il n'existât entre les peuples 
les mêmes rapports qu'entre les hommes. En conséquence, lois ci- 
viles, commerciales, pénales, politiques et administratives, sans 
oublier la procédure, il faisait tout entrer dans le corps de droit in- 
ternational, corpus juris gentium, comme il se plaisait à le dési- 
gner. Ramenée à la théorie pure, cette grande division des droits 
des peuples peut être rigoureusament exacte, mais l'offrir à ceux 
qui voudraient tenter les premiers rapprochemens entre les différens 
états, ce serait trop em-brasser et courir le risque de mal étreindre; 
pour aspirera une codification proprement dite, on compromettrait 
le sort de négociations déjà assez périlleuses. Il s'agirait avant toute 
chose de prévenir les principales causes de guerre. Ce sont ces 
causes qui sont à observer dans leurs grands aspects. Elles ont 
varié avec les temps et les mœurs. En les énumérant, Grotius signa- 
lait notamment le refus de donner des femmes à ceux qui en de- 
mandent, l'envie de s'établir dans un meilleur pays que celui qu'on 
possède, le désir de s'emparer du gouvernement d'un état sous le pré- 
texte que c'est pour son bien, la prétention à la souveraineté uni- 
verselle. De nos jours, l'enlèvement des Sabines n'est guère à re- 
douter; les états ne sont plus nomades : resterait à savoir si la 
domination de la Rome antique ne tenterait pas encore des imita- 
teurs modernes; mais d'autres causes de guerre subsistent. M. Paul 
Leroy-Beaulieu les ramène à trois : l'oppression d'une nationaliié 
par une autre, — les défiances et les jalousies surannées, entrete- 
nues par une diplomatie tracassière et par l'enseignement public, 
— enfin l'ambition des princes, et le besoin de faire oublier par 
l'éclat des entreprises extérieures la pauvreté des institutions du 
dedans (2). — La dernière de ces causes n'est pas la moins irrécu- 
sable pour nous qui lui devons les désastres accumulés des deux 
empires. Après avoir étudié les faits contemporains, M. de Laveleye 
a découvert un plus grand nombre de causes de guerres, toutes 
actuelles, sans compter, dit-il, « le chapitre très étendu des que- 
relles dont l'origine est si insignifiante qu'on ne peut ni les prévoir 
ni les décrire, et qu'il faut les grouper sous le titre de conflits sans 
nom. » Ces causes, selon lui, seraient la soif des conquêtes, la reli- 
gion, le maintien de l'équilibre européen, les interventions à l'étran- 



(1) La science de la Paix, par Louis Bara, 1872. 

(2) Recherches économiques sur les guerres contemporaines, Paris 1873. 



LliS LIGUES DE LA PAIX. 169 

ger, les rivalités historiques, les colonies, les disputes d'influence, 
les obligations des neutres, les hostilités des races, l'imperfection 
des institutions politiques et la théorie des limites naturelles. On 
pourra trouver l'énumération bien longue, et cependant elle n'a rien 
d'excessif; ce sont bien là, il faut le reconnaître, des causes inces- 
santes de guerre dans les temps moderiies. La première cependant, 
l'esprit de conquête, aurait perdu du terrain; les légistes le répu- 
dient, et il n'oserait plus lui-même, disent les optimistes, s'affirmer 
désormais. Ce serait l'occasion certes de le condamner une fois pour 
toutes dans un code international; mais cette condamnation serait- 
elle bien définitive, et ne pourrait-il plus s'en relever? Et les secrètes 
machinations, et les hypocrites entreprises, et les vaines chicanes, 
qui donc pourrait les déjouer et obliger les souverains à compter 
avec la justice dans la manière de traiter les autres états? Le tribu- 
nal arbitral serait Là, dit-on, pour ces cas comme pour les autres. 
Soit; mais ne se fait-on pas illusion sur ce point? 

On répond que dès à présent on est à même de citer de remar- 
quables exemples de conflits réglés par le seul fait de l'arbitrage, 
et que dans plusieurs traités il est formellement stipulé. Ainsi, en 
1853, une convention relative aux pêcheries du Canada intervenait 
entre les États-Unis et l'Angleterre. Lord Clarendon, à la sollicita- 
tion de plusieurs membres du parlement, au nombre desquels était 
Richard Cobden, fit insérer dans le traité une clause imposant l'arbi- 
trage aux parties contractantes. En cas de différend, chaque partie 
nommerait un arbitre, et les deux arbitres en désigneraient un troi- 
sième, s'ils ne pouvaient tomber d'accord. Les parties contractantes 
s'engageaient à considérer la décision arbitrale comme définitive et 
sans appel. La même année, des réclamations restées indécises entre 
ces deux puissances étaient soumises à une commission mixte qui 
choisissait un troisième arbitre, M. Joshua Bâtes, do Londres. C'est 
une commission arbitrale qui réglait encore certains conflits surve- 
nus, en 1860, entre les États-Unis et la Nouvelle-Grenade, en 1861 
entre les États-l nis et Costa-Rica. En 1863, la décision arbitrale 
du roi des Belges terminait un premier différend entre les États- 
Unis et le Pérou, un second entre le Brésil et l'Angleterre, En 1865, 
l'affaire du détroit de Puget entre l'Amérique et l'Angleterre étai't 
soumise à une commission arbitrale, et en 1870 l'arbitrage de l'An- 
gleterre mettait fin à un différend entre l'Egypte et l'Iîlspagne. iNous 
arrivons ainsi au traité de Washington, que l'on a considéré non 
sans raison comme un des actes diplomatiques les plus importans 
du siècle. 

Cinq commissaires désignés par la Grande-Bretagne et cinq choi- 
sis par les États-Unis se réunirent à Washington, et formèrent une 
haute commission ayant pour mandat d'examiner les difl'érends qui 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'étaient élevés entre les deux pays à l'occasion de la guerre de la 
sécession. Après avoir fixé pour l'avenir un certain nombre de rè- 
gles de droit qui régiront désormais ces deux puissances et forment 
les premiers linéamens d'un code international à leur usage, la 
haute commission décida que toutes les réclamations se rapportant 
à la question de VAlabama et des autres corsaires (^/rtZ'rt?72« Claims) 
seraient soumises au jugement arbitral de cinq membres qui se 
réuniraient à Genève et seraient désignés, un par les États-Unis, un 
par l'Angleterre, un par le président de la confédération suisse„un 
par le roi d'Italie et un par l'empereur du Brésil. Dans l'ordre où 
elles viennent d'être indiquées, les cinq puissances furent représen- 
tées par MM. Charles Francis Adams, sir Alexandre Cockburn, Jacob 
Staempfli, le comte Frédéric Sclopis et le baron d'Itajuba. Durant la 
guerre de la sécession, l'Angleterre s'était-elle conformée aux obliga- 
tions qui sont imposées aux états neutres? Telle était la question à 
résoudre et que développèrent M. Bancroft-Davis pour les États-Unis, 
et lord Tenterden pour la Grande-Bretagne. Les procès-verbaux de 
ce grand débat ont été publiés à Washington; ils contiennent un 
véritable traité de droit international et sont curieux à plus d'un 
titre; mais une fois de plus ils révèlent au plus haut degré le dé- 
plorable état du droit des gens à notre époque. La première diffi- 
culté fut de définir les obligations qui découlent de la neutralité. Or 
c'est par des prodiges de recherche et d'argumentation qu'on par- 
vint à ériger les règles qui devaient servir de base à l'appréciation 
de la conduite de l'Angleterre. Tout fut compulsé , les traités , les 
actes de la diplomatie, les écrits des publicistes, Vinnius et Bar- 
tole, Erskine et Domat, MM. Hautefeuille et Théodore Ortolan, et, 
qui le croirait? Virgile lui-même. Il s'agissait de définir la faute, de 
caractériser la négligence qui résulte « de l'absence de diligence, » 
et la culpa lata., la ciilpa levis, la cidpa Icvissima, occupèrent plu- 
sieurs séances. « Ce que le droit dit de latiorc culpa, affirmait l'avo- 
cat des États-Unis, s'applique parfois à la lala culpuy de la même 
manière qu'un comparatif est employé dans certains cas pour un 
positif, comme dans Virgile : trislior et lacrymis oculos sujfusa ni- 
ientes. » Ne croirait-on pas assister à une audience du parlement au 
XYi** siècle? Somme toute, le conflit était grave et de nature à en- 
gendrer une guerre désastreuse. Il fut vidé par un jugement qui a 
plus fait pour l'arbitrage international qu'aucune autre mesure. Le 
12 septembre 1872, le tribunal de Genève condamnait l'Angleterre 
à payer en bloc à l'Amérique 75 millions de francs, attendu qu'en 
plusieurs points elle avait manqué « aux dues diligences » que lui 
imposaient les devoirs de la neutralité (1). 

(1) En 1872, la question de la baie de San-Juan était encore réglée entre les États- 
Unis et l'Angleterre par une décision arbitrale. 



LES LIGUES DE LA PAIX. 171 

Le terrain de l'arbitrage semblerait donc assez bien préparé, et 
de tels exemples s'imposent en quelque sorte à ceux qui sont appe- 
lés à organiser définitivement la justice internationale et à en arrê- 
ter les bases essentielles. Cependant nos tribunaux eux-mêmes ren- 
draient de vaines sentences, si le pouvoir coercitif n'était là pour en 
assurer l'exécution. La saisie des biens et l'incarcération jouent un 
grand rôle dans les moyens employés par la justice. Quel sera donc 
le pouvoir coercitif entre les puissances ? Si la sentence est répudiée 
par l'une des parties, en quoi consistera la contrainte? Nous avons 
vu que dans sa diète l'abbé de Saint-Pierre imposait aux souverains 
médiateurs le devoir de faire respecter leurs décisions. En effet, si 
l'arbitrage ne peut triompher des résistances, à quoi bon y recou- 
rir? C'est l'objection qui se produit habituellement en cette ma- 
tière. C'est aussi celle sur laquelle s'appuyait M. de Moltke le 
16 février 187Zi, lorsqu'il entreprenait de démontrer au Reichstag 
qu'il importait d'entretenir une armée de /iOO,000 hommes sur le 
pied de paix pour douze années. « Un tribunal de droit interna- 
tional, s'il en existait un, disait-il, manquerait toujours de la force 
nécessaire pour assurer l'exécution de ses arrêts : ses décisions de- 
meureraient, en fin de compte, subordonnées à la décision souve- 
raine du champ de bataille. » 
■ D'abord, à supposer que les résistances ne pussent être brisées 
que par la force des armes, faudrait-il en principe repousser des 
décisions qui presque toujours seront acceptées et loyalement exé- 
cutées? Dès à présent, on peut citer de nombreux exemples d'arbi- 
trage; quelle est donc la partie condamnée qui a refusé d'obéir? 
L'état qui répondrait aux juges par un défi aurait indubitablement 
à compter avec le sentiment public, et c'est là aussi une puissance. 
Enfin le jour où des états se ligueraient pour dompter la mauvaise 
foi d'un autre, la guerre aurait-elle donc le même caractère? Cette 
guerre, entreprise pour assurer la paix, d'après les traités, par me- 
sure de police, qui donc n'y souscrirait dans de telles conditions? 
Et il est permis de croire qu'il serait très rarement nécessaire d'en 
arriver là. Qu'adviendrait-il, d'un autre côté, si la diète générale, 
ainsi que le proposait Bentham, mettait tout simplement l'état ré- 
fractaire, après un certain délai, au ban de l'Europe? A notre époque, 
avec le grand mouvement du commerce, cette espèce d'excommuni- 
cation, accompagnée de sévères mesures d'interdit pour les libres 
communications et les échanges, ne paraitrait-elle pas la plus cruelle, 
la plus flétrissante et la plus elîicace des punitions? Même dans 
l'ordre de la morale internationale telle que semblent la comprendre 
ceux qui comptent secrètement sur le droit du plus fort, serait-ce 
là si peu de chose qu'on le prétend? C'est encore là peut-être ce 



^72 REVUE DES DEUX MONDES. 

que l'on pourrait envisager de mieux dans une matière où, somme 
toute, on aura fait beaucoup, si l'on parvient quelquefois seulement 
à empêcher le mal. Après Fontenoy, le marquis d'Argenson, écri- 
vant à Voltaire, lui disait que le triomphe paraissait magnifique, 
mais que le cœur lui manquait en songeant que « le plancher de 
tout cela était du sang humain, » C'est l'image qu'on ne devrait 
cesser d'avoir sous les yeux en traitant un pareil sujet. Une guerre 
de moins, que de sang épargné! 

Nous avons dit que la magistrature était descendue dans la lice, 
et demandait à son tour l'abolition des restes de barbarie dont 
témoignent nos relations internationales. Qu'elle y apporte plus par- 
ticulièrement l'idée du droit dans ses acceptions élevées, on ne sau- 
rait en être surpris, puisque là est l'objet de ses incessantes préoc- 
cupations. Elle n'admettra jamais qu'il y ait deux morales, la petite, 
comme on l'a dit, celle des citoyens entre eux, et la grande, celle 
des nations, — que le droit seul règne ici, et la force là. Un mot 
sauvage était parti du camp prussien dans la dernière guerre. 
Avait-il été réellement prononcé par le grand-chancelier? Il méri- 
tait dans tous les cas d'être flétri. Alors que l'ennemi foulait encore 
notre sol , l'un de nos premiers magistrats et de nos plus éminens 
juristes proclamait, pour l'honneur de la civilisation, que le droit 
prime la force (1). C'est le titre qu'un autre magistrat de la cour de 
cassation, M. Achille Morin, aurait pu donner à l'ouvrage étendu 
dans lequel il a traité, au point de vue juridique, la plupart des 
questions que fait naître la guerre (2). Joseph de Maistre se plaît 
à rappeler que, dans le grand siècle de la France, les procédés 
chevaleresques présidant aux combats, « la bombe dans les airs 
évitait le palais des rois. » Hélas! c'est pendant que les obus cin- 
glaient à Paris le dôme du Palais de Justice que le magistrat écri- 
vait son livre. 

M. Morin se place en face de la guerre déclarée et se demande 
si elle n'a pas certains principes d'humanité et de justice à respec- 
ter. Montesquieu fait dériver le droit de la guerre « de la néces- 
sité et du juste rigide. » Le combat aurait-il d'autres lois? Qui 
oserait soutenir que le soldat vaincu peut être torturé, que la pro- 
priété peut être inutilement dévastée, que le pillage est licite? Qui 
ne serait indigné à la pensée que l'un des belligérans a fait usage 
d'engins cruels, de balles explosibles ou empoisonnées? Sur tous 
ces points, l'œuvre paisible et infatigable des juristes a fait son che- 
min; elle a pénétré dans tous les pays, répandu la lumière dans 

(!) Discours de M. le procureur-général Renouard, prononcé à la rentrée do la cour 
di- cassation en 1872, 

(2) Les Lois relatives à la guerre selon le droit des yens moderne, Paris 1872. 



LES LIGUES DL: LA PAIX. 173 

toutes les consciences, si bien qu'en matière de guerre il est permis 
de nos jours de faire appel au droit public. De leur côté, nos tribu- 
naux ont proclamé certaines règles avec une grande fermeté et les 
ont posées comme les premiers pilotis du nouvel édifice à élever sur 
les terrains fuyans du droit international. C'est bien le moins que 
nous ayons une jurisprudence de la guerre! L'ennemi, par l'occu- 
pation militaire du territoire, acquiert-il sur les domaines de l'état 
envahi un droit tel qu'il puisse en disposer? Le gouvernement prus- 
sien, en possession des forêts domaniales des départemens de la 
Meuse et de la Meurthe, y avait coupé :! 5,000 pieds de chênes plus 
que séculaires qu'il vendit à un banquier juif de Berlin. L'enlè- 
vement était difficile et coûteux; le banquier céda son marché à 
un habitant de Nancy, qui, mis en demeure d'exécuter la conven- 
tion, en fit ressortir la nullité. La cour de Nancy et après elle la 
cour de cassation décident que l'occupation ne confère à l'ennemi 
que la jouissance provisoire des biens qu'il détient à la place du 
propriétaire; s'il peut en conserver le produit, il ne peut en disposer 
en maître. Or, vendre une forêt,, c'est disposer de la propriété elle- 
même. La vente fut annulée. « A cet égard, dit la cour de Nancy 
dans un remarquable arrêt du 3 août 1872, le droit international, 
bien plus que le droit civil, pose des règles inspirées par la con- 
science publique, et dont il appartient à la magistrature, en les ap- 
pliquant sans faiblesse, d'assurer la diffusion et le succès; il s'agit, 
non de méconnaître le droit du vainqueur, mais de le maintenir 
dans les limites que lui assignent les précédens, l'usage, la raison 
et la justice. » La Prusse aurait été fort en peine de récuser l'auto- 
rité de cette décision, que la cour de Nancy avait soin de baser sur 
l'opinion d'un auteur français, M. le conseiller Morin lui-môme, 
et de deux professeurs distingués de l'école allemande, Bluntschli 
et Heffter. A propos de bestiaux volés par les soldats prussiens dans 
une ferme du département de Seine-et-Marne, le tribunal civil de 
la Seine saisissait à son tour l'occasion de mettre en relief cette 
autre règle, « que le belligérant, sur le territoire ennemi, n'a pas 
le droit de s'emparer des biens des particuliers, — que ce prin- 
cipe, contraire au droit ancien , et qui doit avoir pour eflet de 
rendre les guerres moins désastreuses, recevait dans l'espèce son 
application (1). » Par ce dernier trait, le tribunal de la Seine a 
marqué avec une grande justesse la révolution profonde qui s'est 
accomplie dans les idées en cette matière. Le droit absolu du vain- 
queur tel que l'entendaient les peuples anciens, tel que voudraient 
l'entendre certains conquérans modernes, a disparu avec tant d'au- 

(1) Jugement du 11 déccnibrc 1872, prosidciicc de M. Glandaz. 



174 REVUE DES DEUX MONDES. 

très droits qui n'étaient eux-mêmes que l'abus de la force et le 
privilège de la barbarie. La guerre n'est plus qu'un duel entre 
les peuples, et la loi du combat proscrit comme des choses déshon- 
nêtes les actes de pillage au même titre qu'elle défend le meurtre, 
l'incendie a sans nécessité. » Et la justice qui intervient après la 
lutte pour rappeler à tous le respect de ces règles peut trouver 
dans la philosophie moderne un code tout fait, qu'elle invoque sans 
avoir à redouter les protestations d'aucun état en Europe. 

Il nous plaît de voir ainsi la magistrature mêler sa voix à celle 
de la philosophie, et dans la mesure de ses pouvoirs livrer la guerre 
à la guerre. En cette matière, il convenait de faire énergiquement 
la part de la morale et du droit. La force a trop longtemps régné, 
ne laissant après elle que cette trace de sang à laquelle on la suit 
à travers les gouvernemens et les âges. Qu'on invoque la raison 
d'état, soit. Dans les cas extrêmes, il ne saurait être interdit de 
pourvoir à sa propre sécurité par la puissance du bras ou des armes. 
A ce point de vue, M. de Moltke avait raison de rappeler que le pre- 
mier besoin des états est d'exister et d'assurer leur existence du 
côté de l'extérieur; mais gardons-nous de croire avec lui que, « si 
à l'intérieur la loi protège le droit et la liberté des citoyens, c'est 
la puissance seule qui peut à l'extérieur protéger l'état vis-à-vis de 
l'état. » Tout autre est la doctrine qui aujourd'hui, environnée d'un 
nouvel éclat, triomphera, nous voulons l'espérer, bien qu'elle ait été 
lente à s'imposer à la vieille politique internationale et à l'aveugle- 
ment des peuples. Disons-le donc, il ne saurait exister deux morales 
pour les états, celle du dedans et celle du dehors; il n'y a point non 
plus deux justices pour les nations, celle qu'on demande au droit et 
celle qui viendrait de la force. Si, pour les particuliers comme pour 
les états, il est permis d'invoquer la loi suprême de la nécessité, 
c'est la dernière à laquelle on doive toujours recourir. Aussi accep- 
tons-nous comme un heureux présage ce qui se prépare en ce mo- 
ment dans un pays voisin. De ce congrès, verrons -nous sortir ce 
qu'on pourrait appeler avec orgueil le code des nations ? Ne deman- 
dons pas tant du premier coup aux louables efforts de la diplomatie, 
et soyons-lui profondément reconnaissans , si elle parvient à nous 
donner quelques feuillets de ce beau livre, car par là seulement elle 
aura encore beaucoup fait pour la grande cause de l'humanité. 

Jules Le Berquiek. 



LES 



SCIENCES GÉOGRAPHIQUES 

EN FRANCE ET A L'ÉTRANGER 



L 



« Le bien ne fait pas de bruit; le bruit ne fait pas de bien. » Cette 
parole célèbre, vraie pour la politique et la morale, l'est surtout 
pour la science, dont l'œuvre patiente et réfléchie réclame cette 
liberté d'esprit, cette possession de soi-même, si nécessaires au 
travailleur. L'empressement des gens impatiens de se produire ne 
vaut rien pc-ur cette lente besogne : ils en compromettent le succès, 
et, s'ils obtiennent facilement la notoriété dont ils paraissent avides, 
ils ne sauraient prétendre à la solide renommée réservée au labeur 
consciencieux. On a tant répété depuis les douloureux événemens 
de 1870 que personne en France ne savait la géographie, on a tant 
dit que nos officiers, que nos généraux surtout étaient à peine ren- 
seignés sur leur propre' pays et sur les frontières mômes où nos pre- 
miers revers avaient transporté le théâtre de la guerre, que beau- 
coup de ces gens pressés, de ces ouvriers de la première heure, 
jugèrent opportun, fructueux peut-être, de s'improviser géographes. 
La liste de la Société de géographie de Paris, qui ne comptait que 
580 membres au 31 décembre 1869, en montre avec orgueil plus 
de 1,000 aujourd'hui. La guerre n'était pas encore terminée qu'on 
s'était déjà mis en devoir de rédiger au pas de course des pro- 
grammes d'enseignement, sans même avoir pris le soin de discuter 
et de fixer les principes essentiels d'une bonne méthode. On se piqua 
surtout de célérité en livrant à un public moins facile à contenter 



174(3 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'on ne le supposait une foule de manuels mal conçus, mal digé- 
rés , et de petits atlas en miniature sans aucune utilité pratique; ce 
même public alors se persuada que les Allemands seuls possédaient 
de bons livres, de bonnes cartes, et qu'ils avaient raison de nous 
taxer d'ignorance. 

Il est juste d'ajouter fort heureusement que ce ne furent pas seu- 
lement des géographes de rencontre ou des spéculateurs qui se 
mirent à l'œuvre. Des hommes éminens, jouissant d'une légitime 
autorité dans les autres sciences exactes, offrirent spontanément le 
secours de leurs lumières et d'une compétence que personne ne se 
serait avisé de contester dans le domaine spécial où elle s'était exer- 
cée jusqu'alors. La géographie a d'ailleurs le rare privilège de com- 
prendre tant de choses dans son cadre incessamment agrandi, qu'à 
l'exemple de l'ancienne philosophie, qui embrassait, peu s'en faut, 
toutes les connaissances humaines, elle prétend, elle aussi, donner 
asile à toutes les sciences descriptives. Le cosmographe, s'appli- 
quant à calculer les révolutions du ciel et à mesurer les surfaces 
de notre planète, n'est-il pas l'auxiliaire naturel du géographe? le 
géologue démontrera sans peine qu'une bonne description du globe 
ne saurait éviter l'étude delà formation, de la nature et de l'histoire 
des couches inférieures; le zoologue avec sa faune, le botaniste avec 
sa flore, l'anthropologisteavec ses crânes, réclament aussi leur droit 
de cité. Tout bon naturaliste d'ailleurs est voyageur, et tout voyageur 
intelligent est quelque peu géographe; il n'y a pas jusqu'aux repré- 
sentans de cette science née d'hier, dont le but est de faire revivre 
l'homme avant les âges historiques, qui ne prétendent aussi à une 
place auprès du philologue armé de ses cartes glottographiques : il 
faut donc les admettre dans cette enceinte cosmopolite, où l'ethno- 
logue les a précédés, où il faut dès lors introduire encore, et l'ar- 
chéologue avec ses monumens recueillis sur tous les points du 
monde civilisé, et l'épigraphiste, dont les mains sont pleines de ré- 
vélations sur les divisions administratives et les institutions des 
empires disparus, et le numismate, qui met sous nos yeux ses mé- 
dailles frappées aux noms des peuples, des royaumes et des cités. 
Quant à l'historien, personne ne lui dispute la possession d'un do- 
maine qu'il a de tout temps partagé avec le géographe de profes- 
sion; mais voici l'économiste, plus exigeant que tous les autres, 
car il a entrepris de nous persuader que la description de la terre 
se réduirait à une stérile nomenclature sans son concours, et que 
hft science géographique se trouve logiquement enchaînée à l'étude 
des intérêts et des besoins de la grande famille humaine. Les pre- 
miers occupans, pour dire la vérité, n'ont pas vu sans une certaine 
inquiétude cette invasion de toutes les sciences dans le champ pai- 



LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 177 

sible et restreint de la géographie telle que la comprenaient nos 
pères; mais ils ont fini par en prendre leur parti d'assez bonne 
grâce, on s'est même aperçu que tous y gagnaient; tant de connais- 
sances diverses promptement échangées ont reculé les horizons, et, 
sans perdre de vue sa spécialité, chacun est devenu quelque peu 
encyclopédiste. 

Grâce au calme qui succède à la confusion première, on apprécie 
aussi plus sainement les événemens militaires de la dernière guerre 
et les causes de faiblesse qui ont contribué à les rendre si funestes 
pour nous; on sait maintenant que ces événemens ont moins trahi 
l'ignorance géographique de nos officiers que l'insuffisance d'un 
bagage spécial, la pénurie où ils étaient de documens topogra- 
phiques, et surtout l'imprévoyance des chefs qui, parmi leurs plus 
graves oublis, s'étaient bien gardés de songer à l'éventualité d'un 
revers. L'agresseur a toujours cet immense avantage, qu'ayant un 
objectif déterminé il aborde un théâtre longtemps étudié. Les 
cartes de la Lorraine et des départemens voisins qu'il avait en si 
grand nombre entre les mains prouvent surtout que ces documens 
faisaient partie de son équipement de campagne, et non pas, comme 
on l'a dit, que les notions scientifiques que nos ennemis semblaient 
posséder témoignassent d'une instruction préalable très solide et 
très étendue. Hélas ! nos officiers, et surtout dans le corps du génie, 
connaissaient parfaitement la topographie de Coblentz et même 
celle de Dantzig; les cartons du dépôt des fortifications étaient 
bourrés de documens sur les places prussiennes, et le mot du Timea 
n'était que trop vrai : « les Français sont partis pour la victoire, 
non pour la guerre. » Il est bien évident qu'on n'avait ni prévu, ni 
par conséquent étudié la campagne de France et encore bien moins 
le siège que nous avons subi en 1870; aussi n'a-t-on rien trouvé 
sur les environs de Paris, rien sur les abords même de l'enceinte et 
des forts. C'est l'honneur de M. Levasseur et des colonels Laussedat 
et Secrétain d'avoir entrepris alors, — avec le concours de quelques 
professeurs de l'Université, de trois capitaines du génie et du petit 
nombre des élèves de l'École normale supérieure que leur santé 
avait empêchés d'être soldats, — d'inscrire à la hâte sur la carte 
planimétrique de la banlieue les courbes horizontales empruntées 
aux minutes des plans de nivellemens des compagnies de chemins 
de fer, et de pouvoir mettre ainsi, en l'espace de vingt jours, à la 
disposition du général ïrochu plusieurs exemplaires d'une carte 
donnant tous les mouvemens de terrain à une très grande échelle; 
est-il besoin d'ajouter que ce précieux document ne servit à rien? 
Il en fut à peu près de même partout. Aussi pendant que l'ennemi, 
qui comptait dans ses rangs bon nombre de ces espions de la veille, 

TOMB V. — 1874. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

soldais du lendemain, faisait son entrée sur une scène parfaitement 
connue de lui, et marchait dans un pays étudié d'avance, vers un 
but arrêté, beaucoup de nos chefs voyaient les Vosges pour la pre- 
mière fois, mais ils avaient peut-être dans la mémoire sur les bas- 
sins de l'Elbe et du Danube des notions aussi justes, sinon aussi 
détaillées, que les envahisseurs en possédaient dans leurs sacs sur 
les régions de la Moselle et de la Seine. 

Cependant, que la masse de l'armée française fût ignorante en 
géographie, nous ne songeons pas à le nier, nous avouerons même 
sans difficulté que notre nation avait montré jusqu'alors un certain 
dédain pour une science considérée trop généralement chez nous 
comme une sèche nomenclature propre à exercer la mémoire des 
enfans. Peut-être ne serait-il pas impossible de découvrir encore 
aujourd'hui des hommes de bonne compagnie qui se refusent à 
regarder les connaissances géographiques comme faisant partie , 
au même titre que l'orthographe et l'histoire, de l'éducation de 
toute personne bien élevée. Combien ignorent que, depuis Karl 
Ritter, la géographie est une science philosophique touchant à 
tous les grands problèmes de la vie matérielle et même de la vie 
morale de l'homme aussi bien qu'à toutes les lois du monde phy- 
sique ! Cette ignorance superbe et ce dédain suranné font place au- 
jourd'hui au désir général de s'instruire : on en cherche les moyens 
et l'on commence à demander des livres. Malheureusement on n'a 
le plus souvent sous la main que ces petits manuels composés 
sans méthode, sans clarté, mal écrits, dépourvus à la fois d'in- 
térêt et d'agrément, des atlas confus, mal gravés, illisibles ou ar- 
riérés de quarante ans comme celui de Brué, dont on essaie vai- 
nement de rajeunir les cuivres en les surchargeant , et l'on s'écrie 
qu'il n'y a en France ni géographes, ni livres, ni cartes. C'est là 
une grave erreur. Nous avons des géographes, les uns savans, les 
autres vulgarisateurs, et souvent l'un et l'autre à la fois; nous 
avons des livres, nous aurons bientôt des cartes, et d'abord, pour 
ne citer que peu de noms, depuis huit années déjà nous sommes en 
possession d'une Géographie générale qu'on étudie avec fruit à 
l'École normale supérieure comme à Saint-Cyr. L'auteur, M. Dus- 
sieux, possède, il est vrai, le rare mérite de fuir le bruit, il n'est 
d'aucune société et n'a sollicité les suffrages d'aucune académie. 
Sans parler ici des travaux purement scientifiques de M. d'Avezac 
et de M. Vivien de Saint-Martin, qui ont ouvert des tranchées dans 
plus d'un domaine de la géographie historique, et pour nous 
en tenir aux livres d'un usage plus général, comment ne pas ci- 
ter en première ligne la Terre de M. Elisée Reclus? Quel autre en 
Europe, depuis Humboldt et Karl Ritter, a aborde avec plus de 



LES SCIENCES GEOGRAPHIQUES. 179 

compétence, étudié avec plus d'amour la géographie physique du 
globe? Doué d'un singulier enthousiasme, amant passionné de la 
nature et de la science, il a d'abord voyagé, il a voulu jouir du spec- 
tacle varié du monde extérieur et en connaître les phénomènes avant 
de les décrire. Quoi qu'il en soit de ses idées égalitaires et socia- 
listes, M. Elisée Reclus a un autre mérite comme géographe que 
celui d'avoir produit un bon livre : il a déjà fait école, et, ce qui 
est fort rare, il a fait école dans sa famille, il a su communiquer à 
M. Onésime Reclus une partie de l'enthousiasme dont il était lui- 
même animé. Le meilleur manuel qui ait paru en France, avec la 
Géographie générale de M. Dussieux, est l'attrayant résumé des- 
criptif que ce jeune adepte a publié l'an dernier; ce n'est guère, il 
est vrai, qu'une description vive, juste et pittoresque, mais elle se 
lit avec plaisir, se retient aisément, et, n'était quelques écarts de 
goût et de style, on ne saurait mieux faire que de le recommander 
dans toutes les écoles. 

Quant aux atlas, sans parler de notre carte de l'état-major, qui 
n'est pas irréprochable assurément, mais qui constitue encore le 
meilleur ensemble que l'on possède en Europe sur la topographie 
d'un grand pays, sans parler même de la réduction exécutée au 
^-^^ de ce travail gigantesque, la nouvelle carte du génie au j^^ 
répondra mieux que ces travaux à grands points au besoin général 
du public. Deux feuilles, sur les quinze qui doivent la composer, 
sont achevées et publiées; les autres suivront bientôt. Nous n'avons 
encore cependant aucun atlas complet et d'un usage commode qui 
puisse se substituer aux travaux allemands de Kiepert et de Stieler; 
mais on en aura bientôt, et nous possédons depuis peu une carte 
murale de France : c'est celle que vient de publier M. Erhard, qui 
dépasse de beaucoup tout ce qu'on a vu en ce genre, soit chez nous, 
soit même à l'étranger. L'aspect en est surtout satisfaisant, le relief 
du sol y est rendu avec une grande vérité par l'heureux emploi de 
la chromogravure. Cependant nous ne saurions assez déplorer que 
sur ce splendide panorama, véritable photographie des terres et des 
eaux, on ait inscrit d'une main aussi lourde les noms des départe- 
mens, ceux des villes, et qu'on y ait tracé aussi grossièrement les 
divisions et les lignes de chemins de fer; il semble qu'on ait pris 
plaisir cà déshonorer ce chef-d'œuvre. Fort heureusement on peut 
tirer la carte sans les noms, et c'est celle-ci que les connaisseurs 
choisiront sans hésitation, laissant la carte écrite aux écoles pri- 
maires. 

Nous ne sommes donc pas, comme on voit, aussi déshérités qu'on 
le dit communément. Des livres bien faits existent, il faut savoir les 
découvrir, et c'est là que les conseils désintéressés et sincères doi- 



180 HEVUE DES DEUX MONDES. 

vent paraître précieux. Nous ne craignons pas d'affirmer qu'on a 
déjà beaucoup fait depuis quatre ans; mais on a surtout préparé bon 
nombre de travaux sérieux qui ne tarderont pas à se produire au 
grand jour, la vraie méthode d'enseignement a été consciencieuse- 
ment cherchée, de jeunes professeurs ont appris la géographie en 
l'enseignant, ce qui n'est pas peut-être une garantie de savoir ac- 
quis, cela prouve toutefois l'intérêt qu'ils prennent à leurs leçons, et 
qu'ils ne peuvent manquer de communiquer à leurs auditeurs. Aussi 
les examens d'admission à l'école militaire de Saint-Gyr témoignent- 
ils déjà d'un niveau beaucoup plus élevé; il en est de même du con- 
cours général entre les lycées et les collèges de Paris et des dépar- 
temens, qui révèle un progrès très sensible clans ces deux dernières 
années, surtoat en lS7h. Qui pourrait se persuader à l'étranger 
qu'au moment où tout le monde en France commence à com~ 
prendre l'obligation patriotique d'encourager ces études, au moment 
où la Société de géographie fonde des prix pour les lauréats de ce 
même concours général, où elle organise le congrès géographique 
de 1875 avec l'appui du gouvernement, un des derniers ministres 
de l'instruction publique s'est avisé de supprimer pour deux classes 
de nos lycées, dans les compositions du concours général, ce pré- 
cieux élément d'émulation qui avait déjà donné de si heureux ré- 
sultats? 

L'intérêt toujours croissant qui se manifeste chez nous pour ces 
études a inspiré à la Société de géographie de Paris l'idée de réunir 
un congrès des sciences géographiques en y conviant le monde sa- 
vant. Il est permis de dire qu'on n'a ni trop présumé de nos forces, 
ni exagéré les progrès accomplis depuis quatre ans, en décidant que 
Paris serait au printemps de l'année prochaine le lieu de réunion de 
ce congrès européen. En passant en revue les divers groupes scien- 
tifiques qui se sont formés dans le sein de la Société de géographie 
pour préparer un programme de questions à soumettre aux discus- 
sions du congrès futur, sans nous exagérer d'ailleurs l'importance 
des résultats qu'on peut attendre en général de ces sortes de réu- 
nions, nous aurons du moins un cadre tout tracé pour exposer l'état 
de la science géographique en France et à l'étranger dans chacune 
de ces branches d'études. 

II. 

On se rappelle saris doute qu'un premier congrès international 
pour le progrès des sciences géographiques avait eu lieu à Anvers 
le 'l'I août 1871. C'était un essai tenté dans des circonstances 
singulièrement défavorables, pour la France du moins, et même 



LES SCIENCES GEOGRAPIIIOUES. i8J 

pour l'Alleniagne; aussi ces deux pays n'y furent-ils représentés 
que par un très petit nombre de délégués. Tout fait au contraire 
augurer favorablement du congrès de Paris. L'amiral de La Ron- 
cière Le Noury, président annuel de la Société de géographie, a 
une grande part à revendiquer dans cette heiireuse inspiration; i) 
a consenti en outre à partager avec M. le baron Reille la plus lourde 
charge, celle de la mise en œuvre et de l'organisation matérielle de 
la réunion. Les adhésions recueillies jusqu'à ce jour à l'étranger 
sont des plus honorables. La Russie, l'Angleterre, l'Allemagne, 
l'Autriche, la Suisse, se sont empressées d'inscrire en tête de leurs 
listes particulières des noms tels que ceux de lord Derby, du géné- 
ral KaufTmann, du baron de Richtofen, du général Dufour, de 
MM. Kiepert, Petermann, Peschel, Khanikof, Semenof, Hunfalvy et 
bien d'autres encore, illustrés par des découvertes, des voyages ou 
d'utiles publications. Le comité d'organisation se divise en cinq sec- 
tions, dont la première, dite section scientifique, s'est occupée jus- 
qu'à présent de préparer les questions à soumettre aux délibérations 
du congrès ou ayant pour but de provoquer soit des travaux, soit 
des discussions principalement sur les problèmes non résolus, et qui 
semblent être à l'ordre du jour de la science. Cette section a dû en 
conséquence se subdiviser en autant de groupes que la géographie 
forme de branches diverses. Elle est à peu près parvenue à em- 
brasser l'universalité de ces études en les répartissant sous sept 
titres différens : géographie mathématique, hydrographique, phy- 
sique, historique, économique, didactique et voyages. Ces groupes 
se sont réunis chacun séparément et se sont mis en devoir de rédi- 
ger un programme de questions ; mais les questions de ces divers 
groupes nous ont paru, quant à présent, fort inégales en nombre 
et en intérêt. 

Nous ne dirons rien ici de celles qui ont été proposées par le 
groupe mathématique, et dont l'énoncé même ne pourrait être bien 
compris que par des hommes spéciaux; il n'en est pas de même des 
questions formulées par le groupe d'hydrographie. On n'ignore pas 
la tendance à la fois très scientifique et très pratique qu'ont prise 
en ces dernières années les études relatives à cette branche de la 
géographie. Depuis les beaux et utiles travaux accomplis en Angle- 
terre et aux États-Unis, nous pouvons citer chez nous ceux de 
M. Delesse, qui a donné sur le fond des mers et sur le relief, sur la 
constitution et les variations du sol sous-marin, un livre et un en- 
semble de cartes très remarqués, les études de M. (Iharles Martins 
qui ont paru ici môme. Ln de nos jeunes ingénieurs hydrographes, 
M. Germain, a publié cette année sur l'estuairo du Rhône un excel- 
lent rapport, auquel on peut reprocher de n'avoir tenu aucun compte 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

des travaux antérieurs ; le procédé de la table rase est bon sans 
doute en philosophie, mais il n'est pas de mise dans les sciences 
d'observation, surtout quand on arrive à des résultats en beaucoup 
de points identiques à ceux des devanciers. 

Le groupe de la géographie physique promettait de fournir un si 
grand nombre de questions nouvelles qu'il a fallu le dédoubler. 
MM. Gosson, Daubrée, de Quatrefages, Delesse, Hamy, Jules Gar- 
nier, se sont donc partagés en deux sections , et ont rédigé deux 
programmes distincts. En faisant maintenir dans le second de ces 
programmes la question de la lithologie du fond des mers, M. De- 
lesse a vraiment fait preuve de modestie. Le groupe de la géogra- 
phie physique n'a pas posé moins de quarante questions, parmi 
lesquelles prennent une large place celles qui touchent aux climats, 
à la distribution de la pluie, aux gîtes de combustibles, question 
d'un intérêt capital pour l'avenir du monde, et qui a été traitée 
avec talent par M. Dupaigne, auteur d'un livre sur les Montagnes du 
globe. On attire d'abord notre attention sur les rapports des ani- 
maux et des plantes des époques tertiaire et quaternaire avec ceux 
de l'époque actuelle. On demande en second lieu quelle influence 
le climat peut avoir sur la végétation , et quelle part ont les agens 
de dispersion des semences dans la distribution géographique des 
espèces végétales. — Les animaux viennent ensuite réclamer leur 
place dans cet inventaire du monde physique; bien des problèmes 
restent à résoudre : par exemple les espèces de l'Amérique du Nord 
et celles de l'Asie septentrionale appartiennent-elles au même foyer 
de production? Nous touchons ici aux questions qui ont si fort 
préoccupé Humboldt il y a trois quarts de siècle. Enfin l'homme 
apparaît à son tour dans le monde, et les animaux suivent ses pas, 
les plantes elles-mêmes l'accompagnent dans ses migrations. D'au- 
tres, attachées au sol où leur premier germe s'est développé, de- 
meurent comme signes caractéristiques des grandes régions natu- 
relles; mais, si la présence de l'homme modifie et renouvelle la 
face de la nature , quels changemens fait subir son action souvent 
imprévoyante à la flore d'une région par le déboisement, le défri- 
chement ou la culture? 

La distribution des races humaines préhistoriques, leurs rapports 
avec les races actuelles et la répartition de ces dernières à la sur- 
face du globe fournissent une autre série de questions. Une des plus 
intéressantes est celle qui concerne l'expansion des races humaines 
depuis les grandes découvertes modernes, leurs migrations, leurs 
transplantations, leur acclimatement et la substitution des races les 
unes aux autres. On nous dira peut-être pour quelles causes le fel- 
lah languit et meurt loin du ciel sans nuage et des eaux nourris- 



LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 183 

santés de la vallée du Nil; pourquoi l'Européen s'étiole, se trouve 
impropre à toute reproduction , même par le croisement, dès qu'il 
se transporte sur ces mêmes rives, où le riant et fertile tableau de 
la nature cache pour lui seul, sous cette trompeuse apparence, la 
sombre perspective de la stérilité , des extinctions rapides et de la 
mort. En considérant cet ensemble de questions, nous nous deman- 
dons si sur les deux points les plus importans, les races primitives 
et les migrations, le dernier mot des discussions qui s'apprêtent ne 
nous ramènera pas à la sage réserve de Humboklt, et au système, 
plus respectueux envers la Providence qu'entaché de fatalisme, de 
Karl Ritter. On saura découvrir, disait le premier de ces maîtres, les 
sources des civilisations diverses, l'origine des institutions, la trans- 
mission des systèmes politiques et religieux dans les différons mi- 
lieux et d'un hémisphère dans l'autre; mais le premier berceau de 
l'homme, unique ou multiple, le secret de la diversité des races, ce 
sont des problèmes qu'on ne parviendra jamais à résoudre par les 
voies et les procédés ordinaires de la science. Ritter de son côté, 
— prenant pour objet de ses recherches l'homme dans la nature, 
donnée sur laquelle il a élevé le colossal édifice de sa Géographie 
de l'Asie, — avant même d'avoir étudié sur ce vaste théâtre les 
lentes évolutions de l'humanité et les ressources que les diverses 
régions de cette contrée offraient à son industrieuse activité, avait 
formulé d'avance sa conclusion dans son volume sur l'Afrique, sorte 
d'introduction et d'exposé de sa méthode : il croyait découvrir un 
magnifique et providentiel accord entre les besoins particuliers de 
chacune des races de la grande famille humaine et les richesses na- 
turelles du sol, bien plus, entre la constitution physique de ces races 
et les conditions de climat de chaque pays. Que restera-t-il de ces 
théories? L'avenir appartient-il aux doctrines contraires dont pa- 
raissent s'être si fort épris les crédules et enthousiastes partisans 
de l'universelle fusion et de la chimérique fraternité finale? Peut- 
être la vérité se rencontrera-t-elle entre les deux systèmes, peut- 
être les lois de la transformation future des races et par suite des 
sociétés n'ont-elles et ne sauraient-elles avoir rien de général ni 
d'absolu, comme il arrive le plus souvent dans tout ce qui touche 
à l'incessante mobilité humaine et à la merveilleuse diversité de la 
nature. Une autre question que recommande un intérêt plus immé- 
diat et plus étroit est ainsi conçue : u géographie médicale, phthisie 
pulmonaire, fièvre jaune, choléra. » Pour ce qui regarde ce dernier 
fléau, le travail est ^ait, et nous doutons fort qu'on puisse rien 
ajouter au remarquable rapport, si méthodiquement composé, si 
rempli de faits et si fermement écrit, qui a été récemment présenté 
par M. le docteur Barth à l'Académie de médecine de Paris. 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

Sans prétendre signaler même les principaux ouvrages que ces 
dernières années ont vus naître pour ce qui regarde la géographie 
physique, tant en France qu'à l'étranger, nous ne pouvons passer 
sous silence, quoique déjà anciennes, les publications allemandes 
qui ont fait faire un pas considérable à cette branche de la science. 
La Russie, l'Allemagne et surtout l'Autriche avaient déjà exposé 
l'an dernier à Vienne leurs belles cartes géologiques. L'orographie 
a été particulièrement étudiée par la Société alpine de Vienne. Ea 
France, nous devons mentionner certaines œuvres d'un rare mérite. 
En première ligne, nous citerons les lumineux rapports de M. Krantz 
sur les voies navigables de la France, publiés comme annexes aux 
travaux de l'assemblée nationale, et qui sont entrés déjà dans le do- 
maine de l'enseignement public, car ils ont été proposés à la fois 
comme matière et comme modèles dans les exercices de l'École 
normale supérieure. C'est par la diffusion de tels ouvrages qu'on 
répandra le goût de la science sérieuse, et que l'on fera des géo- 
graphes. On peut en dire autant des travaux de M. Paul Belgrand 
sur les conditions géologiques et sur le régime des eaux du bassin 
de la Seine; enfin l'on doit rappeler à cette occasion les belles cartes 
géologiques des environs de Paris par M. Delesse. 

Le quatrième groupe, chargé de préparer les questions de géo- 
graphie historique, d'histoire de la géographie, d'ethnographie et 
de philologie, a rédigé jusqu'à ce jour vingt-quatre questions. Les 
trois premières portent sur les âges préhistoriques sans faire double 
emploi cependant avec les questions du groupe précédent, qui avait 
eu surtout en vue l'anthropologie. Le groupe historique a dû, lui, 
se préoccuper des premiers tâtonnemens, pour ne pas dire de la 
première éducation de l'homme, et de ce qui a précédé la civilisa- 
lion la plus primitive; c'est en ce sens qu'il faut entendre la ques- 
tion suivante, suggérée évidemment par les dernières communica- 
tions de M. Alexandre Bertrand à l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres : « constater sur le territoire de l'Europe aux temps 
préhistoriques, d'après les monumens, les ustensiles, les œuvres 
d'art, d'après les matières premières, la mise en œuvre de ces ma- 
tières, les procédés de travail et l'ornementation, l'existence de 
communications enire les populations établies aux extrémités oppo- 
sées de l'Europe et entre ces dernières populations et celles de 
l'Asie centrale. » On demande en outre, dans la question suivante» 
s'il est possible d'établir un lien, de retrouver le trait d'union entre 
les peuples des âges préhistoriques et ceux des plus anciens do- 
cumens de l'histoire positive. Il ne manque pas de savans capables 
de répondre à cet appel : à Copenhague, MM. Vorsaae et Engelhart 
semblent avoir apporté dans ces études nouvelles une rigueur de 



LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 185 

raisonnement et une sûreté d'observation jointes à une méthode 
analytique et synthétique peu commune. 

Entrant résolument dans la période des âges historiques, le qua- 
trième groupe croit que le temps est venu de tracer un tableau géo- 
graphique de l'Egypte pharaonique au temps de Toutmès III ou de 
Ramsès le Grand (Sésostris), en comprenant dans cette élude les 
pays soumis à leur empire tant en Asie qu'en Afrique. On recom- 
mande de discuter la valeur des identifications des noms égyp- 
tiens avec ceux des textes bibliques et classiques. On peut dire que 
jamais une question n'est venue mieux à son heure, car tout 
récemment M. xMariette a découvert le plus précieux texte géogra- 
phique qu'on ait encore rencontré, tant à cause de sa haute anti- 
quité (18,000 ans avant Jésus-Christ) que par l'abondance des 
renseignemens qu'il nous fournit. C'est une liste comprenant 
628 noms de peuples ou de villes de la terre de Chanaan, de l'As- 
syrie et peut-être d'autres contrées de l'Asie plus éloignées, puis 
de l'Abyssinie, de la région des parfums (entre le détroit de Bab-el- 
Mandeb et le cap Guardafui), enfin peut-être aussi de la région des 
grands lacs dans le bassin supérieur du jNil (Victoria-Nyanza, Al- 
bert-Nyanza), récemment explorés par Speke, Grant et Baker. Pen- 
dant que M. Mariette dégage les pylônes géographiques de Karnak, 
M. Brugsch poursuit ses études sur le pays des pharaons, et il vient 
de publier tout dernièrement une très-curieuse brochure sur l'exode 
et la marche des Israélites, accordant ou s'efforçant d'accorder le 
texte de la Bible avec les documens égyptiens. Cette activité de 
production dans la science égyptologique donne à penser que la 
géographie de cette histoire peut être tentée dès aujourd'hui. Sans 
parler de M. Mariette, qui a entre les mains les plus riches matériaux, 
il faut se souvenir des belles recherches de M. Brugsch sur les nomes 
égyptiens, qu'il a entrepris d'identifier avec les noms grecs ptolé- 
maïques, seuls connus de nous jusqu'alors, — que M. Jacques de 
Rougé vient de donner un bon travail sur les mêmes nomes en pre- 
nant pour départ les monnaies et les textes d'Edfou, — que M. Mas- 
pero enfin a présenté à la Sorbonne des thèses géographiques re- 
marquables sur l'Egypte et l'Assyrie. 

La question suivante porte sur la géographie comparée de l'Asie 
occidentale avec ses divisions aux deux époques des Sargonides 
(vers 720 avant Jésus-Christ) et de Darius I"; elle appelle égale- 
ment un rapprochement entre les textes de Khorsabad, deBabylone, 
de Persépolis d'une part, la Bible et Hérodote de l'autre. L'Angle- 
terre et la France paraissent surtout à même d'apporter des réponses 
à cette question. 

Se transportant ensuite dans la péninsule italique et dans la vallée 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

du Danube, le groupe historique demande si les monumens connus 
sous le nom d'antiquités étrusques n'appartiendraient pas à des 
peuples d'origines diverses tels que les Pelages, les Ombriens, les 
Samnites; puis, rappelant que les textes épigraphiques, relevés sur- 
tout dans la région du moyen Danube, non moins qu'un grand 
nombre de noms géographiques anciens, accusent dans la vaste 
étendue de pays comprise entre la Forêt-Noire et le Pont-Euxin la 
prédominance de ces mêmes noms gaulois, depuis la vieille Novio- 
dunum (Isaatcha) près de l'embouchure du Danube, et Durostorum 
(Silistrie), au sud-est de la Dobrudja, jusqu'à iSm^rû/w^îz^w (Belgrade) 
et Vindobona (Vienne), on demande aujourd'hui si les peuples de 
notre race qui sont venus en Italie avant Brennus et ont donné leur 
nom à la Gaule cisalpine ne seraient pas venus directement de la 
vallée danubienne au lieu de sortir des régions du Rhône, de la Loire 
et de la Seine, comme on le croit communément. On devra donc 
rechercher si nos pères ne représentent pas le rameau occidental 
seulement d'une grande race qui aurait dominé dans tout le centre 
de l'Europe, au milieu des riches plaines du Danube, avant l'arrivée 
des Germains, et aurait rayonné à la fois vers l'est et vers le midi, 
c'est-à-dire en Gaule et en Italie. Cette intéressante question en a 
amené une autre touchant la même région : elle est relative aux 
Daces, ce peuple dont l'origine est restée mystérieuse et sur la des- 
cendance duquel nous ne sommes pas parfaitement fixés. Cependant 
les Daces nous sont connus par les textes classiques, et la colonne 
Trajane nous a même rendu leurs traits familiers; il n'est pas moins 
assuré que leur langue, dont il ne reste plus que quelques noms 
géographiques conservés par Ptolémée et par les itinéraires anciens, 
a été remplacée par le latin, que les légionnaires romains ont ré- 
pandu dans cette contrée, et qui, insensiblement transformé parles 
emprunts faits surtout aux langues slaves, est parlé aujourd'hui 
par les huit millions de Roumains qui peuplent la Moldavie, la 
Valachie, une partie de la Transylvanie, du Banat et certains districts 
de la Bulgarie et de la Macédoine, sans qu'il soit cependant permis 
d'affirmer que les Roumains nous représentent les Daces, et que les 
Daces soient des Scythes. 

Cinq questions relatives à la géographie romaine s'adressent à 
ceux qui joindront à la pratique des textes grecs et latins des con- 
naissances archéologiques et épigraphiques assez étendues. Il s'agit 
en effet, dans une de ces questions, d'expliquer ce qu'étaient les 
onze régions de l'Italie à l'époque d'Auguste, et d'étudier la période 
de transition qui sépare l'établissement de ces divisions de la créa- 
tion des provinces dans la même péninsule au temps de Dioclétien, 
— dans une autre, de découvrir l'origine du dédoublement des pro- 



LES SCIENCES GEOGRAPHIQUES. 187 

vinces impériales et sénatoriales dans l'empire entre les mêmes 
époques, — dans une troisième, s'il est possible de tracer la ligne des 
douanes de la Gaule. Pour ce dernier travail, il faudrait d'abord, 
à ce qu'il semble, expliquer que la douane romaine, percevant sur 
toutes les marchandises introduites dans ce pays un droit unique 
s' élevant au quarantième de leur valeur, était désignée sous le nom 
de quadragesima Galliarum, appellation qui servira peut-être à 
faire retrouver quelques-uns des points où passait cette frontière 
fiscale. S'inspirant des nécessités nouvelles que la science épigra- 
phique, créée par Borghesi et si largement développée par MM. Léon 
Renier, Mommsen, Henzen et de Rossi, impose aujourd'hui à tous 
ceux qui s'adonnent à ces études, le quatrième groupe a dû par de 
telles questions appeler l'attention de l'Europe savante sur la révo- 
lution, disons mieux, sur l'éclosion de la vraie géographie histo- 
rique. On ne peut plus se contenter désormais des discussions sur 
l'emplacement ^Alesia ou du Portus Itius; le temps est passé où 
la topographie et les identifications des noms et des lieux anciens 
avec les noms et les localités modernes défrayaient les ouvrages 
des Valois, des d'Anville, des Mannert, des Ukert, et naguère en- 
core des "Walckenaer et des Forbiger. Il faut rendre la géographie 
plus vivante et plus instructive; nous voulons voir la famille gau- 
loise et romaine organisée en société, nous voulons connaître l'ordre 
politique, civil et religieux qui la régissait, quels magistrats la 
gouvernaient, comment se répartissaient les dillérens services ad- 
ministratifs, militaires, religieux et financiers; nous ne sommes 
pas moins curieux d'apprendre à quel régime étaient soumises les 
cités : si Marseille, Lyon, Nîmes et Rennes par exemple avaient 
reçu la même constitution municipale ou ne possédaient pas au 
contraire des institutions essentiellement diverses, donnant à cha- 
cune d'elles une vie propre et im caractère singulièrement origi- 
nal qu'elles ont perdus dans le système uniforme des temps mo- 
dernes. Celui qui nous dirait même quelle était la condition des 
petites gens daYis le système municipal de la Gaule romaine, s'ils 
n'avaient pas leurs corporations, leurs conseils de prud'hommes, 
leurs collèges ou confréries religieuses, serait, nous le croyons, 
fort écouté. C'est là qu'est aujourd'hui la science : tout ce qu'on 
a fait jusqu'à présent n'était que la préparation ou, si l'on veut, 
l'introduction à la science; on exige en un mot que la géographie 
romaine nous éclaire sur le pays qu'on doit étudier, aussi com- 
plètement que la géographie contemporaine nous renseigne sur les 
contrées qu'elle décrit. Si nous ouvrons un manuel pour connaître 
l'Angleterre ou la Russie, nous y cherchons non i)as seulement les 
noms des villes, mais bien tous les rcnseignemens possibles sur l'ad- 
ministration, le culte, les divisions, les services publics, les res- 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

sources économiques, le commerce, l'industrie, l'organisation so- 
ciale, les armées, la levée des troupes, la marine, l'effectif des 
flottes, etc. C'est précisément tout cela que nous demandons à une 
géographie historique de l'Italie ou de la Gaule. Personne n'a en- 
core tenté de faire un livre de ce genre. On répondra que les textes 
classiques ne sauraient nous en fournir les élémens, que Tacite ou 
Dion Cassius n'ont pas plus entrepris de nous faire comprendre ce 
qu'étaient un légat propréteur, un procurateur du vingtième des 
successions, ou du quarantième des Gaules, un flamine d'Auguste, 
des sévirs augustaux, etc., que M. Thiers dans ses Histoires de la 
Révolution ou du Consulat et de l'Empire ne nous a expliqué ce 
qu'était un évéque, un président de tribunal , un sous-préfet, un 
maire et un conseil municipal , et que les historiens du xviii^ siècle 
enlin ne nous ont éclairés sur les pays d'états, les bailliages, les 
élections, etc., et la raison en est simple : leurs contemporains le sa- 
vaient trop bien. Dans une géographie de la France actuelle, toute 
explication sur l'ordre de choses établi paraîtrait oiseuse et même 
naïve; il en était absolument de même au temps de Tacite et au 
siècle de Saint-Simon. Malheureusement cet ensemble administra- 
tif, que tous les témoins ne connaissent souvent que trop bien, a 
disparu, cent ans après la révolution qui l'a renversé, personne ne 
s'en souvient plus; une des questions les plus redoutées de nos 
jeunes professeurs d'histoire à l'agrégation est le tableau de l'orga- 
nisation des services publics en 1788, c'est-à-dire d'un système ad- 
ministratif sous lequel nos pères ou tout au moins nos grands-pères 
ont vécu. 

Il nous reste heureusement pour toutes les institutions disparues 
des témoins officiels et irrécusables qu'il faut savoir interroger; 
pour l'époque moderne , nous avons les archives et les papiers pu- 
blics; pour l'époque romaine, nous avons les inscriptions. Il en 
existe environ six mille pour la Gaule. Quand on les aura étudiées 
et comparées avec les auteurs classiques et les textes des lois théo- 
dosiennes, on pourra aborder la géographie admirtistrative de la 
Gaule sous la domination romaine. En attendant, il faut que l'ar- 
chéologue rassemble les bornes milliaires encore subsistantes sur 
le sol ou dans les collections publiques et privées, et compare les 
résultats authentiques qu'elles nous fournissent tant pour la chro- 
nologie que pour les distances avec les itinéraires connus sous les 
noms de Table antonine, de Table de Peutinger, etc., que l'épigra- 
phiste fasse connaître pour toutes les provinces de l'empire les prin- 
cipaux centres religieux du culte officiel de Rome et d'Auguste, l'é- 
tendue de ces juridictions sacerdotales, qui étaient de deux degrés, 
et qu'il recherche s'il n'existe pas quelque rapport entre ces cir- 
conscriptions païennes et celles que le christianisme a assignées 



LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 189 

aux archevêchés métropolitains et aux diocèses épiscopaux. Par cet 
énoncé même, on semble donner à entendre que la province ro- 
maine avec ses sacerdotcs ou flamines de degré supérieur, et la cité 
avec son llamine municipal, sont précisément, comme l'a démontré 
déjà M. Léon Renier dans son cours du Collège de France, les moules 
tout préparés dont s'est emparé le christianisme le jour où Con- 
stantin a proclamé la paix de l'église; si bien que les provinces mé- 
tropolitaines ecclésiastiques et les diocèses, ces divisions, — de 
beaucoup les plus importantes qui aient jamais existé, puisqu'elles 
ont traversé presque sans altération une période historique de quinze 
cents ans, de Constantin à la révolution française, — ne seraient 
autre chose que les provinces et les cités romaines. 

La section historique a été ensuite amenée, par un enchaînement 
tout naturel, à s'occuper des divisions du sol sous les deux pre- 
mières races de nos rois, et elle s'enquiert de ce qu'étaient la cen- 
taine et la vicairie, subdivisions du comté. Elle aurait pu ajouter à 
cela, — et peut-être le fera-t-elle, — une question de numisma- 
tique : ce que la connaissance des monnaies mérovingiennes par 
exemple peut ajouter aujourd'hui aux renseignemens géographiques 
et topographiques dont Grégoire de Tours, Frédégaire et les plus 
anciennes chartes sont si avares. M. Anatole de Barthélémy a publié 
une liste de 776 noms de localités qui se lisent sur les pièces de 
cette série; mais sa liste est fort défectueuse, car on en connaît plus 
de 1,200, dont une notable partie est encore à identifier. M. Pon- 
ton d'Amécourt, l'heureux possesseur de la plus riche collection qui 
existe de ces monnaies, pourrait mieux que personne nous en in- 
struire, et donner suite aux études qu'il a déjà publiées sur la géo- 
graphie de la première et de la troisième Lyonnaise, refaites pour la 
Bourgogne et la Touraine à l'aide de ses cartons, disons mieux, de 
ses écrins numismatiques. 

Les dernières questions posées par le groupe historique portent 
sur les documens relatifs aux navigations européennes, autres que 
celles des Portugais, le long des côtes d'Afrique au commencement 
des temps modernes, puis sur la connaissance exacte des terres de 
la région polaire, et pour l'ethnographie, sur la race blanche dont 
la présence a été constatée dans l'extrême Orient, sur la population 
nègre que l'on rattache aux negrilos océaniens, sur les deux types, 
noir et blond, qui se trouvent en opposition avec l'unité linguistique 
chez les peuples de l'Europe et de l'Asie pendant toute la durée des 
siècles historiques; la dernière question ethnographique ]îorte sur 
les caractères et l'extension des Callas en Afrique. On a cru devoir 
écarter les questions européennes comme touchant de trop près à 
la politique; nous avouons ne pas bien comprendre en quoi les don- 
nées d'une science aussi exacte que doit et peut l'être l'ethnogra- 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

phie, qui repose sur une statistique aujourd'hui parfaitement établie 
pour les pays d'Europe, peuvent éveiller les susceptibilités les plus 
ombrageuses. Si les faits admis par tel savant ne sont pas rigoureu- 
sement exacts, le congrès offre une belle occasion de les rectifier. 
S'il est pénible pour les Hongrois par exemple d'entendre proclamer 
qu'il n'y a que 5 millions de Magyars environ contre 16 millions 1/2 
de Slaves en Autriche, s'il est importun pour les IiO millions d'Al- 
lemands de voir constater qu'il existe 60 millions de Slaves, alors il 
faut cacher les belles cartes ethnographiques que la Russie, l'Au- 
triche et la Prusse elle-même ont coloriées chacune en étendant 
un peu trop peut-être la teinte plate qui désigne la race qu'on avait 
intérêt à voir prédominer. 

Il est à regretter que l'on n'ait pas ajouté au même programme 
quelques questions sur l'histoire de la géographie; on reconnaît à 
cette lacune que M. d'Avezac n'a pas assisté aux séances de la com- 
mission. L'auteur du mémoire sur Aethicus et de tant de travaux 
sur les découvertes des navigateurs des xv^ et xvi« siècles, et sur 
les rares témoignages qui nous en restent, aurait pu mieux que 
personne enrichir le programme du quatrième groupe : l'on eût été 
assuré que tous les problèmes de ce genre dont il n'a pu donner 
lui-même la solution eussent été bien réellement les desiderata de 
la science. Habitué à creuser les questions qu'il traite, à y revenir 
sans cesse, exigeant pour lui-même au-delà de ce qu'on peut dire, 
M. d'Avezac a toujours été fort éloigné d'aborder les périlleuses 
tâches des grandes pubHcations et des travaux de longue haleine. 
\\ n'a jamais songé par exemple à assumer sur lui la lourde en- 
treprise d'écrire une histoire générale de la géographie. L'homme 
que des qualités différentes, mais non moins louables, désignaient 
pour cette œuvre utile de vulgarisation, M. \'ivien de Saint-Martin, 
était le seul peut-être que l'étendue de ses connaissances mît à 
même de nous exposer en un seul volume l'histoire des décou- 
vertes, des systèmes et des progrès de la science géographique de- 
puis Homère jusqu'à nos jours. En effet, M. Mtillenhoff, de Berlin, 
— qui par ses notices sur l'empire d'Auguste, puis par ses études 
sur les peuples barbares de la Germanie, et surtout par son pre- 
mier volume des Antiquités alleinandes, a su conquérir le titre de 
successeur des Mannert, des Ukert et des Forbiger, disons mieux, 
M. Mullenhoff, qui est à cette heure le vrai représentant de la géo- 
graphie historique en Allemagne, — s'est borné jusqu'à ce jour 
à l'antiquité classique. Quoique le titre de ce premier volume semble 
nous introduire dans le moyen âge, il ne faut pas s'y tromper, il ne 
traite guère que de Festus Avienus et de Pythéas de Marseille, qui 
vivait au iv« siècle avant notre ère, et, à moins que, par une exa- 
gération comique du système bien connu des revendications al- 



LES SCIENCES GEOGRAPHIQUES. l9l 

lemandes, il ne veuille faire de Pythéas un Teuton, on ne voit pas 
bien nettement ce qu'il peut avoir à faire avec les antiquités ger- 
maniques. M. Peschel, d'Augsbourg, se borne par contre à l'his- 
toire des découvertes géographiques de la période moderne : ni 
l'un ni l'autre de ces savans n'était donc appelé à entreprendre 
le travail d'ensemble que M. Vivien de Saint - Martin vient de pu- 
blier. On le lira avec plaisir et avec fruit. L'auteur paraît suffi- 
samment maître de toutes les parties de son vaste sujet, mais c'est 
surtout pour la partie moderne qu'il mérite une approbation presque 
sans réserve; enfin, dans un sujet où le côté technique ne pouvait 
être évité, il a su le rendre intéressant et parfois agréable. L'homme 
qui a consacré plus de cinquante années de sa vie à l'étude de la 
géographie n'a guère plus rien à apprendre de personne sur la 
science qu'il professe : aussi les lacunes qu'on remarque dans son 
livre ne sont-elles pas imputables sans doute à des omissions in- 
volontaires. Il n'ignore pas probablement les textes géographiques 
découverts en 1860 sur les murs de Karnak et les longues listes 
des contrées de l'Asie déchiffi-ées dans les salles de Khorsabad, 
en face de Ninive. Pour notre part, nous n'eussions pas hésité 
à donner le premier rang à ces découvertes, car nous les jugeons 
de beaucoup plus intéressantes, même pour le plus grand nombre 
des lecteurs auxquels s'adresse l'auteur, que ses digressions sur la 
chimérique géographie d'Homère. La Bible, dont M. Vivien de Saint- 
Martin parle si bien, est elle-même devancée par ces documens au- 
thentiques quarante fois séculaires, et il faut se rappeler que l'E- 
gypte touchait à sa décadence quand la Grèce se nourrissait encore 
de glands. ]N'eût-il pas été plus nouveau et plus instructif d'ouvrir 
par ces respectables monumens des plus anciens âges son vaste in- 
ventaire géographique? Ou ne serait-ce pas que son livre, écrit 
depuis longtemps déjà, ne se trouve plus au courant de la science 
sur ce point? En revanche, l'Inde occupe la place qui lui est due, 
et l'importance des conquêtes scientifiques des Grecs, d'Alexandre 
et des Ptolémées nous a paru bien comprise et bien résumée. On 
ne peut en dire autant de l'époque romaine, qui est visiblement sa- 
crifiée. Une ou deux pages sur les itinéraires, sur les tables antonine 
et peutingérienne, ces documens précieux qui nous donnent, pour 
ainsi parler, la charpente vraie de V or bis romanus, seront jugées 
d'un avis unanime absolument insuffisantes. La partie de ce livre 
qui est relative au moyen âge et aux temps modernes ne mérite, 
nous le répétons, que des éloges à peu près sans restriction ; quel- 
ques omissions cependant doivent être signalées : ainsi qui croirait 
que parmi tant de noms de voyageurs contemporains , surtout de 
voyageurs anglais et allemands, celui de notre regretté collabora- 
teur Guillaume Lejean ne figure pas une seule fois quand personne 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

à l'étranger, même à Berlin et surtout à Gotha, n'hésite à le men- 
tionner parmi les héroïques chercheurs qui ont ajouté leur pierre à 
l'édifice de la science, leur champ nouveau aux terres conquises, et 
le souvenir de leur courage et de leur mâle fermeté à l'histoire des 
découvertes? Le Voyage aux deux Nils, l'exploration du Bahr-el- 
Ghazal, l'Abyssinie parcourue en entier, l'expédition de Perse et les 
quatre séjours prolongés dans les Balkans, peuvent paraître des 
titres plus que suiïisans à un mot d'éloge, à une mention tout au 
moins. Espérons encore que l'omission du nom de Lejean n'est 
qu'un oubli involontaire. 

Nous ne saurions, en terminant l'examen des travaux particuliers 
à la branche historique, trop recommander aux philologues de ne 
pas dédaigner le secours précieux de la géographie. Un exemple 
récent fera mieux comprendre l'opportunité de ce conseil. Un jeune 
philologue, M. Vinson, qui a pris pour spécialité les études ibé- 
riennes, vient de démontrer, après bien des recherches méthodiques, 
qu'il était parvenu à un résultat absolument nul, que dans l'état ac- 
tuel de la science il était impossible de dire si les Basques étaient les 
descendans des Ibères ou de tout autre peuple; il estime qu'on doit 
également s'abstenir de parler de ces mêmes Ibères, de dire ce qu'ils 
étaient, d'où ils venaient, à quel système se rattachait leur langue. 
On ne peut, selon lui, se permettre aucune conjecture, encore moins 
énoncer la plus timide hypothèse à leur égard, sous peine de rompre 
en visière avec toutes les règles nouvelles de la saine recherche 
scientifique. Il va même si loin dans cette voie, et nous donne si peu 
d'espoir de découvrir l'ombre d'une solution à ce problème qu'on est 
tenté de se demander si le résultat absolument négatif auquel il est 
parvenu mérite le quart de la peine qu'il a prise. Cependant, s'il 
eût étudié avec plus de soin qu'il ne l'a fait la carte d'Espagne, 
celle du midi de la Gaule et de la rivière de Gênes, il eût été con- 
traint de reconnaître dans tous ces pays la présence de certains 
noms géographiques qui se rencontrent là précisément où les tradi- 
tions classiques placent le séjour des Ibères, et il eût constaté que ces 
mêmes noms ne se trouvent nulle part ailleurs en Europe, qu'ils 
sont surtout reconnaissables aux formes initiales en iti, ili, iri^ 
comme Ilipa, Ilercao, Ulergerles, Iria, et aux formes finales en 
beris, comme Illiberis; il eût considéré sans doute comme fort re- 
marquable que ces noms géographiques abondassent là où la pré- 
sence des Ibères est bien prouvée , comme dans l'Andalousie , le 
centre de l'Espagne, l'Aragon (ancienne Celtibérie), la Haute-Gas- 
cogne (Auch s'appelait encore Elimberis au temps d'Auguste) et le 
Roussillon (Elne a porté le nom à! Illiberis jusqu'au W siècle, où 
elle reçut celui qu'elle porte encore d'IIelena, mère de Constantin), 
tandis qu'ils ne se rencontrent pas dans les contrées mêmes de l'Es- 



LES SCIENCES gÉoGUAPIIIQUES. 193 

pagne où les Celtes ont dominé presque exclusivement, comme 
dans les régions du nord-ouest, en Galice par exemple, et qu'ils 
sont fort rares sur la côte maritime, où les Phéniciens ont laissé dans 
d'autres noms géographiques évidemment sémitiques un témoi- 
gnage non moins parlant de leur domination prolongée. Sans rien 
préjuger de l'origine des Basques, ne peut-on raisonnablement con- 
sidérer ces noms géographiques comme les vestiges manifestes des 
Ibères, Iheri, que les Carthaginois et les Romains ont reconnus 
comme ayant été leurs prédécesseurs en Espagne, et que les Gau- 
lois ont certainement rencontrés dans le sud de notre pays? Il fau- 
drait être bien attaché aux règles, qu'on a d'ailleurs un peu faites 
soi-même, pour ne pas attribuer un très haut degré de vraisem- 
blance à une présomption aussi satisfaisante a priori, bien qu'elle 
n'ait pas la rigueur d'une démonstration mathématique (1). 



III. 

Les trois derniers groupes (économique, didactique et des voyages) 
ne nous paraissent pas avoir fourni jusqu'à ce jour un programme 
en rapport avec l'état de la science, et il y a tout lieu de croire que 
les savans qui les composent ne nous ont pas donné leur dernier mot. 
Les questions du premier de ces groupes portent principalement sur 
les causes des émigrations et des colonies, et sur la recherche des 
meilleurs systèmes de colonisation, sur l'association possible des 
intérêts commerciaux et des intérêts scientifiques; puis viennent des 
questions d'ingénieurs plutôt que de géographes, sur les percemens 
des isthmes, les ponts tubulaires et, bien entendu, l'éternel pro- 
blème du canal interocéanien, — sur les voies projetées entre l'Eu- 
rope, l'Inde et la Chine, sur les avantages qu'on pourrait retirer 
de la création d'une mer intérieure au sud de l'Algérie, sur la re- 
cherche des régions du globle les plus riches en combustibles miné- 

(1) Un jeune professeur de l'Université, M. Luchaire, a parcouru les pays où l'on 
parle encore cette langue, et il est arrivé à des résultats tout différens. Il y a re- 
cueilli des noms de localités modernes tels que Hiriberri dans le Labourd, la Soûle, 
la Basse-Navarre, Uribarri dans le Guipuscoa et la Biscaye. Il nous écrivait naguère : 
« Le critique le plus prévenu contre les étymologies ne pourra se refuser à identifier 
ces noms modernes avec ceux d'autres localités anciennes, telles que Eliberre (Table 
de Peuiinger), ou Elimberris (Pomponius Mêla), nom ancien (VAugusta Auscorum 
(Auch), et (ï llUberre ou Illiberris (Elne). Les noms géographiques du pays basque 
fournissent beaucoup d'exemples de ces radicaux, iri signifiant ville et localité 
(formes dialectales hiri et uri), et terminés en berri, signifiant nouveau (forme dia- 
lectale barri). Dans la nomenclature actuelle de ce pays, on trouve uli pour uri, ili 
pour irt. L's final à.'' Elimberris ou Illiberis est une consonne euphonique ajoutée par 
les latins. » 

TOMB V. — 1874. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES, 

raux avec la statistique de ces derniers, enfin sur les points de la mer 
qui offrent le plus de ressources pour la pêche, — toutes questions 
sur lesquelles les sociétés savantes ne peuvent avoir, il faut bien 
se l'avouer, qu'une action assez peu décisive. Lorsque de grands 
intérêts politiques et commerciaux sont en jeu, et surtout lorsque les 
capitaux se mettent de la partie, les compagnies se forment comme 
par enchantement, les ingénieurs abondent, tous les hommes com- 
pétens sont aussitôt requis par tous les hommes intéressés, et l'on 
sait bien trouver la meilleure route, percer les tunnels, creuser les 
canaux, découvrir les gîtes de houilles, sans que les géographes 
s'en mettent en peine; on ose même, sans leurs conseils, armer des 
navires pour la pêche, les pêcheurs de Dundee, de Hull, de Dieppe et 
de Bayonne en savent plus long là-dessus que le cinquième groupe 
du congrès de géographie de Paris. Combien de mémoires oiseux 
n'avons-nous pas lus et entendus dans les sociétés savantes sur le 
percement de l'isthme américain ! Les États-Unis, l'Angleterre, la 
France même, ne se sont pas refusé cet innocent passe-temps; à 
quoi tous ces discours ont-ils servi? Le jour où il se rencontre un 
homme résolu, ayant l'obstination héroïque et cette invincible puis- 
sance de l'idée fixe, qui a fait la force de M. de Lesseps, le jour où 
cette volonté de fer aura trouvé l'argent, on saura très prompte- 
ment si c'est dans le Nicaragua ou à Panama qu'il convient d'atta- 
quer l'obstacle, on saura dans le même temps le moyen le plus 
pratique et le plus économique de le surmonter, et quels résultats 
rémunérateurs il est permis d'attendre de l'entreprise , et l'on peut 
se tenir pour assuré que ce qui aura été dit sur tout cela dans le 
congrès ne pèsera pas d'un grand poids dans l'affaire. Ces sortes de 
questions n'ont donc pas un bien sérieux intérêt ; on ferait mieux de 
n'en retenir que la statistique, d'une part, qui doit toujours précé- 
der et éclairer les grandes opérations commerciales, et d'autre part 
cette espèce de calcul des probabilités sur les résultats qu'on en 
peut attendre, encore ce dernier point est-il presque toujours bien 
problématique. Les économistes théoriciens se trompent le plus sou- 
vent dans leurs pronostics; témoin ce qui s'est passé pour le canal 
de Suez, qui a déjoué tant de prévisions en Angleterre surtout, et qui 
sert presque exclusivement aujourd'hui ceux-là mêmes qui avaient 
mis tout en œuvre pour en empêcher l'exécution. 

Nous nous demandons encore si c'est bien une question de géo- 
graphie que celle qui est ainsi formulée dans le programme du cin- 
quième groupe : « quels sont les procédés industriels de la Chine, 
de l'Indo-Chine, du Japon et de l'archipel de la Sonde qui pour- 
raient être utilisés par les fabricans européens? » Le procédé ! c'est 
précisément la chose dont on ne peut trafiquer, qui peut se perdre 



LES SCIENCES GEOGRAPHIQUES. 195 

assurément , mais qui ne s'échange pas : c'est la teinture rose des 
satins de Lyon, ce sont les tapis des Gobelins, le reflet métallique 
des faïences de Pesaro , la pâte , la couleur et le vernis des por- 
celaines de la Chine et du Japon. On peut dire en un certain sens 
que le procédé n'est pas même personnel à l'artisan : souvent le 
terroir est de compte à demi dans le secret; c'est le trésor du 
sol, c'est le bienfait providentiel qui fixe et retient la fortune dans 
les lieux où le génie d'un peuple a marqué son empreinte. En 
tout cas, si nous avions la fantaisie innocente d'être initiés aux 
mystères des procédés industriels de la Chine et du Japon, ce n'est 
pas aux savans du congrès de Paris que nous irions en demander la 
confidence. 

La dernière question présentée par ce groupe est ainsi conçue : 
« quelles sont les lois naturelles, économiques et historiques qui pré- 
sident à la naissance, à la distribution sur le sol, à l'accroissement 
et au déclin des villes? » Comme cette question a de quoi tenter plus 
d'un économiste et plus d'un géographe, elle a déjà reçu une solu- 
tion dans ses parties essentielles, du moins par l'ouvrage allemand 
que M. J.-G. Kohi vient de publier à Leipzig sur la Position géogra- 
phique des capitales de V Europe^ livre d'ailleurs remarquable au- 
tant par la force que par la nouveauté des raisons dont l'auteur 
appuie ses préférences. Rendons-lui la justice qu'il ne nous a pas 
rendue, que ce soit là du moins un de nos modestes avantages sur 
les savans de ce pays. 

Les sujets de questions qui incombaient au sixième groupe (di- 
dactique) étaient peut-être les plus importans de tous, car ils de- 
vaient surtout porter sur l'enseignement de la géographie. Le pro- 
gramme de ce groupe, qui n'est encore qu'à peine ébauché, ne 
porte guère jusqu'à présent que sur les instrumens matériels, sur 
l'outillage de l'enseignement, et nullement sur le grand point qui 
domine tout le reste aujourd'hui, celui de la meilleure méthode 
d'initiation et de diffusion. Une de ces questions est ainsi conçue : 
« ne serait-il pas très utile de mettre à la disposition des établisse- 
mens d'instruction certains instrumens géographiques? » Il n'y a 
qu'une réponse à faire à cela, et elle est fort courte : « oui, sans 
doute ! » On peut ajouter que ce serait fort utile pour les élèves, 
mais ne serait pas mauvais non plus pour ceux qui ont à céder un 
certain stock de plans en reliefs, de globes, de sphères célestes, etc. 
En dehors de la question mercantile, nous ne voyons pas qu'il y ait 
là matière à une discussion, encore moins à un mémoire". Une autre 
question porte : « ne serait-il pas utile que les sociétés géographi- 
ques reçussent communication des catalogues, des cartes, etc., qui 
appartiennent aux bibliothèques de province? » Il ne peut y avoir 
de doute à cet égard, mais ce n'est pas à l'Europe savante réunie 



196 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'il faut adresser cette question : c'est à proprement parler une 
demande d'autorisation qu'il convient d'envoyer au ministre com- 
pétent et aux archivistes ou bibliothécaires obligeans. De sem- 
blables questions ne sauraient constituer un programme didactique. 
Ce qui doit évidemment préoccuper surtout le sixième groupe, c'est, 
nous le répétons, la question capitale de la méthode. Il faut, au 
moment où nous sommes, chercher les moyens de rendre l'ensei- 
gnement de la géographie aussi sérieux que possible, tout en lui 
donnant l'attrait sans lequel il n'y a ni professeur écouté ni élèves 
attentifs; il faut intéresser et gagner les enfans comme les hommes, 
— plus que les hommes. Il est temps de renoncer à exercer exclu- 
sivement la mémoire en fatiguant l'esprit par de vaines nomencla- 
tures. Il faut en second lieu rédiger un programme d'études géogra- 
phiques où les matières s'enchaînent étroitement, où les divisions 
qu'on croit devoir adopter soient justifiées et les classifications rai- 
sonnées. Voilà ce qu'il faut proposer aux méditations des savans du 
congrès de Paris. Aussi bien quelques-uns ont-ils déjà leurs sys- 
tèmes tout préparés, éprouvés même et déjà mûris par l'expérience. 
Comparer entre eux ces divers systèmes, préconiser ceux qui ont 
donné les meilleurs résultats, c'est là ce qui serait vraiment à l'ordre 
du jour, et c'est à cette heure la chose capitale à trouver, à for- 
muler et à répandre. Grâce à l'extension extraordinaire qu'a prise 
la géographie par l'adjonction de tant de sciences autrefois étran- 
gères à ses études, il importe surtout, — on le comprend sans 
peine, — d'éviter la confusion et le désordre, de ne pas se laisser 
détourner de son objet principal en contenant dans de justes limites 
les prétentions envahissantes de certaines branches et de maintenir 
entre elles un équilibre devenu plus que jamais nécessaire. Osons 
dire que ce qu'on attend d'une société de géographie française plus 
que d'aucune autre en Europe, c'est sinon une solution toute faite, 
au moins un appel intelligent et opportun à cet esprit de méthode 
qui a toujours dirigé les travaux de nos hommes d'étude, a produit 
les leçons fructueuses de nos professeurs et fait l'honneur de notre 
enseignement national. 

Ces observations peuvent s'appliquer à aussi bon droit au pro- 
gramme du septième et dernier groupe, celui des voyages. Cepen- 
dant une des questions' qui y figurent, question si vaste qu'elle 
semble n'avoir d'autres bornes que celles du monde, sollicite toute 
espèce de relations de voyages en pays peu connus et de descrip- 
tions générales des contrées nouvellement explorées. Ceci deman- 
dait à être divisé et précisé. Quant au reste, nous ne comprenons 
guère des questions rédigées comme celle-ci : « quelle conduite 
doit tenir un voyageur dans un milieu fanatique, particulièrement 
lorsqu'il est en butte à des menaces? » C'est là le catéchisme du 



LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 197 

voyageur, ce ne sont pas des questions scientifiques. On en doit 
chercher la réponse dans les Guides, non l'attendre des délibéra- 
tions solennelles d'un congrès européen. On pourrait répondre à la 
première de ces deux interrogations : quand on se trouve dans un 
milieu fanatique, il faut avant tout du jugement et du tact, comme 
il en faut dans toutes les circonstances difficiles de la vie; malheu- 
reusement cela ne s'acquiert pas. Tout cela n'est pas sérieux; heu- 
reusement ces programmes n'ont rien de définitif. 

Outre les discussions scientifiques et la lecture des mémoires qui 
auront lieu dans les salles respectives de chacun des sept groupes 
susnommés, ces assises européennes des sciences géographiques 
comporteront une exposition de livres et de cartes. On y pourra 
prendre une idée peut-être plus favorable qu'on ne le pense com- 
munément de nos progrès. L'on verra combien les préjugés accré- 
dités et habilement entretenus dans le public par des rivaux inté- 
ressés devront disparaître surtout à la vue des derniers spécimens 
de la cartographie française. Si l'exposition de Vienne a déjà prouvé 
que Justus Perthès de Gotha et les maisons de Vienne, de Londres et 
de Saint-Pétersbourg ne pouvaient disputer le premier rang à notre 
librairie géographique nationale pour l'importance de la produc- 
tion, le congrès de Paris permettra à quelques-unes d'entre elles, 
notamment aux éditeurs du grand Atlas de M. Vivien de Saint- 
Martin et de la carte de France de M. Ehrard, de faire classer ces 
œuvres nouvelles fort au-dessus des plus beaux spécimens alle- 
mands, russes ou anglais. Aucun de ces derniers ne pourra assu- 
rément soutenir la comparaison avec la carte de Suisse de l'Atlas 
Vivien, dont la gravure représente avec une désespérante perfec- 
tion, qui rappelle à une échelle beaucoup plus réduite le célèbre 
travail du général Dufour, le relief du sol et la physionomie du 
pays : l'œil tour à tour plonge dans la profondeur des vallées, 
plane sur la cime des monts blanchis par les glaciers, et se repose 
dans les plaines ondulées des cantons du nord, sans que la lettre 
fine, nette et toujours lisible nuise à l'aspect pittoresque et à l'exac- 
titude des lignes de construction ou aux hachures figurant les pro- 
jections d'ombres et de lumières. Tout compte fait, l'éternel re- 
proche qu'on nous adresse d'ignorer la géographie cesse d'être vrai 
aujourd'hui malgré sa banalité, et, si nous n'y sommes pas encore 
bien habiles, nous sommes du moins en passe de le devenir. ÎNous 
commençons à l'apprendre, à la savoir même un peu, et peut-être 
serons-nous bientôt en état de l'enseigner aux autres. 

Ernest Desjardins. 



LES 



CONTEURS FRANÇAIS 

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 



On a souvent comparé, au point de vue des productions de l'es- 
prit, le siècle de Louis XIV et le siècle de Voltaire; mais on a tou- 
jours oublié dans le parallèle les romans et les contes, et par cette 
branche de notre littérature la supériorité appartient sans conteste 
au dernier venu. Malgré les désastres de la fin du grand règne, 
malgré les catastrophes financières de la régence, les malheurs de 
la guerre de sept ans, la bulle Vmgenitus et les folies mystiques 
des convulsions, la fantaisie déborde au xviii'' siècle. Tandis que 
d'un côté les philosophes, les physiocrates et les publicistes ouvrent 
une vaste enquête sur les droits des peuples et des gouvernemens, 
les sources de la misère et de la richesse, la religion et la science, 
une foule d'écrivains se donnent libre carrière dans le domaine de 
l'imagination. Placés sur la limite indécise de l'ancien régime et de 
la société nouvelle qui surgira de la révolution, ils rappellent par 
certains côtés rétrospectifs Segrais et M"^ de Scudéry, et par d'autres 
ils annoncent les déclamations des clubs contre la superstition, les 
doléances des états-généraux contre les abus, et dans tous les cas 
ils donnent une idée exacte de ce singulier mélange de corruption 
et d'idées généreuses, de tolérance religieuse et d'intolérance philo- 
sophique, de frivolité et d'ardente passion pour la recherche de la 
vérité, qui est comme le fond même de notre tempérament natio- 
nal. Sous les derniers Bourbons, pour la langue comme pour les 
idées, l'évolution est profonde, et le même fait se produit dans les 
relations de l'intelligence internationale. L'Italie et l'Espagne sous 
Louis XIII et sous Louis XIV avaient seules attiré l'attention des 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIII^ SIÈCLE. 199 

écrivains français. Sous Louis XV, ils quittent le midi pour le nord, 
l'Espagne pour l'Angleterre, et peut-être aurions-nous eu des maîtres 
dans nos voisins, si Lesage, l'abbé Prévost, J.-J. Rousseau, Voltaire, 
Bernardin de Saint-Pierre, ne leur avaient opposé les chefs-d'œuvre 
d'observation, de passion, d'ironie, d'analyse profonde qu'on ap- 
pelle Gil Blas, Manon Lescaut, la Nouvelle Héloise, Candide, Paul 
et Virginie. Gomme les comédies de Molière, les fables de La Fon- 
taine, les tragédies de Corneille, ces livres éclatans sont entrés 
dans la postérité; ils resteront les contemporains de tous les âges; 
ils appartiennent à tous les peuples, comme Don Quichotte, et 
comme lui ils parlent toutes les langues. Ils n'est pas un lecteur 
français qui ne les connaisse, pas un critique qui ne leur ait consa- 
cré quelques pages; nous n'avons donc point à y revenir ici, car 
nous ne pourrions que répéter ce qui a été dit vingt fois, et nous 
nous bornerons à les saluer en passant, pour étudier à côté et au- 
dessous d'eux le mouvement général de la littérature d'imagination 
au xviii^ siècle, comme nous l'avons fait ici même pour le moyen 
âge et l'époque de Louis XIV (1). 

I. . 

Il faudrait tout un volume pour reproduire les titres des romans 
publiés durant la période qui s'étend de la régence à 1789. Le genre 
historique inauguré par M""* de Scudéry est représenté dans la pre- 
mière moitié du siècle par des écrivains de troisième ordre, complè- 
tement oubliés aujourd'hui et bien dignes de l'être. Les personnages 
qu'ils mettent en scène sont aussi ridicules que Faramond et le 
grand Gyrus; il faut arriver à M'"® de Tencin, à Marmontel et à Flo- 
rian pour rencontrer des œuvres qui trouvent encore quelques rares 
lecteurs, ce qu'elles doivent bien moins à leur valeur propre qu'à 
la réputation dont elles ont joui dans leur temps, car les admira- 
tions littéraires se perpétuent comme les préjugés. Le Bélisaire de 
Marmontel, publié en 1767, eut un immense succès. Gensuré par 
la Sorbonne, qui n'y découvrait pas moins de trente-sept impiétés, 
condamné , comme V Emile, par l'archevêque de Paris, il fut dé- 
fendu par Voltaire; c'était plus qu'il n'en fallait pour lui faire une 
grande réputation au moment où l'opinion publique réclamait éner- 
giquement la liberté de la pensée; mais aujourd'hui qu'il n'est plus 
soutenu par l'anathème, c'est encore lui faire une belle place que 
de le classer au second rang des médiocrités estimables. Du reste, 
ce n'est pas dans les romans historiques qu'il faut chercher l'origi- 

(1) Voyez la Berne du 15 septembre 1873 et du t" mars i87i. 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

nalité du xviii^ siècle, c'est dans les romans de mœurs et surtout les 
romans anti-religieux. 

Marivaux, Grébillon fils. Rétif de La Bretonne, Laclos et Louvet 
de Couvray sont dans le roman de mœurs les maîtres du genre, 
et parmi ces maîtres Marivaux est le seul qui prête encore à quel- 
ques-uns de ses personnages des sentimens honnêtes. Les autres ne 
font que glorifier la corruption. Grébillon, dans le Sopha, dans les 
Égaremens du cœur et de V esprit, arrache tous les voiles et ouvre 
tous les rideaux des boudoirs, ce qui n'a pas empêché d'Alembert 
de dire qu'il a tracé du pinceau le plus délicat les raffinemens, les 
manies et les grâces de nos vices. Ce sont encore les grâces de 
nos vices qui ont inspiré Rétif de La Bretonne, l'écrivain le plus 
fécond de son époque, car vingt ans avant sa mort il se vantait déjà 
d'avoir mis en circulation mille six cent trente-huit contes, nou- 
velles et romans. Imprimeur habile, il composait quelquefois typo- 
graphiquement des pages entières sans se donner la peine de les 
écrire, et son œuvre complète forme une collection de plus de deux 
cents volumes. Sur ce nombre, le Paysan perverti a seul survécu, 
parce que la donnée en est juste et qu'on y trouve quelques pages 
empreintes d'une grande vérité d'observation. Rétif, en écrivant ce 
livre, avait eu son heure, et pour lui, comme pour bien d'autres, 
cette heure n'est plus revenue. Quant aux Liaisons dangereuses de 
Laclos, elles rivalisent, en fait d'analyse effrontée, avec le Faublas 
de Louvet de Couvray, et dépassent le Sopha de Grébillon , car il 
est à remarquer que, plus on avance dans le xviii^ siècle, plus les 
romanciers en vogue s'attachent, comme on le fait trop souvent de 
nos jours, à choisir des types moralement dégradés. Par une sin- 
gulière coïncidence, c'est à la veille même de la révolution que 
le roman licencieux donne ses plus tristes produits : les Liaisons 
dangereuses ont paru en 1782, Faublas en 1789, et l'œuvre insen- 
sée qui résume toutes les infamies des débauches païennes, Justine, 
en 1791. 

Les femmes tenaient trop de place dans la société pour rester en 
dehors du mouvement littéraire; mais leurs œuvres forment le plus 
grand contraste avec celles que nous venons de rappeler. Autant 
les romans de Grébillon fils et de Rétif de La Bretonne sont brutale- 
ment cyniques, autant ceux de M""' de GrafTigny et Riccoboni sont 
délicats et voilés de grâce discrète jusque .dans l'analyse des pas- 
sions les plus orageuses; c'est qu'en effet la corruption du cœur et 
de l'esprit était chez les femmes à l'état d'exception. Les filles de 
théâtre, les courtisanes à la mode , et dans la noblesse et la haute 
bourgeoisie parisienne quelques beautés faciles défrayaient à elles 
seules les galanteries de la ville et de la cour, de la robe et de l'épée. 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIII* SIECLE. 201 

Celles-là pouvaient prendre la devise du régiment de Picardie (1), 
mais en dehors de ce groupe commun à tous, qui faisait de l'amour 
banal ou de l'amour payé un perpétuel impromptu, les femmes à 
Paris comme dans la province se montraient sévères dans leurs 
mœurs, et sans nul doute plus sévères qu'au moyen âge. Seulement 
on les a jugées d'après quelques types scandaleux, comme on a jugé 
le clergé d'après le cardinal Dubois, les abbés apocryphes que Mer- 
cier appelle de petits houzards sans rabat ni calotte, et quelques 
grands bénéficiers tels que le comte de Clermont, qui cumulait le 
titre de lieutenant-général des armées du roi avec celui d'abbé du 
Bec, de Saint-Claude, de Marmoutier, de Chaalis, et qui avait trouvé 
le moyen avec 300,000 livres de rentes de faire 20 millions de 
dettes qu'il ne paya jamais. 

Sous la régence et dans les premières années du règne de Louis XV, 
les Récréations des capucins, les Nonnes galantes, Vénus dans le 
cloître, les Jésuites en belle humeur, rappellent la verve satirique 
des trouvères; mais, tout en se moquant des capucins et des jé- 
suites qui s'attardent sur la route du paradis pour prendi'e gaîment 
leur part des joies de ce monde, les conteurs ne mettent en cause 
ni l'institution monastique en elle-même, ni la tradition chrétienne. 
Ils ramassent çà et là quelques anecdotes grivoises dans les recueils 
du xvi^ et du xvii'' siècle, ils en rajeunissent la langue en leur fai- 
sant perdre ainsi la meilleure partie de leur charme, et c'est à peine 
si l'on rencontre de loin en loin quelques joyeux devis dont l'idée 
première leur appartienne, comme dans le Sermon en trois points. 
« Certain curé de village, un jour de fête solennelle , monta en 
chaire et fit le discours suivant à ses paroissiens : — Je vous prê- 
cherais aujourd'hui aussi longtemps que les autres jours, mais la 
longueur de l'office ne me le permet pas; cependant je vais vous 
dire un bout de sermon que je diviserai en trois parties. La pre- 
mière, je l'entends, et vous ne l'entendez point. La seconde, vous 
l'entendez, et je ne l'entends point. La troisième, ni vous ni moi ne 
l'entendons. La première, que j'entends et que vous n'entendez 
point, c'est que vous fassiez rebâtir mon presbytère. — La seconde, 
que vous entendez et que je n'entends point, c'est que je chasse ma 
servante, et je ne le veux pas. — La troisième, que vous ni moi 
n'entendons, c'est l'évangile de ce jour. Amen! » 

Jusqu'à 17ZiO, c'est là chez les conteurs la note la plus aiguë de 
la littérature anti-cléricale, mais la croisade ne tarde pas à s'ouvrir. 
Le roman devient aux mains de Voltaire et de Diderot une arme de 
combat plus redoutable peut-être que le Dictionnaire philosophique 

(1) On ne relève pas Picardie sur le champ de bataille. 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

OU V Encyclopédie-, l'irréligion fait plus de progrès en quarante ans 
qu'elle n'en avait fait en trois siècles, et ce progrès, dans la littéra- 
ture d'imagination, s'affirme par Candide, la Religieuse et Jacques 
le fataliste. 

Diderot ne s'attaque plus seulement, comme dans le moyen âge, 
aux moines sacristains qui veulent décevoir les femmes des bour- 
geois ruinés, aux prélats qui tiennent garnison dans les places dé- 
mantelées du 2?ays de Braquerie, comme sous Louis XIV. Il reprend 
contre l'institution monastique toutes les accusations des réformés : 
le célibat, le renoncement, l'ensevelissement dans les cloîtres, sont 
en contradiction avec les instincts les plus profonds de l'âme hu- 
maine; ils conduisent au désespoir, à la révolte désordonnée des 
sens; ils violent la loi naturelle, et, bien loin de faire des saints, ils 
ne font que des hypocrites et des victimes. Chaque fois qu'il aborde 
cette thèse, Diderot la développe avec une verve étincelante, et cette 
verve ne se montre nulle part plus impitoyable que dans l'épisode 
du Père Hiidson. Prieur d'un couvent de prémontrés de Paris, le 
père Hudson y introduit la réforme la plus édifiante; il en chasse 
les jansénistes, il fait régner les bonnes mœurs, refleurir les études, 
et se réserve pour lui-même le privilège des désordres les plus 
effrénés. Non content de corrompre ses pénitentes, il établit un 
parc aux cerfs dans une petite maison du faubourg Saint-Médard, 
et se fait prendre par le guet « chez une de ces créatures qui solli- 
citent les passans. » Sa conduite est signalée au général de son 
ordre, des commissaires sont envoyés dans son couvent faire une 
enquête. « Ils constatent plus de forfaits qu'il n'en fallait pour 
mettre cinquante moines dans Vin-pace; » mais Hudson ne se dé- 
concerte pas pour si peu. Afin d'échapper plus sûrement à l'orage 
qui le menace, il l'attire par une ruse infernale sur la tête des frères 
enquêteurs. Il avait séduit une jeune fille qu'il tenait cachée dans 
un petit logement du faubourg Saint-Médard. Il court chez elle. — 
Mon enfant, lui dit-il, tout est découvert, nous sommes perdus; 
avant huit jours vous serez renfermée, et j'ignore ce qui sera fait 
de moi. Point de désespoir, point de cris ! remettez-vous de votre 
trouble. Écoutez -moi , faites ce que je vous dirai, faites-le bien; je 
me charge du reste. Demain je pars pour la campagne. Pendant 
mon absence, allez trouver deux religieux que je vais vous nommer 
(et il lui nomma les deux commissaires), demandez à leur parler en 
secret. Seule avec eux, jetez-vous à leurs genoux, pleurez, sanglotez, 
arrachez-vous les cheveux; racontez-leur toute notre histoire, et la 
racontez de la manière la plus propre à inspirer de la commisération 
pour vous, de l'horreur contre moi. 

— Comment, monsieur, je leur dirai... 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIII^ SIÈCLE. 203 

— Oui, VOUS leur direz qui vous êtes, — à qui vous appartenez, 
— que je vous ai séduite au tribunal de la confession , enlevée 
d'entre les bras de vos parens, et reléguée dans la maison où vous 
êtes. Dites qu'après vous avoir ravi l'honneur et précipitée dans le 
crime, je vous ai abandonnée à la misère; dites que vous ne savez 
plus que devenir. 

— Mais, mon père... 

— Exécutez ce que je vous prescris et ce qui me reste à vous 
prescrire, ou résolvez votre perte et la mienne. 

La jeune fille obéit ; elle se rend au couvent, fait demander les 
commissaires au parloir, se jette à leurs pieds et leur fait des aveux 
complets. Ils la pressent de signer la déclaration. Cette proposition 
parut d'abord la révolter; on insista, elle consentit. Il n'était plus 
question que du jour, de l'heure et de l'endroit où se dresserait cet 
acte, qui demandait du temps et de la commodité... 

— Où nous sommes, cela ne se peut; si le prieur revenait, et qu'il 
m'aperçût... Chez moi, je n'oserais vous le proposer... 

La fille et les commissaires se séparèrent, s'accordant réciproque- 
ment du temps pour lever ces difficultés. 

Dès le jour même, Hudson fut informé de ce qui s'était passé. Le 
voilà au comble de la joie; il touche au moment de son triomphe; 
bientôt il apprendra à ces blancs-becs à quel homme ils ont affaire. 

— Prenez la plume, dit-il à la jeune fille, et donnez-leur ren- 
dez-vous dans l'endroit que je vais vous indiquer. 

Le lendemain, les frères enquêteurs arrivent dans la maison qui 
leur était désignée. A peine ont-ils commencé de rédiger la décla- 
ration qu'une voix s'écrie du dehors : — Ouvrez! — On ouvre. C'é- 
tait le commissaire avec des exempts : — Des prémontrés chez des 
filles! Suivez-moi, mes très chers frères! j'ai l'ordre de vous dé- 
poser chez votre supérieur. — Ils arrivent au couvent escortés par 
la populace, qui court après eux en criant : — Tiens ! voilà les pré- 
montrés qui vont sur les brisées des cordeliers et des carmes! — 
On avertit le prieur Hudson, qui se fait attendre une demi-heure 
pour donner plus d'éclat au scandale. Il paraît enfin. — Le com- 
missaire lui parle à l'oreille en ayant l'air d'intercéder; Hudson de 
rejeter durement sa prière. Enfin celui-ci , prenant un visage sé- 
vère et un ton brusque, lui dit : — Je n'ai point de religieux dis- 
solus dans ma maison; ces gens-là sont deux étrangers qui me sont 
inconnus, peut-être deux coquins déguisés dont vous pouvez faire 
tout ce qu'il vous plaira... 

A ces mots, la porte se referme. — Je n'aurais jamais cru le père 
Hudson si dur, dit le commissaire; mais aussi pourquoi aller chez 
des filles? — Les pauvres moines étaient plus morts que vifs et cher- 



20i!i REVUE DES DEUX MONDES. 

chaient vainement à se justifier. On les conduisit au Petit-Ghâtelet, 
et le soir même Hudson se rendait à Versailles auprès du ministre. 
— A quels dangers, monseigneur, ne s'expose-t-on pas quand on 
introduit la réforme dans une maison dissolue, et qu'on en chasse 
les jansénistes! Mes ennemis avaient juré ma perte; un moment plus 
tard j'étais déshonoré. Et on ne s'en tiendra point là, toutes les 
horreurs dont il est possible de noircir un homme, vous les en- 
tendrez; j'espère cependant... — Je sais, je sais, et je vous plains; 
les services que vous avez rendus à l'église ne seront pas oubliés, 
les élus du Seigneur ont été dans tous les temps exposés à des dis- 
grâces; comptez sur les bienfaits et la protection du roi. — Hudson, 
pour achever d'édifier le ministre par un bel exemple de charité, 
demanda l'élargissement des deux frères enquêteurs, et peu de 
jours après il fut pourvu d'une riche abbaye. 

On le voit, Tartufe n'est qu'un novice auprès du père Hudson; 
mais Diderot n'en reste point là. Ami et collaborateur de d'Holbach, il 
avait travaillé au Système de la yiature, ce code de l'athéisme, dont 
Goethe, ainsi qu'il le disait lui-même, avait peur comme d'un spectre 
cadavéreux. Il alla, s'il se peut, plus loin encore dans Jacques le 
fataliste, et l'influence de Jacques fut plus grande que celle du Sys- 
tème, car d'Holbach, en se renfermant dans la discussion scienti- 
fique, ne s'adressait qu'au petit nombre, tandis que Diderot s'a- 
dressait à la foule. Il fit école : l'athéisme plus ou moins déguisé 
s'infiltra dans les publications populaires, et c'est de là que procè- 
dent le Compère Mathieu et le Citateur de Pigault-Lebrun. Voltaire 
neparlageait pas les doctrines de d'Holbach et de Diderot; il proteste, 
en de nombreuses pages, de sa croyance en Dieu, il l'affirme dans 
des vers magnifiques. Dans ses romans, il semble pourtant démentir 
lui-même son credo déiste; ce « Dieu qu'il faudrait inventer s'il 
n'existait pas » s'efface devant le hasard; il abandonne les hommes 
aux caprices de leurs passions, à leurs faiblesses, à leurs misères, 
il se joue de leurs vertus, se rit de leurs souffrances, et si Candide 
n'en est pas la négation absolue, il ne reste pas moins le plus vio- 
lent réquisitoire qui ait été dressé contre le gouvernement provi- 
dentiel du monde. 

Les romans anti-religieux de Diderot et de Voltaire ont exercé 
dans la seconde moitié du xviii* siècle une très grande influence sur 
les esprits. L'assemblée nationale, en décrétant le 27 février 1790 
la suppression des ordres monastiques, s'est armée contre eux des 
argumens développés dans la Religieuse et le Père Hudson, comme 
Robespierre s'est armé de l'ironie de Voltaire et de Candide pour 
remplacer Jéhovah par l'Être suprême, ce Dieu qui n'avait pour 
temple que le cœur des sans-culottes. 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIII'' SIÈCLE. "205 



II. 

Les contes et les allégories satiriques forment au xviii'^ siècle 
l'une des branches les plus intéressantes de la littérature d'imagi- 
nation. Les mémoires et les relations contemporaines ne pouvant 
paraître qu'avec un privilège du roi, il fallait, sous le coup de la 
censure, retrancher ou mutiler bien des pages, tandis que les con- 
teurs, quand ils se hasardaient aux vives et franches attaques, se 
faisaient imprimer à l'étranger ou clandestinement; ils disaient tout, 
et, s'ils tombent souvent dans l'exagération et la calomnie, ils ne 
mettent pas moins sur la trace de bien des vérités. C'est ainsi que 
V Histoii^e du prince de Rélosan, « où l'on voit sa naissance, son édu- 
cation, ses amours, avec son excellent œuvre pour transmuter la lune 
en le soleil, » donne sur le régent les plus curieux détails. Sous une 
forme légère et romanesque, l'auteur anonymie retrace les vicissi- 
tudes diverses de la vie de ce prince, les causes de la défiance que 
lui témoigna Louis XIV, le scandale de ses galanteries effrénées; 
mais il rend en même temps justice aux brillantes qualités de son 
esprit, à sa haute intelligence, qui en auraient fait l'un des princes 
les plus remarquables de notre histoire, s'il n'en avait pas été le 
plus corrompu. On sent en lisant ces pages, écho fidèle de l'opinion 
publique en 1727, à quel point était affaibli le prestige de la mo- 
narchie au début du siècle où devait éclater la révolution. Paris 
était inquiet de l'avenir; il croyait trouver partout de sinistres pré- 
sages, et la mort même du régent fut regardée comme un avertisse- 
ment du ciel. 

Avec Antoine Hamilton et le Voyage en Mauritanie, nous passons 
du régent aux princes, et cette fois ce n'est plus à leurs vices, c'est 
à leur ignorance et à leur frivolité que s'attaque le brillant écrivain. 
Le troisième jour de mars de l'année dite de la grande omelette, 
leurs altesses sérénissimes Griffonio, Renardin le prudent, Victorin 
le chevelu, Marc-Antonin le triste, s'embarquent sur le Visionnaire 
pour accomplir un voyage scientifique et diplomatique. « Pendant la 
traversée, quelques dauphins et quelques merluches, que le prince 
de Griffonio prit pour des cerfs ou des biches , se mirent à badiner 
autour du navire. Cela fit naître une dissertation sur la nature des 
poissons, et, comme ces princes étaient fort savans, ils dirent de 
très belles choses sur le doute que l'un d'eux proposa, savoir : si la 
mer était faite pour les poissons ou les poissons pour la mer. Pen- 
dant qu'on agitait cette question avec chaleur, le navire s'arrêta tout 
à coup et surprit les disputans par la nouveauté du prodige. On crut 
d'abord que quelque remore, pour se diveriir de l'étonncment des 
nautoniers, leur jouait ce tour; mais, comme on mettait un pion- 



20d KEVUE DES DEUX MOiNDES. 

geur en mer pour s'en éclairer, le pilote se mit à deux genoux et 
confessa que le nain du prince Chevelu, ayant perdu les bottes de 
son maître, l'avait conjuré de jeter l'ancre, tandis qu'il les irait 
chercher. En attendant son retour, les quatre princes firent, au su- 
jet de cet événement, de belles réflexions sur l'instabilité des gran- 
deurs humaines. » Après quelques autres incidens où leurs altesses 
donnent de nouvelles preuves de l'étendue et de la variété de leurs 
connaissances, les voyageurs débarquent en Mauritanie, fort éton- 
nés « qu'une si courte navigation n'avait pas été plus longue. » Tan- 
dis que les uns se rendent au palais du sultan, Griffonio va faire vi- 
site aux chiens. Le soir, on se met à table; un ambassadeur arrive, 
on lui demande des nouvelles d'un danseur de corde tué d'un coup 
de pistolet, et de savantes discussions s'engagent pour prouver que 
mort et trépas ne sont pas synonymes. Le lendemain, on monte à 
cheval; on prend un cerf dix cors. Griffonio en présente le pied 
droit : on lui soutient que c'est le pied gauche, et son altesse « se met 
dans une colère tellement altérée qu'elle boit quinze ou seize grands 
coups de suite pour se remettre. » Le troisième jour fut donné à la 
poésie, et l'on envoya par une frégate légère des madrigaux à la 
reine d'un état voisin; le quatrième jour, on reçut la réponse, et le 
prince Griffonio la critiqua vivement, sous prétexte qu'il n'en com- 
prenait pas les expressions ; le cinquième, on se rendit sur le port 
pour voir aborder trois gros bâtimeus chargés de princes tribu- 
taires qui venaient rendre leurs hommages au sultan de Mauritanie; 
le sixième, les tributaires s'en retournèrent; le septième, grande 
chasse et long souper; le huitième, on fit quelques couplets, et le 
neuvième on s'embarqua pour l'Europe. Ainsi se termina le voyage 
des illustres passagers du Visionnairey et l'on ne saurait mieux 
peindre la vie princière dans cette triste époque de la régence, où 
le plus sûr moyen de se déconsidérer dans le grand monde, c'était 
de travailler, d'étudier et d'apprendre. 

L'Ile frivole et l'Année merveilleuse, de l'abbé Goyer, rentrent 
dans le même courant d'idées que le Voyage en Mauritanie. Éco- 
nomiste éminent en même temps qu'observateur plein de finesse, 
l'abbé Goyer est à peu près oublié aujourd'hui , car la renommée, 
comme la fortune, a d'étranges caprices; mais il ne mérite pas 
moins d'être placé au premier rang des hommes qui ont pressenti 
la révolution. Il sait ce qu'il en coûte aux peuples comme aux indi- 
vidus quand ils oublient que la vie a un but plus noble et plus 
élevé que la richesse, le bien-être matériel, la satisfaction des sens, 
les amusemens futiles, et, pour ramener ses contemporains aux 
préoccupations sérieuses, il trace de leur légèreté , de leur insou- 
ciante imprévoyance, la satire la plus aimable et la plus piquante. 
L'Ile frivole^ c'est la France avilie et ruinée , fardée et musquée, 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIIl* SIÈCLE. 207 

qui fait mousser le Champagne dans les soupers délicats, chansonne 
ses désastres au lieu de les venger, et répète en riant le mot de 
son roi : « après nous, la fin du monde. » V Année merveilleuse 
complète le tableau. D'après une prophétie écrite en caractères hié- 
roglyphiques dans un temple égyptien , les hommes, dit l'abbé 
Goyer, seront changés en femmes et les femmes en hommes, le jour 
où cinq planètes qui se cherchent depuis le commencement du 
monde entreront en conjonction. Or tout annonce que les planètes 
se rapprochent, et que le prodige ne tardera pas à s'accomplir, car 
la transformation qui doit s'opérer dans les corps s'est déjà opérée 
dans les esprits. Autrefois les dames s'occupaient seules de parure 
et de toilette ; aujourd'hui les hommes professent dans les cercles 
sur les rubans , les pompons, les aigrettes et toutes les modes. Ils 
font assaut avec les duchesses d'odeurs et de frisure. Ils dérobent 
à l'autre sexe ses minauderies, ses caprices, et poussent jusqu'aux 
vapeurs. On les voit, en boucles d'oreilles, faire de la tapisserie, 
donner audience dans leur lit à midi , interrompre un discours sé- 
rieux pour converser avec un chien, parler à leur propre figure 
dans une glace, caresser leurs dentelles, entrer en rage pour un 
magot brisé, tomber en syncope pour un perroquet malade ; en bien 
comme en mal, ils escaladent tous les superlatifs; ils sont enchantés, 
comblés, furieux, sur des choses qui n'auraient point causé la 
moindre émotion à leurs aïeux, ni même à leurs aïeules. Leur con- 
stitution s'affaiblit, leurs pieds n'ont plus de force, les riches ne 
marchent plus, et lors même qu'ils vont en carrosse, ils sont excé- 
dés. On n'a plus que des moitiés ou des quarts d'hommes. Qu'on 
les mesure ou qu'on les pèse, on y trouve toujours du déchet, 
et si quelque Gaulois ressuscité venait se promener à Paris, il ne 
manquerait pas de leur demander pourquoi ils portent encore de 
la barbe. Au fur et à mesure que le sexe fort s'affaiblit, ses attributs 
passent au sexe faible; les femmes disposent de tout, elles règlent 
tout; les jeunes gens ne sont plus que des pendules où elles mar- 
quent les heures : celles du jeu, du spectacle, de la promenade, des 
grands et des petits soupers; l'âge mûr ne se soustrait pas à cet 
empire, ni l'importance des emplois. Une fille de seize ans dit à un 
magistrat de quarante : — Au lieu d'examiner dans votre cabinet si 
ce malheureux conservera sa fortune ou la perdra, regardez-moi 
tous les jours pendant plusieurs heures, — il la regarde, — aimez- 
moi plus que votre femme, — il y consent, — ruinez-vous pour 
moi, — il se ruine. Les autels et le notaire avaient semblé assurer 
la domination aux maris; la nature franchit la barrière, et donne 
aux femmes le premier rôle. On va voir madame, faire la partie de 
madame, dîner avec madame, madame est servie, le mari peut s'ab- 
senter; c'est un personnage que l'on double d'autant plus facile- 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment que les cœurs sont élargis. — Pour peu que les planètes se 
rapprochent encore, on verra les femmes demander des chapeaux et 
les hommes des cornettes , une bourgeoise plaider au Châtelet et 
son mari monter une garniture, « la femme d'un président pronon- 
cer des arrêts et le président faire des nœuds , une comtesse don- 
ner un mandement et un prélat en couches. » Il est impossible de 
peindre en traits plus vifs l'abaissement moral et ce que l'auteur 
anonyme de la Chronique arétine appelle l'abâtardissement momen- 
tané de la nation. 

La Chronique arétine, publiée sous Louis XVI, est une sorte de 
biographie romanesque des femmes galantes et des actrices. Elle 
ouvre la série des livres du même genre qui se sont produits en si 
grand nombre de notre temps sous les titres les plus divers : les 
Oiseaux de nuit, les Filles d'Hérodiade, les Pécheresses, etc. Seu- 
lement l'auteur envisage son sujet d'un point de vue plus haut et 
plus triste. Tout en prodiguant les anecdotes scandaleuses, il ne 
manque jamais de dresser l'inventaire des imbéciles et des vani- 
teux que les impures, c'est ainsi qu'il les nomme, ont ruinés, dés- 
honorés, et souvent même conduits au crime. Il dévoile les hon- 
teuses spéculations auxquelles les hommes les plus haut placés 
dans l'état ne rougissaient point de les associer, comme Louis XV 
avait associé ses favorites et ses courtisans aux bénéfices des 
croupes, et il cite entre autres exemples M"* d'Hervieux de l'Opéra. 
« L'homme par excellence auquel M^'^ d'Hervieux a dû sa plus haute 
splendeur est sans contredit M. le M. R. Sous le règne de cet 
amour, M"*" d'Hervieux était la dispensatrice des grâces. La police 
lui était entièrement subordonnée : des calculs modérés font mon- 
ter à 800,000 livres les sommes résultantes des intérêts sans mise 
de fonds que cet amant avait accordés à cette courtisane sur les 
banques de jeu autorisées par le magistrat. La sévérité déplacée 
du parlement fit évanouir cette excellente branche de revenu qui, 
continuée encore quelques années seulement, eût mis M"'' d'Her- 
vieux en état d'élever un monument qui l'aurait disputé à celui de 
cette célèbre courtisane de Memphis qui édifia, dit-on, une pyra- 
mide de deux cents toises dont chaque pierre avait été fournie par 
un de ses amans. » 

Les conteurs du xviii'' siècle, comme ceux des âges précédons, se 
montrent sévères pour les femmes; mais les apologies marchent de 
front avec la satire, et l'on est loin du temps où les théologiens 
discutaient sur la question de savoir si elles avaient une âme. Flo- 
rian, dans les Nouvelles, Marmontel dans les Contes moraux, protes- 
tent contre l'impertinence des grammairiens qui prétendent que le 
genre masculin est plus noble que le genre féminin. Ils représen- 
tent tous deux, dans son expression la plus exagérée, le faux sen- 



CONTEURS FRANÇAIS AU Wm"" SIÈCLE. 209 

timentalisme qui a trop souvent déteint sur les meilleurs écrivains 
de leur époque. Florian est l'inventeur des filles qui restent, comme 
Claudine, des modèles de vertu tout en se laissant séduire, et Mar- 
montel, l'inventeur des femmes acaricàtres qui deviennent aimables 
et douces rien que pour plaire à leurs maris, des femmes du monde 
qui renoncent aux plaisirs, aux bals, à la parure, pour ne s'occuper 
que de leur ménage et de leurs enfans. Acélie, l'héroïne de l'un des 
Contes moraux, offre dans ce dernier genre un type accompli d'in- 
vraisemblance. Elle commence par aider son mari, Mélidor, à man- 
ger la plus grosse part d'une grande fortune; mais, comme elle est 
douée d'une âme sensible, elle se ravise un beau matin, se corrige 
elle-même et ramène au bien son infidèle époux. Celui-ci, fasciné 
par une courtisane en vogue, lui avait souscrit pour cinquante mille 
écus de billets. Acélie va trouver l'impure, elle s'adresse à sa sen- 
sibilité, et la subjugue par le charme de la vertu. L'impure, atten- 
drie jusqu'aux larmes, tombe à ses genoux, la remercie de sa visite 
et lui rend les billets. Du boudoir de la courtisane, Acélie se rend 
dans le cabinet du premier ministre; elle obtient ses bonnes grâces 
sans lui accorder les siennes, chose rare sous Louis XV, et, quand 
elle a mis ses affaires en ordre et réalisé les débris de sa fortune, 
elle s'occupe de donner à Mélidor les goûts simples de l'agriculture. 
L'heureux couple se retire dans une petite ferme qu'il avait laissée 
en friche au temps de ses folies mondaines. Mélidor se consacre tout 
entier à sa femme, à ses enftins, à ses bœufs et à ses moutons. La 
nature, qui n'est jamais ingrate, lui donne la sensible joie de voir 
les terres qui deux ans auparavant « languissaient abandonnées » 
se couvrir de moissons, de troupeaux, de bois et d'herbages. Quand 
Acélie eut l'honneur de revoir le premier ministre, il la salua par ce 
compliment flatteur : « vous êtes le modèle des femmes; puisse 
votre exemple faire sur les cœurs sensibles l'impression qu'il a faite 
sur le mien ! » 

La publication des Contes moraux donne lieu à une remarque 
assez curieuse au point de vue de l'histoire littéraire. Le privilège 
du Mercure avait été cédé à Boissy, auteur dramatique plus que 
médiocre qui était tombé dans une extrême misère. Les articles 
n'arrivaient pas, et le journal ne pouvait paraître. Marmontel com- 
posa les contes pour servir les abonnés, et c'est là l'origine du ro- 
man-feuilleton. Ce genre nouveau, en faisant son entrée dans le 
monde, s'était annoncé comme le défenseur de la morale et de la 
vertu. On sait comment il a depuis rempli son programme. 



18'24. 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 



m. 

A côté des écrivains dont nous venons de rappeler les noms et les 
œuvres, nous en trouvons, dans le genre du conte proprement dit, 
une foule d'autres qu'il est fort difficile de classer, car la plupart 
ont laissé courir leur plume au hasard, sans autre but que de se dis- 
traire ou d'amuser le public, et ceux-là ne le cèdent à personne en 
fait de verve et d'esprit. 

Au premier rang de ces fantaisistes aimables et toujours sourians 
se place Antoine Hamilton, que nous connaissons déjà par le voyage 
de leurs altesses Renardin et Griffonio. Après s'être égayé aux dé- 
pens des princes dans cette piquante allégorie , il s'égaie, dans 
Fleur d'épine, les Quatre Facardins, Zénéide et le Bélier, aux dé- 
pens des imitateurs de Perrault et des Mille et une Nuits; il écrit 
des contes de fées pour s'en moquer, comme Cervantes avait écrit 
Don Quichotte pour se moquer des romans de chevalerie, et il donne 
en même temps une leçon de bon sens et de bon goût aux courti- 
sans qui affectaient de mépriser Télémaque parce qu'il déplaisait à 
Louis XIV, et s'extasiaient devant les Veillées de Thessalie, l'Oiseau 
bleu et le Rameau d'or. 

Tout ce que l'imagination la plus féconde peut inventer en fait de 
péripéties fantastiques et invraisemblables, de personnages impos- 
sibles et solennellement grotesques, se trouve réuni dans le Bélier» 
La scène se passe sous le roi Dagobert. Un druide, fils de Gaspard 
le Savant et grand magicien, habite à Pontalie, près Paris, un palais 
magnifique, entouré de jardins superbes où le Nil prend sa source. 
Ce druide a une fille nommée Alie, qu'il a dotée par ses enchante- 
mens de toutes les grâces et de toutes les beautés. 

Mille iamans (ciel! quelle faiblesse!), 
Sûrs de mourir, voulaient la voir. 
La sage et prudente vieillesse 
Y venait languir sans espoir, 
Et la florissante jeunesse 
N'en avait pas pour jusqu'au soir; 
Rien n'échappait à la tigresse. 
Tous les lieux d'alentour étaient tendus de noir. 
Et l'on voyait périr sans cesse 
Quelque amant sec, que la tendresse 
Avait réduit au désespoir. 

Les bergers qui l'apercevaient de loin dans la campagne étaient 
saisis d'un amour si violent qu'ils rentraient immédiatement chez 
eux pour se coucher, et le lendemain on les trouvait morts dans leur 
lit. Au nombre des adorateurs de cette incomparable nymphe, qui 
ressemblait à Cléopâtre, se trouvait un géant terrible, seigneur des 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIII^ SIECLE. 211 

Moulineaux, près Meudon; sa voix ressemblait tantôt à celle d'un 
taureau en fureur, tantôt à celle d'un ours chagriné. 11 avait en vain 
tenté de charmer la belle Alie. La fille du druide avait engagé son 
cœur au prince de Noisy, cousin du roi Dagobert et du vidame de 
Gonesse. Elle n'eut que du dédain pour le géant des Moulineaux et 
le repoussa durement en le traitant de nain et de perroquet. Cette 
insulte entraîna les plus graves conséquences. Le géant avait à son 
service pour intendant et pour conseiller intime un bélier vraiment 
extraordinaire. Ce bélier connaissait tous les mystères des sciences 
occultes, et pouvait, en fait d'enchantemens, le disputer à Merlin. Il 
mit sa science à la disposition de son maître, et dès ce moment une 
lutte sans trêve et sans repos s'engagea entre le druide, la belle 
Alie, le prince de Noisy d'une part, le gé mt et le bélier de l'autre. 
Celui-ci était sur le point de triompher, lorsque l'enchanteur Merlin 
arriva fort à propos de la Basse-Bretagne pour porter secours au 
druide, qui avait perdu son grimoire, et se voyait toujours battu par 
le bélier. D'après son conseil, le prince de Noisy provoque en duel 
le géant des Moulineaux. Il le tue, à la plus grande satisfaction des 
spectateurs du combat; la belle Alie le récompense de sa fidélité et 
de sa valeur en lui donnant sa main avec son cœur, qu'il possédait 
déjà, « et jamais mariés ne furent plus contens. » 

Depuis la première ligne jusqu'à la dernière, la raillerie dé- 
borde dans les contes d'Antoine Hamilton, dans le Délier aussi bien 
que dans Zénéide et les Quatre Facardins. Il en est de même de 
l'abbé de Yoisenon, historiographe de France et grand-vicaire de 
Boulogne. Le spirituel abbé se rit de tout, excepté de l'église, des 
femmes lorsqu'elles sont vertueuses, des hommes lorsqu'ils sont 
honnêtes et sérieux. « Mondor, dit-il dans l'un de ses contes, celui 
qui porte pour titre : Il eut tort, était un jeune homme malheureu- 
sement né; il avait l'esprit juste, le cœur tendre et l'âme douce; 
voilà trois grands torts qui en produiront bien d'autres. En entrant 
dans le monde, il s'appliqua principalement à tâcher d'avoir tou- 
jours raison. On va voir comme cela lui réussit. Il fit connaissance 
avec un homme de la cour; la femme lui trouva l'esprit juste, parce 
qu'il avait une jolie figure; le mari lui trouva l'esprit faux, parce 
qu'il n'était jamais de soh avis. La femme fit beaucoup d'avances à 
la justesse de son esprit; mais, comme il n'en était point amou- 
reux, il ne s'en aperçut pas. Le mari le pria d'examiner un traité 
sur la guerre, qu'il avait composé, à ce qu'il prétendait. Mondor, 
après l'avoir lu, lui dit tout naturellement qu'en examinant son 
ouvrage il avait jugé qu'il ferait un fort bon négociateur pour un 
traité de paix. Dans cette circonstance, un régiment vint à vaquer. 
Un petit marquis avorté trouva l'auteur de cour un génie transcen- 
dant, et traita la femme comme si elle eût été jolie. Il eut le régi- 



212 REVUE DES DEUX MONDES, 

ment, le marquis fut colonel. Mondor ne fut qu'un homme vrai, il 
eut tort. Cette aventure le rebuta; il perdit toutes vues de fortune, 
vint à Paris vivre en particulier, et forma le projet de s'y faire des 
amis. Ah! bon Dieu, comme il eut tort! » Ses amis lui empruntè- 
rent de l'argent, et il ne les revit plus. Il fréquenta des gens de 
lettres et des savans, et ils se fâchèrent contre lui, parce qu'il leur 
donnait de bons conseils lorsqu'ils le consultaient sur leurs œuvres; 
il épousa une femme laide pour n'avoir point de rivaux , et la traita 
avec tous les égards possibles. « Elle prit sa douceur pour faiblesse 
de caractère, et le maîtrisa rudement. Il voulut se brouiller, il eut 
tort, cela lui ménagea le tort de se raccommoder. Dans les raccom- 
modemens, il eut deux enfans, c'est-à-dire deux torts : il devint 
veuf, il eut raison, mais il en fit un tort; il se retira dans ses terres, 
et de nouveaux malheurs, provoqués par son bon cœur et son bon 
sens, l'y poursuivirent encore. Il sentit le néant des choses d'ici- 
bas; il se fit moine, et ce fut là son dernier tort, car il mourut 
d'ennui. » La morale du conte peut se résumer ainsi : le plus sûr 
moyen de n'arriver à rien dans ce bas monde, c'est de s'y conduire 
sagement et honorablement. Cette idée revient souvent, et c'est en- 
core une façon détournée de protester contre le gouvernement d'en 
haut. 

Nous n'avons jusqu'ici vu figurer que des gens de qualité dans 
les contes du xviii'^ siècle; avec Vadé, nous y voyons figurer les pe- 
tits bourgeois et les dernières couches sociales. Né à Ham en 1720, 
Vadé est resté célèbre comme créateur du genre poissard; mais ce 
mot avait sous l'ancien régime un sens qu'on ne saurait lui attri- 
buer aujourd'hui; on n'admettait pas que la littérature s'occupât du 
peuple, on regardait comme grossières les œuvres où il était mis 
en scène, et le mot poissard répondait à cette idée, parce que l'on 
donnait le nom de poissardes aux marchandes des halles, qui épui- 
saient dans la conversation et les disputes les mots les plus mal- 
sonnans et les trivialités les plus cyniques. Vadé dans ses contes 
n'est point tombé si bas, il a tenté l'étude de ce qu'on appelle au- 
jourd'hui les mœurs populaires, et personne après lui n'a rien écrit 
dans le même genre de plus naturel et de plus gai que les Amans 
comtans jusqii au trépas. Il se trouvait à la campagne lorsqu'après 
le diner on le mit au défi de composer une historiette sur le thème 
suivant : un jeune homme et une jeune fille s'éprennent d'une vive 
passion, mais les événemens les plus tragiques viennent traverser 
leur amour; le jeune homme est brûlé, noyé, pendu; la jeune fille 
devient enragée, elle passe par les baguettes et se jette par une 
fenêtre, ce qui ne les empêche pas de se marier. Vadé broda sur 
cette donnée impossible l'histoire de M. Félix, garçon perruquier, 
et de M"* Babet Casuel, nièce de M. Honoré, syndic de la corpora- 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIII^ SIECLE. 213 

tion des boulangers du quartier Saint-Eustache. Il remplit le pro- 
gramme de point en point, et trouva des imitateurs parce qu'il avait 
réussi. 

Un grand archéologue, le comte de Gaylus, des académiciens et 
quelques hommes d'esprit s'associèrent pour exploiter la veine ou- 
verte par Vadé; ils changèrent l'étiquette afin de se mettre en grâce 
auprès du beau monde, le genre poissard devint le genre badin, et 
les salons les plus élégans accueillirent avec une faveur extrême 
les Écosseuses et les Mémoires des colporteurs, piquant tableau de 
la vie parisienne dans le bas peuple, comme on disait alors, et la 
petite bourgeoisie; on peut feuilleter au hasard ces OEuvres badines 
de l'un de nos plus illustres érudits; on y trouvera toujours quelque 
piquant tableau, quelque trait de vive satire. Dans les Mérnoires du 
président Guillerin, un jeune homme veut se marier uniquement 
pour faire une fin; il se présente chez M'"® Chaudron et lui demande 
la main de sa fille aînée, M"^ Babiche; la demande est accordée. Le 
jour est pris pour signer le contrat, mais au moment de la signature 
M"* Babiche entre en fureur pour une légère contrariété; le jeune 
homme réfléchit. M'"* Chaudron l'engage à épouser la cadette, au 
lieu de l'aînée, parce qu'elle a, dit-elle, un meilleur caractère. — 
Si je n'ai point le bonheur d'être votre époux, dit le futur à M"^ Ba- 
biche, j'aurai du moins le plaisir d'être votre beau-frère. — Le 
notaire change les noms, et voilà le mariage conclu. Le lendemain, 
les nouveaux époux vont se promener à Catimini, bal public fort en 
vogue sous Louis XV. La mariée reconnaît dans Arlequin une vieille 
connaissance; elle laisse là son mari, se perd dans la foule et va 
rejoindre son amant enfariné. 

L'histoire de Galichet est l'une des meilleures plaisanteries des 
Mémoires des colporteurs. Un bon bourgeois s'est mis en tête d'é- 
pouser la fille d'un sorcier dans l'espoir d'arriver à une grande 
situation, et pour détourner ses amis de faire la même sottise il 
leur raconte ses infortunes. « M. Galichet, mon beau-père, était, 
dit-il, un des hommes les plus habiles et les plus savans de Paris. 
C'est lui qui fit teindre un cheval bai et le vendit pour un cheval 
noir. C'est lui qui fit passer pour l'âme d'un jacobin une grande fille 
habillée de blanc qui venait toutes les nuits voir le père procureur. 
C'est lui qui fit pleuvoir des chauves-souris sur le couvent des reli- 
gieuses de Montereau le jour que les mousquetaires y arrivèrent. 
C'est lui qui fit paraître tous les soirs un lapin blanc dans la chambre 
de madame l'abbesse, sans que l'on parvînt à le prendre. Je ne 
finirais point, si le souvenir des tours qu'il m'a joués ne m'ôtait pas 
le souvenir de ceux qu'il a joués aux autres. Il est vrai que. tout 
cela ne me serait pas encore arrivé, si je n'avais voulu avoir fa- 
mille. C'est sans contredit une grande peine pour un honnête homme 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

que de se marier, tant il y a d'espèces différentes de femmes, sages, 
sensibles, prudes, coquettes, tristes, gaies, laides, jolies, le choix 
en est également embarrassant. Les sages n'ont que l'amour-propre : 
elles se remercient d'une vertu dont la nature fait souvent tous les 
frais; l'orgueil fait leur sévérité; l'obstination fait leur persévérance, 
l'aigreur forme leur caractère; elles ne veulent point d'amans, ne 
peuvent avoir d'amis. Toute la charge retombe sur le pauvre mari, 
qui est en vérité bien à plaindre lorsque sa femme est impérieuse 
et qu'elle n'a qu'un serviteur. Je me suis étendu sur ce portrait des 
femmes vertueuses, parce que c'est le défaut le plus essentiel à 
corriger dans la société; à l'égard des autres, je n'en dirai qu'un 
mot. Les femmes sensibles sont à charge, les prudes sont trom- 
peuses, les coquettes sont inquiétantes, les tristes sont ennuyeuses, 
les enjouées vous raillent, les jolies vous laissent, et les laides vous 
restent. 

« J'avais toujours fait ces réflexions pour demeurer garçon, mais 
il suffit de faire des réflexions pour être tenté de faire des sottises; 
j'en suis la preuve, j'ai commencé par les unes et fini par les autres. 
Je fus possédé du démon du mariage; cela m'en fit acquérir un 
autre, qui fut ma femme malheureusement : le premier passe, et le 
second demeure. C'était la fille de M. Galichet, elle s'appelait Clau- 
dine Galichet. Elle formait un composé de toutes les dames dont je 
viens d'avoir l'honneur de parler: elle avait la taille courte, les 
hanches grosses, les jambes rondes, les cuisses menues et l'humeur 
revêche. » Cela n'empêcha point un marguillier d'en tomber éper- 
dument amoureux, et, comme M. Galichet n'aimait pas son gendre, 
il eut recours à son art diabolique pour attirer sur lui d'irréparables 
malheurs conjugaux; il changea sa fille Claudine en lutrin, le mar- 
guillier en livre de plain-chant. Le pauvre mari eut la douleur de 
voir le lutrin et le livre s'enfuir ensemble du domicile conjugal, et 
ce ne fut encore là que le commencement de ses malheurs, car il 
eut lui-même à subir la plus étrange métamorphose. Fort heureu- 
sement M. Galichet ne gardait point rancune aux gens. Il rendit 
bientôt à son gendre sa première forme, et lorsque celui-ci fut dé- 
sensorcelé, il fit imprimer son aventure et la vendit sur le Pont- 
Neuf par milliers d'exemplaires. Ce dernier mot nous donne la clé 
de cette bizarre hisioire. Le comte de Caylus, en racontant les mau- 
vais tours de M. Galichet, avait voulu tout simplement se moquer 
des Parisiens et de leur engouement pour les sciences occultes, car 
au xTiii* siècle les esprits faibles étaient bien plus nombreux que les 
esprits forts, et, par une contradiction singulière, tandis que d'un 
côté l'irréligion grandissait dans l'ombre, de l'autre on voyait re- 
naître une confiance aveugle dans l'impossible et le merveilleux. Le 
frère Augustin se faisait passer pour l'agneau sans tache, et trou- 



CONTEURS FRANÇAIS AU XYIII* SIÈCLE. 215 

vait une foule de gens qui le croyaient sur parole. De grands sei- 
gneurs se ruinaient à payer des charlatans qui promettaient de leur 
faire voir le diable. Les jansénistes sacrifiaient des oies et se bar- 
bouillaient avec leur sang pour attirer les rayons vivifians de la 
grâce efficace : on croyait aux chiens sorciers, aux vampires, aux 
miracles du diacre Paris, à la pierre philosophale, au baquet de 
Mesmer, et, quand on suit dans leur enchaînement toutes les folies 
qui se succèdent d'année en année depuis la régence jusqu'à 
Louis XVI, on comprend que les charlatans de la politique aient 
poussé sans peine aux folies sanglantes de la terreur un peuple ha- 
bitué depuis un siècle à se laisser duper par les charlatans de la 
science et de la théurgie. 

Quand nous lisons aujourd'hui les fantaisies ébouriffantes du 
comte de Caylus, les Apologues orientaux de l'abbé Blanchet, 
Aline j reine de Golconde, du chevalier de Bouffi ers, nous ne pou- 
vons nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes, et de 
dire, en tournant le dernier feuillet : Décidément, en fait d'esprit, 
ces gens -là étaient nos maîtres. Ils l'étaient également dans la 
poésie légère, les contes en vers en sont la preuve. 

IV. 

Du moment où l'on tenait une plume, on se croyait obligé, pour 
parler le langage du temps, de tenu- en même temps une lyre. Tout 
écrivain devait au public une épigramme, un madrigal, un conte ou 
une chanson, et les œuvres de ce genre surabondent. Dorât, Gré- 
court, Piron, le pseudo-abbé de Colibri, Florian, Gresset, le chevalier 
de Nigris, Imbert, Du Cerceau, des Fontaines, Grouvelle, Saint-Marc, 
Pons de Verdun, marchent, en boitant souvent, sur les traces de La 
Fontaine, et il y a là toute une littérature, fort peu connue, qui 
donne la mesure de la poésie des salons, dans son expression la 
plus agréablement futile. Renfermés dans un cadre étroit et tou- 
jours écrits avec une grande facilité, les contes en vers participent 
tout à la fois de la satire et de l'épigramme. Les femmes y jouent 
les principaux rôles, comme dans les fabliaux, mais elles n'ont plus 
l'effronterie et la vulgarité des anciens types. Ce sont des coquettes 
fardées et musquées qui pratiquent avec élégance l'art d'aimer, de 
Gentil Bernard, des bergères en bas de soie, en souliers à boucles 
d'argent, qui écoutent les timides aveux de Lubin ou de Sylvain. 
L'amour n'est plus le dieu terrible qui met le poignard aux mains 
de Clytemnestre et la torche aux mains de Didon , c'est un espiègle 
aimable et spirituel qui taquine les mousquetaires, les abbés et les 
nonnes : c'est le maître des cœurs. Seulement ses flèches ne les 
traversent plus, elles ne font que les effleurer, et leur pointe s'é- 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

mousse contre les habits de soie, tout brillans de paillettes. La 
langue est toujours élégante et polie; les détails scabreux sont ha- 
bilement voilés par des périphrases discrètes, et Piron rappelle seul 
avec Grécourt les trivialités cyniques des trouvères. 

Grécourt, homme de talent doublé d'un poète obscène, est, dit 
l'un de ses éditeurs, une espèce de satyre qui ne se plaît qu'à ef- 
faroucher les muses. On ne peut le reproduire qu'après avoir dé- 
chiré les trois quarts de ses volumes, mais quand on a jeté dans la 
corbeille aux rognures les pièces trop nombreuses qui ont sali son 
nom, il reste quelques morceaux bien frappés qu'on lirait encore avec 
plaisir, s'ils ne se trouvaient pas en si mauvaise compagnie. Telle 
est entre autres la Linotte de Jules XXII. Il était difficile de ra- 
jeunir avec plus de malice la fable de Pandore. — Des nonnes de- 
mandent au souverain pontife l'autorisation de se confesser entre 
elles. — Je comprends, dit le pape Jules, qu'il y ait des péchés 
dont vous rougissez de vous accuser à un homme. Eh bien ! avant 
de vous accorder l'induit que vous sollicitez, je veux mettre votre 
discrétion à l'épreuve. Voilà uii coffret, mais gardez-vous bien de 
l'ouvrir. — L'abbesse ne put fermer l'œil , et le lendemain , avant 
matines, elle assembla les sœurs. — Quel grand secret le pape a-t-il 
donc à nous cacher? dit-elle; pourquoi ce mystère? ouvrir un coffret 
n'est pas un cas réservé; ouvrons-le! — Ce qui fut dit fut fait, et 
l'abbesse avait à peine soulevé le couvercle qu'une linotte s'échap- 
pait en sifflant, faisait trois tours dans la salle et filait à tire d'aile 
par la fenêtre. Le pape entre au même moment. — Eh quoi! dit-il, 
mon bref s'est envolé? 

Mais vous seriez des maîtresses commères 
Pour confesser ! Adieu, discrètes mères, 
One ne sera confesseur féminin. 

— Tant mieux, reprit tout bas une nonnain. 
Je n'étais pas pour la métamorphose ; 

Un confesseur est toujours quelque chose. 

Un autre conte de Grécourt, le Solitaire et la Fortune, a inspiré 
à Béranger l'une de ses plus jolies chansons, ou plutôt Béranger ne 
fait que reproduire Grécourt dans un rhythme différent. Un solitaire, 
ennemi de la gêne, vit content avec ses livres, un verre et son 
Aminte : 

Dame fortune elle-même en personne 
Frappe à sa porte en lui criant : — C'est moi. 

— C'est vous? qui vous? — Ouvrez, je vous l'ordonne. 

— Il n'en fit rien. — Comment? dit-elle, quoi? 
Vous n'ouvrez pas, vous refusez un gîte 

A la fortune, et n'accourez pas vite 
La recevoir? — Je ne vous connais pas. 

La déesse insiste et supplie. — Je ne peux cependant pas coucher 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIIl^ SIÈCLE. 2l7 

à la belle étoile avec ma suite, qui est nombreuse et brillante. — 
Arrangez-vous comme vous pourrez, répond le solitaire : je n'ai 
qu'un lit, et je le garde au plaisir. 

Piron, en fait de gaillardises inavouables, va plus loin que Gré- 
court, et souvent même il dépasse Rabelais; mais, lorsqu'il a le bon 
goût de respecter son talent et ses lecteurs, il rencontre d'heureuses 
inspirations. Ses vers marchent, comme dans Rosine, avec une mer- 
veilleuse aisance, et Alfred de Musset est peut-être aujourd'hui le 
seul qui en rappelle, dans ses poésies légères, la vive et franche 
allure. C'était là du reste une qualité commune aux contemporains 
de Piron, et nous la trouvons dans Gresset lorsqu'il décrit les oc- 
cupations des nonnes, occupées à mettre du rouge à quelques bien- 
heureux, à bichonner une vierge ou à passer au fer le toupet d'un 
archange, et dans les contes des jésuites, car les révérends pères, 
que nous nous représentons sous les couleurs les plus sombres quand 
nous les jugeons d'après les pamphlets jansénistes ou les factums 
parlementaires, avaient parfois le sourire aimable, et plus d'un s'est 
égaré dans la compagnie des joyeux rimeurs. Nous y rencontrons 
entre autres le père Du Cerceau, l'auteur de la Nouvelle Eve, qui ne 
se montre guère dans cette agréable plaisai>terie plus respectueux 
que Voltaire pour le mythe du fruit défendu. Une femme se plaint à 
son mari de la fatale curiosité de notre mère commune. — Eh ! quoi, 
dit-elle, avoir précipité son époux et toute sa race dans un abîme de 
maux pour une pomme? Il fallait vraiment avoir bien mauvais goût. 
— Ne dites rien, madame, répond le mari, vous auriez fait comme 
elle. Je vous défends d'ici à deux mois d'aller laver vos pieds dans 
la mare de la grande place. Vous n'y avez jamais songé, je pa- 
rie que dès aujourd'hui vous en serez à la rage. — Eh bien ! mon- 
sieur, vous perdrez votre pari ! — Le diable s'en mêla dès le jour 
même et fit si bien qu'avant la fin du mois la dame s'arrêtait devant 
la mare, en enviant le sort des canetons qui barbotaient dans son 
eau fétide et noire. Après bien des luttes intérieures, le diable la 
poussant toujours, elle s'assied sur le bord, retire sa mule, avance 
un pied, puis l'autre, et finit par les plonger tous deux dans le 
bourbier défendu. Le mari survient à l'improviste. — Eh bien ! dit-il, 
que parlez -vous de la pomme? Blâmerez -vous encore notre mère 
Eve? Je suis heureux vraiment de ne pas vous avoir mise à plus forte 
épreuve. — Les malicieux détails qui agrémentent le conte du père 
Du Cerceau prouvent que les jésuites , en confessant les femmes, 
avaient appris à les connaître tout aussi bien que Crébillon fils. 

Les contes en vers forment l'une des branches les plus brillantes 
de la littérature du xviii* siècle, et, tout en résumant l'esprit de 
l'époque, ils rappellent le moyen âge et la renaissance. L'abbé Le 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

Monnier se rattache par l'Enfant bien corrigé aux En fans de main- 
tenant, l'une clés moralités les plus remarquables du xvi^ siècle : 
Florian, clans le Tourtereau, fait revivre Racan et M'"* Deshou- 
lières; le chevalier de Boufflers, dans V Oculiste, nous ramène aux 
fabliaux du meilleur temps, dM Boucher d'Abbcville, au Vilain 
Mire. Le chevalier de Nigris s'inspire d'Anacréon, et le poète de 
Théos, une première fois rajeuni au xvi" siècle par l'école de Ron- 
sard, reparaît sous Louis XV en toilette pompadour. Les bergères, 
escortées des colombes de sa mère, le trouvent sous des roses, et se 
piquent en le dénichant aux épines de son berceau. L'Almanach des 
muses, qui paraît pour la première fois en 1762 comme le journal 
officiel du Parnasse mythologique, offre un débouché nouveau aux 
gens d'esprit qui bornent leur ambition littéraire à rimer quelques 
vers agréables, et les savans eux-mêmes se font un honneur de 
figurer parmi ses rédacteurs ordinaires. Lorsqu'il n'est pas en 
voyage pour mesurer le globe, La Gondamine quitte le compas 
pour la lyie, et ne croit pas déroger à la dignité de membre de 
l'Académie des Sciences en publiant, dans le recueil dédié aux neuf 
sœurs, le Souper du prédicateur, la Queue du diable et V Ivrogne 
philosophe. Grouvelle (1), Saint-Marc, de Chennevières, et d'autres 
encore, dont les noms sont oubliés comme les œuvres, ont donné 
quelques jolies pièces à ce recueil, que l'on pourrait appeler le tom- 
beau àespoctœ minores; Voltaire lui-même n'a point dédaigné de 
l'illustrer de son nom, et quand on le compare à ses contemporains, 
aux plus célèbres eux-mêmes, on est frappé de voir à quelle hau- 
teur il s'élève au-dessus d'eux. Cette supériorité se révèle surtout 
dans les contes en vers, et, quand on lit Gertrude, VAnti-Giton, la 
Bégueule, Ce qui plaît aux dames, on se demande si La Fontaine 
n'a pas un rival. 

On a dit que, si l'histoire d'un peuple venait à se perdre, on la 
retrouverait dans son théâtre ; il serait plus vrai de dire qu'on la 
retrouverait dans ses contes, de quelque nom qu'ils s'appellent, 
romans d'aventures, poèmes chevaleresques ou joyeux devis. C'est 
là que s'est reP.étée à toutes les époques, comme dans un miroir 
fidèle, humanœ histrioniœ spéculum, l'image de cette vieille so- 

(1) Grouvelle, éditeur des Lettres de M^t de Sévigné et des Mémoires de Louis XIV, 
est Tauteur d'un fort joli conte intitulé Chacun son heure. Malheureusement Grouvelle 
tombait parfois dans une afféterie qui eût fait pâmer d'aise Armande et Bélise. L'Oreil- 
ler de Glycère est un chef-d'œuvre du genre; il débute par cette stance, qui ne le cède 
en rien au Sonnet de la princesse Uranie : 

Révèle tes secrets au jour, 
Oreiller foulé par Glycère, 
Duvet, plumage de l'amour 
Et des colombes de sa mère! 



CONTEURS FRANÇAIS AU XVIIl'' SIECLE. 219 

ciété française où se heurtaient tous les contrastes, de cette société 
toujours extrême dans ses enthousiasmes, crédule jusqu'à la folie, 
sceptique jusqu'au nihilisme, anti-cléricale et catholique, royaliste 
et révolutionnaire, qui a connu tous les désastres et toutes les 
gloires. Ce qui frappe avant tout quand on suit à travers les âges 
la longue série de nos romanciers et de nos conteurs, c'est de voir 
l'idéal se retirer lentement devant la science, l'infini se voiler aux 
regards des hommes et la civilisation traîner après elle les désan- 
chantemens du réalisme. Au x^ siècle, nous voyons Roland mourir 
en embrassant les reliques qui sa,nctifient la garde de son épée et 
les anges descendre du ciel pour emporter son âme, au xiii'' les 
mouches du paradis viennent pétrir leur miel dans la main d'Asse- 
neth; mais déjà la voix criarde des trouvères se mêle à l'éternel 
hosanna, et par une lente transformation nous arrivons des miracles 
de Gautier de Coinsy à Marivaux, du drame splendide de la cheva- 
lerie à Jacques le fataliste. 

Aujourd'hui le roman est encore, comme au xvm^ siècle, la 
branche la plus féconde et la plus populaire de notre littérature. 
Monopolisé sous l'empire et la restauration par un petit nombre 
d'écrivains, il a pris vers 1830 un développement extraordinaire, et 
ce n'est point forcer les chiffres que de porter en moyenne à deux 
cents le nombre des livres nouveaux qu'il produit chaque année. 
Malheureusement l'art a été trop souvent remplacé par le métier, 
et si quelques écrivains se sont maintenus dans les hautes sphères, 
s'ils ont donné des rivaux à Le Sage, à l'abbé Prévost, à Rousseau, 
à Bernardin de Saint-Pierre, d'autres, en trop grand nombre, au 
lieu de s'en tenir à l'étude du cœur humain, aux divertissantes fan- 
taisies de l'imagination, ont exploité les plus tristes scandales, ou 
se sont adressés aux plus mauvaises passions. Si le curé de village 
qui dans les Joyeux devis confesse les maçons et les bergers ve- 
nait leur dire en parlant d'une gravité grande : « Or çà, mes amis, 
je sais bien que vous avez de belles franchises, et qu'il faut être 
avec vous débonnaire et bénin, mais les bonnes gens vous accusent 
de plusieurs grands méfaits. Avez-vous point été superbes et ambi- 
tieux au-delà de ce qui sied aux gens de votre étai? avez-vous pas 
fréquenté les truands, les houlliers, les femmes folles de leur corps? 
avez-vous point cherché à tenir vos frères en haine au lieu de paix 
et concorde? avez-vous point travaillé par empireinent de raison et 
mauvais conseils aux grandes destructions qui ont désolé ce pauvre 
pays de France? » combien en est -il qui pourraient, comme les 
bergers ou les maçons, répondre : Ne nui? 

Charles Louandrb. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 août 1874. 

C'est la saison des voyages et des fantaisies; c'est le moment où Paris, 
quelque peu abandonné par les Parisiens, est visité par les provinciaux 
ou les étrangers, et pour sûr Paris vient de recevoir une visite impré- 
vue, celle du roi Louis de Bavière en personne. Le jeune souverain ba- 
varois aime les arts et le romanesque, il s'est échappé un beau jour 
furtivement de son royaume d'Allemagne sans avoir consulté les augures, 
et prenant un habit couleur de muraille, le masque d'un nom d'em- 
prunt, il est venu en bonne fortune auprès des hamadryades du parc de 
Versailles, qui l'ont fort bien reçu, dit-on. Ce n'est point là certaine- 
ment une conspiration dangereuse pour la sûreté de l'empire allemand, 
et il n'y a pas de quoi exciter^ les nerfs de M. de Bismarck, toujours 
occupé à surveiller les menées séparatistes ou ultramontaines. Le roi 
de Bavière est venu sans éclat, il est reparti sans bruit, hôte mystérieux 
et passager de ce Paris, qui en dépit de tout, pour le monde comme 
pour les personnages couronnés, est et sera toujours Paris, quelque 
chose de plus qu'une capitale de Béotie. Le prince allemand pouvait 
venir sans crainte, visiter à son aise nos parcs, nos palais et nos musées, 
il était bien sûr de ne pas trouver la politique sur son chemin. La poli- 
tique, où donc est-elle dans ce temps de villégiature et de dispersion? 
Elle n'est, il est vrai, ni à Versailles, où tout ce qui reste de vie parle- 
mentaire se concentre dans une séance insignifiante de la commission 
de permanence, ni à Paris, où le gouvernement ne fait que passer. Elle 
n'est nulle part, si l'on veut, et elle est un peu partout, disséminée, 
flottante, se mêlant au mouvement intime des choses, nous revenant 
sous toutes les formes, parce qu'en définitive on a beau se mettre en 
vacances, aller au bord de la mer, en Suisse ou dans son village, on 
emporte le souvenir des efforts inutiles d'hier, le souci de demain , le 
sentiment de l'incertitude universelle. 

La politique pour le moment, elle est en province, dans les manifes- 
tations des partis, dans des incidens qui ne laissent pas quelquefois 



REVUE. — CHRONIQUE. 221 

d'être significatifs, dans les communications des membres de rassem- 
blée avec le pays. Elle est dans ce discours où le président du centre 
gauche, M. Léon de Maleville, haranguant ses compatriotes de Caus- 
sade, a eu Tidée assez inattendue de leur présenter M, Gambetta comme 
un modèle de <( sérénité, » de « calme plein de force. » Elle est aussi, 
à un antre point de vue, dans ce manifeste de M, le marquis de Franc- 
lieu signifiant à la France qu'elle a été tout simplement sauvée de 
l'abîme le mois dernier par le rejet de la proposition Casimir Perier, 
mais qu'il ne lui reste plus que trois mois pour choisir entre une mort 
certaine et le salut infaillible par le rappel du roi. Le septennat lui- 
même est mis avec quelque irrévérence au nombre des a causes mor- 
bides destinées à précipiter notre agonie... » L'honorable M. de Franc- 
lieu, depuis trois ans, ne cesse de prédire tout ce qui arrive, il a eu 
le malheur de voir toutes ses prophéties se réaliser, il l'assure. Mainte- 
nant il se croit tenu de donner un dernier avertissement; si on ne 
l'écoute pas, si on ne rappelle pas avant la fin de l'année M. le comte 
de Chambord, il n'aura plus qu'à s'envelopper la tête et à périr avec 
tout le monde. Il y aura eu du moins un juste pour annoncer l'épou- 
vantable cataclysme auquel on ne peut échapper. Décidément la re- 
traite et la réflexion conseillées à l'assemblée par M. le général Chan- 
garnier profitent aux légitimistes de l'extrême droite! La politique, elle 
est encore dans ces élections du Calvados qui viennent d'envoyer an 
parlement un bonapartiste de plus, comme dans l'élection prochaine du 
département de Maine-et-Loire, comme dans les huit ou dix élections 
qui vont se faire d'ici à deux mois et où se reproduira infailliblement la , 
même lutte. 

La politique du moment, elle est surtout enfin dans ce voyage que 
M. le président de la république vient d'accomplir à travers les pro- 
vinces de l'ouest, et de tous ces faits, de ces manifestations, de ces in- 
cidens se dégage une impression unique et invariable, c'est qu'aujour- 
d'hui comme hier, pendant ces vacances si impatiemment désirées 
comme pendant la session parlementaire, on ne sait ni où nous en 
sommes, ni où nous allons. Chacun, pour rester dans le programme de 
M. le général Changarnier, consulte le pays, à la condition, bien entendu, 
de faire parler le pays à sa manière. Les républicains demandent natu- 
rellement la république définitive, comme les monarchistes demandent 
sans plus de retard la restauration de M. le comte de Chambord, Les 
septennalistes purs veulent qu'on glorifie le septennat sans le définir. 
Les constitutionnels voudraient tout au moins qu'on en vînt à régula- 
riser et à consolider le septennat en l'organisant. Les indifférens sup- 
plient qu'on leur donne la paix, la tranquillité, et, si l'on veut, un bout 
de chemin de fer pour faciliter leurs affaires. Là-dessus arrivent les re- 
présentans du clergé, et en tête M. l'évêque d'Angers, demandant à 
M. le président de la république d'associer dans une même œuvre de 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

salut et de triomphe la France et le pape. En d'autres termes , M. Tévê- 
que d'Angers demande à M. le maréchal de Mac-Mahon de commencer 
la pacification, la régénération de la France par une croisade pour le 
pontificat temporel, c'est-à-dire par une déclaration d'hostilité contre 
l'Italie, —ce qui prouve que la petite remontrance adressée, il y a 
quelques semaines, par le Journal officiel à M. l'archevêque de Paris, 
n'est point parvenue jusqu'à Angers. Ainsi tout se mêle et se heurte. Au 
milieu de celte confusion cependant le dernier voyage de M. le prési- 
dent de la république et la dernière élection bonapartiste du Calvados 
ne laissent pas de trancher sur la monotonie d'une politique de vacances, 
et de préciser une fois de plus la situation. Peut-être même au fond 
entre ces deux faits y a-t-il un lien plus intime qu'on ne le croirait. 
Dans l'un et dans l'autre, c'est toujours la question du gouvernement 
de la France qui repai^aît et se resserre invinciblement. 

Quelle est la signification réelle de ce voyage présidentiel qui vient 
de s'accomplir? quelle en a été l'idée inspiratrice et quel effet a-t-il pro- 
duit? Assurément M. le président de la république n'a point perdu de 
temps, il a montré l'activité d'un soldat qui sait employer les heures. 
En quelques jours, il a visité presque tout l'ouest, Le Mans, Rennes, 
Saint-Malo, Saint-Brieuc, Brest, Lorient, Saint-Nazaire, Nantes, Angers; 
il a écouté des harangues, passé des revues, inspecté des ports et des 
arsenaux, exploré le bassin de la Loire, consacrant le jour aux fêtes offi- 
cielles, montant le soir en chemin de fer au sortir d'un banquet et re- 
commençant chaque matin les cérémonies de la veille. Personnellement 
M. le maréchal de Mac-Mahon était d'avance assuré de rencontrer par- 
tout sur son chemin les respectueuses sympathies qui ne lui ont pas 
manqué; politiquement on peut dire que ce voyage a gardé jusqu'au 
bout un certain caractère énigmatique ou diplomatique qui tient sans 
doute à la situation difficile créée au chef de l'état par les incidens qui 
ont marqué la fin de la session parlementaire. Au fond, à part les bana- 
lités invariables, quelle est la pensée explicite ou atténuée qui revient 
avec le plus de persistance dans un certain nombre de ces adresses et 
de ces discours qui se sont succédé au Mans, à Saint-Malo, à Brest ou à 
Nantes? Cette pensée, exprimée au nom du commerce ou de quelques 
conseils électifs, c'est que le travail national, languissant d'incertitude, 
a besoin de cette organisation des pouvoirs publics qu'on ne cesse de 
réclamer, d'institutions assurant aux affaires des garanties de fixité. 

Les intérêts sont ici d'accord avec la politique, et on peut les croire, 
ils n'ont pas l'habitude de se payer de chimères. Évidemment ce n'est 
point un sentiment d'hostilité qui inspirait ces discours, puisqu'on ne 
faisait que reproduire les opinions, les pressantes instances des mes- 
sages présidentiels. Non-seulement on respectait l'autorité du maréchal 
de Mac-Mahon dans son caractère, dans sa durée, mais encore ceux qui 
loi parlaient ainsi se servaient presque de son langage pour exposer leurs 



REVUE. — CnRONIQUE. 223 

vœux. C'était peut-être par cela même un peu embarrassant. Que pou- 
vait objecter M. le maréchal de Mac-Mahon lorsqu'on semblait lui ren- 
voyer l'écho de sa propre pensée? Il a cru devoir répondre au président 
du tribunal de commerce de Saint-Malo , qui venait de lui parler au 
nom des intérêts en souffrance : « Vous avez dit tout à l'heure qu'il n'y 
avait pas de gouvernement, vous vous trompez, il y en a un : c'est le 
mien. » Sans doute ce gouvernement existe, il est reconnu et accepté; 
on réclame tout simplement l'organisation, la consolidation de ce pou- 
voir que le chef de l'état lui-même a plus d'une fois demandé inutile- 
ment à l'assemblée de 'régulariser et de compléter. Voilà précisément 
la question en face de laquelle M. le président de la république s'est 
trouvé, ne pouvant donner raison à ceux qui sont de son avis, qui lui 
offrent leur concours, de peur de blesser ceux qui prétendent être ses 
seuls amis, ses seuls appuis, en lui refusant les institutions les plus 
nécessaires à son gouvernement. C'est la contradiction intime qui pèse 
sur tout ce voyage. 

La situation est assurément étrange. Ceux dont M. le président de la 
république reçoit l'adhésion, qui vont au-devant de lui, sont à peu près 
traités en ennemis, et ceux qu'il ménage sont les premiers à parler les- 
tement de ce voyage en l'honneur du septennat. Les légitimistes ne se 
gênent guère pour répéter que l'accueil fait au maréchal a été froid, 
que jamais on n'avait vu si peu d'enthousiasme sur le passage d'un chef 
d'état. Ce septennat ne dit rien aux populations. « Quels services a-t-il 
rendus au pays? quels services est-il capable de rendre? Ce qu'il repré- 
sente, c'est l'incertitude... » Mieux encore, un journal de l'ouest, qui 
passe pour avoir les rapports les plus intimes avec M. le ministre de 
l'instruction publique, n'y met pas plus de façons : il n'exagère nulle- 
ment en vérité le succès du « brave maréchal » auprès des bonnes gens 
de Bretagne. Ah! « si M. le comte de Chambord fût venu faire ce même 
voyage, il eût été plus acclamé et p'us fêté que le maréchal, car il eût 
représenté la gloire et l'avenir de la France... » Quant au septennat, il 
n'en faut pas parler, « c'est une abstraction; » on vient de montrer le 
« brave maréchal » en uniforme aux bons paysans bretons, il ne leur en 
faut pas davantage. 

Voilà ce qui s'appelle prendre au sérieux le gouvernement de M. le 
président de la république! Voilà comment le représentent ceux qui 
prétendent l'avoir créé, qui affectent de se dire ses meilleurs amis, et 
qui semblent n'avoir d'autre préoccupation que de le suivre pas à pas 
en l'enveloppant de leurs subtilités, de leurs arrière-pensées et de leurs 
restrictions! C'est pour ménager ces étranges auxiliaires de son gouver- 
nement que M. le maréchal de Mac-Mahon se croit obligé de se taire ou 
de répondrc^avec une certaine mauvaise humeur à ceux qui se bornent ~ 
à répéter ses messages! En réalité, le résultat le plus clair de ce voyage 
de Bretagne, c'est de rendre plus sensible la situation difllcile qui a été 



22à REVUE DES DEUX MONDES. 

créée à M. le président de la république, et de mettre une fois de plus 
en présence deux politiques qui résument tout aujourd'hui. L'une de 
ces politiques dit : « Que les questions réservées soient résolues. » Or- 
ganisez ce pouvoir que vous avez fondé, le repos des esprits l'exige, les 
intérêts le demandent. 11 faut « assurer au pays par des institutions ré- 
gulières le calme, la sécurité, l'apaisement dont il a besoin... De nou- 
veaux délais pèseraient sur les affaires... » L'autre politique semble dire 
à M. le président de la république : Tenez -vous tranquille, ne faites 
pas attention! Vous avez un uniforme, allez le montrer "aux popula- 
tions, cela suffit pour le moment, le reste nous regarde! 

Soit; on ne voit pas seulement qu'on n'arrive ainsi qu'à épaissir et 
à prolonger une équivoque des plus dangereuses, qui ne profite ni aux 
partis monarchiques, ni au septennat, ni à M. le maréchal de Mac- 
Mahon, ni surtout au pays, — qui ne sert en fin de compte qu'à favoriser 
cette propagande bonapartiste dont les succès se mesurent justement 
aux progrès de la confusion et de l'incertitude. Voilà le point délicat; 
c'est là précisément qu'apparaît le lien intime entre les manifestations 
qui ont signalé le dernier voyage présidentiel et la dernière élection du 
Calvados. Évidemment cette élection d'un ancien préfet de l'empire, 
M. Le Provost de Launay, obtenant /il,000 voix tandis que le candidat 
républicain et le candidat légitimiste réunis restaient en arrière de 
6,000 voix, cette élection est un succès bonapartiste, comme l'élection 
de M. Bourgoing dans la Nièvre, il y a quelques mois, était un succès 
bonapartiste. Ce qu'on a obtenu dans le centre de la France et en Nor- 
mandie, on espère l'obtenir dans l'Anjou, où la lutte est déjà engagée, 
et dans quelques autres départemens à mesure que les scrutins s'ou- 
vriront. Dans tous les cas, on est activement à l'œuvre; les candidatures 
bonapartistes refleurissent; l'empire, oubliant le mal qu'il a fait, rentre 
en scène avec la jactance d'un victorieux parce qu'il a réussi dans quel- 
ques élections. 

Est-ce à dire que ces victoires partielles de scrutin aient une portée 
si sérieuse, qu'elles soient le signe d'une recrudescence impérialiste en 
France ? Nullement, le pays n'est pas bonapartiste, il n'a aucun goût pour 
l'empire; mais il est fatigué d'incertitude et impatient. En définitive, 
que veut-on que pensent ces masses laborieuses à qui on demande un 
vote de temps à autre ? Elles ne vivent pas d'abstractions, on a raison de 
le dire, elles sentent simplement et elles ne remarquent qu'une chose, 
elles voient qu'un gouvernement a été renversé il y a quatre ans et que 
ce gouvernement n'a pas été remplacé. Non-seulement on ne l'a pas 
remplacé d'une façon définitive, mais depuis quatre ans les partis ne 
sont occupés qu'à s'épuiser en luttes stériles, à rivaliser d'impuissance, 
à se neutraliser mutuellement. Les monarchistes passent leur temps à 
décrier la république; les républicains démontrent que la monarchie 
traditionnelle est impossible, et ils n'ont aucune peine à le démontrer, 



REVUE. — CHRONIQUE. 225 

puisque la légitimité elle-même a signé sa propre abdication, laissant 
pour le moment en déroute toutes les entreprises de restauration mo- 
narchique. Alors les masses, par un aveuglement qui n'a rien d'inexpli- 
cable, par une sorte d'habitude qui n'est point encore perdue, revien- 
nent ou du moins semblent revenir au gouvernement qu'on n'a pas 
remplacé. 

Ce n'est pas à lui-même que le bonapartisme doit cette force appa- 
rente qu'il s'attribue, dont il se vante ; il la doit aux querelles stériles 
et à l'impuissance des partis, à cet interrègne qu'on prolonge et qui fa- 
vorise toutes les espérances , à la lassitude du pays. C'est une force 
toute négative. Et les ruines dont l'empire a couvert la France , et le 
sang versé, et les provinces perdues, et l'avenir assombri, dira-t-on, le 
pays oublie-t-il tout cela? Non, le pays ne l'oublie pas, et, sans nul 
doute, au dernier moment, si la question lui était nettement posée, il 
reculerait devant un régime qui lui a légué ce funeste héritage sous le- 
quel la France est réduite à se débattre; mais en attendant, puisqu'on 
ne lui offre rien de saisissable , puisqu'on l'accoutume à être sceptique 
surtout, il cède à l'habitude, il vote pour des candidats bonapartistes, 
de sorte que tout ramène à cette nécessité d'organisation qu'on invo- 
quait, qu'on avait raison de rappeler récemment pendant le voyage de 
M. le maréchal de Mac-Mahon, et qu'une élection comme celle du Cal- 
vados rend d'autant plus pressante. 

Il faut voir les choses telles qu'elles sont, sans se méprendre sur le 
danger et sans dépasser la réaUté par des exagérations qui ne feraient 
qu'aggraver ce danger. Il faut surtout voir le remède. Croit-on que, s'il 
y avait un régime organisé, des institutions régulières, une transmission 
des pouvoirs assurée, une situation définie, et si les partis n'avaient 
plus le droit de se disputer chaque matin une succession qu'ils préten- 
dent être toujours ouverte, croit-on que, s'il en était ainsi, les bonapar- 
tistes auraient les mêmes chances? D'un seul coup, ils perdraient leurs 
avantages, et ils le savent si bien qu'ils ne sont pas les derniers à com- 
battre la plus simple tentative d'organisation. Ils ne pourraient plus 
s'adresser aux instincts trompés du pays, leur promettre la stabilité 
qu'on leur refuse. Ils resteraient avec les souvenirs qu'ils portent dans 
leur bagage, ils ne seraient que des agitateurs relevant le drapeau 
d'une cause condamnée devant la France régulièrement constituée. Et 
d'un autre côté les légitimistes ne voient-ils pas qu'en prolongeant l'in- 
certitude, en s'obstinant à laisser tout en suspens dans l'espérance d'une 
occasion favorable, ils sont des poUtiques assez naïfs? Ils croient tra- 
vailler pour eux ou pour leur principe, et ils travaillent pour d'autres, 
d'autant plus que le pays les rend, eux, particulièrement responsables 
de l'indéfinissable anxiété où on le fait vivre. Tranchons le mot, ils font 
un méiier de dupes. Ils ont toute l'impopularité du provisoire sans pou- 
TOMB V. — 1874. ir. 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

voir eu recueillir les avantages. Ils sont véritablement singuliers avec 
leur vigilance jalouse de sentinelles faisant la garde autour d'une situa- 
tion qui leur échappe de toutes parts. Ne le voient-ils pas? Ils n'ont pu 
dépasser une minorité presque ridicule dans les dernières élections de 
la Nièvre, ils sont arrivés jusqu'à 8,000 voix sur 75,000 votans dans 
l'éleclion du Calvados. Et c'est pour réserver l'éventualité dont ces 
chiffres sont la trop significative expression qu'on se plaît à laisser toute 
une nation dans l'attente d'un régime plus défini ! 

La dernière illusion de ceux qui voient le danger sans pouvoir se ré- 
soudre à l'attaquer de front, c'est de se figurer qu'ils suppléeront à 
tout, qu'ils feront face à tout par l'organisation d'une sorte de régime 
tout personnel. Le septennat, c'est le maréchal, dit-on; qu'on arrange 
un gouvernement pour le maréchal, cela suffit. Depuis six mois, on tourne 
autour de cette idée , qu'on ne paraît pas avoir abandonnée. Arrivera- 
t-on à trouver la solution du problème? Dans tous les cas, une combi- 
naison de ce genre ne serait qu'un expédient de plus, et un expédient 
aussi périlleux qu'inefficace; elle ne ferait que perpétuer justement 
cette situation dont les bonapartistes sont seuls à profiter. Ne s'aperçoit- 
on pas que ce serait donner raison à leurs idées et laisser la carrière 
ouverte à toutes leurs espérances? Ainsi voilà un demi-siècle que la 
France, victime de toutes les dictatures, est à la recherche de garanties 
publiques, d'institutions libérales. Pendant vingt ans, elle a subi les mor- 
tels effets d'un régime personnel dont la guerre de 1870 a été le der- 
nier mot, et tout ce qu'on aurait à lui offrir comme remède, comme pal- 
liatif, comme idéal dans ses misères présentes, ce serait encore une 
fois le gouvernement personnel ! Nous savons bien ce qu'on veut dire : 
ce serait un gouvernement personnel honnête, se soumettant de lui- 
même au contrôle, à l'autorité de l'assemblée. Eh bien ! alors ce se- 
rait un pouvoir sans indépendance, perpétuellement placé entre des 
impatiences de dictature contenues et une subordination énervante 
à une souveraineté parlementaire sans responsabilité. On nous per- 
mettra d'aller plus loin : cette situation sans garantie, sans sûreté 
pour le pays, serait peu digne de M. le maréchal de Mac-Mahon lui- 
même. Elle lui créerait plus d'embarras et de dangers que de faci- 
lités de gouvernement. Un journal anglais rapportait récemment une 
conversation déjà ancienne, datant des années florissantes de l'empire, 
où M. le maréchal de Mac-Mahon aurait dit qu'il n'était « ni bonapar- 
tiste ni légitimiste, » qu'il était avant tout « soldat- et Français. » Certes 
c'est là une patriotique inspiration, c'est en peu de mots presque un 
programme de circonstance; mais, pour réaliser ce programme, un 
homme, si honorable qu'il soit, ne suffit pas, surtout lorsqu'il est brus- 
quement transporté des camps dans la politique. Il faut autour de lui 
un enseniljje d'institutions, de lois générales, régularisant, coordonnant 
l'action de tous les pouvoirs, en un mot celte organisation dont M. le 



REVUE. — CHRONIQUE. 227 

président de la république n'a pas été le dernier à sentir la nécessité, 
et que certaines fractions monarchistes de l'assemblée ne lui ont refusée 
jusqu'ici qu'en méconnaissant les intérêts conservateurs les plus évi- 
dens, en tenant peu de compte de la dignité de M. le maréchal de 
Mac-Mahon lui-même. 

Les philosophes, les rêveurs qui ont prétendu bannir l'esprit mili- 
taire et les armées permanentes des affaires du monde, ont bien pris 
leur temps, jamais les armées n'ont eu un plus grand rôle, et c'est par 
la puissance d'organisation, par une longue et méthodique préparation, 
qu'elles peuvent être efficaces. Quelles que soient les conditions dans 
lesquelles elles ont à se déployer, les forces militaires ne s'improvisent 
pas, et les luttes sont d'autant plus meurtrières, d'autant plus ruineuses, 
qu'on arrive moins préparé à l'heure où les conflits deviennent inévi- 
tables. C'est l'histoire de toutes les guerres, même de cette guerre amé- 
ricaine dont M, le comte de Paris a entrepris le véridique et intéres- 
sant récit. 

Lorsque les États-Unis, il y a treize ans, se voyaient tout à coup 
précipités dans cette effroyable crise de la sécession, ils n'avaient qu'un 
noyau d'armée régulière, quelques institutions modèles, des cadres in- 
suffisans, une élite d'officiers. Tout était à créer, à organiser. C'était, il 
est vrai, une guerre civile engagée dans des proportions exception- 
nelles, démesurées, et les Américains ne tardaient pas à montrer ce 
que peut une race virile aiguillonnée par le sentiment d'un grand dan- 
ger national; mais enfin, pour n'avoir pas pu étouffer la rébellion du 
sud à sa naissance, on était réduit à la suivre sur cent champs de ba- 
taille depuis la première déroute de Bull-Run jusqu'aux gigantesques 
actions de Richmond, oii celui qui est encore aujourd'hui président des 
États-Unis, Grant, finissait par arracher la victoire à l'intrépide Lee. Pour 
arriver à dominer la terrible crise, il fallait cinq ans de luttes, d'épreuves, 
d'incessantes improvisations militaires, de prodiges toujours nouveaux, 
et ce qu'il y avait à dépenser pendant ces cinq ans eût suffi à l'entretien 
d'une armée permanente depuis un demi-siècle. Que Mac-Dov^^ell, en- 
voyé le premier au combat sur le Bull-Run, eût conduit /jO,000 vrais 
soldats à l'assaut du plateau de Manassas, ni Beauregard, ni Jackson, 
qui gagnait ce jour-là son surnom de Stonewall, « mur de fer, » ni John- 
ston, n'auraient tenu devant lui, et l'armée sécessioni^te était peut-être 
dispersée à la première affaire. Une victoire opportune pouvait détour- 
ner ce conflit de cinq ans; la défaite de Bull-Run déchaînait fatalement 
cette guerre civile que M. le comte de Paris raconte avec la sérieuse 
conviction d'un esprit éclairé et libéral, avec l'autorité d'un homme qui 
a vu se dérouler sous ses yeux ce grand drame militaire, avec le senti- 
ment d'un bon Français qui a servi lui-même en volontaire dans cette 
armée américaine où il allait retrouver les souvenirs de Lafayelte. 

Certes elle est maintenant bien loin de nous, cette lutte américaine, 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

elle a été à demi effacée dans l'esprit des hommes par des événemens 
bien autrement graves, bien autrement saisissans pour l'Europe. Elle 
ne reste pas moins profondément instructive par les nouveautés mili- 
taires qu'elle a produites, comme par ce déploiement de vitalité natio- 
nale dont elle a été l'occasion victorieuse pour les États-Unis. Une fois 
en présence de l'inexorable fatalité, les Américains réparent assurément 
le temps perdu, et s'ils ont été d'abord pris au dépourvu, s'ils se sont 
trouvés un instant sans armée, sans un matériel suffisant, ils se mettent 
aussitôt à l'œuvre avec une inébranlable résolution. Ils portent toute la 
vigueur, toutes les ressources de leur génie pratique dans l'organisation 
de ces forces qu'ils sont réduits à improviser, et les premiers ils offrent 
le spectacle de la plus vaste application de l'industrie aux mouvemens, 
aux opérations des armées en campagne. L'industrie aide à réaliser les 
combinaisons conçues par de hardis capitaines. C'est par là que cette 
guerre de la sécession a toute son originalité, qu'elle a été féconde en 
innovations dont d'autres armées ont profité , et c'est par là aussi que 
cette histoire , retracée par M. le comte de Paris avec un zèle scrupu- 
leux d'exactitude, garde un singulier intérêt. Il y a une chose qui n'est 
pas moins frappante que tous les enseignemens militaires qu'on peut 
dégager de cette guerre de la sécession , c'est le tempérament moral et 
politique de ce peuple américain au milieu et à l'issue d'une si terrible 
crise. Le libéral historien de la Guerre civile en Amérique a raison de le 
dire, on pouvait craindre que le déchaînement momentané des passions 
soldatesques n'eût pour effet d'altérer les institutions, les mœurs, les 
traditions de cette puissante démocratie, qu'il ne développât les tenta- 
tions de dictature militaire, les velléités césariennes de quelque capi- 
taine popularisé par le succès. Qu'en a-t-il été? La guerre civile a laissé 
intactes les institutions et les mœurs. De tous ces chefs qui se sont 
illustrés par leur habileté, par leur héroïsme, le plus heureux a été et 
est encore président des États-Unis. Bon nombre sont rentrés dans la 
vie privée, revenant à leurs anciennes habitudes. Après avoir concentré 
tous leurs efforts dans une lutte gigantesque, après avoir respiré pen- 
dant cinq ans toutes les ivresses de la guerre, après s'être épuisés de 
sang et d'argent, les Américains ont trouvé tout simplement qu'il n'y 
avait pour eux d'autres moyens de se relever que la liberté et le travail. 
Ils sont libres, et ils se sont remis à travailler. Ils ont réparé une 
grande partie de leurs désastres, et ils paient chaque jour leur dette, — 
une dette qui avait pris des proportions colossales. Ils ont donné en deux 
élections huit ans de pouvoir au général Grant sans faire la moindre ré- 
volution. Voilà la moralité virile dont le livre de M. le comte de Paris est 
la saisissante démonstration, et qui n'est pas seulement à l'usage des 
Américains. Ce qui est juste et salutaire en Amérique n'aurait-il donc 
ni application ni efficacité en Europe? M. le comte de Paris pose la 
question, c'est la France qui serait la première intéressée à la résoudre. 



REVUE. — CHRONIQUE. 229 

La politique, il est vrai, la politique et la guerre elle-même se res- 
sentent inévitablement de la différence des institutions, du caractère 
national et des mœurs. Chaque peuple met son génie dans la direction 
de ses affaires, dans l'organisation de ses forces, et, on pourrait le dire, 
jusque dans sa stratégie. Il y a malheureusement un point où il n'y a 
plus aucune différence. Partout, en Amérique comme en Europe, la 
guerre est toujours la guerre; elle se manifeste par les mêmes désas- 
tres, elle offre les mêmes spectacles de misère et de deuil; elle laisse 
après elle les morts, les blessés, les maisons en flammes, les villes dé- 
truites, les terres ravagées. Pour les chefs d'armées, pour les politiques, 
ces malheurs privés disparaissent le plus souvent dans les résultats 
d'une bataille gagnée, d'une campagne victorieusement conduite. Ils ne 
forment pas moins, à côté de la grande histoire qui raconte les événe- 
mens publics, une autre histoire plus intime, dramatique, profondément 
émouvante. C'est ce drame intime, inconnu, des misères de la dernière 
guerre de France, qui se trouve retracé avec une sincérité absolue, avec 
une simplicité pathétique, dans un livre, — Épreuves et luttes d'un vo- 
lontaire neutre, — écrit par M. John Furley, et récemment traduit par 
M'"^ E. de Villers. M. Furley est un de ces Anglais dévoués qui accou- 
raient en France dès le mois d'août 1870, et qui, à partir de ce mo- 
ment, n'avaient d'autre pensée que d'adoucir les maux de la guerre, de 
soulager toutes les infortunes. Il était membre de la « Société nationale 
britannique pour le secours des malades et des blessés de la guerre ; » 
il a présidé la « Société de distribution de semences aux fermiers fran- 
çais; » il a été de toutes les associations secourables. S'il a été juste- 
ment honoré après la guerre par le gouvernement français, on peut dire 
qu'il avait été à la peine. Pendant neuf mois, M. John Furley brave les 
fatigues, les souffrances, les dangers, sans se reposer un instant. Il est 
à Gravelotte, il accourt à Sedan, il va sur la Loire, à Orléans, à Tours, 
au Mans, il est à Versailles, autour de Paris, souvent dans Paris au mo- 
ment de la commune; partout il arrive avec ses voitures, avec des vê- 
temens, des médicamens, des vivres. « Il n'y a que M, Furley qui puisse 
aller partout sans laisser-passer, » dit un général allemand, et en effet 
il ne se laisse arrêter ni déconcerter par rien, allant plus d'une fois 
bravement remplir sa mission jusque sous le feu du champ de bataille. 
Au milieu des horreurs de la guerre, ce vaillant homme représente 
l'humanité bienfaisante éclairant de sa lumière ces luttes sanglantes, et 
la chaleur du dévoûment n'exclut chez lui ni la sagacité de l'observation 
ni la bonne humeur. 

Ce livre des Épreuves cVun volontaire neutre est le reflet de cette 
existence si utile, si accidentée, promenée pendant neuf mois partout 
où la guerre fait des victimes; c'est l'œuvre d'un des esprits les plus 
honnêtes, les plus sincères, qui raconte ce qu'il a vu, simplement, sans 
prétention, et qui, en restant dans son rôle de neutralité, ne craint pas 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

au besoin de rendre témoignage pour la vérité, pour rhunjanité offensée. 
Certes il en dit assez pour laisser voir le sentiment que lui inspire l'in- 
cendie de Bazeilles et de tant d'autres villages brûlés parce que de mal- 
heureux paysans ont voulu défendre leurs foyers. S'ils ont agi par igno- 
rance, dit-il avec une émotion généreuse, «c'est une ignorance b^en 
excusable. Si jamais l'Angleterre se voyait soumise aux malheurs de l'in- 
vasion, j'espère qu'on me trouverait parmi ces ignorans! » Ainsi parle 
un Anglais assistant aux malheurs de la France, défendant son opinion 
contre des ofliciers allemands et ajoutant aujourd'hui une page de plus 
à cette tragique histoire de nos désastres. 

Quand on a passé par ces épreuves, on comprend mieux les épreuves 
d'autrai, on ne se désintéresse pas des malheurs d'un peuple qui en est 
à se débattre au milieu des violences de la guerre, fût-ce d'une guerre 
civile. N'y eût-il pas cette raison d'humanité, ce serait encore par un 
sentiment politique des plus sérieux que la France serait conduite à 
rester fidèle à ses vieilles traditions de sympathie pour l'Espagne libé- 
rale. Comment l'Espagne sortira-t-elle de cette redoutable crise qui se 
déroule depuis quelques années déjà au-delà des Pyrénées, qui a pris 
toutes les formes pour finir par se concentrer dans une sorte de duel 
entre le gouvernement établi à Madrid et le prétendant don Carlos campé 
à la tête de ses bandes dans les provinces du nord? C'est assurément de 
toute façon une question des plus graves, qui a pris récemment une 
certaine impQrtance extérieure par l'intervention de la diplomatie euro- 
péenne, mais qui après tout garde d'abord un caractère essentiellement 
intérieur. La vérité est que cette malheureuse guerre civile espagnole, 
au lieu de diminuer et de paraître marcher vers un dénoûment, ne fait 
que se développer, s'envenimer et devenir plus acharnée. On peut cer- 
tainement dire que la mort du général Concha a été une fatalité. Depuis 
ce moment, l'armée placée sous les ordres du général Zabala est restée 
sur l'Èbre, se reconstituant, manœuvrant, poussant quelques pointes 
contre les lignes carlistes en Navarre, mais sans engager en définitive 
des opérations sérieuses. Moriones a livré l'autre jour un combat sur le 
chemin d'Estella, puis il s'est retiré aussitôt sur l'Èbre, attendant de 
meilleures occasions. Pendant ce temps, les carlistes ne restent pas inac- 
tifs; ils deviennent au contraire très entreprenans : ils menacent toutes 
les lignes entre Madrid et le nord, si bien que d'un instant à l'autre 
les communications de l'Espagne avec la France peuvent être coupées. 
En Catalogne, ils ont pris la Seo d'Urgel, et ils assiègent Puycerda. A 
l'ouest, ils battent la campagne autour de Santander. Sur TÈbre, ils ont 
pris la petite place de la Guardia, ils sont entrés à Calahorra, Ce n'est 
pas tout, le gouvernement de Madrid a pris une mesure des plus graves, 
il a rendu un décret en vertu duquel il emprisonne les suspects de 
carlisme et confisque leurs biens. Naturellement les carlistes ont riposté 
en coufisquant les biens des libéraux dans les provinces qu'ils occu- 



REVUE. CHRONIQUE. 231 

pent, et aux répressions dont leurs partisans sont l'objet ils répondent 
par des fusillades de prisonniers. Bref, c'est une guerre impitoyable et 
sanglante qui en se prolongeant finirait par ravager TEspagne. 

L'Europe peut-elle intervenir utilement, efficacement dans cette lutte? 
Elle ne le peut évidemment qu'en prêtant au gouvernement de Madrid 
la force morale d'une reconnaissance diplomatique qui lui a manqué 
jusqu'ici, qui ne paraît plus devoir lui manquer longtemps. Le gouver- 
nement du général Serrano, bien que né d'un coup d'état qu'aucun 
vote n'a légalisé depuis, bien qu'ayant assez peu réussi dans ses cam- 
pagnes contre le carlisme, ce gouvernement après tout, tel qu'il est, 
représente l'Espagne libérale, et ce n'est pas la France qui aurait pu 
lui refuser l'appui de relations amicales. La France, quoi qu'on en dise, 
est trop peu intéressée au succès du carlisme pour avoir été son com- 
plice. Malheureusement cette question, qui aurait pu être très simple, 
s'est compliquée de deux choses. Un certain nombre de journaux espa- 
gnols ont pris dans toute cette affaire le ton le plus insultant à l'égard 
de la France, et ce n'est pas seulement à l'égard de la France qu'on 
prend à Madrid ces libertés injurieuses. Au moment même où l'on 
brigue la reconnaissance de l'Angleterre, on viole sans façon des en- 
gagemens financiers avec les porteurs de bons anglais, de sorte qu'il 
faut en vérité que le gouvernement anglais et le gouvernement français 
y mettent la meilleure volonté pour n'écouter que les intérêts natio- 
naux. Ils n'hésitent pas, et ils ont raison; ils soutiennent de leur appui 
moral l'Espagne libérale dans ses luttes, c'est la meilleure politique. 
D'où vient cette intempérance des journaux espagnols? Elle est proba- 
blement encouragée par l'initiative que M. de Bismarck a prise dans 
cette question. M. de Bismarck s'est constitué le protecteur du gou- 
vernement de Madrid, et il s'est donné beaucoup de mouvement pour 
faire reconnaître son protégé. Le chancelier allemand a-t-il eu des rai- 
sons particulières de rendre ce service au général Serrano et à son 
cabinet ? C'est une énigme que nous ne nous chargeons pas de déchif- 
frer. Toujours est-il que M. de Bismarck, pour un homme si habile, 
n'a pas fait une campagne diplomatique des plus brillantes, et que 
malgré son insistance, peut-être à cause de ses airs de prépotence, la 
Russie refuse la sanction diplomatique qu'on lui a demandée. Il en ré- 
sulte que cette reconnaissance du gouvernement de Madrid ne laisse pas 
d'être une affaire assez laborieuse. Le général Serrano rendrait un plus 
grand service à son pays aussi bien qu'à lui-même en faisant un peu 
moins de diplomatie avec M. de Bismarck et en allant frapper la cause 
carliste au cœur dans les montagnes de la Navarre. 

CH. DE MAZADE. 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

ESSAIS ET NOTICES. 

Le chevalier Daydie d'après sa correspondance (1). 

Les amans doivent mourir jeunes ; il n'est permis qu'aux gens d'es- 
prit d'atteindre un certain âge. La vieillesse de Voltaire ou de M'"^ Du 
Deffand n'a rien de déplaisant, au contraire : l'un, à quatre-vingt-quatre 
ans bien sonnés, se dresse sur son lit d'agonie pour dicter un billet su- 
blime; l'autre, non moins vieille, a quatre lecteurs qui se relaient nuit 
et jour, et sa dernière lettre à Walpole, un mois avant d'expirer, est 
encore un chef-d'œuvre. Le brillant chevalier Daydie, l'amant fameux 
de M"* Aïssé, a le tort d'avoir survécu à son amour jusqu'à près de 
soixante-dix ans. Sans la Correspondance inédite que publie M. Honoré 
Bonhomme , avec sa critique ingénieuse et son érudition bien connue, 
on aurait pu croire que les destins jaloux avaient au moins épargné au 
tendre chevalier de Malte la décrépitude sénile et les vulgaires tortures 
de la goutte. A dire le vrai, on se doutait bien un peu de cette mau- 
vaise fortune en se rappelant certaines lettres du chevalier à M'"« Du 
Deffand (2) ; mais ne s'était-il point fait vieux et caduc à plaisir, par un 
habile artifice, en ces épîtres si bien tournées, si polies et de si bel air, 
qu'on se passait de mains en mains dans le salon de la marquise? Il 
fallait connaître le fin des choses pour être de tous points édifié. 

La première lettre du recueil est de l'année même où Aïssé mourut 
et fut inhumée à Saint-Roch dans le caveau de la famille Ferriol (1733). 
Elle avait langui trois ans, en proie à une maladie de consomption ; de- 
puis longtemps, elle n'était plus qu'une amie pour le chevalier. La dé- 
votion avait achevé ce qu'avaient déjà commencé les scrupules un peu 
raffinés de la pauvre Circassienne : elle était bien revenue des courts 
enivremens de sa jeunesse. On peut croire que, si elle avait eu d'autres 
ressources que la famille de M. de Ferriol, elle aurait uni sa destinée à 
celle de son amant. Ce n'est qu'une hypothèse : dès 1727 en effet, il 
lui échappe de dire, en parlant de l'amour du chevalier Daydie, le père 
de son enfant : « C'est la passion la plus singulière du monde ; cet 
homme ne me voit qu'une fois tous les trois mois; je ne fais rien pour 

(1) Correspondance inédite du chevalier Daydie, faisant suite aux lettres de M"^ Aïssé, 
publiées sur les manuscrits autographes originaux, avec introduction et notes, par 
Honoré Bonhomme, Paris 1874; Didot. — Nous écrivons Daydie pour compla'ire à 
l'éditeur, mais nous pensons, avec de bons juges tels que MM. Ravencl et Lot, que 
l'on peut continuer à écrire d'Aydie. Aydie est un village des Basses-Pyrénées d'où la 
famille du chevalier peut être originaire. 

(2) Elles sont reproduites, avec trois lettres de M""* Du Deffand, dans l'excellente 
édition des Lettres de itf"' Aissé, par M. Jules Ravenel. Cf. VAppendice aux lettres 
de 3i"« Aïssé dans l'édition de M. Eugène Asse, Paris 18 3. 



REVUE. — CHROMQUE. 233 

lui plaire; j'ai trop de délicatesse pour me prévaloir de l'ascendant 
que j'ai sur son cœur, et, quelque bonheur que ce fût pour moi de 
l'épouser, je dois aimer le chevalier pour lui-même. » Ces sentimens 
sont admirables ; on y démêle toutefois un peu de désillusion , de las- 
situde, de douce pitié. 

Voilà bien ce qu'on éprouve pour ces sortes de grands enfans naïfs, 
sensibles et généreux. Aïssé en était arrivée là, comme tant d'autres, 
vers trente-cinq ans. Plus qu'aucune autre, elle avait acquis l'amère ex- 
périence de la vie. Enlevée tout enfant par les Turcs, achetée pour 
quelques louis par l'ambassadeur de France à Constantinople, M. de Fer- 
riol, qui la fit élever à Paris par une belle-sœur (( peu scrupuleuse et 
propre à toute sorte d'emplois, » digne sœur de M'"« de Tencin, la 
pauvre fille grandit sans trop savoir peut-être à quoi « son aga » la des- 
tinait. Elle avait seize ans environ quand celui-ci revint à Paris ; il ha- 
bita avec elle l'hôtel de M™«de Ferriol, rue Neuve-Saint-Augustin. C'était 
un vieillard sexagénaire, nullement près de sa fin, irritable, violent, 
habitué de longue main à traiter les hommes en Turc et les femmes en 
pacha : Aïssé n'était qu'une des esclaves qu'il avait achetées, cédées ou 
revendues. Une première attaque de paralysie générale l'avait naguère 
fait enfermer comme fou ; il était notoirement maniaque, de goiàts bi- 
zarres, très dangereux. Qu'il en ait usé à l'orientale avec son esclave, 
voilà un point sur lequel on s'accordait assez au dernier siècle. Sans 
parler des mœurs bien connues de M, de Ferriol et des mortelles tris- 
tesses d' Aïssé, des ineffaçables stigmates de sa flétrissure (1), on a trouvé 
dans les papiers de M. d'Argental une lettre de l'ancien ambassadeur 
qui ne permet plus d'hésiter. Sainte-Beuve aimait fort les gageures en un 
sens ou dans l'autre : il s'était fait le chevalier d' Aïssé. C'était servir une 
noble cause, mais que le sagace éditeur des lettres du chevalier Daydie 
déclare aujourd'hui tout à fait perdue. 

Qu'importe? Le chevalier rencontra Aïssé dans le monde, chez M'^'^Du 
Deffand, dit-on, il aima, il fut aimé. C'était en 1720 ou 1721 ; le vieil 
« aga, » tombé en démence, allait trépasser. M'"^ de Ferriol menait la 
belle Circassienne dans tous les salons, surtout dans ceux où fréquen- 
tait le régent ; elle avait son idée. Le duc d'Orléans vit Aïssé chez M""^ de 
Parabère, et, s'il n'en vint pas à ses fins, ce ne fut pas la faute de 
M'"*= de Ferriol. Le chevalier Daydie, grâce à son cousin, le comte de 
Riom, favori en titre de la duchesse de Berry, était de ce monde-là; on 
l'avait présenté au Palais- Royal et au Luxembourg, la fille du régent 
avait jeté les yeux sur lui ; bref, c'était un cavalier élégant et accort, un 
homme à bonnes fortunes, un roué, en dépit de ses titres de clerc ton- 
suré du diocèse de Périgueux et de chevalier non profès de l'ordre de 
Saint-Jean-de-Jérusalem. Toute sa vie, le chevaher Daydie ressembla 

(IJ Voyez lettres XVI, XXXIV et XXXVI. 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

fort, mais point en mal, au célèbre portrait que Gui Patin a tracé de ces 
soldats du Christ. « Les chevaliers de Malte, dit-il, sont gens fort sim- 
ples, fort innocens et fort chrétiens, gens qui n'ont rien de bon que 
l'appétit, cadets de bonne maison qui ne veulent rien savoir, rien va- 
loir, mais qui voudroient bien tout avoir; au reste, gens de bien et 
d'honneur, moines d'épée, qui ont fait trois vœux, de pauvreté, de chas- 
teté et d'obédience : pauvreté au lit, ils couchent tout nus, et n'ont qu'une 
chemise à leur dos; chasteté à l'église... (mais, en citant du Gui Patin, 
il faut souvent passer quelques mots). Leur troisième vœu est obéis- 
sance à la table; quand on les prie d'y faire bonne chère, ils le souf- 
frent; ils mangent... d'une cuisse de perdrix, puis du biscuit, en buvant 
par-dessus du vin d'Espagne, du rosolis et du populo, avec des confi- 
tures ou de la pâte de Gênes, et tout cela par obéissance; o sanctas 
gentes!.. » 

On ne s'ait pas les raisons qui portèrent Aïssé à distinguer le cheva- 
lier; on ne connaît pas une seule lettre d'elle à son amant. Gomment 
parler d'inexpérience, de séduction, de goût romanesque? Elle avait 
alors près de trente ans. Cette liaison semble avoir été entourée de 
quelque mystère; M'"^ de Ferriol elle-même l'ignorait. Quand Aïssé fut 
sur le point de devenir mère, deux ans après la mort de a son aga, » 
elle se fit emmener par une amie, lady Bolingbroke, pour un prétendu 
voyage en Angleterre. Lord Bolingbroke, qui savait de reste qu'Aïssé 
s'était retirée dans un faubourg de Paris, poussa la complaisance jusqu'à 
mander à M'°^ de Ferriol qu'elle avait eu le mal de mer et « rendu son 
dîner aux poissons ! » La fille d' Aïssé et du chevalier Daydie, Gélinie Le- 
blond, fut placée au couvent de Notre-Dame, à Sens, sous le nom de 
miss Black, à titre de nièce de lord Bolingbroke. Aïssé s'échappait quel- 
quefois de l'hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin pour aller à Sens. 
Une des deux lettres connues du chevalier à son amie concerne un de 
ces voyages : il y laisse paraître une sensibilité un peu commune, mais 
vraie et de bon aloi; il a des entrailles de père; il aime sa fille et déjà 
travaille à lui faire une dot. Il la mariera, sept ans après la mort d' Aïssé, 
à un bon gentilhomme de sa province, au vicomte de Nanthiac. 

Le chevalier Daydie est l'homme des affections simples et naturelles, 
des affections de famille, des amitiés viriles et vertueuses. Après sa fille 
et ses frères, le bailli de Froullay, ambassadeur de l'ordre de Malte à 
Paris, est l'homme du monde qu'il a le plus véritablement aimé : c'est 
à ce personnage que sont adressées presque toutes les lettres du che- 
valier. Leur amiiié était célèbre; on avait pris l'habitude de ne plus sé- 
parer ({ les deux chevaliers sans peur et sans reproche, » comme les 
appelait Voltaire non sans une pointe d'ironie ; au fond, il n'avait guère 
plus de goût pour Aïssé, pour cette Gircassienne « plus naïve qu'une 
Champenoise. » Tant de simplicité, de tendresse et de fidélité n'allait 
point à ce maître critique. 



REVUE. — CHRONIQUE. ^35 

D'Aïssé, pas un mot dans la Correspondance du chevalier Daydie, pas 
même un vague souvenir. Jamais héros de roman ne fut plus mal choisi. 
Il n'y a pas un grain de fantaisie dans ce bon esprit lucide et sain. 11 
voit jusfe et écrit fort bien à ses heures, avec l'élégance aisée, l'ex- 
quise politesse des gens de qualité au dernier siècle, mais il est par 
humeur le plus superficiel des hommes. 11 effleure toutes choses, il fuit 
l'étude, redoute la peine. Nulle ambition. Outre son titre de chevalier, 
il avait pourtant un grade dans les gardes-du-corps et de puissans pro- 
tecteurs à la cour; le dauphin l'avait remarqué; la reine Marie Leczinska 
lui donna des preuves particulières de sa bonté : aussi, sans le savoir, 
n'a-t-elle pas eu de plus dévoué sujet que l'obscur chevalier de Malte. 
Néanmoins, avant cinquante ans, il prend sa retraite, il s'en va vivre 
dans les grasses et fertiles campagnes du Périgord, tantôt à Vaugoubert, 
chez son frère, tantôt chez sa sœur, à Mayac, et il n'existe plus que pour 
l'amitié, la chasse et les dindes truffées. 

Et en effet, comme l'écrivait Montesquieu au chevaUer Daydie, que 
peut-on faire en plein Périgord ? On ne peut aller là que pour man- 
ger des truffes. Le chevalier ne dit pas non ; il reconnaît qu'il « s'em- 
pâte » dans l'oisiveté, qu'il croupit dans la paresse et ne pense guère 
plus qu'une souche. Son imagination ne s'étend pas plus loin que ses 
sens. « Mon premier objet, disait-il, c'est de me bien porter : c'est là 
le but de toute ma philosophie. » Aussi se gouverne-t-il comme un 
prélat. Mère, sœur, fille, gendre, frères, neveux et nièces lui témoi- 
gnent, lui inspirent les sentimens les plus tendres; il ne voit et n'en- 
tend que des choses douces; il se laisse vivre délicieusement et savoure, 
les yeux demi-clos, les plantureuses voluptés d'une existence abon- 
dante, innocente et tranquille. Plus de lectures : il doit toujours lire les 
ouvrages qu'on lui envoie de Paris; jamais il n'en trouve le temps. Ses 
citations latines ou françaises sont presque toutes inexactes, quand elles 
ne sont pas fausses. Un faucon qui meurt ou se casse une aile en fon- 
dant sur une perdrix, un lièvre qu'on n'a pu forcer, un cuisinier qui 
gâte un ragoût, voilà « les grands désastres » du chevalier Daydie. Un 
bon cuisinier (il se plaint de n'avoir q<ie des empoisonneurs) lui semble 
« un article très important. » Tous les matins il monte à cheval; l'après- 
dînée, il joue à quadrille avec ses frères, au volant avec ses nièces, et 
porte sur ses épaules, à la chèvre morte, son petit neveu. Puis il fait 
aller les soufflets de forge et tourne la roue pour son frère le chevalier 
de Ribérac : « C'est surtout dans ce dernier article que j'excelle, c'est 
là mon vrai talent. Chacun a les siens que Dieu départit comme il lui 
plaît, et souvent sans aucun souci de l'état auquel nous nous destinons. 
Quand on tua Néron, il disait que c'était dommage de faire périr un 
si bon musicien, un si grand joueur de flûte! Moi, quoique je ne sois 
pas empereur, j'avertis, pour qu'on ait quelque regret de moi quand je 
mourrai, qu'on perdra un très bon et très diligent tourneur de roue. » 



236 REVUE BES DEUX MONDES. 

S'il faut tout dire, lé chevalier Daydie se rappelait encore un autre 
talent où il n'excellait pas moins : l'ancien amant d'Aïssé faisait une 
cour des plus galantes à une veuve d'un certain âge, la comtesse de 
Tessé, dame du palais de Marie-Josèplie de Saxe. La première lettre à 
son adresse, dans notre recueil, est datée de Paris, où le chevalier venait 
quelquefois ainsi qu'à Versailles : c'est un adieu très tendre, un demi- 
aveu assez transparent où, tout en s' écriant : « Je vous aime, » le cheva- 
lier proteste qu'il n'oserait exprimer les sentimens dont son cœur est 
rempli de peur d'en laisser échapper qui ne paraîtraient point assez 
mesurés. Le ton des lettres adressées à M'"^ de Tessé change visiblement 
l'année suivante : il n'est plus qu'amical et empressé; il y a quelque 
dépit et une certaine amertume dans les paroles du chevalier. La com- 
tesse, paraît-il, ne lui écrit jamais que « quatre mots bien jolis et bien po- 
lis. » Il lui mande de Plombières, où il passa les mois de juillet et d'août 
1749 : « Je compte, madame, avoir l'honneur de vous voir à la fin du 
mois. Je voudrais bien vous paraître rajeuni; j'en doute. C'est néanmoins 
dans cette intention que je prends les eaux très scrupuleusement. » 
Veut-on une déclaration en forme? Le chevalier est de retour à Mayac, 
et c'est de son manoir qu'il écrit à la comtesse de Tessé : « Que n'osé- 
je porter mes vœux plus loin et imaginer, après m'être associé autant 
que je puis à vos goûts et à vos inclinations, que je pourrai à mon tour 
vous conduire à trouver bon que je vous avoue que je ne me contente 
pas de vous respecter autant que je le dois et que je vous adore aussi, 
madame, de tout mon cœur. » La phrase singulièrement contournée 
et embarrassée du pauvre soupirant se ressent de l'émotion où il était. 
Son épître fut mal reçue; la dame paraît lui avoir défendu de « l'ado- 
rer; » on exigea plus de retenue à l'avenir. « Comment accorder cette 
mesure scrupuleuse que vous exigez, s'écrie-t-il, avec les transports 
d'un cœur sensible et qui voudrait s'offrir tout entier à vous? » Le che- 
valier Daydie était incorrigible. L'âge et surtout le premier accès de 
goutte allaient mettre un terme à ces risibles retours de jeunesse. L'a- 
mant d'Aïssé va pour tout de bon « prendre ses grades dans le véné- 
rable collège des vieux, » comme il dit lui-même. Perclus, reclus, « la 
mâchoire hypothéquée, » c'est presque toujours dans u sa chaise cu- 
rule, » le pied gauche ou le pied droit tenu en l'air, qu'il recevra ou 
dictera des lettres. 

En vieillissant, le bon chevalier était devenu processif comme pas un 
Périgourdin; mais, ayant pour principe que « ne rien faire est le pre- 
mier de tous les biens, » il ne se mettait guère l'esprit à la torture et 
recommandait tous ses procès au bailli de Froullay. Les plus terribles 
adversaires du chevalier de Malte étaient les moines qui occupaient son 
prieuré. Ces maîtres chicaneurs ne lui laissaient point une heure de 
répit. Dès qu'il s'agissait des moines, — qu'il appelait des diables, — il 
ne savait plus à quel saint se vouer. 11 en écrivait à Paris et au monde 



REVUE. — CHRONIQUE. 237 

entier. Je trouve de piquans détails sur ces luttes héroï-comiques dans 
deux lettres de Montesquieu qui n'auraient point déparé l'excellente 
introduction de la Correspondance inédite : « Le chevalier d'Aydie m'a 
marqué qu'il avait gagné son procès. Le père bénédictin dont je savais 
si bien le nom, et que j'ai oublié, n'avait donc évité des coups de pied 
dans le ventre que pour tomber dans l'infamie de perdre un procès avec 
lequel il tuait le temps et le chevalier. » Ainsi s'exprimait Montesquieu 
le 15 juillet 1751, dans une lettre à M""' Du Deffand. Le 8 novembre 
1753, il écrivait de La Brède au chevalier : « Je bus hier, mon cher che- 
valier, trois verres de vin à la confusion du père de Palène : c'est une 
santé anglaise. Le pauvre homme aurait bien mieux aimé que vous lui 
eussiez donné une douzaine de coups de bâton que de signer une trans- 
action qui met le couvent si fort à l'étroit; mais vous n'avez pas suivi 
son goût. Le père de Palène est le diable de l'abbé de Grécourt, à qui 
Ton donne une flanquée d'eau bénite. » 

Ah ! que nous sommes loin du bon temps où les plus grands esprits, un 
Montesquieu, un Voltaire, se gaussaient ainsi des moines, où les femmes 
les plus polies se vantaient d'être esprits forts, où le relâchement des 
mœurs dans les couvens défrayait l'innocente gaîté des honnêtes gens ! 
Ce n'est pas seulement la légèreté d'esprit et de causerie de cette so- 
ciété qui n'est plus : les plus hautes intelligences ne connaissent plus 
l'audace, le dédain, l'ironie toute-puissante des philosophes du dernier 
siècle. Le tiers-état, qui a fait la révolution, ne raille plus les moines : 
il rebâtit les monastères, il lègue ses biens aux églises, il ne demande 
qu'à se faire ermite. Ainsi va le monde. Quel scandale si un homme 
pacifique, bien pensant et de la meilleure compagnie, écrivait aujour- 
d'hui à une vraie grande dame : « Une victoire remportée contre les 
moines réjouit tous les gens de bien! » C'est le chevalier Daydie lui- 
même qui tenait ce langage à la marquise de Créquy. Il savait surtout 
gré à cette noble nièce du bailli de Froullay de mêler quelque gaîté et 
un peu d'indulgence philosophique à la pratique de toutes les vertus. 

Le chevalier ne fut jamais dévot : ce n'est point le seul avantage 
qu'il retira de son commerce avec Montesquieu, Voltaire, d'Alembert et 
les encyclopédistes. Il est de ceux qui ont pressenti la grande révolution 
politique et sociale de la fin du xvni^ siècle. Il comprit que sans ces 
« cordes d'imagination » dont parle Pascal, sans les préjugés séculaires, 
sans le respect inconscient et inné qui avait assuré l'empire de la no- 
blesse et des rois sur notre pays, il était impossible que l'ancien ordre 
de choses subsistât. « J'ai toujours ouï dire, écrit-il en 1753, que l'au- 
torité des rois se conserve surtout par le respect que les sujets ont pour 
elle et par la persuasion où ils sont qu'on ne peut former aucun doute 
sur le pouvoir qu'ils s'attribuent, et que, si on commence une fois à en 
critiquer Texercice, on ne manquera jamais de raisons apparentes pour 
troubler tout gouvernement... Il faudra, disent-ils, avec une pareille ad- 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

rainistration ou que Tétat périsse ou qu'il se refonde. » Il faudra que 
l'état périsse ! voilà ce qu'on disait tout haut à Versailles même, dans 
l'entresol de Quesnay, à quelques pas de Louis XV, qui avait lui-même 
une assez claire conscience que les choses ne dureraient guère après 
lui. Aussi bien il n'était pas besoin d'être un profond politique pour 
penser de la sorte; il suffisait de fréquenter certains salons, de causer 
avec les économistes, les philosophes et les hommes doués de quelque 
expérience politique, comme le marquis d'Argenson. Aïssé s'exprime à 
peu près comme le chevalier : a Tout ce qui arrive dans -cette monar- 
chie annonce bien sa destruction. » Et M™« de Tencin, en moins bons 
termes, dans une lettre au duc de Richelieu : « A moins que Dieu n'y 
mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'état ne 
culbute. » C'est encore à la même société que le chevalier doit d'avoir 
emporté au fond de sa province quelques notions fort justes de politique 
générale. Dès 1756, c'est-à-dire dès la première année de la guerre de 
sept ans, il trace avec une vigueur et une sûreté de main étonnantes 
un tableau véritable de l'état actuel de l'Europe. On doit lire cette belle 
page de langue française, aussi fortement pensée que bien écrite, si 
l'on veut se faire une idée de ce qu'était au xviu^ siècle l'influence de la 
société même sur les esprits les plus ordinaires. 

« A Mayac, ce 6 février 1756. 

« Il est donc bien constant, mon cher bailli, que le roi de Prusse est 
aujourd'hui l'arbitre et le modérateur de l'Europe. Il faut que les autres 
potentats, dans leurs démarches et dans leurs projets, commencent par 
compter avec lui. Il leur prescrit à son gré le repos et le mouvement, 
marque l'élément et le pays où ils pourront faire la guerre, et donne 
les bornes qu'il lui plaît à leurs jalousies, à leur ambition et à leur res- 
sentiment. Voilà un beau rôle pour un roi de Prusse. Vous croirez peut- 
être, en lisant ceci, que j'ai copié quelque prologue des opéras qu'on 
faisoit autrefois pour flatter Louis XIV. Non, je parle en conscience. Ce 
prince nous prouve que ce n'est point toujours dans l'étendue de leurs 
états, dans leur richesse, dans le nombre, l'affection et l'industrie de 
leurs sujets, que les souverains trouvent l'ascendant qu'ils désirent de 
prendre les uns sur les autres. » 

On sait aujourd'hui que cette guerre de sept ans, avec l'alliance au- 
trichienne, est proprement l'œuvre de Louis XV. Les intrigues de la 
Pompadour et l'adroite politique du prince de Kaunitz, conseiller de 
l'impératrice Marie-Thérèse, ne furent pas sans influence sur un mo- 
narque aussi naturellement irrésolu, mais, après le marquis d'Argenson 
et le duc de/ Choiseul, sans parler de Duclos, on peut affirmer que cette 
guerre fut proprement une guerre de religion, une croisade contre les 
hérétiques, et que le roi de France ne souhaita tant d'écraser le roi de 
Prusse que pour anéantir le protestantisme en Europe. C'est pour ce bel 



REVUE. CHRONIQUE. 239 

exploit que îa France s'abaissa à n'être plus qu'un « corps de réserve 
aux ordres de l'Autriche, » comme l'a dit le comte de Broglie, et qu'elle 
perdit, avec sa vieille réputation militaire, ses colonies de l'Inde et de 
l'Amérique, 200,000 hommes, plusieurs centaines de millions! L'entre- 
prise était insensée. En France et hors de France, l'opinion publique 
éclairée, l'esprit du siècle, qui n'était plus un vain mot, condamnait la 
politique du roi très chrétien. Cette politique ultramontaine est la même 
qui inspira les coups d'autorité du roi contre les parlemens. L'édit rendu 
plus tard contre les jésuites ne tire pas à conséquence : Louis XV céda 
devant l'ouragan qu'il voyait venir ; mais de cœur il était et il fut tou- 
jours avec les jésuites (1). C'est une fatalité historique de la maison de 
France d'être demeurée la servante des évêques de Rome, sans vouloir 
tenir compte des changemens survenus dans l'Occident depuis le 
xti" siècle, et d'avoir sacrifié le meilleur sang des Français à cette 
cause perdue, vraiment digne d'un autre âge, de la domination de 
l'église catholique romaine dans le monde civilisé. 

On le voit, la Correspondance inéclUe du chevalier Daydie n'est point 
dénuée de tout intérêt supérieur. On est d'abord tenté, et à bon droit, 
de trouver monotones les épîtres du chevalier au bailli de Froullay, 
à la marquise de Créquy et à la comtesse de Tessé : ce n'est pourtant 
pas en vain qu'on a vu de près et entretenu des hommes comme Mon- 
tesquieu et Voltaire, des femmes comme la marquise Du Deffand et 
M™« de Tencin elle-même; on en emporte toujours quelque supériorité, 
certaines façons de penser et de dire qui chez les natures vulgaires 
elles-mêmes survivent à toutes les défaillances de l'esprit et du cœur. 
Le chevalier Daydie en est la meilleure preuve. Maintenant qu'on le 
connaît, on ne voudra certes pas nier qu'il n'eût un cœur sensible, une 
âme naïve, un jugement sain et le sentiment de l'honneur; mais c'en est 
fait de l'illusion d'amour, de l'éclair de poésie qui luisait au front de 
l'amant d'Aïssé. Entre tous les fils des hommes, il n'en est point né de 
moins propre à faire un héros de roman. jules soury. 



Un Conteur Norrain. 

Norske Folke-eventyr, fortalte af P. Chr. Asbjœrnsen, 1871. 

Il est un nom aimé entre tous en Norvège, c'est celui de Peter-Ghris- 
ten Asbiœrnsen. Vieux et jeunes, riches et pauvres, ignorans et lettrés, 
tous connaissent les folke-eventyr (contes populaires) et les hulclrc-eventyr 
(contes de fées), recueillis patiemment de la bouche même du peuple 
et publiés successivement par le fécond écrivain. Fils d'un pauvre 
vitrier, M. Asbiœrnsen est né à Christiania en 1812. Ses études furent 
entravées plus d'une fois par une santé fragile et par la nécessité d'ai- 

(1) Theiner, Histoire du pontificat de Clément XIV, i852, t. I", p. 32. 



2!\0 BEVUE DES DEUX MONDES. 

der son père dans la conduite de son atelier. Ce qui le soutenait, c'était 
sa passion pour le trésor de légendes conservé par la tradition popu- 
laire. Très jeune déjà, il avait commencé à les recueillir. Toujours à 
pied par monts et par vaux, il savait par ses manières simples et fran- 
ches gagner la confiance des paysans et se faire répéter les contes gais 
ou fantastiques que leur avaient légués leurs ancêtres. De concert avec 
Jœrgen Moe, son ami et compagnon d'études, il présenta en 18/tO à 
ses compatriotes les prémices de ses recherches. Plusieurs recueils 
ont suivi le premier à diverses époques ; le dernier a paru en 1871. Ce 
qui domine dans les contes de cette nouvelle collection, c'est Vhumour, 
— une sorte de goguenarderie naïve où la gaîté entre pour une plus 
forte dose que l'esprit. Tout en respectant le fonds primitif et la cou- 
leur nationale, M. Asbiœrnsen a su façonner ces récits et y imprimer 
comme un cachet personnel qui leur donne une certaine unité. Ses 
<i contes populaires » sont remarquables par le talent avec lequel il met 
ses personnages en relief et par ses poétiques descriptions de la na- 
ture, qui font sentir et comprendre le mystère de la forêt , le murmure 
du ruisseau et la solitude de la montagne. Il a exercé une heureuse 
influence sur la littérature norvégienne, d'abord en signalant les côtés 
caractéristiques de la vie du peuple et en inspirant aux écrivains le goût 
des sujets nationaux, ensuite par son style d'une simplicité qui trahit l'ar- 
tiste. M. Asbiœrnsen ne s'est pas d'ailleurs borné au rôle de conteur; il 
a fait paraître une série d'ouvrages sur les sciences naturelles, l'agricul- 
ture, l'industrie de la tourbe, la sylviculture, et même sur la cuisine et 
la conduite d'un ménage ; sa Cuisine raisonnée a fait presque autant de 
sensation dans les pays de langue Scandinave que son roman maritime 
Ydale, qui est en partie une satire dirigée contre certaines coutumes 
surannées que conserve encore la marine de ces pays. Ajoutons que ses 
nombreux voyages lui ont fourni l'occasion de découvertes importantes 
relatives à la vie animale au sein des mers; c'est ainsi qu'en 1853 il a 
trouvé au plus profond du fiord de Hardanger une magnifique astérie à 
laquelle il donna le nom de brisinga, et qui est comme une descen- 
dante directe du monde animal qui vivait à l'âge de la craie. En 1858, 
M. Asbiœrnsen a été nommé conservateur des forêts, position qu'il 
occupe encore. Conteur hors ligne et vulgarisateur consommé, il a au- 
tant fait pour instruire ses lecteurs que pour les charmer. C'est avec 
raison que son biographe A. Larsen dit de lui : « Son talent est une 
plante qui vit en plein air et dont la tige solide porte non-seulement 
des fleurs embaumées, mais aussi des fruits utiles, agréables, salutaires 
et fortifians. » 



Le directewr-gérant, C. Buloz. 



LE HAYDAMAK 



I. 



Je venais de m'éveiller. Faute d'un objet plus digne, j'étudiais la 
toile d'une grande araignée porte-croix qui avait tissé son palais 
aérien au-dessus de ma tête, lorsque je vis entrer mon cosaque. 
S'arrêtant sur le seuil, il regarda d'un œil méditatif le bout de ses 
bottes brillantes. Cette attitude annonçait toujours quelque événe- 
ment; aussi demandai-je, non sans curiosité : — Qu'y a-t-il donc, 
Ivach? 

— Ce sont des messieurs de Lwow (l) qui désirent aller dans la 
montagne, répondit-il très haut, — il avait l'habitude, quand le 
courage lui manquait pour demander quelque chose, d'appeler à 
son secours toute la force de ses poumons, — voilà! Et, savez-vous, 
maître, j'ai pensé que nous pourrions, nous aussi, faire une partie. 
D'ailleurs, ajouta-t-il avec élan, ils ont avec eux des dames, des 
dames charmantes! 

Je m'habillai à la hâte, je pris mon fusil, des provisions, et nous 
partîmes pour la kartchma (2), où je trouvai en effet un groupe de 
touristes qui avait quitté la capitale lointaine dans le dessein de 
visiter nos Carpathes orientales , la montagne et le lac noirs. Je 
me présentai aux dames d'abord, bien entendu; l'une d'elles, 
M"* Lola , était vraiment ravissante avec ses diables d'yeux noirs 
pétillans et les grâces espiègles que possèdent seuls au môme de- 
gré une jeune Polonaise et un petit chat. En revanche, sa com- 
pagne, M"* Lodoïska, n'avait rien de remarquable qu'une physio- 
nomie ennuyeuse comme celle des vierges de Holbein; elle atteignait 

(1) Lemberg. 

(2) Auberge. 

TOMB V. — 15 SEPTEMBRE 1874. 16 



2/|2 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'âge où les clames commencent à s'enthousiasmer pom' le magné- 
tisme, l'art, la littérature, le microscope, la vocation supérieure de 
la femme et la découverte des sources du Nil. Un professeur versé 
dans les sciences naturelles escortait avec beaucoup de dignité les 
deux Polonaises. Ce professeur avait ce masque de singe qu'on ap- 
pelle poliment une tête de Socrate, la peau jaune et momifiée d'un 
pharaon qui aurait dormi cinq mille ans dans sa pyramide, et la 
plus majestueuse barbe noire; il se distinguait par des habits de 
nankin, des souliers vernis, un petit havre-sac et deux filets dont 
l'un, qui était à jour, servait à attraper les papillons, l'autre, en 
grosse toile, à prendre les coléoptères aquatiques. Deux de nos voi- 
sins s'étaient joints à cette société : le curé de Zabie, jeune homme 
fort intelligent, et le chirurgien, curieux, bavard, galant comme 
toujours et comme toujours aussi en frac bleu à boutons de métal. 
Mon offre de les accompagner fut bien accueillie. L'important était 
de trouver un guide sûr. — Le meilleur est assurément le Houzoule 
Mikolaï Obrok, déclara notre chirurgien d'un ton qui ne souffrait 
pas de réplique. Il nous procurera les chevaux et les selles dont 
nous aurons besoin ; c'est un ancien haydamak. 

— Un brigand?., s'écria M''* Lodoïska toute tremblante. 

— A peu près, repartit sèchement le chirurgien. Oui, mesdames, 
cette contrée rappelle les prairies d'Amérique, et nos Houzoules ne 
le cèdent en rien aux Peaux-Rouges. 

— Que signifie, s'il vous plaît, ce nom de Houzoule? pouvez-vous 
nous expliquer cela? 

Le curé fronça les sourcils d'un air capable : — Je vous expli- 
querai d'abord que nous avons affaire ici à une branche toute par- 
ticulière de la grande famille slave, qui, malgré la communauté de 
langue, diffère autant que possible du reste de la Petite-Russie. Tan- 
dis que les autres Slaves s'occupent d'agriculture , nos Houzoules , 
en dépit des rochers où ils perchent, ont gardé, comme le Cosaque, 
un genre de vie purement pastoral et guerrier. Hommes, femmes, 
enfans, sont inséparables de leurs chevaux. Intrépides, possédés 
pour la liberté d'un amour frénétique , ils ont su défendre en tout 
temps leur indépendance. Jamais un Houzoule ne s'est soumis à 
aucun servage ni à aucune corvée. Bien que leur sol soit pauvre, 
leurs demeures, leurs vêtemens, annoncent le bien-être. Ils sont 
d'une force corporelle extraordinaire; en vain chercherait-on parmi 
eux des gens rachitiques ou contrefaits. La plupart ont six pieds de 
haut, et ils atteignent généralement un âge avancé. Les centenaires 
ne sont pas rares , et moi, qui vous parle, j'ai enterré à Kiribaa en 
1852 un certain Piotre Boudzoul qui comptait cent vingt ans, et qui 
avait servi comme grenadier sous l'impératrice Marie-Thérèse. 



LE HAYDAMAK. 2^3 

Le professeur ouvrit de grands yeux. — Quel est le caractère de 
ces gens-là? demanda M"*" Lola montrant ses petites dents blanches 
comme fait une souris qui grignote un biscuit. 

— L'orgueil en forme le fond, répondit le curé. Ils appellent les 
autres toi ou vous sans plus de cérémonie, mais d'eux-mêmes ils 
parlent toujours comme des princes en disant nous. Rien n'égale 
leur hospitalité; dans chaque maison, il y a la chambre de l'étran- 
ger. Ils sont d'humeur gaie, ne désespèrent jamais : — Ne te sou- 
cie de rien, agis toujours, — telle est leur philosophie. En même 
temps ils sont braves jusqu'à la témérité, francs et incapables 
de lâcheté ou d'artifice autant que de bassesse. Ils se sacrifieront 
volontiers à qui leur a fait du bien, mais malheur à qui les offense! 
Leur vengeance ne connaît pas de bornes. 

— Mon Dieu ! que j'aimerais vivre ici! soupira M''« Lodoiska, au 
milieu de cette nature originale, de ce peuple simple , noble et 
moral ! 

— Oh! quant à la moralité!.. — s'écria le chirurgien, mais aus- 
sitôt il se donna une tape sur la bouche et alluma un cigare en sou- 
riant comme pour dire : — Nous aussi, nous fumons des cigares dans 
la montagne ! 

— Pour rentrer dans la question, reprit le jeune curé, nos mon- 
tagnards se font remarquer par un orgueil national très rare chez 
des hommes sans éducation. Ils mettent au-dessus de tout ce nom 
de Houzoule... 

— Qui veut dire? interrompit M"^ Lodoiska avec impatience. 

— Quelques-uns le font dériver du mot valaque houz, fort, ex- 
pliqua sentencieusement le curé, d'autres racontent que les Hou- 
zoules se sont enfuis sur leurs chevaux noirs dans la montagne à 
l'époque où les Tartares donnaient la chasse aux hommes de la plaine 
pour emmener ensuite, liés comme un vil bétail, ceux dont ils par- 
venaient à s'emparer. Je crois plutôt, quant à moi, qu'il y a dans 
leurs mœurs particulières, dans leurs chants mystérieux, une con- 
stante et profonde aspiration vers la patrie primitive avec ses hauts 
rochers, sa grande mer... 

— Où placez-vous cette patrie? demanda le professeur avec in- 
térêt. 

— Où la placerais-je sinon au Caucase? Un savant voyageur, le 
professeur Kolenati, a trouvé chez les habitans de ces contrées 
non-seulement le même type et les mêmes usages, mais encore la 
même race de chevaux , les mêmes dessins particuliers de broderie 
sur les chemises et sur les habits. Il est digne de remarque aussi 
que les autres Russes, de même que leurs plus proches parens les 
Germains, sont presque tous blonds, tandis que chez les Houzoules 



2i!|/i REVUE DES DEUX MONDES. 

une aAJtre couleur de cheveux que le noir est si rare qu'ils prêtent 
des cheveux d'or au vampire des Carpathes, la letaviza. De tout cela, 
il me paraît ressortir que les Houzoules, lors de la grande migra- 
tion des peuples, à la tête de laquelle marchaient les Slaves, furent 
refoulés dans nos montagnes. Tandis que leurs frères des plaines 
étaient divisés, dispersés, asservis par les Germains d'abord, et plus 
tard par les Huns, les Hongrois, les Tartares, les Mongols, les 
Turcs, les Houzoules gardèrent pur de tout mélange le caractère ori- 
ginel slave ou, si vous voulez, caucasien. Il est permis de supposer 
qu'ils occupaient déjà leurs demeures actuelles lors de la fondation 
de Kolomea (1) par les Romains , car ils conservent encore des sou- 
venirs frappans de cette époque; par exemple les guerriers houzoules 
s'intitulent legimie, légionnaires; ils jurent toujours par Pluton et 
invoquent le brave chevalier Mars. Une montagne près de Kuty est 
appelée le Mont-Ovide, et le lac voisin, le lac d'Ovide. Peut-être le 
grand poète latin a-t-il passé le temps de son exil sur le sol clas- 
sique de Kolomea, riche en pierres romaines et en monnaies frap- 
pées à l'effigie de César. 

— C'est très probable, affirma M"" Lodoïska. 

— Voilà de belles et bonnes histoires, interrompit brusquement 
mon cosaque de sa grosse voix enrouée par le achnaps , mais il se- 
rait temps, avec la permission de vos seigneuries, de nous mettre 
en marche, si nous ne voulons pas laisser perdre la fraîcheur du 
matin. 

— Tu dis vrai, mon fils, s'écria le chirurgien , et, se levant aus- 
sitôt, il entonna la chanson : a Eh ! brigands mes frères ! » 

Ivach marchait devant pour nous montrer le chemin. 

II. 

— Ici demeure le vieux haydamak, annonça respectueusement 
mon cosaque. 

Nous étions sur une colline abrupte et rocheuse. Au milieu de sa- 
pins sombres s'élevaient les vastes bâtimens quadrangulaires for- 
més de gros troncs d'arbres noirâtres, couverts en bardeaux et en- 
tourés d'une clôture d'épines. Sous nos yeux s'étendait dans toute 
sa longueur la cabane basse sans fenêtres, ni portes, ni cheminées 
apparentes. Alentour régnait un profond silence que troublait seul 
le bruit d'un ruisseau écumant au fond du ravin. Comme nous 
grimpions vers l'entrée de la clôture marquée par quelques poutres, 
se montra soudain une grosse tête blanche à longs poils avec de 



(1) En dialecte populaire Kolomiya, du latin colonia. 



LE riAYDAMAK. 245 

petites oreilles pointues et des yeux d'escarboucle qui nous regar- 
daient tranquillement. 

— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela? s'écria M"" Lodoïska. 

— Un ours blanc, dit Lola. 

— C'est le chien-loup du haydamak, fit observer en souriant 
mon cosaque, dans la journée un agneau, un véritable agneau. 

A ces mots, il enlevait la barre tout en caressant la puissante 
bête. — Hé! Mikolaï! dors-tu? cria-t-il en même temps. 

Nous entrâmes et fîmes le tour de la maison, qu'une grande cour 
séparait de la grange et des étables, qui formaient la limite du jar- 
din potager. Au levant, il y avait deux fenêtres grillées et deux 
portes; sous les fenêtres, une galerie basse en bois conduisait à la 
salle aux provisions; du côté sud se trouvaient placées des ruches. 

— Vous avez ici la chaumière par excellence d'un Houzoule, dit 
te curé. 

— Mais à quoi sert la haie qui l'entoure comme un rempart? de- 
manda Lola; dans la plaine, on ne voit rien de pareil. 

— C'est une défense contre les ours et les loups. 

— Mon Dieu ! répéta Lodoïska. 

En ce moment sortit de la cabane un homme que nous recon- 
nûmes aisément pour le maître, pour le vieux brigand, bien qu'il 
n'y eût rien de farouche dans son aspect, rien de fantastique dans 
son costume; mais tout son être révélait une force tranquille, écra- 
sante, mais son visage sillonné par les orages de la vie produisait 
une impression respectueuse et mélancolique comme ferait un vieux 
drapeau déchiré par les balles. Il était de haute taille parfaitement 
proportionnée. Sa poitrine se soulevait robuste sous la grosse che- 
mise d'une extrême propreté, ses mains brunes et maigres aux 
veines saillantes reposaient immobiles dans une large ceinture de 
cuir. Son visage blême aux traits expressifs et accentués était en- 
cadré d'épaisses boucles de cheveux noirs où brillaient quelques 
fils d'argent. Les sombres sourcils se réunissaient au-dessus de 
grands yeux d'un brun clair, des yeux qui semblaient dire : — 
Ne te donne pas la peine de feindre, frère, je vois en toi comme 
à travers une vitre, je connais les hommes, je connais la vie. — 
Ses lèvres d'un beau dessin ferme et mélancolique étaient ombra- 
gées par une moustache noire pendante. Son regard passa rapi- 
dement sur nous, et il nous reçut avec plus de politesse que de 
cordialité. Quand le chapelain lui eut fait part de notre demande : 
— G*est impossible! répondit-il après avoir réfléchi quelques in- 
stans. Notre ataman se marie, et nous l'olfenserions en manquant à 
la noce. 

— Un prétexte! fit observer M"* Lodoïska en français; il espère 
nous extorquer plus d'argent. 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Vous VOUS trompez, dis-je, il ne nous prendra pas d'argent 
quand nous serons entrés dans sa cabane, mais pour deux poignées 
de poudre il fera ce que nous voudrons. 

— Essayez, monsieur Sacher, dit le chapelain. 

Aussitôt que mon nom eut frappé l'oreille du vieux brigand, un 
sourire presque imperceptible passa sur son visage flétri. Dès lors il 
fut tout autre. — J'ai connu votre grand-père, dit-il, son regard 
pénétrant fixé sur moi, et votre père et votre oncle à Kalisch, votre 
oncle surtout... Ah ! le vieux temps ! le vieux temps !.. Mais veuillez 
donc entrer ! 

— Et vous consentez à nous conduire? 

— Nous verrons, mon cher petit seigneur, nous verrons, nous 
avons le temps. 

11 nous fit visiter sa maison, qui était partagée en deux vastes 
pièces d'égale grandeur. Dans la salle commune, près d'une grande 
cheminée qui servait plutôt à fumer les viandes qu'à chauffer, il y 
avait une solide armoire ornée de fleurs peintes. Le long des murs 
s'alignaient de larges bancs; dans un coin, on voyait un lit massif, 
puis un bahut du même style que l'armoire, au milieu de la chambre 
un table. Le haydamak ouvrit la porte qui donnait dans la komora (1) 
où chaque Houzoule enferme ses habits de fête. A droite se trou- 
vait la chambre des étrangers, sur la muraille de laquelle brillait un 
trophée admirable : deux fusils turcs damasquinés se croisant au- 
dessus d'une paire de magnifiques pistolets arnautes, de la poire à 
poudre en bois, de la iorha et du t02wr (2). Les murs n'étaient 
point blanchis, mais rabotés soigneusement de même que le plafond 
et le plancher. La porte se fermait par une lourde cheville en bois 
de cèdre; les assiettes, les cuillers, les fourchettes, étaient en bois 
de tilleul artistement taillé. Partout la môme propreté exquise, par- 
tout le même ton de boiserie foncée. Parmi les images jaunies qui se 
détachaient çà et là, un saint Nicolas surtout était remarquable par 
ses dimensions et son fond d'or byzantin. 

Sur un coup de sifflet bref et léger du haydamak apparut, docile 
comme un chien, une jolie femme aux pieds nus, au jupon de laine 
de couleur et à la chemise brodée. 

— Nous avons des hôtes, lui dit tranquillement le vieillard. 
L'instant d'après, un petit garçon de douze ans environ, dont les 

beaux yeux faisaient penser à ceux d'un jeune chevreuil , entra non 
pas timidement selon l'habitude ordinaire des enfans, qui se glissent 
furtifs le long des murs, mais sans aucune gêne et en nous saluant 
d'une voix claire. — Où allez- vous donc? demanda-t-il en baisant 
la main du prêtre. 

(1) Garde-robe. 

(2) Torba signifie sac, panetière; le topor est une hache. 



LE HAYDAMAK. 247 

— A la Tchorna-Hora (1), répondit affectueusement celui-ci. 

— Permettez-vous que je vous accompagne? 

— Oui , Minda, dit le haydamak avec une douce autorité, tiens- 
toi prêt. 

En un clin d'oeil, le petit disparut, et à son tour rentra la jeune 
femme avec une bouteille de paille remplie de gorilka (2), un grand 
pain noir, un baril de brindza (3) et du beurre frais sur un plateau. 

— Faites-moi la grâce de vous asseoir, dit le maître du logis d'un 
air noble et hospitalier. — Quand nous eûmes pris place autour 
de la table, il remplit une petite coupe, et dit : — Longue vie à nos 
chers hôtes! — Puis, ayant bu, il lança les dernières gouttes au 
plafond par un mouvemeht d'une majesté inimitable. 

Le silence s'étant rétabli, mon attention fut attirée par de petits 
cris plaintifs au-dessus de ma tête. Un hibou gris-d'argent était 
sorti de quelque recoin de la toiture et se promenait lentement, tel 
qu'une sentinelle, sur la poutre enfumée qui soutenait la charpente; 
de temps en temps, il balançait la tête, les yeux à demi clos, et 
nous regardait en clignotant. 

— Eh bien ! Mikolaï Obrok, dit mon cosaque, ne croyez-vous pas 
qu'il soit temps de seller les chevaux? 

— Et ne trouverons-nous pas l'occasion de tirer quelques coups 
de fusil? demandai-je. Je vous donnerais en ce cas de ma poudre an- 
glaise. 

— Naturellement nous en tirerons, dit le haydamak. Vous avez 
donc de la poudre anglaise, mon petit seigneur, de la poudre bien 
fine? Je vais m' apprêter, si vous le souhaitez. 

— Et moi j'irai voir nos chevaux, fit mon cosaque en sortant de 
la cabane. 

— Pourquoi votre demeure est-elle aussi écartée de toutes les 
autres, Mikolaï Obrok? demandai-je encore. Recherchez-vous donc 
la solitude ? — Il garda le silence. — IN'aimez-vous donc pas les 
hommes? 

— Je ne les hais pas non plus. 

— Est-ce là votre femme? 

— Non. 

— Et le jeune garçon est-il votre fils? 

— Non. 

Il nous salua en baissant gravement la tête et alla se vêtir dans 
la komora. 

— Ce vieillard sera-t-il de force à nous conduire? du le pro- 
fesseur. 

(1) Montagne-Noire, sommet des Carpathcs. 

(2) Eau-de-vie. 

(3) Fromage de brebis. 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Obrok? Il est encore le premier à sauter dans le Jourdain, ré- 
pliqua le curé. 

— Dans le Jourdain? qu'entendez-vous par là? demandèrent les 
dames. 

— Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la consécration 
de l'eau le jour de la fête des Rois? Eh bien ! quand le prêtre et le 
peuple se rendent en ce saint jour à la rivière voisine, où l'on pra- 
tique une ouverture à coups de hache dans la glace pour y faire 
descendre la croix et bénir l'eau, les gens du peuple, qui nomment 
ce lieu le Jourdain, puisent de l'eau bénite, se lavent le visage, et, 
rangés en longues files, reçoivent l'aspersion que leur donne le 
prêtre. Nos Houzoules tirent en cette circonstance des coups de fusil 
et de pistolet; les plus pieux et les plus hardis plongent dans le 
fleuve par l'ouverture béante en souvenir du baptême de Notre- 
Seigneur. 

Notre guide ne tarda pas à rentrer dans le costume guerrier 
des Houzoules; sa chemise courte, sans col, richement brodée de 
fleurs de couleurs et attachée par une petite boucle en laiton , ne 
descendait que jusqu'aux hanches, de sorte qu'à chaque mouve- 
ment le corps hâlé était visible des deux côtés de la ceinture. Les 
larges culottes de drap bleu étaient serrées à la naissance des bas 
rouges, et les pieds , d'une finesse remarquable, chaussés de ho- 
dakî en cuir cru (1). Par-'lessus la veste brune ouverte retombait 
un sardak (2) amaranihe, garni comme un dolman de galons bleus 
sur les épaules. La poitrine, superbe, était défendue par une sorte 
de cuirasse romaine; quatre larges bandes de cuir ornées de métal 
s'y entre-croisaient. A la ceinture étaient passés les pistolets, le 
poignard , et suspendues par des chaînettes la vessie remplie de 
tabac, la petite pipe de bois à couvercle d3 cuivre et la pierre à 
fusil. Du côté gauche s'accrochait la torba brodée, du côté droit la 
corne à poudre garnie de clous de cuivre et d'os. Sur la poitrine le 
haydamak portait une grande croix de laiton. Le fusil sur l'épaule, 
son large feutre enjolivé de boutons, de pièces de monnaie et de 
plumes d'aigle, enfoncé sur le front, il tenait à la main son topor, 
cette arme menaçante qui rappelle la hache des licteurs. 

— Ah! que c'est magnifique! s'écria la jeune Polonaise éblouie, 
c'est véritablement chevaleresque ! — Et elle se mit à jouer avec la 
corne à poudre et les petites chaînes, tandis que M"** Lodoïska se 
tenait à distance respectueuse. — Quel terrible aspect ! murmura- 
l-elle à son tour, les yeux fixés sur les bas rouges du Houzoule. Ro- 
mantique sans doute, un vrai costume de brigand,... n'a-t-il pas 
l'air d'avoir marché dans du sang? 

(1) Souliers lacés. 

(2) Le surtout des Houzoules. 



LE HAYDAMAR. 249 

Elle s'empara de sa main, et après y avoir cherché vainement ces 
gros doigts courts qui sont un signe de cruauté, elle monta sur le 
banc derrière le haydamak pour examiner en tâtonnant les bosses 
de sa tète. — La voilà! s'écria-t-elle triomphante, une colline! une 
montagne ! 

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda le chirurgien stupéfait. 

— L'instinct du meurtre,... tâtez plutôt, dit la dame en descen- 
dant d'un air pompeux. — Vous avez donc tué bien du monde? de- 
manda-t-elle au brigand avec un long frisson. 

Celui-ci ne répondit pas, mais sortit dans la cour. 

— Au moins trois douzaines d'hommes, répondit pour lui le chi- 
rurgien, et on ne les a pas tous comptés. 

— Terrible! vraiment terrible! et c'est avec un tel assassin que 
nous faisons notre promenade, mon Dieu ! 

Dans la cour, les petits chevaux houzoules, noirs comme la nuit, 
hennissaient déjà en grattant le sol de leurs sabots fins, qui, bien 
qu'ils ne fussent pas ferrés, faisaient jaillir des étincelles. Aucune 
trace de la maigreur de nos chevaux de paysans dans la plaine; tout 
au contraire leur élégance arabe n'exclut pas des formes arrondies, 
et ils ont le poil luisant, sauf la crinière et la queue, un peu ébourif- 
fées comme celles des chevaux corses. Jamais on ne les attelle, de 
là leur feu, leur douceur et leur gaîté. Mon cheval se trouvait parmi 
eux; l'œil et les naseaux grands ouverts, les oreilles en avant, il 
semblait examiner avec curiosité cette société nouvelle. On se mit 
en selle; le haydamak aida les dames d'abord, puis le professeur. 
S'élançant à son tour sur l'ami fidèle qui l'attendait, il jeta un der- 
nier regard vers sa maison et vers la jeune femme debout devant la 
porte, en criant : — Allons ! au nom de Dieu ! — Le petit Minda s'é- 
lança sur ses traces, les prunelles étincelantes. Nous suivions, mon 
cosaque en tête, son sabre courbe au flanc, puis, formant l'arrière- 
garde, les dames, le curé, le chirurgien avec son frac et le pro- 
fesseur avec son chapeau de planteur, ses filets, sa boîte à herbo- 
riser, tout son bagage scientifique. 

Lorsque nous fûmes hors de l'étroite ravine obscurcie par des sa- 
pins gigantesques et que, nous dirigeant vers le sud, nous entrâmes 
dans une large vallée, bordée de chaque côté d'un opulent feuil- 
lage, la grande chaîne des Carpalhes orientales se déroula devant 
nous merveilleusement nette. A mesure que nous nous enfoncions 
parmi les collines hérissées de bois touffus, elle s'élevait de la plaine 
presque perpendiculairement, escarpée, taillée à pic et paraissant 
à cause de ses cimes chauves deux fois plus haute qu'elle ne l'est en 
réalité. Le lointain bleuâtre et vaporeux était dentelé de pointes 
aiguës qui, s' appuyant sur le velours noir des sapins, donnaient 
l'idée d'un mur construit par les cyclopes, crevassé par l'incendie 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

terrestre et encore couvert d'une épaisse fumée. De ces ruines 
moussues jaillissaient d'immenses pilastres brisés; la Tchorna-Hora 
avec ses trois créneaux menaçans dépassait ses vingt-sept compa- 
gnes comme la tour noire d'un immense château -fort démantelé. 
Cette sombre muraille était cà et là interrompue par des chutes 
d'eau, et tout au sommet par des rubans de neige ou par le voile 
léger des nuages tremblans au soleil. 

Tandis que la charmante petite Polonaise bondissait joyeuse sur 
sa selle en riant, en chantant, M"'^ Lodoïska et le professeur échan- 
geaient des exclamations enthousiastes. 

Le haydamak bourra tranquillement sa pipe, frappa sa pierre à 
fusil et posa sur le tabac doré un morceau d'amadou qui répandit 
une odeur agréable. Nos petits chevaux gravissaient rapidement les 
rochers couverts de mousse et de fougère, trottant volontiers dans 
l'eau comme sur les cailloux pointus, de sorte que le professeur 
dut plusieurs fois se retenir à la crinière. De droite et de gauche, 
des chênes séculaires étendaient sur nous leurs rameaux, entre- 
bâillant les profondeurs sombres de leurs troncs creux, qui au 
temps de la glandée servent d'étables à cochons. Plus nous avan- 
cions, plus ces arbres superbes se rapprochaient. Enfin l'immense 
étendue des forêts vierges nous reçut dans son sein, de lourds 
arômes amers, une ombre froide et humide, oppressèrent notre poi- 
trine; l'aurore touchant les sommets stériles des .rochers enveloppés 
de brouillards y alluma des flammes sinistres. Les sources invisibles 
chantaient leurs airs lugubres, les coups de marteau du pic sem- 
blaient enfoncer des clous dans un cercueil. Quelle différence avec 
les paysages où tout semble paré pour le plaisir de l'homme dont 
le cœur peut s'élever joyeux ! Les Alpes elles-mêmes, malgré leurs 
escarpemens et leurs masses formidables, abritent dans le fond des 
vallées cette riante sérénité; nos Carpathes au contraire sont, comme 
notre peuple, d'une mélancolie muette, sauvage, inexprimable. Au- 
cun chant d'oiseau, aucun cri clair ni vibrant n'égaie cette austère 
solitude; l'écureuil seul, blotti sous le feuillage d'un hêtre, nous suit 
de ses petits yeux ronds éveillés. 

Nous montons vers la source d'un large et pur ruisseau qui court 
entre les roches. Une bergeronnette est perchée sur une grande 
pierre grise qui, tapissée de mousse fraîche, forme une île char- 
mante où bruit tout un peuple d'insectes. Elle remue la queue, 
tourne de tous côtés sa petite tête noire et finit par s'envoler pour 
suivre les ondes argentées. Au milieu d'une riante clairière créée 
par un orage se dresse un arbre sec ; le peu d'écorce qui lui reste 
est soulevée en écailles, et par les fentes étroites et profondes s'é- 
chappe un bourdonnement continuel. Le vieux haydamak arrête son 
cheval. — Voici, dit-il, un essaim d'abeilles sauvages, — C'est pour 



LE HAYDAMAR. 251 

nous autres hommes un spectacle humiliant que celui de ces petites 
bêtes voletant çà et là en quête du suc des fleurs, puis revenant 
comme des ouvriers laborieux se ranger devant l'ouverture de la 
ruche et regagner leur atelier. Tout cela se fait avec une sorte d'em- 
pressement et même d'impatience, sans un instant de repos ni d'oi- 
siveté , comme si l'incessant bourdonnement excitait encore tant 
d'application et de persévérance. Quelle volonté, quelle concorde, 
quelle union chez toutes ces petites forces animées d'un même zèle 
pour atteindre le but commun ! 

Plus loin un grand cercle de pierres grises formant un rempart 
naturel se présente à nos yeux. — C'est assurément un repaire de 
brigands, murmure M"^ Lodoïska. 

— Non pas de brigands', mais de renard , répond le haydamak 
avec bonhomie, et, poussant son cheval vers la balustrade croulante, 
notre guide ajoute après examen : — Il est sorti, il fait le galant, 
je l'ai vu l'autre soir avec sa belle au clair de la lune. — Après le 
château du renard, nous gagnons le Tcheremoch, qui se précipite à 
gros bouillons dans les profondeurs. Une étroite passerelle , de sa- 
pins étayés par quelques poteaux grêles, est jetée au-dessus. A la 
grande terreur des dames et du professeur, nos chevaux franchis- 
sent lestement ce pas périlleux. Au loin, la huppe fait entendre 
ses lamentations. Sur les hauteurs de l'autre rive, nous sommes 
dans la région des sapins. Leurs arcs sombres ne laissent entrer 
aucun rayon de soleil; çà et là frémit une lumière pâle. De l'écorce 
crevassée coule la résine jaune comme du miel. Dans cette obscu- 
rité mystérieuse, ce profond silence, rien ne trahit la vie; les ai- 
guilles mêmes qui recouvrent le sol ne craquent pas sous le pied des 
chevaux, car elles sont à demi pourries. Une tristesse inexprimable, 
le sentiment de l'isolement et de la mort m'envahit de plus en plus; 
on croit entrer dans un monde où rien n'a respii-é encore, où jamais 
n'a battu un cœur. Enfin voilà le ciel bleu! — Quel transport de 
joie! Tout en haut plane un aigle, les ailes éployées, mais immobile; 
l'air semble le porter aisément. D'âpres rochers entrecoupent par 
places le taillis désolé ; là-bas des sapins d'une hauteur de cent, 
cent cinquante et même deux cents pieds s'élèvent dans les brouil- 
lards du matin. A droite s'ouvre un large précipice où tombe un- 
bruyant cours d'eau qui lance sa blanche écume contre les parois 
noires, fait jaillir cailloux et coquillages, puis, irisé par le soleil, 
s'engouffre soudain sous des blocs de pierre. 

Plus loin encore, une brèche pratiquée par la tempête interrompt 
la rampe sombre que nous longeons. Gomme sur un champ de ba- 
taille blanchissent ici des squelettes d'arbres abattus les uns sur 
les autres. L'un de ces morts séparé de la souche a roulé sur le 
chemin; sa tête desséchée crie sous les pieds de nos chevaux. A 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

cent pas de là, le haydamak nous montre une de ces cavernes qui, 
enguirlandées de lierre et de pervenche, tapissées de mousse, sont 
la demeure des démons ennemis ou familiers , des vieilles divinités 
païennes de notre peuple. Le vieillard fait le signe de la croix en 
passant et presse le pas de son cheval. 

Nous avançons encore quelque temps , jusqu'à ce que le silence 
monotone soit interrompu par un fracas étrange : ce n'est ni le 
bruissement des arbres, ni celui du ruisseau, c'est une menace qui 
grossit jusqu'au grondement du tonnerre. Quand les sapins s'écar- 
tent, une turbulente cascade se présente à nos yeux. Les chevaux 
s'arrêtent d'eux-mêmes. Spectacle magique, l'énorme nappe li- 
quide, passant dans sa chute impétueuse du vert-éméraude au blanc 
de neige, bondit par-dessus cent écueils qui la déchirent de leurs 
pointes, la divisent, la repoussent, la font capricieusement bondir 
en aigrettes, puis retomber en perles éblouissantes, en étincelles ar- 
gentées. Des fougères de hauteur d'homme escaladent de chaque 
côté la muraille naturelle et lui prêtent un diadème de palmes frémis- 
santes. Tout est ici fraîcheur, éclat humide. Sur un bouquet d'aulnes 
flexibles dont le sommet nage comme une île riante dans le sombre 
océan des sapins, un oiseau chante, sa petite poitrine rouge gonflée 
d'extase. Les lèvres de M"* Lodoïska se sont agitées, mais nul n'a 
entendu ni ses paroles ni l'hymne de l'oiseau ; tout est couvert par 
le roulement de la chute. Le haydamak lève son topor, et nous 
nous remettons en marche, contournant toujours les masses ro- 
cheuses de la montagne qui se déploient lentement, pareilles aux 
brisans que vient frapper la mer; la lumière repose entre elles 
comme une nappe de chaux, les buissons paraissent être en feu; 
sous le glorieux soleil qui les baigne, tous les objets (lottent dans 
une vapeur métallique, et le sommet de chaque montagne porte une 
couronne d'or. Tandis que la chaîne noire des montagnes s'étend 
sauvage vers l'ouest, une vallée mélancoliquement sereine s'ouvre 
au sud dans le lointain borné par la douce teinte bleue des forêts. 

Un tintement de clochettes annonce le voisinage de demeures 
humaines. Une croix brille au-dessus du feuillage; une caravane 
passe : vingt chevaux chargés de peaux, deux Houzoules la pipe à la 
bouche les suivent; aucun ne porte de fouet, aucun cri n'excite les 
bêtes, dont le pas cependant ne se ralentit point. Le cheval houzoule 
n'a nul besoin de ces stimulans. — Les murailles sombres des sa- 
pins s'éloignent de plus en plus, le gai murmure du Tcheremoch 
nous accompagne de nouveau, sur les prairies en fleur paissent des 
brebis, des vaches, tout un troupeau. — Enfin, le rideau de verdure 
s'écartant soudain, nous nous trouvons devant Hryniawa, un village 
houzoule qui s'étend en longueur, coupé par le fil d'argent de la 
petite rivière. — Chacune des fermes, construites en bois, qui le 



LE HAYDA.MAK. 253 

composent est isolée sur une colline séparée de celle du voisin par 
quelques acres de jardin; sans fenêtres ni cheminées, entourée de 
sa haie d'épines comme d'un rempart, on dirait une petite forte- 
resse. Gela rappelle l'Orient, Cependant la fumée monte de tous les 
toits vers le ciel en spirales d'un bleu clair. Au centre du village se 
dresse l'église en bois bruni avec ses cinq coupoles byzantines ar- 
rondies et brillantes. 

Une femme à cheval s'approche de nous : elle porte sous sa jupe 
l)leue des pantalons turcs, son keptar (1) est richement brodé, ses 
cheveux noirs sont entourés d'une sorte de turban rouge ; elle tient 
une quenouille. 

— Loué soit Jésus-Christ! dit-elle. 

— Dans l'éternité. Amen. 

Encore une centaine de pas et un coup de fusil éclate, répété dix 
fois par l'écho des rochers, puis un second, puis les sons doux et 
plaintifs du trembil (2). xNous sommes au village. 

III. 

Après un repas de Lucullus dans la maison de l'ataman, repas qui 
donna aux dames l'occasion de faire connaissance avec la mama- 
liga et les jjiroc/id (3), nous continuâmes notre ascension dans le 
même ordre et en pressant le pas afin d'atteindre avant le coucher 
du soleil la Polonùui (4) de Baltagoul. 

Le chemin s'était tellement rétréci que nous ne pouvions passer 
qu'à la file; les profonds précipices ouverts de distance en distance 
à nos côtés vomissaient une humidité froide, tandis que des troncs 
pourris, des rocs calcinés barraient le sentier. Le disque flamboyant 
du soleil était maintenant visible entre les cimes nues de la mon- 
tagne qui réverbérait ses rayons; toutes les plantes exhalaient un 
intense et délicieux parfum qui traversait lentement l'air immobile 
comme s'il eût retenu son haleine. La neige brillait dans des cre- 
vasses remplies d'une ombre éternelle; parfois notre vue plongeait 
au fond de quelque gorge où les sapins levaient la tète vers nous 
en couvrant le bruit solennel d'un ruisseau caché; parfois c'était 
un vallon plus large abritant de vertes prairies, des fermes grises, 
des coupoles byzantines. ÎSous passâmes sous l'arc de triomphe 
que formait un rocher avec sa luxuriante végétation parasite pour 
déboucher sur des pentes fleuries où paissaient des troupeaux. 
Les bergers couraient au galop sur leurs chevaux noirs. A de nié- 

(I) Jaquette coain; sans manches, de forme orientale. 

('J) Cor des Carpatlies. 

(3) Boulettes de l'âtc, farcie^i de fromage. 

(i) Pacage. 



25A REVUE DES DEUX MONDES. 

lodieux intervalles vibraient le ircmhit et les clochettes sonores, 
puis des cris : — Eh ! Betyar ! eh ! Mars ! eh ! Pluton ! — après 
les chiens. Si deux troupeaux se rencontraient des deux côtés, 
on sifflait et on tirait un coup de fusil. L'écho répétait le signal, 
nous donnant l'illusion de deux armées ennemies qui se heurtent. 
Vers le soir, nous gravîmes, par un sentier herbu qui serpentait 
à son flanc, la montagne ronde de Baltagoul, sur la frontière hon- 
groise. A cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer nous at- 
tendait la Polonina, but de notre excursion. Cette immense prairie 
aérienne se répand en larges flots comme un océan où semblent 
nager les cavaliers et se noyer les brebis. Un feu d'émeraude se 
joue à la surface moirée de teintes fantastiques. Sur un point aride 
et rocailleux du plateau, dans l'intérieur du parc, se dresse comme 
un château derrière ses remparts le staj, une cabane assez grande, 
abritée contre le vent et la tempête par sa toiture basse chargée de 
grosses pierres. Devant le stoj brûlait un grand feu de sapin allumé 
par les bergers. Lorsque ceux-ci nous aperçurent, ils se précipi- 
tèrent à notre rencontre en soufflant du trembii , ccfmme pour 
donner l'alarme, en déchargeant leurs fusils et leurs pistolets. Nous 
tirâmes aussi quelques coups de fusil, et le haydamak sauta de che- 
val pour recevoir l'accolade du ivatachko (1). 

Les bergers portaient des chaussures lacées, de larges pantalons, 
des chemises noires enduites de graisse pour les préserver des in- 
sectes, sur les épaules le sardak noir, et sur la tête des chapeaux à 
larges bords. De toutes parts retentissaient des cris, des chants, des 
bêlemens et le son des clochettes. Les moutons broutaient l'herbe 
avec activité, comme s'ils eussent eu pour tâche de raser avant la 
nuit la prairie tout entière. 

Le professeur cependant ramassait des pierres. — Voilà, disait-il, 
du calcaire de transition sans fossiles; ceci recouvre le grès primitif 
qui recouvre à son tour le granit... — Lorsqu'il eut découvert de 
vieux excrémens de vache, sa joie fut sans bornes au grand étonne- 
ment des Houzoules, et il se mit à les fouiller avec zèle en y cher- 
chant des scarabées. 

Le ivatachko y aidé par mon cosaque, fit cuire quelques truites 
pêchées au ruisseau voisin. Nous mangeâmes notre souper à la belle 
étoile et nous reposâmes ensuite étendus dans l'herbe abondante 
comme sur des coussins moelleux devant un panorama splendide. 
Un vigoureux signal du tremhit indiqua que l'heure était venue de 
traire les brebis. Tels que des soldats à l'appel, les bonnes bêtes 
accoururent de toutes les directions et se pressèrent dans le parc. 
Quelques béliers échangèrent des coups de corne belliqueux; les 

(1) Chef. 



LE HAYDAMAK. 255 

agneaux criaient et jouaient comme de petits enfans, tandis que 
bêlaient tendrement leurs mères. 

Un vautour avait paru planant avec lenteur. — A toi de l'abattre, 
vieux brigand ! dit le ivatachko, il serait capable d'apporter mal- 
heur dans notre stcij! 

Le haydamak leva vers la victime qu'on lui désignait un regard 
délibéré; au même instant un éclair monta de la terre au ciel, 
une détonation éclata; l'un des bergers avait fait feu étourdiment. 

— Que Peroun {]) te frappe! s'écria le haydamak en colère; — mais 
il rétracta aussitôt sa malédiction par un signe de croix. Le vautour 
n'avait pas fait un mouvement après le coup de fusil. Étendant les 
ailes, il s'éleva de plus en plus dans l'espace où la lumière du jour 
s'éteignait. Bientôt l'épais crépuscule gris monta d'en bas comme 
un déluge, menaçant de tout engloutir; seul, le sommet des mon- 
tagnes nageait encore dans un fluide transparent et rose. Il était 
tout à fait nuit lorsque nous nous levâmes pour nous rendre au staj-^ 
mais la douce clarté des étoiles illuminait encore le paysage. Tout 
à coup une grande ombre parut voler vers nous, elle revint trois 
fois au vieux haydamak qui nous devançait, et par trois fois on en- 
tendit un cri semblable à celui d'un nouveau-né qui souffre. C'était 
sinistre; les dames firent le signe de la croix, personne ne souffla 
mot. Au troisième cri, le haydamak leva la main, et d'une voix grave : 

— Je te baptise, dit-il, au nom du Père, et du Fils et du Saint- 
Esprit. Amen. — Au même instant, l'apparition s'évanouit , et un 
calme profond régna de nouveau. 

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda M"^ Lodoïska secouée 
par un tremblement nerveux, est-ce un présage? 

— C'était un hibou, répliqua sèchement le naturaliste. 

— Ne l'avez-vous pas entendu crier trois fois : Baptême ! bap- 
tême! baptême! me demanda le haydamak avec l'accent d'une con- 
viction tranquille. 

— Qu'est-ce donc? s'écria Lola. 

— Une âme en peine, un enfant qui, mort avant le baptême, 
erre tristement entre ciel et terre. Tous les sept ans, il vient chez 
ses parens ou chez d'autres chrétiens demander le baptême. 

— Et vous l'avez baptisé? 

— Je l'ai baptisé, répondit pieusement le haydamak, maintenant 
il entrera dans le repos. 

— Moi, je suis d'avis que vous avez baptisé un hibou , fit le pro- 
fesseur vexé. 

— Us prennent quelquefois cette forme en effet, répliqua le vieil- 
lard. — Sa croyance était inébranlable. — Que penseriez-vous de 

(1) Divinité antique des Slaves. 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

passer la nuit au staj pour monter demain de bonne heure à la 
Tchorna-Hora? 

Nous entrâmes dans la cabane où les bergers étaient déjà rassem- 
blés, à l'exception de deux qui montaient la garde. Au milieu du 
staj brûlait le feu que , comme les émigrans du monde antique , les 
bergers avaient emporté de leur foyer en partant pour la Polonina, 
et qu'ils entretiennent fidèlement tant que dure leur séjour sur 
ces hauteurs, du 15 mai au 15 août. Lorsque le feu sacré s'é- 
teint, c'est le signe d'un grand désastre. Entre les étroites fenêtres 
était attachée une grande image de saint Nicolas: des bancs et 
de la paille formaient l'ameublement tout Spartiate. Nous pnmes 
place sur les bancs. Il n'y avait pas d'autre lumière que celle du 
foyer, et le reflet rouge de l'autre feu allumé dehors devant la 
porte. Pendant quelque temps, tout le monde se tut, puis soudain 
l'un des chiens aboya, un second chien ensuite. 

A ces hurlemens rauques et féroces se mêlèrent des voix humaines 
qui approchaient du staj. Le ivatachko se leva lentement. Sur le 
seuil de la porte ouverte apparut, éclairée par le feu extérieur, une 
créature de la beauté la plus sauvage et la plus originale, une fille 
élancée, aux grands yeux noirs et dont les dents étincelantes for- 
maient un contraste presque inquiétant avec le visage hâlé. Sa jupe 
de laine couleur de sang, sa veste ouverte, taillée dans une peau 
d'agneau au poil noir et frisé, dessinaient nettement ses formes vir- 
ginales prêtes à s'épanouir; nu-pieds, le toiwr à la main, entourée 
de ses chèvres, dont les tètes de faunes semblaient tournées vers 
nous, grimaçante-s et railleuses, elle tenait entre ses bras un petit 
chevreau noir comme Satan. Les dames se mirent à crier. 

— N'ayez pas peur, dit le ivatachko en souriant d'un air de pitié, 
c'est une bonne fille qui paît son troupeau dans la montagne. Que 
cherches-tu chez nous, Atanka? 

— Un abri, répondit la bergère, pour moi et pour mes chèvres. 
Le ivatachko sourit de nouveau : — On fait bonne chasse aux 

environs, dit-il. 

— Voulez-vous que les loups me dévorent, moi et les miens? 

— Non pas, tu peux rester ici. 

— Et mes chèvres ? 

— Elles passeront la nuit dans le parc. 

— Mais les petites, je peux les garder avec moi? reprit-elle 
timidement. 

— Soit ! 

Atanka disparut dans l'obscurité pour revenir un instant après 
suivie de trois chevrettes, qui se mirent à folâtrer comme de petits 
gnomes à travers la cabane en sautant sur les bancs et de là dans 
la paille. 



LE HA.YDAMAK. 257 

— Nos nobles hôtes accepteront peut-être un peu de nourriture, 
dit le ivatachko. Sylvestre, apporte donc de notre meilleur lait. 

L'un des pâtres apporta un baquet de lait, l'autre alluma une 
torche de pin et l'attacha au-dessus du foyer. 

— Que Pluton t'écrase ! s'écria le ivatachko en colère après avoir 
regardé le lait, il est tourné ! Je parie que le did (1) est venu ici. 
Attends ! attends ! 

— Il n'est pas sage, fit le haydamak, de l'accuser si légèrement. 

— Il se vengera! dit le petit Minda. 

— Qu'en sais-tu? demanda le ivatachko. ' 

— Je le connais, repartit vivement le jeune garçon, c'est un pe- 
tit homme, haut d'un pied avec une grosse tête, de longs cheveux, 
une barbe grise, et qui demeure dans un buisson de sureau. 

— L'as-tu donc vu, gamin? 

— Je ne l'ai pas vu, répondit l'enfant avec un grand sérieux, 
mais je l'ai entendu, il aide au ménage, pourvu qu'on ne l'offense 
pas. 

— C'est la vérité , ajouta le haydamak , nous l'avons éprouvé 
pour nos chevaux et nos vaches. 

— Je ne lui veux pas de mal, dit le ivatachko en regardant au- 
tour de la cabane, puisqu'il est venu avec vous, qu'il reste; mais s'il 
gâte le lait, s'il nous fait quelque mal sans raison, il en sera puni à 
la Kolenda (2) par de sévères conjurations; oui, je le chasserai, 
quand je devrais pour cela faire sauter mes vieux os à travers les 
flammes du feu de Noël. 

Une sorte de ricanement moqueur, parti d'un coin sombre du staj. 
sembla répondre à cette bravade. 

— Avez- vous entendu? murmura Minda. 

— Une chèvre, déclara le professeur. 

— Non, c'était le did, riposta l'un des pâtres. 

— Ris donc! s'écria le watachko, tu sais maintenant à quoi t'en 
tenir. 

Une pause s'ensuivit pendant laquelle le regard d'Atanka, après 
s'être posé successivement sur chacun de nous, resta rivé au sol avec 
tristesse : — N'avez-vous pas vu Hrehora? fit-elle enfin sans lever 
la tête et en affectant un air d'indifférence. Il est parti depuis une 
semaine. 

— As-tu peur pour lui? répliqua le haydamak. 

— Il peut arriver qu'un chasseur périsse, murmura la bergère. 

— Ce Hrehora est ton amoureux? demanda M"'' Lola avec intérêt. 



(1) i<oiil donne au lutin, à l'esprit familier. 

(2) Fètc à l'occasion de la Noël. 

TOMB V. — 1874. 



258 RETUE DES DEUX MONDES. 

La pauvre fille garda le silence. 

— Eh bien! je te souhaite toute sorte de prospérités; tu es une 
belle fille! 

Âtanka s'aperçut que l'œil de la Polonaise était fixé sur elle, tres- 
saillit et cracha vivement. 

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda la demoiselle piquée. 

— Elle veut se garder de malheur, expliqua le curé en souriant, 
parce que vous avez loué sa beauté, que vous l'avez félicitée. D'ail- 
leurs vous avez ces grands yeux noirs brillans auxquels notre peuple 
attribue une influence malfaisante. Les enfans et les bêtes tombent 
malades, les femmes perdent leur beauté, l'amour et le bonheur 
sont détruits, tout cela par le mauvais œil, et les meilleures per- 
sonnes peuvent exercer un enchantement sans le vouloir. 

Soudain nous entendîmes un cri aigu, puis la brise apporta une 
mélodie pénétrante, fantastique, accompagnée des sons du tremhit. 
C'était le chant sauvage des haydamaks qui traite du seigneur cloué 
à la muraille pieds et poings liés. Atanka s'était levée; elle écoutait 
d'un air agité. 

— Sont-ce des brigands? demandèrent les dames avec épouvante. 
De nouveau l'hymne menaçant de la révolte retentit, chanté par 

une forte voix d'homme, tout près cette fois, et un jeune Houzoule 
de haute taille, d'une physionomie ouverte et intrépide, entra tout 
armé, un chamois mort sur les épaules, suivi d'un grand chien noir. 
C'était Hrehora le chasseur. 

Ici se montra toute la pudeur délicate de nos paysans. La ber- 
gère resta debout, les yeux baissés. — Bonsoir, Atanka, lui dit-il. 
— Il est bon que tu sois revenu, Hrehora, répondit-elle. — Ils ne 
se touchèrent même pas la main. 

Hrehora nous fit voir le chamois, qui, comme tous les animaux 
chez nous, est plus petit que ceux de l'Occident, mais qui surpasse 
son frère des Alpes en agilité; puis il prit place auprès de sa fiancée, 
et les deux jeunes gens se parlèrent tout bas. 

— Vous avez raison d'entretenir le feu, dit Hrehora, il y a un 
ours dans le voisinage; j'ai vu la trace de ses pattes sur le sol et 
celle de ses griffes aux arbres. Il pourrait bien avoir le projet de 
nous rendre visite. 

— Ce feu allumé dehors est donc pour éloigner les bêtes féroces? 
demanda le professeur. 

— Oui, monsieur, répondit le chasseur, mais l'ours ne le craint 
guère; les chiens et les fusils lui font plus d'effet. C'est un drôle de 
camarade, brave, rusé, d'un bon caractère parfois. La faim seule le 
pousse, comme elle pousse les hommes, à la rapine et au meurtre. 

— Et comment le chasse-t-on? 



LE HAYDAMAK. 259 

— A dire vrai, je n'ai pas encore chassé l'ours. La chose est sé- 
rieuse! Nous avons ici deux chasseurs, Léo Skomatchouk et André 
Behatchouk, qui ont tué neuf ours en huit ans. Voici comment s'y 
prend Skomatchouk : il marque deux balles d'une croix, les fait 
tremper dans l'eau bénite pendant la messe, se confesse, communie, 
puis charge son fusil et s'en va là-dessus avec l'aide de Dieu. Ja- 
mais il n'a manqué son ours. C'est aussi de cette façon que Stéphane 
a tué le Dobosch, ajouta le jeune homme; mais, effrayé de ses 
propres paroles, il regarda le vieux brigand et ne se rassura qu'en 
lui voyant l'air indifférent. 

— Dobosch? s'écria le professeur; n'était-ce pas un brigand? 

— C'était un fier héros, répondit Hrehora. 

— Le peuple célèbre ses exploits dans un chant superbe, dis-je 
à mon tour. Vous qui avez une belle voix, faites- nous entendre 
cela, Hrehora. 

Celui-ci regarda le haydamak pour lui en demander la permis- 
sion. — Chante donc! dit le vieillard. 

Hrehora leva les yeux et commença de sa voix pleine et expres- 
sive : 

« Sur le vert sommet de la montagne, — A l'ombre noire des sapins, — Sous le 
pavillon étoile du ciel — Se tient Dobosch, le jeune héros. 

« Le topor en main, d'une voix claire — Il appelle les camarades. — Allons, gar- 
çons! hardi! faites-vous beaux. — Soyez joyeux et magnifiques. 

« Prenez un air de fête, — Nous allons faire la noce, — Souper, rire, — Boire du 
vin de Hongrie, 

« Danser au son du chant de guerre , — A la douce musique des cymbales , — Chez 
la femme chérie de Stéphane, — Belle de visage, fière de cœur » 

En écoutant cette chanson, le haydamak appuyait sa tête sur ses 
deux mains, et ses yeux se remplissaient de larmes. — beau temps 
de ma jeunesse! murmura-t-il comme en rêve, ô guerre sainte! où 
es-tu, temps héroïque? — Tout le monde le regarda. Hrehora n'o- 
sait plus continuer. — Pourquoi ne chantes-tu plus, légionnaire? lui 
demanda le vieillard. 

Il ne répondit pas. 

— Oui, nobles maîtres, continua le haydamak, voilà des choses 
qui ne sont connues que par ouï- dire. Un temps meilleur sans 
doute est venu, un temps plus humain, plus tranquille, et nous... 
nous avons eu à souffrir, à livrer de terribles combats. On devait 
s'estimer heureux alors de garder la vie, on ne pouvait pas songer 
à conserver le repos ni une bonne conscience; mais ceux d'aujour- 
d'hui ne jouiraient pas en sécurité du fruit de leur travail, ils ne 
seraient pas paisibles possesseurs de leurs biens, de leur foyer, ils 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'auraient pas même la liberté du cœur, si nous n'avions pour eux 
répandu notre sang et celui des autres. Eh bien! croyez-moi, je ne 
voudrais échanger contre rien au monde ces souvenirs de fidélité, 
de lutte et de douleur! — Il retomba dans sa rêverie. 

— N'y a-t-il plus de brigands? demanda M"® Lodoïska après 
quelques instans de silence. 

— Des brigands?.. — Le vieillard haussa dédaigneusement les 
épaules. — H y a des vauriens, des drôles vulgaires, qui détrous- 
sent les voyageurs, mais des brigands comme il faut, il n'en existe 
plus depuis 18/i8. 

— Qu'appeliez-vous dans ce temps-là un brigand comme il faut? 
demanda le professeur. 

— Un honnête garçon qui allait dans la montagne non pas poussé 
par la cupidité, mais par la haine contre les oppresseurs de l'huma- 
nité, par l'amour de la liberté. 

— J'entends de pareilles choses pour la première fois, dit le pro- 
fesseur. Parlez-nous donc, s'il vous plaît, de ces haydamaks. 

— Que raconterais-je?.. Ce sont des histoires sauvages et san- 
glantes... — Il hésita de nouveau. 

— Nous vous en prions... tous... 

— Père, ajouta Hrehora, pour nous aussi c'est une fête de t'en- 
tendre. Quel serait le plaisir des Houzoules, sinon la guerre et les 
récits guerriers? 

— Eh bien ! si vos seigneuries l'ordonnent, dit le vieillard en 
bourrant sa pipe, je vais donc vous raconter cela. 

Nous nous pressâmes autour de lui en retenant notre haleine. Il 
se fît un silence pendant lequel on n'entendit que le pétillement du 
feu sacré, puis le vieillard soupira, s'inclina par trois fois, et com- 
mença en ces termes. 



IV. 

— Ainsi vous voulez savoir ce qu'étaient les haydamaks, ce qu'ils 
ont fait, comment ils ont vécu et comment ils sont morts? Moi, 
je ne suis pas un savant capable de vous expliquer cela d'après les 
vieilles chroniques; je suis de ceux qui ont porté eux-mêmes le 
fusil au dos, qui ont mené la guerre dans les montagnes, qui peu- 
vent dire : — J'ai vu, — rien de plus. — Mon avis, c'est que le 
soleil en a vu aussi se balancer à la potence plus d'un qui était un 
brave homme. Vous allez dire : — Ce vieux coquin veut justifier 
des assassinats. — Ne vous hâtez point de juger. Tenez, mes sei- 
gneurs, ce n'est pas notre aflaire, à nous autres paysans, de lire des 
livres, mais on se raconte les uns aux autres des choses qui se 



LE IIAYDAMAK. 261 

transmettent du grand-père au petit-fils et qui ne se trouveraient 
dans aucun livre. Par exemple, lorsque dans le vieux temps quel- 
qu'un était de bonne origine, brave, exercé aux armes, il s'en allait 
chercher les aventures, il prenait dans un combat les biens et la 
vie d' autrui, et on le nommait chevalier; les rois, les tsars, le grati- 
fiaient de chaînes d'or; aujourd'hui on le nomme un brigand, et, 
si on le charge de chaînes, elles sont de fer, mais c'est plutôt une 
corde qu'on lui passe au cou. Le hoydamak n'était autre qu'un re- 
belle, et jugez si la rébellion était sans motifs : depuis des centaines 
d'années, il n'y avait pas chez nous de noblesse, on était l'un 
comme l'autre cultivateur, berger, le peuple choisissait lui-même 
ses juges, il n'y avait pas de guerre dans le monde à ce que contait 
mon grand-père. Alors sont venus les Allemands sur leurs bateaux 
blancs, les Polonais sur leurs chevaux noirs, et par eux la noblesse, 
des princes à qui tout le pays devait être soumis; nous avons eu 
nos propres princes à Kief avant de tomber sous le joug polonais. 
L'oppression commença, le seigneur fit atteler le paysan à la char- 
rue pour ménager ses chevaux. Les faibles courbaient la tête, les 
braves, s'ils avaient un cheval, décampaient pour gagner les steppes 
du Don et du Dnieper; s'ils ne possédaient pas de cheval, ils se je- 
taient dans les marais, dans les forêts, surtout dans la montagne, 
et, réunis, commencèrent ainsi la guerre contre leurs tyrans, dont 
ils tirèrent vengeance, c'est vrai ! Dans les steppes du Don et du 
Dnieper, on les nommait cosaques, dans notre pays haydamaks. 
Certainement vous avez entendu parler du paysan Mucha, qui ras- 
sembla plus de dix mille de ses pareils et massacra la noblesse; 
ce Mucha n'était qu'un haydamak, et ce Bogdan Hmelnizki, à qui 
le staroste Tchechrine avait enlevé son bien et sa femme, et qui, 
ayant en vain demandé justice aux tribunaux et au roi lui-même, 
envahit le pays avec les Cosaques et vainquit les Polonais en tant 
de batailles, ce héros dont le nom revit encore dans nos chansons, 
qu'était-il donc, sinon un haydamak? Et les rebelles de l'Ukraine, 
les auteurs du massacre de Humany, qui tuèrent plus de cinquante 
mille nobles, les clouant aux portes comme des vautours, livrant 
leurs têtes en pâture aux fourmis, les jetant au feu ou les enterrant 
jusqu'au cou par centaines pour faucher leui's têtes comme des épis 
de blé, des haydamaks encore, des haydamaks! Oui, nous leur 
avons fait cela; mais eux, que nous faisaient-ils donc? Ils nous vo- 
laient nos champs, nos femmes, si elles étaient belles, ils nous for- 
çaient de travailler pour eux comme des bêtes de somme. Quand 
nous passâmes sous le régime du tsar, ces horreurs cessèrent, mais 
il y avait encore la corvée, il y avait encore le fouet du manda- 
taire; les clés de nos églises étaient encore souvent livrées aux 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

Juifs, qui nous faisaient payer notre entrée le dimanche comme 
au théâtre. La guerre continua donc dans nos 'montagnes, quoique 
moins acharnée, la guerre sainte et juste de l'opprimé contre l'op- 
presseur! Avant iSAS, je vous le dis, c'était une honte de n'être 
pas haydamak, et même à présent;... mais cela m'entraînerait trop 
loin. 

Vous voulez connaître la vie d'un haydamak. Par où commen- 
cer? Mon père était un pauvre Houzoule, et ma mère une pauvre 
fille de la plaine. Je ne sais comment l'idée leur vint de se marier, 
mais ils se marièrent, et cela parut d'abord leur porter bonheur. Un 
cousin de mon père leur légua son bien en mourant, une acre de 
bois,... c'est-à-dire que les arbres étaient tous abattus et vendus, 
ne laissant qu'un sol parsemé de racines, de mousse et d'herbes. 
Comment y bâtir une chaumière? Ils se mirent d'abord à creuser la 
terre à quelques toises à la ronde; c'était justement en automne, 
partout les moissons étaient faites. Ils trouvèrent donc du chaume, 
et, ayant mêlé la terre avec de l'eau, façonnèrent quelque chose de 
semblable à des briques qu'ils séchèrent au soleil. Ma mère me 
l'a raconté plus d'une fois. De ces briques, ils firent une maison, sur 
le toit la paille fut consolidée au moyen des branches d'osier qui 
croissaient le long du ruisseau voisin; on ne pensa guère aux portes 
ni fenêtres; par un petit trou dans la muraille entrait le soleil, par 
un trou plus large entraient et sortaient les hommes. Puis ils atta- 
chèrent ensemble des branches d'osier, les enduisirent de limon au 
dedans et au dehors, et placèrent cet objet, qui avait l'air d'un 
vaste bonnet de nuit, au milieu de leur chaumière : ce fut le foyer ; 
une cheminée aurait été de trop, la fumée trouvait aisément son 
chemin par la porte ouverte. Mon père, avec deux souches, se créa 
un mobiher : deux petits bancs, et, quand tout fut achevé dans ce 
palais, que le premier feu pétilla dans l'âtre, figurez-vous mes pa- 
rens au milieu du courant d'air et de la fumée riant et chantant 
comme des heureux. Puis ils commencèrent le défrichement de 
leur terre. 11 y avait bien une mauvaise petite charrue, mais aucun 
animal pour la traîner; mon père s'y attela donc, et ma mère labou- 
rait avec lui comme avec un cheval. Ils cultivaient du blé, des 
pommes de terre, du sarrasin; ils s'arrangèrent un petit jardin de 
légumes, plantèrent quelques arbres fruitiers. Que faut-il de plus à 
l'homme? A peine savaient-ils qu'ils étaient pauvres. 

Mes parens commencèrent seulement à sentir leur indigence lors- 
qu' arrivèrent les enfans. J'étais l'aîné; il faut avouer que je leur 
donnai peu de satisfaction. Tout petit, j'étais turbulent et mon cœur 
aspirait à la liberté. Que voulez-vous? le vrai sang des Houzoules ! 
Aussitôt que je pus marcher, je m'échappais dans la montagne, j'y 



LE HAYDAMAK. 263 

passais des heures couché sur le dos à regarder glisser les nuages 
en songeant à part moi qu'ils avaient l'air de cygnes blancs ou de 
bateaux qui parcourent les mers. Parfois j'y voyais un grand trou- 
peau ou bien une immense toile blanche étendue pour sécher. Des 
idées aussi folles ne peuvent naître que dans une jeune tête. J'at- 
trapais des oiseaux au filet, je leur construisais des cages, de sorte 
que notre maison était remplie de gazouillemens variés. Ceux que 
j'attrapais au piège, ma mère les faisait rôtir. Une fois aussi je pris 
un lièvre, et en cette circonstance je vis mon père rire pour la pre- 
mière fois depuis longtemps. 

Quand j'eus vingt ans, mes pensées ne se tournèrent point vers 
les filles, la danse, ni le chant, mais mon cœur battait plus fort si 
je voyais un fusil et de la poudre. — 11 me faut un fusil! dis-je un 
jour. . 

— Un fusil ! comment parviendras-tu à le payer? 

— J'irai faire la moisson chez un seigneur. 

— Tu as raison , dit mon père. 

Je descendis donc dans la plaine et travaillai chez un comte; j'ai- 
dais à couper le blé, à le mettre en grange et à le battre; aussitôt 
que je tins mon salaire, je me rendis à Kolomea pour acheter un 
fusil, une belle poire à poudre, tout ce qu'il faut pour fondre des 
balles. De retour chez nous, je ne m'occupai plus des moineaux, je 
tuai des vautours, des aigles, des chamois, des chevreuils, et l'hi- 
ver des loups, des renards, une fois un loup-cervier et enfin un 
ours. 

C'est à cette époque que je rencontrai Apollonie Berezenko, la 
femme d'un riche fermier de Hryniawa, une vraie Houzoule, je 
vous jure, belle, grande, forte et superbe. Elle avait des yeux de 
flamme, des yeux qui vous brûlaient le cœur. Elle m'aimait; ainsi 
tout était dans l'ordre, mais elle était la femme d'un autre. Que 
faire à cela? J'étais timide avec Apollonie, mais elle savait en- 
courager par des éclats de rire. Comment cette diablesse, qui s'en- 
tendait à dompter les chevaux les plus fougueux, aurait-elle eu 
peur d'un homme? — Elle m'invitait donc à lui rendre visite; 
longtemps le courage me manqua. Enfin,...' vous connaissez peut- 
être notre coutume, à nous autres montagnards, de faire toute sorte 
de mascarades entre Noël et la fête des Rois? Les garçons se dégui- 
sent en rois mages, en Juifs, en vieilles femmes, et aussi en bêtes 
féroces. Je me fis coudre par ma mère dans une peau d'ours, pris 
par précaution mon fusil chargé, et me rendis le soir des Rois à 
Hryniawa. Par la fenêtre, je vis Berezenko à table avec sa femme. 
J'appuyai mon fusil contre la porte et commençai à grogner d'une 
façon terrible. Berezenko sortit; me prenant pour un ours véritable, 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

il appela au secours, et le poltron grimpa dans le grenier comme 
un écureuil, puis tira l'échelle après lui. J'aurais pu dévorer sa 
femme qu'il n'eût pas fait d'autre effort que de prier pour sa pauvre 
âme. Apollonie prit sérieusement la plaisanterie; sans hésiter elle 
me saisit au cou à l'aide de la fourche dont elle s'était armée, me 
poussa contre le mur et m'y retint prisonnier. — Hé ! cria-t-elle à 
son mari, descends, j'ai attrapé l'ours; aide-moi vite à le tuer! — 
Que croyez-vous que répondit le brave homme? — Si tu as sans moi 
attrapé l'ours, ma chérie, tu pourras aussi le tuer sans moi. — Eh 
bien! dis-je, Apollonie, vous recevez amicalement vos hôtes! C'est 
moi... — Elle se mit à rire et me lâcha. Quelque temps après son 
mari, regardant par la fenêtre du grenier, vit dans la chambre l'ours 
assis à côté de sa femme. — Apollonie, qu'est-ce que cela veut 
dire? il ne te dévore pas? — Tu vois, il ne mange que ton souper. — 
Oh! sorcière que tu es! s'écria Berezenko, je l'ai toujours dit que 
tu allais à Kief sur un manche à balai. Que Dieu me protège! — Et 
avec un signe de croix il courut se cacher au fond du grenier. 

Nous eûmes tout loisir de nous entretenir, et cela se renouvela 
dans des temps mieux choisis; mais Apollonie n'en appartenait pas 
moins à un autre. C'est ce qui me fit haïr les hommes, et je souf- 
frais d'obtenir en mendiant les baisers comme un morceau de pain. 
Je fis tout pour ne pas la rencontrer; je me cachais dans les rochers 
comme un hibou, je vivais de racines comme un ermite. Grâce à ce 
régime, j'acquis la force d'âme du brigand. Au village, j'étais un 
agneau, mais dans les solitudes de la montagne, en voyant les four- 
mis mettre en pièces l'escargot, le renard étrangler le lièvre, le 
faucon déchirer les petits oiseaux, j'eus moi-même le cœur d'un 
loup et la conscience d'un aigle. 

De tristes temps survinrent; mes parens étaient vieux, malades. 
J'enterrai mon fusil, j'allai travailler, n'importe! nous ne pouvions 
payer les impôts. Et la sainte église sait, elle aussi, vous tirer de la 
poche la dernière obole. Tu viens de naître, on te baptise, cela 
coûte de l'argent; tu prends femme, toujours de l'argent; tu meurs, 
et pour t'ensevelir encore plus d'argent. Mon père mourut, il nous 
fallut emprunter au Juif pour payer le prêtre. C'est comme cela! 
Puis vinrent des disettes, on mangeait du pain d'avoine et de terre. 
Enfin nous en arrivâmes à cette extrémité qu'on voulut nous enle- 
ver notre champ, notre cabane. Ma mère en prit tant de chagrin 
qu'elle mourut. Elle me donna sa bénédiction auparavant sans sa- 
voir pour quel métier elle me bénissait. La voici donc gisante avec 
son doux visage presque souriant, une croix dans ses mains jointes, 
et auprès d'elle, pour la pleurer, moi seul sans un liard pour payer 
l'enterrement. Quand j'eus pleuré à souhait pendant toute la nuit, 



LE UAYDAMAK. 265 

je pris entre mes bras ma vieille mère morte et la portai dans la 
forêt; je creusai une tombe, j'aspergeai la terre avec de l'eau bé- 
nite, et je la couchai dessous comme elle était. Ce fut une triste 
besogne. Je l'enterrai ainsi à la lueur claire des étoiles, puis je dé- 
terrai mon fusil, je le chargeai, je mis le feu aux quatre coins de 
notre chaumière et aîi blé qui était dans le champ; quand les flammes 
brillantes montèrent vers le ciel, mon cœur se sentit satisfait. 

Cette même nuit, j'allai dans la montagne, droit à Dobosch, qui 
alors en était roi. Quiconque avait quelque chose à perdre se signait 
à son nom, car c'était un héros qui cherchait son égal, un juge sé- 
vère pour les crimes des nobles et des riches. Au berceau, Dobosch 
était déjà plus fort qu'aucun homme ne l'a été. On racontait qu'une 
fois un loup affamé ayant pénétré dans la chaumière de sa mère et 
sauté sur l'enfant, celui-ci l'avait étouffé de ses petites mains; on 
racontait aussi que Notre-Seigneur et saint Pierre, pour récompen- 
ser la mère de Dobosch de son hospitalité, une nuit d'hiver qu'ils 
étaient venus frapper à sa porte déguisés en mendians, lui avaient 
promis de lui accorder un de ses vœux, et que le fils était invulné- 
rable. A vingt ans, Dobosch bravait le feu, le fer et l'eau; par sa 
taille, il dépassait tous les autres, comme la tour de l'église dépasse 
les maisons, et, quand il tirait, sa balle frappait toujours le but. En 
ce temps-là, il arrivait encore aux seigneurs de louer aux Juifs les 
clés de nos églises. Un dimanche, en venant à la messe, mon Do- 
bosch aperçoit le Juif qui, les clés à la main, se livrait à son infâme 
trafic; déjà le prêtre montait à l'autel, et les fidèles ne trouvaient 
pas de quoi payer. Voilà que Dobosch prend le Juif à la ceinture, 
l'enlève et le jette par-dessus le mur du cimetière en disant : — 
Nous n'avons que faire de toi et de tes clés. — Puis en un clin d'œil, 
il fait sortir la porte de ses gonds et la jette après lé Juif, qui se sau- 
vait à toutes jambes. Les paysans ce jour-là prièrent Dieu sans 
payer. 

Les injustices, les violences, les outrages, les exactions dont le 
pauvre était alors victime révoltaient l'âme généreuse de Dobosch. Il 
rassembla autour de lui les plus déterminés, conduisit sa bande 
dans la montagne et déclara la guerre aux oppresseurs. Je trouvai 
en lui l'ataman de tous les haydamaks de la montagne, le juge de 
la Tchorna-Hora. Assis sur un rocher, le kolpah sur la tête , noirci 
par le soleil , avec des yeux dont personne ne pouvait supporter le 
regard perçant et sombre, tel il m'apparut au milieu de ses braves; 
devant lui des paysans, des malheureux, ceux qui ne pouvaient ob- 
tenir justice, se tenaient debout, prononçant leurs accusations. Do- 
bosch les écouta, entendit les témoins et ne fit qu'un signe de la 
tête. Enfin je me posai devant lui et le suppliai de m'accepter parmi 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

les siens. — Il me regarda, inclina la tête; les autres me donnè- 
rent la main et me firent boire dans leurs gourdes. — J'étais un 
haydaraak . 

Dès lors je pris part à plus d'une surprise habile, à plus d'un 
combat sanglant. Il n'y avait personne que ne pût atteindre le bras 
de notre Dobosch ; aucun monarque n'était aussi puissant. Un prêtre 
avait fait chasser par ses chiens, dans la nuit de Noël , un pauvre 
vieux vagabond qui, faute d'abri, fut gelé. Trois jours après, Do- 
bosch surprenait le presbytère , arrachait le curé de son lit , le fai- 
sait mettre tout nu, puis inonder d'eau glacée. Quand le misérable 
fut pour ainsi dire pétrifié, ses hommes le plantèrent devant la 
porte de l'église et disparurent au grand galop. — Un clerc du prince 
Sapieha avait fait fouetter à mort , pour une peccadille , un paysan 
dont la veuve se plaignit à Dobosch. Une semaine après , le clerc 
était pris par nos haydamaks. Dobosch lui reprocha tous ses crimes; 
mais l'autre n'eut-il pas l'insolence de lui offrir une rançon, une 
forte rançon? Qu'était pour Dobosch tout l'or du monde? 11 fit clouer 
le clerc entre deux planches que l'on scia. C'était terrible à voir et 
à entendre... — Il se passa quelque chose de pire pour un jeune 
seigneur qui avait fait traîner de force chez lui, par ses gens, une 
honnête fille du village. Le fiancé de cette fille, s'étant plaint, fut 
renvoyé du service militaire , un déshonneur s'il en fût ! Le père 
fut dépossédé de sa chaumière et de ses champs, parce qu'il vou- 
lait reprendre son enfant, et, quand le seigneur en eut assez de 
celle-ci , il la chassa. Elle vint au camp des haydamaks demander 
vengeance. Gela ne se fit pas vite, le jeune baron se tenait sur ses 
gardes, et il fallut, pour le prendre, donner l'assaut à la seigneurie, 
qui soutint un véritable siège. Il y eut des morts et des blessés de 
part et d'autre ; enfin nous enfonçâmes les portes avec nos topors 
et fîmes prisonniers tous les survivans. Par ordre de Dobosch , le 
mandataire fut cloué à la porte de la grange comme un hibou , les 
serviteurs furent pendus aux arbres voisins. Quant au seigneur, 
nous l'attachâmes à la queue d'un cheval qui l'emporta dans la 
montagne jusqu'à une grande fourmilière qui s'élevait comme une 
tour au pied d'un vieux chêne. Arrivé là, Dobosch fit attacher le 
coupable, les pieds en haut, de façon que sa tête plongeât dans la 
fourmilière, puis il fit enduire cette tête de miel... 

Il survenait aussi parfois des aventures bien comiques. — Par 
exemple, l'évêque de Halios était un avare, un usurier sans rival 
pour la rapacité. Notre Dobosch résolut de lui rendre visite. Un 
jour, deux moines de la terre-sainte se présentent devant l'évêque 
entouré de ses chanoines. L'un des deux lui dit : — Tu es un pé- 
cheur, frère, tu fais saigner les gens, tu amasses l'argent comme 



LE HATDAMAK. 267 

le blaireau ses provisions d'hiver. Allons ! rends tes trésors tout de 
suite. — L'évêque s'étonne, veut chasser les prétendus moines; 
mais le plus grand tire deux pistolets de sa ceinture et lui crie 
d'une voix qui perce la moelle de ses os : — Je suis Dobosch ! com- 
prends-tu maintenant ce qu'il faut faire? — L'évêque et les cha- 
noines tombent à genoux, le second moine détache les clés de la 
ceinture du prélat et cherche l'argent, tandis que Dobosch les tient 
en respect avec ses pistolets. Ayant pris l'argent, ils se font donner 
les habits de l'évêque et ceux d'un chanoine; puis Dobosch quitte 
la ville dans le carrosse même de l'évêque en distribuant des bé- 
nédictions. Il bénit la sentinelle qui veillait aux portes; mais le plus 
singulier, c'est que les hussards lancés de tous côtés arrêtèrent sur 
la route le véritable évêque, qui, accablé de mauvais traitemens, se 
fit reconnaître à grand'peine. Cependant Dobosch partageait gaîment 
sa proie avec ses fidèles. — Oui, mes nobles maîtres, ce furent des 
temps bien durs pour les seigneurs, les prêtres et les juifs; jamais 
en revanche nous n'avons touché à un cheveu de la tête d'un brave 
homme, ni d'un pauvre, ni d'un fonctionnaire du tsar, car le tsar 
aimait les paysans et la justice, — mais il n'y a que Dieu qui sache 
tout. 

TJn soir de la fin de l'été, de grands feux brûlaient dans notre 
camp; enveloppés de nos capes, nous dormions ou jouions. Les 
astres étincelaient; Dobosch, étendu sur une pierre couverte de 
mousse, aussi mollement que sur un lit de duvet, regardait le ciel. 
Je ne puis vous dire ce qu'il y voyait, mais il était moins sombre 
que de coutume. Une étoile fila; elle traversa le ciel comme une 
gerbe de feu, et les ténèbres l'engloutirent avant qu'aucun de nous 
eût trouvé le temps de prononcer les paroles. Dobosch nous re- 
garda. — Quelqu'un de vous l'a-t-il conjurée au passage? — de- 
manda-t-il. Tous se turent. — Alors, dit notre chef, le mal est fait. 
La letaviza (1) a mis le pied sur la terre, elle s'y est incarnée soit 
en homme, soit en femme. — Mais on la reconnaît vite à sa beauté, 
à ses cheveux dorés, répliqua un vieux brigand, et on peut se tenir 
en garde. — Eh ! que veux-tu faire contre la magie de son baiser? 
Elle se glisse furtivement la nuit près des jeunes garçons et des 
jeunes filles qu'elle veut séduire, et quiconque a touché ses lèvres 
se consume et meurt. — Dobosch se perdit clans ses réflexions. 

A la première lueur du jour, des coups de feu retentirent. Nous 
sautâmes tous sur nos armes. — C'est une surprise! criaient les 
uns. Nous sommes trahis! disaient les autres. On entendait le cor et 
des aboiemens de chiens. Dobosch leva son tojmr avec calme. — 

(1) Le vampire descend sur la terre sous forme d'étoile filante. 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ne craignez rien, amis; tant que je serai avec vous, nous tiendrons 
la montagne. — Les coups de fusil étaient en effet à notre adresse, 
mais ils n'avaient pas été tirés par des soldats. Deux paysans nous 
cherchaient pour déposer une accusation devant Dobosch, Stéphane, 
c'était le nom de l'un d'eux, ne voulait pas exposer sa jeune femme 
aux fatigues de la corvée, il travaillait pour deux ; son seigneur ce- 
pendant, à qui la femme plaisait, lui avait ordonné de l'amener 
faire la moisson, et avait puni une première désobéissance par la 
torture des brodequins. On le menaçait de la bastonnade pour la 
prochaine fois. — Dobosch écouta Stéphane en souriant. Il arriva que 
le seigneur, au milieu d'une chasse où les paysans poussaient les 
chevreuils vers son affût, vit soudain s'entr'ouvrir la verte muraille 
du feuillage et paraître Dobosch. — Stéphane s'est plaint à moi, 
laisse-le tranquille, ainsi que sa femme; autrement c'est toi qui 
seras bâtonné jusqu'à ce que ton âme s'enfuie vers l'enfer. — Le 
seigneur répondit en tirant sur Dobosch. — Tire, dit celui-ci, tu ne 
peux pas me tuer ! — En effet, la balle tomba par terre au lieu d'en- 
trer dans la poitrine de notre chef, qui se mit à rire : — Yois-tu?- 
Fais donc ce que je t'ordonne. — Et le seigneur promit d'obéir m 
tremblant comme une feuille. 

La nuit même, Dobosch se rendit chez Stéphane pour l'assurer 
qu'il n'avait plus rien à craindre, du moins il se persuadait que 
c'était pour cela; mais en réalité une force magique l'attirait, il vou- 
lait voir cette femme qu'on disait si belle. 11 frappe, Stéphane ouvre 
et le conduit dans la salle des hôtes, puis réveille sa femme et lui 
dit de mettre la table pour un hôte illustre. Dobosch était assis sur 
le banc, près du poêle, lorsqu'entra la Pzvinka Stephanova, pieds 
nus, vêtue d'un seul jupon, car elle avait quitté le lit en sursaut. Il 
soupira en la voyant et ne trouva rien à dire, mais elle sourit et re- 
jeta en arrière ses cheveux roux, qui tombaient jusqu'à terre comme 
un manteau d'or. Dobosch pensait à l'étoile filante et se disait : — 
Si c'est une letaviza, c'en est fait de moi. Elle peut sucer tant qu'elle 
voudra le sang de mon cœur. 

Peu après, Stéphane partit avec les autres pour la Polonina. En 
son absence, Dobosch rencontra Dzvinka dans un défilé profi)nd et 
solitaire de la forêt. Elle était à cheval comme lui, parée de corail 
et de monnaie d'or, éblouissante ainsi. Deux grands chiens blancs 
sautaient autour d'elle, et elle se tenait en selle à la façon d'un 
homme. Dobosch la salua; elle arrêta son cheval et rajusta les bro- 
deries de sa chemise : — Où allez-vous, Dzvinka Stephanova? de- 
manda Dobosch. 

— Stéphane est à la Polonina, répondit-elle. Que ferais-je? Je 
me rends au marché de Szigeth. 



LE HAYDAMAIv. 269 

— Qu'avez-vous à acheter par là? Aussitôt que vous le voudrez, 
les rois viendront vers vous mettre des présens à vos pieds. 

— Je ne demanderais pas mieux , mais qui donc m'apporterait 
quelque chose? 

Dobosch devint pensif. Au même instant , un aigle criait au-des- 
sus de leurs têtes en agitant ses ailes, qu'argentait le soleil. 

— Et que me donnerait-on ? poursuivit-elle. Un collier de perles 
peut-être, un mouchoir de tête, des bottes rouges, quoi de mer- 
veilleux? Si je me mêlais de faire des souhaits, ce serait pour vivre 
comme une dame dans une maison à colonnes, où je me tiendrais 
sur le perron avec la kazahaika des comtesses; j'aimerais battre 
mes serviteurs, il me faudrait un château impérial, des boïards 
pour me servir à genoux. Je souhaiterais d'être l'égale de Dieu, de 
poser mes pieds sur la lune comme sur un tabouret d'or, de faire 
rouler à terre cet aigle qui plane là-haut, si bon me semblait ! 

Un éclair avait jailli du fusil de Dobosch, et déjà l'aigle gisait 
aux pieds de cette femme. 

Dobosch releva l'oiseau royal; tandis qu'il lui en faisait hom- 
mage, le sang coulait sur ses doigts. Elle resta muette et le regarda 
de côté. 

Depuis lors Dobosch fut changé comme l'est une blague à tabac 
qu'on retourne. Il ne parlait à personne, et nul ne le vit plus man- 
ger ni boire. Les expéditions furent interrompues; jour et nuit, il 
restait couché la face contre terre à l'écart de ses compagnons, et 
pourtant il ne dormait ni jour ni nuit. — Il est malade, disaient ceux- 
ci. — L'amour lui brûle le cœur, prétendaient ceux-là. — D'autres, 
des vieillards d'expérience, l'avertissaient : — Chef, lui répétaient- 
ils, ne te fie pas à une femme, fie-toi plutôt à mille hommes qu'à 
une seule femme. — Mais à quoi bon tout cela? Personne ne peut 
échapper à sa destinée. De nouveau Dobosch se rendit chez Sté- 
phane. Dzvinka était en train de filer. Elle le regarda de ses grands 
yeux et ne bougea pas. 

— Où est Stéphane? demanda-t-il. 

— Stéphane n'est pas ici; as-tu donc oublié qu'il est à la Polo- 
nina ? 

Dobosch s'assit sur le banc près du poêle et se tut. 

— Si tu es venu le voir, dit Dzvinka après un silence, tu peux 
t'en aller, il ne rentrera pas de sitôt; mais, si tu veux rester avec 
moi, je te préparerai à souper. 

— Je veux rester avec toi. 

— Et tu ne crains rien? 

— Que craindrais-je? 

— Mais ceux qui te poursuivent ! 



270 KEVUE DES DEUX MONDES. 

— Je ne crains rien au monde. 

Dzvinka se leva et prépara le souper. Dobosch la suivait du re- 
gard et ne pouvait se lasser d'admirer sa belle figure illuminée 
par la flamme. Quand le souper fut prêt, elle mit sur la table des 
truites, de la viande, du petit-lait et de l'hydromel, et s'assit pour 
manger; mais Dobosch ne touchait à rien. 

— Pourquoi, demanda-t-elle, ne veux- tu pas manger? 

— Je ne puis. 

— Attends, je vais te donner du feu. 

Elle saisit un petit charbon rouge avec les doigts et alluma sa 
pipe, mais il la laissa s'éteindre. Il ne mangea, ni ne but, ni ne 
fuma, il ne fit que regarder Dzvinka, et pourtant ne remarqua pas 
tout de suite qu'elle soufflait sur ses doigts avec force. 

— Qu'as-tu? demanda-t-il. 

— Rien. 

— Tu t'es brûlé les doigts? 

— Qu'importe? 

— Sans doute, lorsqu'on se brûle le cœur, on soufire davantage. 

— Qui donc serait assez fou pour cela? C'est bien assez de se 
brûler les doigts. 

Dobosch lui baisa longuement la main ; elle le laissa faire sans 
baisser une fois les paupières. 

— Dzvinka, reprit le héros, je n'en peux plus. 

— Que dis-tu ? 

— Je voudrais que tu fusses une noble dame, et je voudrais être 
le serviteur que tu daignerais battre ! 

— Ce serait curieux. 

— Dzvinka, j'ai soif de ta beauté comme le chevreuil de l'eau 
des sources où se baignent le soleil, la lune et les étoiles. 

— Pense au péché, pense à Dieu! 

— Je pense à Dieu, soupira Dobosch; mais nous sommes là pour 
pécher, et lui pour prendre pitié de nous. 

— En ce cas^ au nom de Dieu, j'aurai aussi pitié de toi, dit-elle, 
— et elle s'en alla dans sa chambre, où Dobosch la suivit. Elle 
s'assit sur le coffre, qui était recouvert d'un beau drap rouge, lui 
présenta son pied comme fait une fiancée le soir de ses noces, et 
Dobosch le brave, se mettant à genoux, lui ôta les souliers. 

A dater de ce jour, Dzvinka vint souvent nous trouver dans la 
montagne sur un cheval noir richement harnaché, car il lui faisait 
des présçns comme un sultan. Nous prévoyions entre nous que cela 
ne pourrait bien finir. Cette femme rousse avait enlacé notre chef 
dans le filet d'or qui pendait sur ses épaules; elle était la letaviza, 
l'étoile filante qui l'attirait aux précipices éternels. Quelques-uns 



LE HAYDAMAK. 271 

dirent franchement leur avis à Dobosch; mais il ne voulut rien en- 
tendre. Il allait sans cesse chez Dzvinka, et lorsque Stéphane y était, 
il nous emmenait. Les jeunes filles, les femmes du village venaient 
danser avec nous, les Juifs jouaient du violon, de la basse et des 
cymbales. 

Stéphane cependant s'apercevait de toute sorte de choses qu'il 
n'avait pas remarquées auparavant. Il entendit sa femme fredonner 
près du foyer : « Sur les pas de mon bien-aimé fleurit la rose et le 
sureau! » Il l'entendit, tandis qu'elle était assise sous les pois grim- 
pans du jardin, charger le soleil, la lune et le vent qui passe par- 
dessus la montagne de saluer son bien-aimé, et il savait bien que 
pour le saluer, quant à lui, point n'était besoin de l'intermédiaire 
de la lune, et que sous ses pieds ne verdissait pas même le char- 
don ni l'ortie, encore moins la rose. Il secoua la tête et la regarda 
d'un air mécontent. 

— Cette chanson ne te plaît donc pas? demanda-t-elle. 

— Non! 

Stéphane prit la physionomie d'un somnambule; tout le monde l'é- 
vitait. Son cœur était tellement bourrelé d'inquiétude qu'une nuit, 
sa femme ayant crié en rêve, il se pencha pour entendre si elle ne 
se trahirait pas. Elle reposait sur le dos et sa poitrine se soulevait 
comme la blanche écume de l'onde; elle respirait profondément. 
Enfin elle dit : — Toi, je t'aime! viens! — Et lorsque Stéphane se 
fut penché sur elle, Dzvinka passa ses bras autour de son cou en 
soupirant : — Mon fier Dobosch ! — et lui donna un baiser pareil à 
la morsure d'un serpent. Stéphane en savait assez désormais; il sor- 
tit et versa des larmes amères. 

La Dzvinka n'était pas médiocrement fière d'avoir amené le ter- 
rible Dobosch, que tout le monde redoutait, à lui mettre et à lui 
ôter les pantoufles rouges, car elle avait maintenant des pantoufles 
rouges comme une comtesse; mais, tout en aimant Dobosch, elle 
avait pitié de son mari. Une fois que Dobosch venait de partir avec 
ses camarades, elle vit Stéphane serrer les poings et l'entendit crier 
derrière lui : — Puisses-tu être traîné dans la montagne ; puissent 
tes membres rester sur les rochers... — C'était un samedi; elle s'oc- 
cupait à laver la trte et à peigner les cheveux de Stéphane, immobile 
comme un saint de bois, comme une souche. Pour le réveiller, elle 
lui tira les cheveux. Il ne parut pas le sentir. — Ne t'ai-je pas fait 
mal en t'arrachant les cheveux? 

— Qu'importent les cheveux quand on m'arrache l'âme? 

— Et qui donc t'arrache l'âme? 

— Toi! 

— Moi, mon amour? 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Tu es infidèle, toi, ma femme! Tu me trahis avec Dobosch. 
Penses-tu que je sois aveugle? 

— Gomment oses-tu croire cela? s'écria cette femme hautaine 
avec rage, car elle tenait fort à son honneur. Veux-tu que je te 
jure?.. 

— Jure, si tu peux... 

— Je jure que je te suis fidèle!.. 

— Pas là-dessus! s'écria Stéphane furieux en lui arrachant une 
pierre de la ceinture, jure sur ton âme! — Dzvinka devint pâle 
comme une morte. — Jure maintenant! 

Elle resta muette. — Te voilà donc prise? 

— Eh bien ! répliqua la femme adultère avec hauteur, tu m'as 
forcée à dire la vérité, goûte maintenant ce qu'elle a d'amer, avale- 
la et qu'elle t'étouffe, pauvre homme! Oui, moi, ta femme, j'aime 
Dobosch, et nous avons passé un joyeux temps chaque fois que tu 
t'es éloigné du logis. Es-tu satisfait? 

— Donne-moi du poison, tu nous rendras service à tous les deux! 
fit Stéphane d'une voix sourde. 

L'impudente leva les épaules. — A quoi bon? je suis tranquille 
sans cela. Si je t'avais supposé assez de courage pour entreprendre 
quelque chose contre nous, il m'eût été facile de te faire clouer 
pieds et poings à ma porte; mais je ne te crains pas. 

— Je te dis, femme, que je lui brûlerai la cervelle. 

— Tu n'es pas de force, tes balles ne l'atteindraient pas, et ses 
brigands te feraient mourir dans les supplices. 

— Qu'il en soit ainsi! du moins tu ne me traiteras plus de 
lâche. 

— A la bonne heure! repartit Dzvinka, voici que tu parles pres- 
que comme un haydamak. Pourquoi n'as-tu pas été toujours aussi 
hardi? Je n'aurais jamais permis à un autre de m'ôter les souliers. 
Ah! si tu étais capable de tuer celui que personne ne peut atteindre, 
ce serait quelque chose! mais il est invulnérable! 

Stéphane grinça des dents et s'en alla parcourir la forêt tel que 
le loup qui cherche une proie. Lorsqu'il regagna son logis, il était 
rompu de fatigue, et tomba comme un mort, mais il ne put pour- 
tant dormir. 

Bientôt Dobosch vint chez sa maîtresse , elle l'entendit sifïler, et 
dit à son mari : — Va-t'en, voici Dobosch, décampe! 

Stéphane sortit comme un voleur par une fenêtre de sa propre 
maison, et la belle Dzvinka ouvrit la porte à son amant. Lorsqu'elle 
l'eut enivré de vin, d'hydromel et d'amour au point de lui faire 
perdre la raison, elle se mit à le questionner, car depuis longtemps 
elle était curieuse de savoir s'il était vraiment invulnérable. — Quelle 



LE HAYDAMAK. 273 

tristesse, mon bien-aimé, lui dit-elle, qu'il me faille mourir, tandis 
que la mort n'a pas de pouvoir sur toi ! Je voudrais vivre ou mourir 
avec mon cher Dobosch. 

— Qui t'a dit que je ne mourrais pas? répondit l'imprudent; je 
mourrai comme un autre quand mon heure sera venue. 

— Tu n'es donc pas invulnérable? 

— Pas contre les balles bénites du moins ! 
Il parlait avec confiance, brave cœur ! 

— Tu plaisantes?.. Si quelqu'un te tuait, mon Dieu, que devien- 
drais-je ! 

— Tu deviendrais une grande dame, car j'ai enterré un trésor 
qui en ce cas t'appartiendra. 

— Quelle folie! Si tu mourais, comment trouverais-je le trésor? 

— Sur la Tchorna-Hora, où sont les trois grands chênes : à côté 
des chênes, il y a trois pierres; quand tu les soulèveras, tu trouve- 
ras trois trappes, et sous ces trappes le trésor. 

Dzvinka enlaça ses bras blancs autour du cou superbe de Dobosch. 
— mère, dit-elle, as-tu donc baigné ton fils dans le miel pour que 
je trouve une telle douceur à l'embrasser? mon noir géant, que 
tu es beau! Je veux me rassasier une fois par un seul baiser. — Et 
elle le baisa comme mord le serpent. 

Lorsqu'il fut parti, elle appela son mari, qui rôdait furtivement 
autour de la maison. Il vint, et la regarda si douloureusement 
qu'elle se sentit émue de compassion, mais elle pensait en même 
temps au trésor de Dobosch, et la perspective d'être une grande 
dame riche lui plaisait beaucoup plus que ne la touchait l'angoisse 
de ce malheureux. — Veux-tu toujours faire sauter la cervelle de 
Dobosch? commença-t-elle. 

— Puisqu'il est invulnérable, répondit Stéphane avec décourage- 
ment, qu'importe ma volonté? 

— Mais la mienne peut tout; il ne vivra qu'autant que je le vou- 
drai, pas davantage. 

— Alors laisse-moi le tuer. 

— Oui, Stéphane, tu dois le tuer, et nous nous partagerons le 
trésor. 

— Tu sais donc où il cache son argent? 

— Oui! tu ne t'attendais pas à cela? Brûle-lui la cervelle, et le 
trésor est à moi. Je serai parée comme une comtesse, j'aurai cent 
serviteurs que tu pourras châtier à ta guise, mais moi, je te battrai, 
cher Stéphane. 

— Bats-moi, mais laisse-moi tuer Dobosch. 

— Viens, dit Dzvinka en passant dans sa chambre, tu peux m'ôter 
mes souliers. 

TOME V. — 1874. 18 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

Et cet imbécile fut trop heureux de la permission qui lui était 
rendue. 

La première nuit, Stéphane fondit les balles; la seconde nuit, il y 
tailla une croix; la troisième nuit, il les mit tremper dans l'eau bé- 
nite, les en retira pendant la messe, puis chargea son fusil. — Main- 
tenant, dit-il, Dobosch peut venir. 

Voici comment les choses se sont passées. Je les ai vues de 
mes yeux. Sur la verte montagne, Dobosch nous appelant : — Amis, 
dit-il, mettez vos habits de fête, car aujourd'hui nous allons chez 
Dzvinka lui demander à souper. — Lorsque nous arrivâmes vers le 
soir, Dzvinka avait fermé la porte à clé, Stéphane était à son poste, 
debout sous le toit, le fusil à la main. Au-dessus de la maison 
tournoyait un aigle. 

— Vois cet aigle, chef, dit un ancien, mauvais présage! Re- 
tourne-t'en. 

Dobosch cependant frappait à la porte : — Dors-tu, cousin, ou 
nous prépares-tu à souper? 

— Le souper n'est pas prêt, répondit Dzvinka au dedans, car 
Stéphane n'est pas chez lui, mais bientôt quelque chose vous sera 
servi qui étonnera tout le monde. 

— Fais-nous donc entrer ! 

— Non. 

— Veux-tu que nous entrions de force? demanda Dobosch riant 
à moitié. 

Elle riait aussi ; — Quelle impatience! Il faudrait rassembler ses 
forces pendant sept ans pour connaître et pour rompre mes ser- 
rures de fer ! 

En haut Stéphane le visait. 

Dobosch fait voler les serrures de la première porte et ouvre la 
seconde. 

— Betire-toi! lui crie Dzvinka de sa voix claire, retire-toi. 

— Pourquoi me fuir? demande Dobosch, la voyant reculer, pâle 
d'horreur. 

— Tu es mort! retire-toi ! répète Dzvinka. 
Au même instant, Stéphane fit feu. 

Le coup frappe Dobosch comme la foudre. Il tombe sur la face, 
et de sa poitrine jaillit un jet de sang. Les camarades accourent, le 
relèvent, mais il ne peut parler, il fait seulement signe de la 
main, on le porte dehors, on l'étend sur le gazon. La Dz^ânka se 
jette sur lui en pleurant et se tordant les mains. Alors la voix re- 
vient à Dobosch. Il arrête les camarades qui veulent brûler la mai- 
son et ceux qu'elle renferme : — Qu'on ne touche à personne, dit-il, 
je le défends. — Puis, contemplant sa maîtresse, qui sanglote dans- 



LE HAYDAMAK. 275 

ses cheveux roux épars : — Pourquoi te lamenter, femme, puis- 
que c'est ton œuvre? Ne pleure pas, va-t'en. Tu m'as trahi. Les 
deux mille ducats enterrés t'appartiennent; te voilà payée de tout. 

Nous nous tenions debout autour de lui; personne n'osait respi- 
rer. — Allons, braves gens, commanda Dobosch, enlevez-moi sur 
vos haches et portez-moi à la Tchorna-Hora; partout ailleurs il y a 
trahison. 

Quand nous fûmes devant les trois chênes, nous nous arrêtâmes, 
mais Dobosch fit un mouvement de tête et avec effort murmura : 
— Sous le hêtre ! — Nous le portâmes où il voulait; debout, appuyé 
sur deux camarades, le visage couleur de terre et inondant de son 
sang la mousse verte : — Le temps de la séparation est venu pour 
nous tous, dit-il. Je meurs, frères, je meurs. Enterrez-moi donc 
sous ce hêtre, partagez-vous votre argent et puis dispersez- vous... 
Dispersez-vous dans le vaste monde. Vous ne serez plus brigands, 
car vous n'avez plus de chef! 

Ainsi parla DolDOSch. Autour de lui, nous pleurions. Jusqu'au cou- 
cher du soleil, son cadavre resta étendu à cette même place; un 
rocher fut son tombeau; nous lui fîmes les funérailles d'un guerrier, 
selon la coutume de nos montagnes; auprès de lui furent déposées 
ses armes, sur sa poitrine une pièce d'or; puis les cors des Carpa- 
thes retentirent pour la dernière fois au-dessus de sa tête : eux qui 
nous avaient appelés si souvent au combat et à la victoire, ils exha- 
laient maintenant un son plaintif et désolé. Chacun de nous dé- 
chargea dans la tombe son fusil et ses pistolets à mesure que se 
succédaient les pelletées de terre. Les dernières lueurs du soleil 
couchant se mouraient sur la montagne, et un orage soufflait du 
nord; on l'entendait gronder au sein des nuées sombres sillonnées 
d'éclairs. Ainsi fut enterré Dobosch le brigand. Nous nous sépa- 
râmes ensuite, mais non pas pour toujours, en nous donnant ren- 
dez-vous au prochain anniversaire sur le tombeau de Dobosch. Plu- 
sieurs qui étaient descendus dans la plaine ayant été arrêtés et mis 
en prison, il arriva que le plus grand nombre d'entre nous resta 
fidèle à la montagne et à la vie de haydamak. J'étais panni ceux 
qui, un an après la mort de Dobosch, se retrouvèrent sur la Tchorna- 
Hora au jour fixé. Quelle réunion! chacun riait ou pleurait de joie, 
on se jurait amitié éternelle, on promettait de ne plus se séparer, on 
élut sur la tombe de Dobosch le futur watacliko, et je ne sais com- 
ment il se fit, mes seigneurs, que je fus choisi, quoique indigne de 
commander à tant de braves gens. 

Nous continuâmes la guerre le mieux possible, c'est-à-dire avec 
plus de précautions qu'auparavant. Nous n'avions plus la même con- 
fiance en nous-mêmes qu'au temps de Dobosch; rarement on des- 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

cendait en plaine, rarement on livrait bataille aux soldats qui nous 
poursuivaient. Lorsqu'ils étaient ici sur nos talons, nous nous reti- 
rions dans les montagnes de la Hongrie; si en Hongrie on appelait 
les pandours aux armes, nous gagnions la Galicie. 

Un soir, çn nous avait invités à une fête de village; les camarades 
mangeaient de bon appétit, ils buvaient sec, quand la musique des 
Juifs assembla tout le monde en cercle. Quel fils de la Petite- 
Russie pourrait rester immobile quand résonne l'air majestueux de 
la kolomiyka? kolomiyka^ danse sauvage et magnifique, sau- 
vage comme le vol de l'aigle, magnifique comme la danse des astres, 
tu ne peux appartenir qu'à un peuple brave, agile et belliqueux, à 
un peuple qui sait se réjouir de toute son âme et pleurer de tout 
son cœur, souffrir sans se plaindre et combattre jusqu'à la mort ! 
Tandis que filles et garçons voltigeaient pêle-mêle, que les yeux 
étincelaient, que flottaient les tresses blondes, j'étais assis pourtant 
à l'écart, les enfans sur mes genoux. Ils se suspendaient à moi, les 
chers petits, en m'interrogeant sur toutes choses comme on fait à 
cet âge. Je lissais leurs cheveux et je baisais leur front pur, qui n'a- 
vait encore pensé à rien de mal ; il me venait non pas du repentir, 
mes seigneurs, mais comme un souvenir poignant de mes jeunes 
années, du temps où ma mère baisait, elle aussi, mon front sans 
tache. De la nuit, je ne pus dormir. Nous avions attisé un bon feu; 
tout autour reposaient les camarades, et moi j'avais beau regarder 
le feu, je voyais toujours fixés sur les miens ces yeux d' enfans, ces 
bons yeux innocens, curieux. Et je pensais, je pensais... oui, pour 
la première fois l'idée me vint de faire la paix avec les hommes, de 
laisser rouiller mon fusil. Tout à coup, — il n'y avait pourtant pas 
un souffle de vent, — les arbres de la forêt commencent tous à s'in- 
cliner vers moi, le feu s'éteint, il n'en reste qu'une lourde fumée 
qui s'élève en tourbillonnant de plus en plus haut comme une co- 
lonne grise jusqu'aux étoiles d'or, et retombe condensée pour se 
tenir devant moi. Je le reconnus bien à son regard désolé, à ses 
paroles flatteuses, c'était le Bys (1). — As-tu perdu la tête, Mi- 
kolaï, dit-il, veux-tu quitter la vie d'un brave brigand, tes armes 
fidèles et les vertes montagnes? Regarde autour de toi, tout ce que 
tu vois peut t' appartenir, tout le pays. — Je ne le laissai pas ache- 
ver, je vins à bout du frisson qui m'avait d'abord paralysé; il m'eût 
été impossible de prononcer un mot, mais je fis le signe de la croix. 
Là-dessus le voilà qui bouillonne comme l'eau qui tombe sur un 
fer rouge, il grandit jusqu'aux étoiles, mais, voyant qu'il ne m'ef- 
fraie pas, se resserre non moins vite et disparaît avec la fumée que 

(1) Satan. 



LE HAYDAMAK. 277 

les flammes semblent dévorer. Lorsque je regardai autour de moi, 
le feu brûlait comme auparavant, et les camarades dormaient tou- 
jours. De grand matin, je descendis au village. Les gens sortaient 
des maisons et me regardaient surpris. Je ne tournai la tête ni à 
droite ni à gauche, mais marchai droit à l'église, confesser au prêtre 
toutes choses comme elles s'étaient passées et recevoir la sainte 
hostie. Puis j'allai chez le préfet de la Galicie. On formait alors 
ces troupes de soldats licenciés, de paysans intrépides et de bri- 
gands convertis qui, sous le nom de chasseurs de montagnes, com- 
battirent les haydamaks. Vous en avez entendu parler? Lorsque 
j'eus raconté au préfet comment le Bijs m'avait tenté, ainsi que le 
changement qui s'était fait en moi, il me dit : — Je parlerai au ca- 
pitaine, on ne te fera pas de mal, mais tu deviendras chasseur de 
montagnes et peut-être watachko. — Certes l'intention du seigneur 
était bonne, mais pour tout l'or du monde je n'aurais pas trahi mes 
camarades. — Non, dis-je, nous ne voulons pas de cela; mieux 
vaudrait dormir sur le roc, être traqué comme une bête fauve que 
de lever la main sur ceux qui ont partagé avec nous le combat et le 
danger. Nous refusons quand cela ne serait que pour empêcher 
qu'on ne dise que l'amitié, la fidélité, sont éteintes en ce monde. 

Que vous dirai-je de plus? Je restai haydamak, et cela dans un 
■ temps, mes seigneurs, où il n'y avait plus de plaisir dans la mon- 
tagne, car nous y étions traqués comme des loups ; mais nous l'a- 
vons traversé tout de même avec l'aide de Dieu. 

En 18ZÏ8, lorsque furent abolis le servage et la corvée, que le 
paysan devint libre, la guerre s'éteignit d'elle-même, les hayda- 
maks, quittant leurs repaires, déposèrent les armes et firent la paix. 
Je déterrai alors mon argent; personne ne pouvait me le disputer, 
je ne l'avais pas extorqué par des juiveries, je l'avais gagné les 
armes à la main , dans de loyaux combats. J'achetai donc un mor- 
ceau de forêt, je bâtis la ferme que vous connaissez, et j'y vivais 
pour moi-même, isolé des hommes , avec mon chien et mes che- 
vaux, lorsqu'une famine survint. Les gens tombaient sur les routes 
et y mouraient de faim. Une nuit devant ma porte, j'entendis gé- 
mir; je sortis, je trouvai une femme avec un petit garçon. Dieu 
me les envoie, pensai-je, et je les fis entrer. Ils ne s'en allèrent 
plus. 

V. 

Le vieillard s'arrêta, frappa sur sa pipe et regarda le jeune gar- 
çon, qui s'était endormi souriant. — Je crois qu'il est temps que 
vos seigneuries se reposent, dit-il. 



278 REVUE DES DEUX MONDES, 

On se coucha comme on put. Les dames disparurent dans la 
paille, le professeur s'était couché de tout son long sur un banc, les 
mains jointes comme un de ces chevaliers que nous voyons sur les 
sarcophages de pierre; le chirurgien ronflait. Quant à moi, le récit 
du vieux brigand m'avait trop agité pour qu'il me fût possible de 
dormir. Une fois dans la nuit, un chant lointain, mais assez distinct, 
frappa mon oreille : . 

« Et ils trouvèrent Dobosch gisant — Dans son sang, sur la terre, — Sept blessures 
au cœur, sept à la tête. 

« Et il leur dit : « Ce rameau-là — Pousse en quelque lieu qu'on le plante. — Frères, 
ne vous f.ez jamais à une femme, — Ou vous finirez comme moi. » 

Fatigué de mon insomnie, je me levai sans bruit et sortis. Des 
nuages blancs voguaient au clair de la lune, les étoiles scintillaient 
comme des étincelles éparses. 

— Il est minuit, dit une voix, regarde le Chariot. 

Peu après, les pâtres sortirent du staj l'un après l'autre et se di- 
rigèrent vers une hauteur d'où la vue s'étendait immense au-dessus 
du parc. Longtemps ils gardèrent le silence, tête nue, le visage 
tourné du côté de l'orient. Enfin le uatachko commença : — ro- 
chers lointains ! ô mer ! mer froide, mer bleue, mer lointaine! — Et 
tandis que les premières rougeurs de l'aurore effleuraient le ciel, ils 
récitèrent tous ensemble la prière : tzar céleste! — puis marchèrent 
lentement, solennellement, dans le même ordre, droit au ruisseau 
voisin où la lune mirait sa face d'argent, pour se baigner eux- 
mêmes le visage en vrais Orientaux. Ensuite l'un d'eux prit le trem- 
&zY, et, le tr«/rtrMo ayant dit: — Sonne, fier légionnaire! — le 
signal mélancolique et guerrier renvoyé par toutes les gorges envi- 
ronnantes retentit à trois reprises. A la même heure, tous les bergers 
des montagnes houzoules se rappellent l'antique patrie au bord de 
la mer, et prononcent les mêmes paroles, de sorte que de toutes les 
cimes des Carpathes, au loin, plus près, du nord au sud, de l'est à 
l'ouest, l'appel du cor réveilla des répons comme un écho infmi. 

Les bergers retournèrent au staj solennellement, comme ils en 
étaient sortis. Je ne sais quand je m'endormis, mais il est certain 
que le vieux haydamak m'éveilla lorsque le jour répandait déjà au- 
tour de nous ses flots de clarté vermeille, que j'allai me mettre à 
l'affût dans le bois voisin avec Hrehora et que je tirai un coq de 
bruyère. Au retour, je trouvai les dames dehors en train de déjeu- 
ner et de caresser les chevreaux d'Atanka. Partout vibrait la joyeuse 
musique du matin. Nous prîmes congé de nos hôtes et tournâmes 
la tête des chevaux vers la Tchorna-Hora. Atanka et son fiancé le 
chasseur nous accompagnaient. 



LE ITAYDAMAK. 279 

Des brumes roses voilaient la montagne telles qu'un tissu léger, 
les rochers brillaient d'une forte lueur métallique; en bas s'étendait 
la forêt primitive, un océan vert foncé qui s'agitait sans cesse en 
grandes ondes turbulentes; des merles sifflaient dans le feuillage, 
mais bientôt le silence régna complet, et des nuées blanches s'appe- 
santirent de plus en plus autour de nous, dérobant toute vue. Elles 
se déchirèrent pour nous montrer une fois , rassemblée sur un ro- 
cher lointain , une horde de chamois que Hrehora désigna du doigt 
en souriant de toutes ses dents blanches, une autre fois pour ouvrir à 
nos pieds un précipice insondable dont la vue épouvanta les dames 
et le professeur de sorte que les brouillards compatissans se hâtèrent 
de le recoumr. D'après le conseil du haydamak, nous avions jeté 
la bride sur le cou de nos chevaux. Livrés à eux-mêmes, ces ani- 
maux prudens défilaient sans péril sur les rampes les plus étroites. 

Nous atteignîmes ainsi le Lac-Noir, qui, entouré de roches, dort 
tout au sommet d'un plateau, véritable œil de mer, selon l'expres- 
sion répandue dans les Carpathes. — En ce lieu, nous dit le hayda- 
mak, nous avons autrefois livré une bataille en règle, puis enseveli 
pêle-mêle amis et ennemis. Disons un Pater. — Nous descendîmes 
de cheval sous un porche formé par les rochers ; deux Houzoules 
s'élancèrent vers nous, l'un prit soin des chevaux, l'autre nous fit 
monter dans une nacelle qui ressemblait à l'arche de Noé, car tout 
' le monde y trouva place. En voguant vers le milieu du lac, dont le 
miroir immobile et sombre ne reflète ni les rochers qui le surplom- 
bent, ni les sapins, ni le ciel : — Voyez, monsieur le professeur, 
quelle encre magnifique, s'écria le chirurgien, de l'encre pure! on 
pourrait à l'aide de ce grand encrier remplir toute une bibliothèque. 

La jolie petite Polonaise trempait sa main blanche dans cette eau 
ténébreuse: elle fut surprise de la trouver claire comme de l'eau 
de source. Le professeur lui expliqua que la seule profondeur de 
ces lacs les fait paraître noirs. — Il faut admettre , dit-il , que ce 
sont les cratères de volcans éteints dans lesquels les eaux ont pu 
s'accumuler à ces hauteurs incroyables qui varient de quatre mille 
jusqu'à six mille trois cents pieds au-dessus du niveau de la mer. 
La croyance populaire veut qu'ils aient une communication souter- 
raine avec la mer, qui les trouble à chaque tempête, cfue ce soient 
pour ainsi dire ses yeux regardant à ileur de terre. Les monta- 
gnards prétendent même y avoir trouvé des débris de navires. 

Un coup de sifflet perçant dix fois répété nous fit tressaillir. 
M"* Lodoïska tremblait de tous ses membres. — Cet homme est bien 
sûr un brigand, murmura-t-elle en désignant Hrehora, qui avait 
jeté le coup de sifllet. 

Le haydamak secoua la tête : — Il n'y a plus de brigands. La paix 
règne dans ces montagnes. 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Un bel écho ! fit observer le professeur. 
Avec empressement, le vieillard déchargea son fusil et ses deux 
pistolets, dont il sortit des éclairs et un roulement de tonnerre pro- 
longé. Ainsi grondaient les gouffres de la montagne au temps où les 
haydamaks défendaient celle-ci contre les soldats au son du trem- 
bit et au hurlement sauvage des chiens-loups. Désormais la guerre 
n'a lieu qu'en bas, là où demeurent les hommes, d'un foyer, d'un 
poteau de clôture à l'autre. Nous abordons sur l'autre rive du 
lac. Au-delà de l'escarpement pierreux, il y a une prairie peuplée 
de bestiaux. Les gentianes, les violettes, le myosotis bleu foncé des 
Carpathes nous regardent de leurs doux yeux de fleurs. Nous avons 
laissé derrière nous nos anciennes connaissances, le sapin lui-même 
a fini par disparaître, mais en échange nous saluons les nouveau- 
venus, des arbres nains et tordus, le pin à cinq feuilles, la myr- 
tille, les saxifrages, les fougères sibériennes. La mousse d'Islande 
revêt les rochers d'une couche d'argent; le rhododendron, que les 
Ho^zoules nomment rose des Carpathes, répand son frais parfum. 
Ainsi la solitude grandiose du désert nous avait reçus. Quand par 
intervalles les nuages se dissipaient, nous apercevions entourés 
d'un cadre mouvant des tableaux magiques : les roches escarpées 
couvertes au sommet de neige étincelante, tantôt d'une blancheur 
intense, tantôt présentant des murailles granitiques d'un vert pâle, 
dans lesquelles brillent au soleil, comme des diamans enchâssés, de 
magnifiques cristaux de quartz. Un serpent se dressa sur la pierre 
où il se chauffait au soleil et nous regarda. Les dames poussèrent 
des cris perçans, le professeur accourut dans le dessein de le tuer. 
Ne frappe pas la sagesse, sinon ta mère est morte, dit le hayda- 
mak. — Et lorsque le professeur se fut enfin décidé à laisser l'ani- 
mal en paix : — Le serpent sur notre chemin , ajouta le vieillard en 
s'adressant aux dames, porte bonheur, et il faut l'honorer. 

En effet, le serpent nous porta bonheur, car, au moment où nous 
arrivions sur le sommet, une bourrasque sépara tout à coup les 
nuages, et les mit en fuite comme se rue le loup dans un troupeau 
de brebis. 

Déjà la Tchorna-Hora est devant nous avec ses trois couronnes 
royales et ses vingt-sept satellites, et voici que notre cœur cesse de 
battre, tant est saisissante la vue qui se déroule des deux côtés, à 
l'est, à l'ouest, — par-dessus les pointes chauves de la montagne 
vivement éclairées et la tête sombre des pins. Nous planons comme 
l'aigle sur ce lointain sans limites. De blanches nues se bercent 
dans l'éther étincelant, projetant de grandes ombres ondoyantes. 
D'un côté, l'œil distingue la Hongrie, de l'autre il embrasse les 
plaines galiciennes. Les colonnes de brume du matin montent 
comme la fumée des holocaustes. Entre les masses d'un vert foncé 



LE HAYDAMAK. 281 

s'entr' ouvrent de mystérieuses profondeurs. Les pacages veloutés 
brillent d'une lueur d'émeraude parmi les sapins noirs contre les- 
quels les flots d'or d'un océan de blé semblent se briser, pour se 
répandre ensuite sans entrave jusqu'à la ligne rosée de l'horizon et 
encore au-delà. 

Dans cette immensité jaunissante se glissent rivières et ruisseaux 
pareils à des serpens argentés, et se noient les villages comme au- 
tant de navires dont une tour d'église formerait le mât. Des bandes 
et des points blancs brodent les rubans bleus qui dans un incom- 
mensurable lointain semblent flotter au pied des montagnes. Le 
soleil de sa chaude lumière créatrice inonde les deux mondes de 
l'Orient et de l'Occident : ici l'Europe épuisée, décomposée comme 
les pierres qui s'émiettent à nos pieds, avec ses peuples courbés 
sous tous les maux qu'enfantent la richesse et la caducité ; il n'est 
rien qu'elle n'ait scruté, classé, défini; cependant l'éternelle Isis la 
regarde en pitié de ses milliers d'yeux impénétrables ; là au con- 
traire ce jeune Orient qui recueille d'une oreille enfantine les mys- 
tères que la création lui révèle, qui les presse amoureusement 
contre son cœur pénétré de la puissance de la nature et d'une foi 
profonde dans une destinée immuable, arrêtée de toute éternité; 
aucun passé ne pèse sur lui, aucun souvenir ne le tourmente, il at- 
tend l'avenir sans espérance folle, mais aussi sans crainte. 

Mes compagnons étaient descendus depuis longtemps, et j'étais 
encore là enchaîné par un charme. Au-dessous de moi, j'avais laissé 
la fumée des villages, les vapeurs pestilentielles des villes, la fié- 
vreuse et tourbillonnante fourmilière humaine, la propriété, la 
guerre, la haine, le meurtre et le pillage, tout ce monde fardé avec 
ses riantes misères. Le vieux haydamak disait vrai : ce n'est que 
dans les montagnes qu'on trouve la paix, dans les hautes régions où 
ne fleurit plus que la pauvre mousse sur le rocher aride, où le cœur 
humain ne pourrait longtemps respirer, car chacun de ses batte- 
mens ne veut-il pas dire querelle, discorde, agitation, poursuite,.,, 
et après quoi?.. Ici s'arrête le domaine des vivans, ici régnent les 
puissances élémentaires et primitives, la mort! — Tout mon être 
s'est engourdi , il me semble devenir pierre parmi les pierres. Sou- 
dain une voix humaine me réveille et produit sur moi l'impression 
délicieuse d'un bruissement de source dans le désert. 

— Il est temps! prononce le vieux haydamak, pareil lui-même à 
une pierre majestueuse et grise, il est temps, répète-t-il de sa voix 
chaude et pénétrante en se séparant avec lenteur du rocher sur le- 
quel il est assis; descendons vers la race de Gaïn. 

Sacher-Masoch, 



LES DERNIERS 

FERMIERS-GÉNÉRAUX 



M. de Silhouetle, Bouret et les derniers fermieis-généraux, 
par MM. Pierre Clément et Alfred Lemoine. Paris 1873. Didier. 



On sait avec quel discernement et quelle sûreté de touche M. Pierre 
Clément s'est occupé, sa vie durant, de matières de finances. Indé- 
pendamment de publications de longue haleine comme les Mémoires 
et lettres de Colbert, où il s'est laborieusement voué à un travail 
d'édition et de restitution, il a donné ici même, dans des pages bien 
venues et d'un tour aisé, quelques études et portraits où ne man- 
quent ni la justesse des aperçus ni l'abondance des détails. Tant 
qu'il a tenu la plume, il est revenu sur ces sujets qui lui étaient 
familiers; elle lui est tombée des mains dans le cours du volume qui 
va nous occuper. Les deux premières parties, M. de Silhouette et 
Etienne Bouret, sont encore de lui; la dernière, où figure le groupe 
des fermiers-généraux qui a précédé la révolution et en a été vic- 
time, ne lui appartient pas; elle est de M. Alfred Lemoine, un de ses 
collaborateurs au ministère des finances et qui déjà l'avait aidé 
dans un autre travail. C'est sur cet épisode que nous insisterons 
avec son historien. Dans les milliers de tètes qu'abattit alors le cou- 
peret révolutionnaire, chaque classe privilégiée a eu son lot et n'a 
point franchi sans honneur ce pas terrible : ainsi en est-il de la no- 
blesse, de l'armée, du clergé, du barreau, de la magistrature; on a 
recueilli en face de la mort, du sein de cette élite, des actes et des 
mots empreints d'une grandeur antique. Dans un ordre plus mo- 
deste, la finance n'a pas montré moins de dignité et a détaché de 
ses rangs, même en ces jours de démence, des noms qui malgré 



LES DERNIERS FERillERS-GÉMïlRAUX. 283 

tout resteront immortels, comme celui de Lavoisier. Si beaucoup de 
ces manieurs d'argent, comme on les nommait, avaient mené gaî- 
ment la vie, beaucoup aussi surent courageusement mourir. C'est le 
cas également, et lorsqu'elles vont disparaître, de jeter un dernier 
coup d'œil sur ces institutions qui, sous le nom de fermes-gcncrales^ 
avaient, pendant près de deux siècles, suppléé en partie l'état dans 
le recouvrement des impôts, choisi la matière sur laquelle ils de- 
vaient porter, réglé les cotes, réuni les élémens d'une comptabilité 
des détails. Rien de tout cela n'approche, il est vrai, du puissant mé- 
canisme cju'ont peu à peu constitué nos besoins croissans et nos 
facultés grandissantes : ce n'est ni le même ordre, ni la même régu- 
larité, ni la même justice distributive; il y a de l'arbitraire, de 
l'exaction abusive, de l'empirisme en un mot. On évalue en bloc 
ce qu'on demandera à la France pour le service du roi, qui fixe lui- 
même sa part sans oublier celle de ses favoris : la ferme-générale 
fait là-dessus des avances, souscrit à un forfait qui d'aucune part 
n'est pris au sérieux, et par voie de répercussion va toujours retom- 
ber sur le contribuable, qu'aucune immunité ne protège. Pourtant 
cet empirisme était déjà l'embrj^on d'un régime plus méthodique, 
fondé sur une meilleure répartition des charges, et de ce personnel 
un peu mêlé formé par les fermes -générales allaient sortir, aux 
débuts du siècle suivant, les hommes qui ont fait des matières de 
fmances un art chaque jour perfectionné et presque une science. 
L'émancipation des fortunes suit alors de près l'émancipation des 
classes : il n'y a plus devant l'impôt de traitemens de favem'; les 
expédiens ont cédé la place aux principes. 

I. 

Pour donner aux faits plus de précision, il convient d'abord d'en 
fixer la date, et ce sera l'année 177Zi pour deux motifs. C'est d'abord 
l'avènement de Louis XVI, qui, avec Turgot et Necker, inaugure 
dans les fmances un âge nouveau, c'est en outre le millésime d'un 
bail des fermes qui est resté célèbre et qu'on a nommé le bail de 
David. Quand l'heure des proscriptions eut sonné, il fut convenu 
qu'on ne les ferait pas remonter au-delà de ce bail, qui ouvrait les 
listes fatales et portait un arrêt de mort pour qui y était inscrit. Ce 
qui était plus ancien en fait de fermiers échappa par un bénéfice 
de prétérition, à moins que le tribunal de sang ne les eût retenus 
sous d'autres prétextes. 

Ce qu'était alors la ferme-générale, ce qu'elle représentait dans 
l'état comme puissance et comme ressource comporterait un trop 
long détail. En réalité, elle représentait la plus forte branche du 
revenu public, les grandes et petites gabelles, les gabelles gêné- 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

raies et locales, la ferme du tabac, la régie des droits à l'entrée, à 
la sortie et à la circulation des marchandises dans le royaume, les 
entrées de Paris, les aides du plat pays et des salines, en un mot 
les principaux élémens de nos contributions indirectes et de nos 
droits de douane. Ces services employaient une véritable armée de 
fonctionnaires supérieurs ou subalternes, commis et soldats, placés 
sous les ordres de directeurs provinciaux et obéissant à une discipline 
à la fois militaire et civile. Certaines immunités leur étaient accor- 
dées, et à peine avaient-ils à supporter une légère capitation. Exempts 
de tutelle, curatelle, collecte, logement de gens de guerre, guet et 
garde, les préposés de la ferme pouvaient porter l'épée et autres 
armes; ils formaient une portion de la force publique. La hiérarchie 
était d'ailleurs régulièrement constituée. Les directeurs provinciaux 
dépendaient de la direction-générale, composée d'un certain nombre 
de directeurs, receveurs, inspecteurs et liquidateurs généraux. Au- 
dessus de ces états-majors étaient les fermiers, constitués par bu- 
reaux et ayant chacun des attributions définies. Un d'entre eux, 
chargé de la feuille des emplois, travaillait avec le contrôleur-gé- 
néral, qui avait, au nom du roi, la haute main sur ces agens de tout 
grade. Les assemblées des bureaux se tenaient tous les jours, ex- 
cepté le samedi. 

Comme on le pense, cet ensemble de services occupait çà et là de 
vastes emplacemens. En province, on avait assigné aux fermes les 
hôtels que la grande noblesse laissait vacans et qu'on prenait à 
bail quand ils n'étaient pas à vendre. A Paris, les fermiers étaient en 
même temps propriétaires des locaux qu'ils occupaient. Le principal 
était établi rue de Grenelle-Saint-Honoré , dans une enceinte qui, 
malgré des changemens successifs de destination, conserve encore 
le n,pm de Cour des Fermes, et avait entrée et sortie sur les rues 
de Grenelle et du Bouloi. Les bureaux mêmes de la ferme-générale 
tiraient de leur origine un certain caractère de grandeur. Ils avaient 
été bâtis par Ledoux, architecte du roi, sur l'emplacement de l'hôtel 
de Soissons, habité plus tard par le président Séguier, qui, à la mort 
du cardinal Richelieu, y recueillit les membres de l'Académie fran- 
çaise. Reconstruit, dans cette seconde période, par Andrt)uet Du Cer- 
ceau, il avait été enrichi de décorations nouvelles, entiékutres dans 
la salle des séances, dont les plafonds mythologiques re3Ésentaient 
Minerve et Bellone. De l'ancien hôtel, il ne restait alors OTfcijt que 
les médaillons de la façade, où le chiffre du comte de Soissons s'en- 
trelaçait à celui de Catherine de Navarre, sœur de Henri IV, et la 
chapelle restée intacte et qui était l'ouvrage de Vouet, de Lebrun 
et de Mignard. C'était Lebrun également qui avait orné la galerie 
où se réunissait l'Académie française avant qu'elle se fût transpor- 
tée dans les dépendances et sous la coupole du palais Mazarin, 



LES DERNIERS FERMIERS-GÉNÉRAUX. 285 

A ce siège de l'installation principale s'ajoutaient de nombreuses 
annexes : d'abord le grenier à sel, situé rue des Vieux-Augustins et 
construit sous Louis XV pour cette destination, sur les dessins de La 
Joue; puis l'hôtel de Bretonvilliers, dans l'île Saint-Louis, qu'occu- 
paient les bureaux des entrées de Paris et aides du pays plat, enfin, 
depuis 17Zi9, l'ancien hôtel de Longueville, qu'on avait approprié aux 
divers services de la ferme des tabacs. Cet hôtel de Longueville, si cé- 
lèbre sous la fronde, et dont il ne reste plus de traces, est un exemple 
frappant des vicissitudes que peuvent subir les constructions histo- 
riques. Insolemment campé entre le Louvre et les Tuileries, avec sa 
façade tournée vers ce dernier palais, son assiette même ressemblait 
à un défi permanent jeté à la royauté. Il avait été bâti par un surin- 
tendant des finances, le marquis de Lavieuville, et acquis plus tard 
par Albert de Luynes, qui déjà prenait à tâche de braver le maître, 
habité enfin par M'^" de Chevreuse et de Longueville , qui pous- 
sèrent jusqu'à la révolte ce voisinage et cette rivalité de résidences. 
Un siècle se passe, un règne s'écoule, et avec lui disparaissent ces 
ambitions et ces querelles. L'hôtel Longueville, tombé entre les mains 
de la ferme-générale, ne peut plus porter ombrage à personne; il 
est devenu un grand magasin, ses beaux jardins ont été découpés 
en ateliers et livrés à des manipulations commerciales. Sous la ré- 
volution, la déchéance va plus loin, on y ouvre un bal public. Napo- 
léon le rachète et l'affecte à sa liste civile; enfin l'heure finale sonne 
pour les constructions comme pour les jardins : une démolition gé- 
nérale précède, en 1832, les agrandissemens projetés sur la place 
du Carrousel. M. Alfred Lemoine rattache un dernier détail à cette 
disparition de l'hôtel Longueville. « Un plafond, dit-il, où Mignard 
avait peint l'Aurore, reste des splendeurs de cette maison historique, 
tomba dans la poussière des décombres. » 

Ces locaux acquis à grand prix, cette armée d'employés à la 
solde de la compagnie, ne pouvaient exister sans un instrument 
financier. Cet instrument était le bail des fermes, qui, aux termes 
de l'ordonnance de 1681, s'adjugeait par publications sur enchères. 
La durée en était de six années, et vers la fin de la cinquième on 
composait une moyenne qui servait de base pour la fixation du prix 
de la période suivante. Comme la ferme comprenait l'administra- 
tion de plusieurs impôts, le gouvernement se réservait, au moyen 
d'une ventilation ou revendication partielle, la faculté de distraire 
du bail , moyennant indemnité, tout ce qu'il aurait intérêt à re- 
prendre. Ce bail , arrêté par le contrôleur-général , était soumis à 
l'examen du conseil d'état, et plus tard à la sanction des cours sou- 
veraines, qui, par la forme de l'enregistrement, lui donnait force de 
loi. Circonstance singulière, l'affermage était ordinairement concédé 
à un prête-nom qui ne conservait aucune part dans l'administration. 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cet individu, ce stipendié, après avoir mis sa signature à côté de 
celle du roi, n'avait plus qu'à présenter des cautions qui se consti- 
tuaient en société et fixaient le montant du fonds à fournir. Ce 
fonds servait à désintéresser l'adjudicataire sortant, à payer les 
marchandises et le matériel d'exploitation, enfin à verser entre les 
mains du gouvernement le montant de l'avance convenue par le 
bail. C'est à l'occasion de ce singulier contrat et de cette substitu- 
tion de personnes que plus tard, dans le Tableau de Paris, Mercier 
publia la boutade suivante. « J'étais, dit-il , dans un café, assis à 
côté d'un Russe qui m'interrogeait curieusement sur Paris. Entre 
un assez gros homme en perruque nouée ; son habit était un peu 
râpé et le galon usé. — Vous voyez bien, dis-je à mon voisin, cet 
homme-là qui bâille et qui n'aura pas fait dans une heure? — Oui, 
me dit-il. — Eh bien! c'est le soutien de l'état et du trésor royal. 
— Gomment? — C'est lui qui donne au roi de France 160 millions 
et plus par an pour entretenir ses troupes, sa marine et sa maison. 
Il a affermé les cinq grosses fermes. Avant-hier il a signé le contrat 
avec le monarque. Les fermiers-généraux sont ses agens, ses com- 
mis; ils travaillent sous son nom, ce nom qui remplit la France en- 
tière... Cet homme-là perçoit 160 millions et plus pour Zi,000 francs 
par an. Il faut avouer que le roi de France est servi à bon marché, et 
qu'il a dans ce personnage un habile et fidèle serviteur. C'est Ni- 
colas Salzard, le successeur de Laurent David et de Jean Alaterre. — 
Quand le Russe sut que c'était un valet de chambre, jadis portier, 
qui avait pris possession des fermes-générales et qui en avait signé 
le contrat avec le souverain en face de l'Europe, quoique poli, il ne 
put s'empêcher de rire au nez de Nicolas Salzard. Celui-ci n'y fit 
pas seulement attention. Il se leva pesamment, paya longuement et 
sortit machinalement et ne sachant de quel côté traîner son exis- 
tence solidaire des revenus de l'état. » 

Ce bail, plaisamment mis en scène, ne fut pas autre pour Laurent 
David, qui aligna bravement sa signature près de celle du roi et 
présenta ses cautions. Le fonds d'avances était de 93,600,000 livres, 
soit pour chaque fermier 1,560,000 livres, portant intérêt de 
10 pour 100 sur les 60 premiers millions et de 6 pour 100 sur les 
33,600,000 livres restant. Chaque fermier avait en outre, pour 
droits de présence et étrennes, 26,000 livres et de plus sa part de 
répartition dans les bénéfices à la fin du bail. Le nombre des fer- 
miers-généraux était alors de soixante titulaires, plus vingt-sept ad- 
joints. Ce fut sous l'abbé Terray que le bail fut renouvelé; il en sur- 
veilla minutieusement les articles, voulut savoir le compte exact des 
fonds appartenant aux fermiers-généraux et ceux des tiers, le nombre 
des croupiers et le montant de leurs parts. Ces croupiers étaient des 
associés tantôt imposés, tantôt acceptés volontairement, et qui parti- 



LES DERAIEFxS FERMIERS-GENERAUX. 287 

cipaient aux profits sans paraître clans les assemblées. Fermiers et 
croupiers tinrent pour suspecte la curiosité de l'abbé Terray et vou- 
Iment y voir la main du roi, mais le contrat n'en fut pas moins mené 
à bien. Il était concédé moyennant 135 millions, et le ministre reçut 
pour sa part, selon l'usage, un pot-de-vin de 300,000 livres. Malgré 
des charges qui y furent ajoutées après coup, ce bail, les circon- 
stances aidant , demeura favorable aux deux parties. Des calculs 
précis portent à kb millions le bénéfice qu'en recueillirent les fer- 
miers. 

D'ailleurs au mois d'août 177li Turgot prenait le contrôle géné- 
ral, et dès ce moment tous les détails de l'administration se res- 
sentirent de son influence. Ne pouvant revenir sur un contrat en 
règle, il s'appliqua à corriger ce qu'il avait de défectueux et de plus 
vulnérable. C'est ainsi qu'il fit rapporter par l'abbé Terray le pot- 
de-vin de 300,000 livres et les distribua aux curés de Paris « pour 
former les avances d'un travail de filature et de tricot dont les ou- 
vrages seraient vendus et dont le prix renouvellerait ainsi le fonds. » 
Pour lui-même, il refusa la pistole par million que les contrôleurs- 
généraux étaient en outre dans l'usage de prélever. A ce désintéres- 
sement, il ajouta les profits d'une gestion mieux entendue et plus 
humaine. Par les instructions qu'il répandit et la surveillance qu'il 
exerça, il fit faire un grand pas aux méthodes d'un bon recouvre- 
ment de l'impôt, et en améliora la partie contentieuse. En même 
temps il portait ses efforts sur un abus qu'il ne put extirper et dont 
le germe était dans l'existence même de la ferme-générale. Dans 
une lettre souvent citée et datée de Compiègne, il s'en plaint au 
roi. « Il y a, dit-il, des grâces auxquelles on a cru pouvoir se prê- 
ter plus aisément parce qu'elles ne portent pas immédiatement sur 
le trésor royal. De ce genre sont les intérêts, les croupes, les privi- 
lèges; elles sont de toutes les plus dangereuses et les plus abu- 
sives. Tout profit sur les impositions qui n'est pas absolument né- 
cessaire pour leur perception est une dette consacrée au soulagement 
des contribuables ou aux besoins de l'état. D'ailleurs ces participa- 
tions au profit des traitans sont une source de corruption pour la 
noblesse et de vexations pour le peuple, en donnant à tous les abus 
des protecteurs puissans et cachés, » Louis XVÏ ne fut pas insen- 
sible à ces remontrances, mais il répondit que, par respect pour la 
mémoire de son aïeul, il ne pouvait retrancher aucune des grâces 
accordées ; il réservait seulement l'avenir, comme si l'avenir lui eût 
appartenu. C'était pourtant une belle occasion d'agir et de donner 
un grand exemple. Sou règne n'eut que ce moment , bien court, 
hélas ! où des réfomies faites avec suite et habilement ménagées au- 
raient pu conjurer l'orage qui déjà grondait au loin. Après Turgot, 
il n'y avait plus qu'à en étudier les phénomènes ou à en supporter 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

les déchaînemens. Une seule éclaircie est à noter, c'est quand Nec- 
ker arrive aux affaires. 

Necker n'y arrivait pas au dépourvu; il avait les mains pleines 
de projets, des idées générales et des idées personnelles : il avait 
réussi comme banquier, personne ne mettait en doute qu'il ne réus- 
sît comme ministre. Petits et grands croient en lui, on dirait qu'il 
porte la fortune de la France. Il a toutes les qualités qui imposent 
à la foule : il disserte, mais en même temps il agit, avec l'abbé Ter- 
ray il reprend l'idée des rentes viagères, fonde la loterie royale, 
substitue le crédit de la banque et le sien propre à celui des finan- 
ciers, cherche à habituer la France au régime des emprunts et tente 
du même coup la réforme de l'administration; enfin, pour rester 
dans notre sujet, il essaie de donner à la ferme -générale un moule 
nouveau, une façon qui la rapproche des mains et du patronage de 
l'état. Le temps a fait son œuvre; cette perception un peu élémen- 
taire de l'impôt a porté les fruits qu'elle devait porter; il y a eu des 
plaintes, des procès, et on a plaidé sur toutes les matières qui sont 
du domaine de la fiscalité, droits d'aides, de contrôle, grandes et 
petites gabelles, monopoles. Bien mieux, toutes les juridictions ne 
se sont pas montrées favorables au fisc, et la cour des aides entre 
autres s'est .souvent prononcée contre les prétentions des fermes et 
les actes abusifs des fermiers. Sur certains points, un cri d'indigna- 
tion s'est même élevé contre l'excès des peines, entre autres celles 
qui frappaient la fraude du sel et du tabac. Il y a donc là une série 
de griefs qui, s'accumulant avec les années, en étaient arrivés à 
une fermentation qui ne permettait plus de les tenir en oubli. 

C'est à quoi répondit la vigilance de Necker quand, en 1780, il 
s'agit du renouvellement du bail de Nicolas Salzard, qui avait suc- 
cédé à Laurent David. Salzard avait obtenu sa concession pour 
122,900,000 livres; ce fut pour Necker l'occasion de refondre la 
ferme-générale sur un plan nouveau se résumant en quelques princi- 
paux traits. Il divisa l'administration financière en trois compagnies, 
ferme-générale, régie, domaines. En attribuant à chacune les per- 
ceptions du même genre, il réduisait les frais qui avaient fait la for- 
tune de sous-traitans et qui étaient devenus une charge écrasante 
pour le peuple. Voici comment se partageaient ces élémens 'recon- 
stitués : la régie, chargée des droits sur les boissons, fut confiée à 
25 régisseurs-généraux, — les domaines furent placés sous les or- 
dres de 25 administrateurs, — enfin la ferme-générale eut dans ses 
attributions les droits d'entrée et de sortie des marchandises et les 
privilèges exclusifs maintenus ou à maintenir tant aux frontières du 
royaume qu'aux barrières de la capitale. Entre temps les fermiers 
furent réduits de 60 à hO; les adjoints supprimés obtinrent la plu- 
part des places dans la régie et dans les domaines. 



LES DERNIERS FERMIERS- GENERAUX. 289 

Necker en outre obtint du roi une partie au moins de la réforme 
que celui-ci avait refusée à Turgot; il put supprimer un certain 
nombre de croupes et de pensions qui absorbaient presque les bé- 
néfices des fermiers-généraux. Dans les baux antérieurs, ces croupes 
formaient, y compris celles du roi, plus de quatorze places, préle- 
vant annuellement une somme de 2 millions. Il faut lire dans le 
Compte-Rendu de Necker, dont l'effet fut si grand, les abus qui en 
étaient la conséquence. « Les mélanges d'état par alliances, disait-il, 
l'accroissement du luxe, le prix qu'il oblige à mettre à la fortune, 
enfin l'habitude, ce grand maître en toutes choses, avaient fait des 
grâces qui peuvent émaner du trône la ressource générale; acqui- 
sitions de charges, projets de mariage et d'éducation, pertes impré- 
vues, espérances avortées, tous ces événemens étaient devenus une 
occasion de recourir à la munificence du souverain. Gomme la voie 
des pensions, quoique poussée à l'extrême, ne pouvait satisfaire les 
prétentions, on avait imaginé d'autres tournures, les intérêts dans 
les fermes, dans les régies... » 

Il faut ajouter que la réforme partielle de ces abus vint moins 
d'exécutions particulières que de la forme même imposée, dans le 
nouveau bail, au régime de la compagnie. En traitant avec les fer- 
miers , le ministre avait fixé un prix qui ne les exposait pour ainsi 
. dire à aucun risque; aussi ne les admettait-il au partage des profits 
qu'après les 3 premiers millions. « Par cette forme, disait-il, j'ai 
épargné à votre majesté tout ce que les particuliers peuvent de- 
mander au souverain quand il exige d'eux qu'ils répondent sur leur 
fortune d'événemens hors de leur atteinte et de leur influence. » 
En effet, dans les termes du contrat remanié, la ferme-générale 
allait se rapprocher , autant que le permettait le régime de l'af- 
fermage , de l'administration directe des impôts, telle qu'on la pra- 
tique aujourd'hui. Le traitement et les bénéfices, devenus moins 
aléatoires , étaient par cela même considérablement réduits. Les 
titulaires maintenus reçurent pour les 1,200,000 livres de fonds 
d'avances fournis par chacun d'eux un intérêt de 5 pour 100, plus 
2 pour 100 de dividende, ce qui portait l'intérêt à 7 pour 100. D'un 
autre côté, il leur était fait remise d'un droit d'amortissement du 
dixième établi par l'arrêt de 170/i. Leurs émolumens fixes s'éle- 
vaient à 30,000 livres, et 2,000 livres par place leur étaient attri- 
buées à titre d'étrennes ou de frais de régie. Quant au ministre, il 
se montra désintéressé jusqu'à l'affectation , et se plut à récapitu- 
ler lui-même tout ce qu'il avait abandonné. ludépenclamment de 
200,000 livres de traitement, des frais d'installation, des pensions 
attachées à cette place, des droits de contrôle annuel et du pot-de- 
vin fixe à l'époque du renouvellement du bail des fermes, le con- 

TOME V. — 1874. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

trôleur-général , et il le rappelle complaisamment, recevait des 
gratifications ordinaires en entrant en place, des présens de pays 
d'état, des jetons d'or ou d'argent offerts à chaque renouvellement 
d'année par des municipalités, des coi^Dorations ou des titulaires 
d'offices de finance, plus de certaines exemptions de droits comme 
celui que supportait la fabrication de vaisselle que nécessitait sa 
place. 

Cet esprit de renoncement n'était pas d'une âme ordinaire, et la 
mise en scène contribuait à le faire valoir. En réalité, INecker est 
alors plus qu'un agent et un ministre du roi, c'est le principal in- 
strument du règne. Non-seulement il rend des services gratuits, 
mais il avance au trésor de l'argent en son propre nom , et appuie 
de son crédit personnel les négociations d'emprunt à l'étranger; la 
garantie de la France n'a de valeur que si Necker y ajoute la sienne. 
Son calcul en ceci était évident : s'emparer de la popularité à un 
point tel qu'il pût prétendre à tout et défier la disgrâce. Peu à peu 
ce directeur, comme on le nommait, devenait un maître. Pour 
rendre le terrain libre, il s'attaquait à la seule rivalité à craindre, 
celle des traitans, et ouvrait la première campagne de la banque 
contre la finance, c'est-à-dire de l'emprunt contre l'impôt. Necker, 
comme banquier, n'est pas tendre pour ceux qui ne le sont pas; il 
les qualifie, dans son Compte-Rendu^ de « gens à argent qui guet- 
tent continuellement le trésor royal et sa situation, et qui ne tar- 
dent pas à dicter des lois quand l'administration se néglige et n'a 
plus d'ordre ni de prévoyance. Les financiers, ajoutait-il, sont trop 
multipliés , et leurs bénéfices sont trop grands. » A quoi ces finan- 
ciers répliquaient au ministre , non sans quelque humeur, que , 
« depuis Sully, les rois de France avaient préféré des compagnies 
de finances, persuadés qu'ils étaient que les banquiers ont deux pa- 
tries, l'une où ils trouvent de l'argent à bon marché, l'autre où ils 
le vendent cher. » Des mots amers s'échangeaient ainsi, et des 
mots Necker passait aux actes; il négociait à l'étranger les billets 
de crédit qu'il obtenait de la caisse des fermes, et avait porté à 
leurs bénéfices une atteinte plus grave encore. Sur les 600,000 li- 
vres de répartition dues à chacun des GO fermiers-généraux du pré- 
cédent bail, il n'avait accordé, par place, que 100,000 livres; res- 
taient 30 millions qu'il garda, avec promesse de les rendre bientôt. 
Le temps, comme on le pense, mit en oubli sa promesse , convertie 
plus tard en un prêt gratuit, que les événemens emportèrent avec 
tant d'autres choses. 

Malgré ces récriminations, Necker n'en demeura pas moins, pen- 
dant quelques années encore, l'homme le plus populaire qu'il y eût 
en France; les contemporains ne tarissent pas sur l'engouement 



LES DERNIERS FERMIEBS-GÉNÉRxVUX. 291 

non-seulement de la foule, mais des classes éclairées. On attendait 
de lui des miracles. Cette vogue gagna jusqu'à la chaire et pénétra 
jusqu'à la cour. L'abbé Maury, qui un jour y prêchait, ne craignit 
pas de mettre le nom de Necker à coté de ceux de Sully et de Col- 
bert. C'était beaucoup oser et oublier ce qu'au fond il était et ne 
pouvait cesser d'être : protestant, il avait contre lui les dévots; répu- 
blicain, il était, pour ainsi dire, noyé dans une population royaliste. 
Ces conditions d'origine exigeaient de grands ménagemens ; il avait 
en outre à lutter contre les préventions de la reine, qu'influençait 
M'°* de Polignac. Necker comptait sur l'appui du roi, et, pour for- 
cer cette volonté naturellement indécise, il résolut de frapper un 
grand coup. Il menaça de se retirer, si on ne lui accordait son en- 
trée au conseil et un lit de justice pour sanctionner l'édit de créa- 
tion des assemblées provinciales. Cette mise eu demeure ne réussit 
pas; le roi le laissa partir le 20 mai 1781. Necker était demeuré en 
fonctions près de quatre ans. 

Il se retira à Saint-Ouen, où son échec auprès du roi devint son 
véritable triomphe auprès du peuple. Même parmi les hommes qui 
lui avaient succédé, il n'y avait qu'un cri et qu'un regret; au 
théâtre, les spectateurs saisissaient les nioindres allusions qui pou- 
vaient lui être favorables. Le ministre de la guerre, M. de Castries, 
■ disait hautement que jamais le roi ne pourrait le remplacer; appelé 
après lui aux finances sous le titre de conseiller au conseil royal, 
Joly de Fleury déclarait aux fermiers-généraux qu'eu acceptant ses 
fonctions il n'avait fait qu'obéir au roi, et qu'il se proposait de mar- 
cher sur les traces de son prédécesseur. Partout son éloge était 
l'objet ou des entretiens ou des brochures; les journalistes n'avaient 
que son nom à la bouche, les estampes reproduisaient son portrait 
ou retraçaient des scènes allégoriques dans lesquelles il figurait au 
premier plan. Tout cela était comme le premier souffle de cette 
révolution qui allait bientôt envelopper la France entière dans son 
haleine embrasée. C'est à se demander ici comment avec ces deux 
noms, Turgot et Necker, et un nom respecté comme celui de Males- 
herbes, Louis XVI n'a pas pu fixer dans ses conseils et mettre à l'abri 
de toute intrigue un choix de collaborateurs s' associant à leurs des- 
seins et unis dans la volonté de tirer le pays des rudes épreuves 
qui étaient en perspective. Il avait sous la main des hommes qui 
étaient l'honneur du siècle, et qui mieux appréciés, mieux protégés, 
n'eussent pas laissé leur mission incomplète; qu'eu a-t-il fait? Tur- 
got, après quelques mois de faveur, a été livré aux risées des valets 
de cour et sacrifié à un vieillard dameret, Maurepas. De son côté, 
Necker portait la peine de sa religion et de sa nationalité , n'entrait 
dans le cabinet du roi pour ainsi dire qu'à la dérobée, et ne pou- 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

vait dire un mot, faire un geste, qu'il n'eût à ses trousses tous les 
écumeurs des faveurs royales. Quant à Malesherbes, ses vertus ju- 
raient trop avec un siècle de dépravation pour qu'il y trouvât une 
place dont il n'eût point à rougir. D'aucun de ces hommes on 
ne tira tout le parti qu'on aurait pu et dû en tirer. Voyez pour- 
tant la différence des temps et des caractères. Henri IV eut Sully, 
Louis XIV eut Colbert, qui concoururent l'un et l'autre aux gran- 
deurs de ces deux règnes, Louis XVI eut Turgot, pour ne citer que 
lui, Turgot qui valait bien Sully et Colbert : il le désavoua après 
l'avoir encouragé et le laissa mourir sous le coup d'un démenti. 

On a vu Joly de Fleury entrer au conseil royal, et c'est la mon- 
naie de Necker qui commence et qui dès lors ne discontinue pas; 
puis vient d'Ormesson, un des intendans des finances récemment 
supprimés, et qui dans son passage ne se signale guère que par une 
étourderie. On ne sait sur quel conseil il imagina de convertir la 
ferme en régie intéressée. C'était une bien grosse affaire, et le plus 
curieux, c'est qu'elle eut un commencement d'exécution. Un arrêté 
du conseil du 2/i octobre 1783, rendu dans ce sens, fut signifié à la 
ferme -générale, et la modification devait avoir lieu à partir du 
1" janvier 178Zi. Il est vrai que les fermiers restaient chargés de la 
direction nouvelle; aucun ménagement n'était épargné pour leur 
faire accepter les changemens imposés par le conseil : rien ne se- 
rait changé, disait-on, à leur condition antérieure, ils auraient les 
mêmes perceptions avec les mêmes profits, en les déchargeant de la 
garantie à laquelle ils étaient tenus; seulement la durée de leur 
gestion serait réduite à trois ans, et sous le titre de directeurs-gé- 
néraux ils n'étaient plus que de simples régisseurs. 

Si dorée qu'elle fût, la pilule n'était pas moins amère ; c'était au 
fond une rupture de contrat et un abus de pouvoir. Les bailleurs 
de fonds, pas plus que les fermiers-généraux, n'étaient disposés à 
passer sous ces fourches caudines; ils concevaient des craintes pour 
le cautionnement du fonds d'avances qui était toujours exigé des 
titulaires. On résolut d'agir, et une députation de trois fermiers se 
rendit à Fontainebleau pour soumettre des représentations au roi, 
qui y fit droit immédiatement, et redemanda son portefeuille à 
d'Ormesson. Le donneur de conseils, un commis de finance, nommé 
Coster, fut exilé en Lorraine par lettre de cachet; enfin un arrêt du 
9 novembre déclara que sa majesté reconnaissait le bail de 1780 
comme ne contenant aucune clause qui permît d'en modifier les 
bases. Les fermiers avaient donc amené le ministre à résipiscence; 
il n'en restait pas moins ceci, qu'à un mois de distance le roi s'é- 
tait formellement déjugé, et avait dit dans une pièce revêtue de son 
seing exactement le contraire de ce qu'il avait dit dans une autre. 



LES DERMERS FERMIERS-GENERAUX. 293 

Ces contradictions ne sont rares sous aucun régime; mais, à raison 
de l'état des esprits, celle-ci fit plus de bruit et causa plus de 
scandale. 

Sous Galonné, qui vint après d'Ormesson, les fermiers-généraux 
firent parler d'eux à un autre titre et donnèrent au public parisien 
un spectacle plein de curiosité. Vers les premiers mois de 178/i, ils 
obtinrent, dans l'intérêt de leurs recettes, la permission d'enclore 
la ville d'un mur continu, qui à chaque barrière était terminé par 
un monument de style varié et souvent bi2arre cù se logeaient les 
bureaux. Cette enceinte de 12,000 toises, remplaçant les anciennes 
barrières construites en mauvaises planches, fut l'œuvre d'un ar- 
chitecte ou plutôt d'un maître maçon nommé Pecoul et coûta 3 mil- 
lions, elle eut moins pour objet un embellissement qu'un empêche- 
ment à la fraude , exercée auparavant sur une très grande échelle. 
C'était là entre les fermiers-généraux et le gouvernement un objet 
de constantes querelles. Cette fraude pesait principalement sur le 
tabac et devenait l'objet d'accusations réciproques. Pour Paris, une 
clôture plus rigoureuse y mit fm; elle n'eut pas lieu, il faut le dire, 
sans exciter des réclamations, et l'on cite encore le vers qui ca- 
ractérise cette invasion de maçons sur la limite des grands hôtels 
qu'habitait en général la noblesse : 

Le mur murant Paris rend Paris murmurant. 

Aux murmures se joignirent tout naturellement et pendant plus de 
deux années les brochures et les gazettes, qui ne s'occupèrent pas 
d'autre chose. 

Ce travail touchait à sa fin quand arriva, en 1786, le renouvel- 
lement du bail des fermes. Cette fois des manœuvres de spécula- 
tion s'introduisirent au milieu des négociations régulières. Il se 
fit, parmi les agioteurs, un commerce qui prit le nom de bons de 
places des finances^ et qui n'était qu'une scandaleuse exploitation 
de la crédulité publique. Il fallut qu'un arrêté du conseil dénonçât 
ces actes au lieutenant de police et aux officiers du Châtelet en 
leur donnant le soin d'en rechercher et d'en poursuivre les auteurs 
et les complices. « Le roi, dit l'arrêt, étant informé que des intri- 
gans et des imposteurs s'efforcent de faire croire que, par de pré- 
tendues protections dont ils supposent être assurés, ils peuvent se 
procurer à prix d'argent des bons de places des finances et les faire 
réaliser, — qu'affectant de répandre le bruit qu'à l'occasion des 
fermes et régies générales il y aura plusieurs changemens et nomi- 
nations nouvelles, ils sont parvenus à négocier des promesses chi- 
mériques, à entraîner des personnes trop crédules dans des enga- 
gemens et des actes de duperie que des notaires ou leurs clercs ont 



29/i REVUE DES DEUX MONDES. 

eu l'imprudence de rédiger ou de recevoir, sa majesté... a résolu 
d'en punir les auteurs et complices, etc. » 

Il est bon de dire que tout n'était pas imaginaire dans ces créa- 
tions illicites, et que la forme même en avait été empruntée aux 
contrats passés entre fermiers-généraux. L'usage s'était introduit 
parmi eux de bons pour les places qui pourraient vaquer. On obte- 
nait du roi un bon pour la première place vacante, pour une moi- 
tié, un tiers, un quart; mais le roi conservait toujours son initiative, 
et s'il existait des cessions de bons par suite d'arrangemens privés, 
ce ne pouvait être que de son consentement et sur une enquête in- 
diquant le motif de la substitution demandée. Les aiTangemens que 
condamnait l'arrêt et que poursuivaient les officiers de police ne 
pouvaient donc qu'être illusoires et frauduleux, car, si les places 
des fermiers-généraux étaient obtenues par la faveur, la dignité du 
gouvernement et les formes de concession du bail ne pouvaient per- 
mettre d'y introduire les premiers venus. Le coi-ps se recrutait le plus 
ordinairement d'anciens fermiers des baux précédens et d'employés 
supérieurs des finances en cas de décès ou de retraite des titulaires. 
C'est ce qui eut lieu pour le bail dont J.-B. Mauger fut le prête-nom 
et qui reproduisait presque tous les mêmes adjudicataires qui six 
ans auparavant avaient consenti au bail de Salzard. La compagnie 
était alors composée de lib membres dont 3 honoraires. 

Ce bail d'ailleurs n'eut pour ainsi dire pas d'existence. Il faut à 
la perception de l'impôt une sanction qui bientôt va lui manquer. 
Toutes les anciennes formes sont frappées de désuétude , c'est un 
nouveau pouvoir qui sera l'instrument d'une sanction plus efficace. 
Le 29 décembre 1786, le roi annonce l'intention de convoquer les 
notables, et la première séance de cette assemblée a lieu le 22 fé- 
vrier 1787. Voilà les juges que le roi se donne sans savoir où le 
conduira ce pas hasardeux. C'est un duel qui commence entre la 
nation et lui, et qui ne sera pas longtemps un duel à armes cour- 
toises. C'est également une amende honorable du passé, dont au- 
cune institution ne sortira intacte et où le roi, comme expiation, 
laissera sa tête. Déjà dans cette assemblée des notables les griefs 
principaux se produiront et donneront lieu à des sentences som- 
maires. L'état des finances surtout répand sur le débat une ombre 
désespérante; on sent le poids d'un déficit chaque jour aggravé, 
et Calonne, qui ouvrait l'assemblée au nom du roi, ne dissimula 
ni l'étendue de la plaie ni la profondeur du mal; c'était la ban- 
queroute à bref délai. A quels expédiens recourir encore? L'em- 
prunt? Les marchés du crédit, fort restreints alors, s'étaient fermés 
un à un pour la France. L'impôt? On 'avait surmené jusqu'à épui- 
sement : les sources en étaient presque taries. Tout cela, d'après 



LES DERMEKS FERMIERS-GENERAUX. 295 

le cri public, ne provenait que des abus. Oui, mais ces abus avaient 
passé dans le sang de cette génération : comment les réformer 
quand ils n'avaient pour ainsi dire que des complices, une noblesse 
qui avait vu sans murmurer les débauches du vieux roi et les pro- 
digalités de ses favorites, un clergé où quelques abbés mondains 
donnaient le ton, une bourgeoisie frivole qui prenait sa revanche 
dans quelques épigrammes, et, pour rester dans notre sujet, des 
compagnies de finances sur lesquelles l'état se déchargeait du 
soLici et du contrôle des recouvremens, laissant ainsi les popula- 
tions en butte aux tyrannies de la maltôte? Il fut question de toutes 
ces misères chez les notables, qu'elles touchaient peu; leur suscep- 
tibilité ne s'éveilla qu'au moment où leurs intérêts entrèrent en 
jeu avec l'impôt sur le timbre et la subvention territoriale. Alors 
ce ne fut plus qu'un sentiment de révolte chez les privilégiés; no- 
tables et parlemens firent si bien, que Galonné dut battre en re- 
traite, quoiqu'il eût parlé au nom et avec les instructions du roi. 
L'opposition avait rejeté tous les projets du ministre : seul, le bu- 
reau présidé par Monsieur s'y était montré favorable. 

II. 

Dès ce moment, tout ce qui restait debout de l'ancien régime dut 
tomber pièce à pièce : les fermes et régies furent du nombre; un 
décret du 27 mars 1789 consacra cette suppression. La vente des 
sels et des tabacs devint libre, et tout le matériel d'exploitation du 
bail de Mauger passa entre les mains de la nation. La mesure d'af- 
franchissement eut lieu, avec effet rétroactif, au 1" janvier pour les 
gabelles et à dater du 1" juillet pour le tabac et les entrées de Pa- 
ris. Les détails de cette liquidation ont été relevés avec le plus 
grand soin par M. Alfred Lemoine. Les scellés qui avaient été mis 
sur les caisses et les bureaux furent levés après vérification faite 
des journaux à souches, et les débets portés à la trésorerie nationale 
avec les fonds en caisse. Plus tard, la loi du l'^'" août 1791 créait 
une commission pour statuer sur le remboursement à l'adjudicataire 
du prix de son matériel d'exploitation et pour présenter le travail 
d'achèvement des comptes avant le 1"' janvier 1793, Une autre loi 
du 23 août enjoignit aux fermiers-généraux de ne plus faire aucune 
recette ni dépense, et de ne donner suite à aucune affaire. 

Jusque-là, on avait mis dans les actes préliminaires quelques 
ménagemens. On traitait encore avec une certaine déférence les 
hommes qui avaient manié de si grandes sommes et employé tant de 
cliens. La commission nommée se composait même d'anciens fer- 
miers-généraux, auxquels on attribua 1,000 livres par mois d'hono- 
raires. On avait brisé un instrument odieux au peuple; l'heure des 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

persécutions n'était pas encore venue. Cependant le règlement et 
l'apurement des comptes rencontraient plus d'une difficulté; il y eut, 
dans beaucoup de cas, impossibilité de rassembler les documens 
nécessaires. Des émeutes avaient eu lieu dès les premiers jours de 
la révolution, où la foule s'était portée sur les barrières, dans les 
bureaux d'octroi et de douane; un grand nombre de registres 
avaient été brûlés, et il fallait reconstituer tant bien que mal les 
élémens des recettes. D'ailleurs la marche des événemens changeait 
presque du jour au lendemain le rôle de la compagnie et la nature 
de l'instance. Au début, la compagnie réclamait; peu à peu elle eut 
à se défendre; de partie au procès, on en fit une accusée. C'est qu'aux 
assemblées constituante et législative avait succédé la convention, 
qui voyait d'un tout autre œil les hommes et les choses ; quand ses 
pouvoirs furent bien établis, elle chercha partout, comme dit l'Écri- 
ture, quelqu'un à dévorer. Vis-à-vis de la compagnie, elle montra 
d'emblée où elle irait. Des 'décrets successifs des 5 juin et 27 sep- 
tembre 1793 supprimèrent les commissions des fermes, des régies 
générales et des domaines et déclarèrent les membres de tous ces 
corps solidaires pour la reddition de leurs comptes , qui durent 
être présentés au l'^'" avril 179li pour dernier délai; jusque-là l'exé- 
cution de tous jugemens contre eux fut suspendue et renvoyée à 
l'examen du liquidateur général. Une seconde fois alors les scellés 
apposés furent levés en présence des représentans du peuple Mont- 
mayon, Real et Dupin, de l'agent du trésor public et d'un commis- 
saire de comptabilité. De tels préludes n'annonçaient rien de bon, 
et il s'y joignit, ce qui était inévitable dans ces malheureux temps, 
une dénonciation de tiers qui, anciens employés de la ferme-géné- 
rale, lui imputaient des malversations et offraient d'en fournir les 
preuves. On les crut sur parole, et, formés en commission, ils eurent 
à examiner les papiers de ceux dont ils avaient été les subordonnés. 
Une prime leur fut même accordée sur le produit des recettes qu'ils 
procureraient au trésor. Pour surveiller leurs opérations, la conven- 
tion nomma deux commissaires, Jack et Dupin : ce dernier surtout 
allait devenir l'âme d'une affaire qui devait si fatalement aboutir. 
Dupin avait été, prétendit Lesage (d'Eure-et-Loir) au jour des re- 
présailles, le valet des fermiers; les malheureux étaient dès lors 
en bonnes mains. 

Il fallut pourtant qu'un homme d'une notoriété plus sinistre s'en 
mêlât et fît franchir à ce commencement de poursuites un pas d'où 
on ne revenait guère, l'incarcération. Cet homme fut Bourdon (de 
l'Oise). Dans une de ces soirées où la convention, tombant de las- 
situde, cherchait à se remettre en haleine par la perspective de 
quelques exécutions, il eut l'idée de lui en offrir toute une série 
d'un goût raffmé. On était au 3 frimaire an ii (23 novembre 1793) : 



LES DERNIERS FERMIERS-GENERAUX. 297 

un membre du comité des finances venait de présenter un projet de 
décret relatif aux fermiers-généraux. Dans un accès d'impatience, 
Bourdon (de l'Oise) se lève. « Voilà la centième fois, dit-il avec 
humeur, que l'on parle des fermiers-généraux. Je demande que ces 
sangsues publiques soient arrêtées, et que, si leur compte n'est pas 
rendu dans un mois, la convention les livre au glaive de la loi. » 

Ce justicier expéditif vaut bien qu'on s'y arrête; il était coutu- 
mier du fait, et l'avait prouvé au 10 août à la prise des Tuileries, 
au 21 janvier contre Louis XVI, au 31 prairial contre les girondins, 
toujours du côté du bourreau contre les victimes. Il ne changea 
même pas quand les rôles s'intervertirent ; on le vit avec les ther- 
midoriens contre Robespierre et contre Rômme et Goujon. Il ne com- 
mit qu'une faute, qu'il paya enfin de sa vie, ce fut de se déclarer au 
18 fructidor contre le directoire et pour la faction de Glichy, si bien 
que ce pourvoyeur dévoué de l'échafaud s'en alla, un jour de la fin 
du siècle, mourir à Gayenne ou à Sinnamari comme déporté roya- 
liste. Quel que fût l'homme, un mot de lui n'en fut pas moins l'arrêt 
de mort des derniers fermiers-généraux. Dès le li frimaire, un dé- 
cret ordonnait leur emprisonnement et reproduisait les termes mêmes 
dont Bourdon (de l'Oise) s'était servi. Il portait « qu'ils seraient mis 
en arrestation dans la même maison , que leurs papiers y seraient 
transportés et que leurs comptes seraient rendus dans un mois, 
faute de quoi la convention prononcerait contre eux ce que au cas 
appartiendrait. » Le ministre de la justice et la municipalité de 
Paris ayant été chargés de l'exécution, 32 fermiers-généraux furent 
saisis et enfermés dans l'ancienne maison de Port-Royal. Dans les 
premiers jours de captivité , l'émotion chez ces prisonniers ne fut 
pas en raison du danger réel. Beaucoup d'entre eux trouvaient un 
motif de sécurité dans leur nombre même; ils ne croyaient pas qu'on 
pût les frapper ainsi en masse et pour des motifs qui n'étaient pas 
personnels, ils crurent aux longueurs d'une instruction qui aurait 
dû, en légalité stricte, porter sur les individus mêmes, non sur le 
corps, et fournir pour chacun d'eux un nombre déterminé de charges 
particulières. Le vertige du temps, l'état de l'opinion, trompèrent 
cet espoir et ces calculs : on entrait en pleine terreur, et bientôt 
aucune illusion ne fut plus permise. Tout ce qu'on put faire, ce fut 
de gagner du temps; on sentait déjà qu'une situation aussi violente 
ne pouvait durer, et qu'une réaction était inévitable. C'est ce qui 
explique le répit de cinq mois qui s'écoula entre l'arrestation et 
l'exécution; de tels retards étaient rares alors, aussi fallut-il dispu- 
ter celui-ci jour par jour par les influences de position et les subti- 
lités de la procédure : armes bien faibles devant le déchaînement 
des pamphlets et les dénonciations des clubs. Du côté de la con- 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

vention, il y eut pourtant quelques intervalles de détente : sur des 
pétitions qui lui étaient adressées par les détenus, elle leur recon- 
nut le droit de défendre leurs intérêts ; comme le dit M. Alfred Le- 
moine, c'était défendre leur vie. Le comité de sûreté générale or- 
donna qu'ils seraient transférés dans le ci-devant hôtel des Fermes, 
rue de Grenelle-Saint-Honoré, où serait disposé un local propre à 
les recevoir tous; ils étaient à même d'y trouver les documens né- 
cessaiiifes à leur défense et les moyens de justifier leur comptabilité. 
Dufourny, président de l'administration de Paris, et les convention- 
nels Jack et Dupin furent chargés de la surveillance et du transfert 
des prisonniers. 

Ajoutons que cette surveillance n'était ni stricte, ni tracassière : 
on laissait aux détenus toute liberté d'agir et de se concerter entre 
eux; les visites de leurs parens et de leurs amis étaient permises; 
eux-mêmes, dans quelques cas, furent autorisés à sortir accompa- 
gnés d'un garde. En tout cela, on ne risquait pas grand'chose; la 
haine publique faisait sentinelle autour d'eux, et au dehors ils eus- 
sent trouvé difficilement des complices, tant la terreur grandissante 
glaçait les plus intrépides dévoûmens. Cependant la délivrance se- 
rait si proche : encore quelques semaines à passer, voilà tout; mais 
ces semaines de grâce, les fermiers-généraux ne les auront pas; ils 
sont entourés d'animosités trop vigilantes. On compte désormais les 
jours, même les minutes, on est las de toutes ces lenteurs; le soup- 
çon plane sur les commissaires, qu'on signalera aux clubs, qu'on 
dénoncera, s'ils n'agissent. C'est alors que Dupin, au nom des co- 
mités, déposa le 16 floréal an ii {h mai 179/i), sur le bureau de 
la convention, un rapport dans lequel il attaquait avec beaucoup 
de vigueur la gestion des fermiers-généraux et entrait dans le dé- 
tail des abus qui leur étaient imputables. Il n'y a pas à insister sur 
ces abus si ce n'est pour dire qu'ils étaient la moindre partie de 
ceux dont la vindicte populaire demandait de temps immémorial 
le redressement, et dont les désastreux effets étaient dans toutes 
les mémoires : intérêts excessifs sur les avances faites au trés-or 
royal, indemnités onéreuses à propos des traités de 1782, fraudes 
et excédans de poids sur le tabac par suite d'un mouillage exagéré, 
étrennes abusives, spéculations illicites sur les fonds provenant de 
la perception, toutes révélations provenant d'employés disgraciés et 
qui n'étaient rien moins que justifiées. Ce qui frappait le plus l'es- 
prit dans cette récapitulation des griefs accumulés dans le rapport, 
c'était la fraude sur le tabac. « La mouillade, dit le défenseur dans 
le cours du procès, est le cri funèbre qui a conduit au supplice 
34 fermiers-généraux, » 

C'était beaucoup dire; même sans cet appareil de détails, le ré- 



LES DERMERS FERillERS-GENÉRAUX. 299 

sultat du procès eût été le même, et Dupin avait soin de toucher 
la convention par des points plus sensibles, afin d'assurer l'eftet 
de ses conclusions. Ce qu'il reprochait en définitive aux fermiers- 
généraux, c'était d'avoir voulu jouer les pouvoirs publics par des 
délais calculés, des atermoiemens continus, comme s'ils eussent 
attendu une sorte de délivrance du retour de l'ancien régime. Gom- 
ment expliquer autrement qu'ils eussent mis deux ans à obéir aux 
décrets de la convention, et qu'au moment même où ce rapport 
allait être déposé ils se déclarassent encore dans l'impuissance de 
rendre leurs comptes? De là une désobéissance et une mauvaise vo- 
lonté qui avaient déterminé la convention nationale à user de ri- 
gueur envers eux. Ce n'étaient plus des fermiers-généraux que l'on 
frappait, c'étaient des aristocrates insoumis. Ils n'allaient compa- 
raître devant des juges que pour leur résistance à la loi. Dupin 
ajoutait que, dans un mémoire adressé aux comités, les commissaires 
de la comptabilité avaient appuyé ce fait de preuves surabondantes, 
et de celle-ci entre autres que les pièces de comptes fournies jus- 
qu'alors par ces fermiers n'avaient présenté que des résultats inexacts 
et des aperçus inintelligibles. 

A la suite du rapport venait un projet de décret qui concluait à 
l'envoi des accusés devant le tribunal révolutionnaire. La conven- 
tion le sanctionna et se réserva de statuer « sur les reprises à exer- 
cer contre les fermiers, ainsi que contre les croupiers, pension- 
naires, héritiers, donataires ou ayant-cause, » Immédiatement 
conduits à la Conciergerie, les accusés y furent rejoints par lem'S 
anciens collègues Douet et Mercier, incarcérés ailleurs. Comme in- 
strument principal au procès, le décret du 16 floréal fut renvoyé à 
l'accusateur public Fouquier-Tinvilie. 

Nous avons sous les yeux la liste des noms qui comparurent de- 
vant le sinisti-e tribunal. On y retrouve une portion de ceux qui 
avaient figuré dans les trois baux des fermes, les seuls qui pussent 
y être compris, bail David, bail Salzàrd, bail Manger. Aucun de ces 
noms n'a de notoriété, si ce n'est celui de Lavoisier. C'était en réa- 
lité une collection de gens de finance qui par eux ou leurs amis te- 
naient de fortes sommes au service du roi, et de père en fils autant 
que possible se succédaient dans la ferme des impôts comme dans 
un domaine dont on eût pu difficilement les évincer. Il y en avait de 
tout âge et moins de jeunes que de vieux. Sur les 3^ que Fouquier- 
Tinvilie allait envoyer à l'échafaud, 7 avaient dépassé soixante-dix 
ans, il soixante ans, le reste de trente à cinquante ans; le doyen 
avait soixante-dix-huit ans, le plus jeune trente -cinq. On peut 
ajouter à leur louange qu'aucun ne semble avoir visé à une célé- 
brité de mauvais aloi ni par de folles constructions ni par des aven- 
tures galantes; dans des circonstances ordinaires, la postérité ne 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

les eût connus ni en bien ni en mal; leur mort seule, en frappant 
une compagnie entière , pouvait leur ménager une mention fugitive 
dans l'histoire. 

Quant au procès en lui-même, avec deux hommes comme Fouquier- 
Tin ville et Coffinhal, qui ne tenaient compte ni du nombre ni de la 
qualité des parties, il devait être et fut promptement mené. Un ac- 
cusateur public et un président si bien dressés, un jury trié sur le 
volet, comment ne pas aller vite? La défense n'était plus qu'une 
formalité illusoire; tout homme traduit était un homme condamné. 
Les fermiers-généraux le furent comme tant d'autres l'avaient été 
et devaient l'être encore. Le tribunal se départit même de ses usages 
pour faire cette fois une assez large mesure. Cinq séances furent 
employées dans les interrogatoires et les plaidoiries, celles des 
19, 22 et 25 floréal, 12 prairial et h thermidor an ii (7, 10, 13 mai, 
31 mai, 23 juillet), et voici le résultat général de cette douloureuse 
instance : 3/i fermiers-généraux étaient condamnés à la peine de 
mort et à la confiscation, hQ autres étaient décédés avant le travail 
de-s réviseurs chargés des désignations finales, h seulement survé- 
curent, parmi lesquels le fermier-général Verdun, un bon patriote 
au témoignage de Fouquier-Tinville, qui lui donna publiquement ce 
certificat. M. Alfred Lemoine ajoute que plusieurs adjoints, entre 
autres MM. Delaage fils et de La Hante neveu , avaient été compris 
dans la poursuite. Un décret du 19 floréal , rendu sur la proposition 
de Dupin, statua que ceux qui pourraient justifier, par un certificat 
des réviseurs, qu'ils n'avaient eu aucune espèce d'intérêt dans ces 
baux seraient mis hors des débats, ce qui eut lieu pour de La Hante 
et Delaage. 

Malgré toutes ses iniquités, la sentence emportait par son texte 
même une sorte de réparation à la mémoire des victimes. H n'y était 
plus question de malversations ni de concussions, d'aucun de ces 
griefs qu'un comité de subalternes avait amassés; il s'agissait d'un 
crime commun alors à tous les bons citoyens, aux aristocrates, aux 
suspects, comme on les nommait. On accusait les fermiers-généraux, 
en vertu d'un article du code pénal , de manœuvres et d'intelli- 
gences avec les ennemis de la France, tendant soit à leur livrer des 
villes, forteresses, ports, vaisseaux ou magasins, soit à leur fournir 
des secours en hommes, argent, vivres et munitions, etc. C'était ab- 
surde, mais une notable portion des classes opulentes était traitée 
sur ce pied-là ; ce n'était plus odieux ni déshonorant. En marchant 
à l'échafaud, les condamnés n'avaient donc reçu de la loi aucun 
stigmate; ils y montèrent avec une grande fermeté; seul, Lavoisier 
se sentit pris d'un regret. Déjà deux fois ses amis l'avaient arraché 
à la mort, qui sut reprendre sa proie; au dernier moment, il re- 
vint à la charge, et de la part d'un tel homme et à un tel moment 



LES DERNIERS FERMIERS-GENERAUX. 301 

chaque mot aurait dû être sacré. Il était sur la voie d'une grande 
découverte et demandait un court sursis pour l'achever. On s'adressa 
à Coffinhal. « La république, répondit cette brute, n'a pas besoin de 
savans. » Qui sait ce que la guillotine emporta ce jour-là? Peut-être 
un secret de la nature que l'humanité ne retrouvera pas avant des 
siècles. 

Tout ce sang versé criait vengeance, et l'expiation ne devait pas 
se faire attendre. Quelques semaines après l'exécution de 33 fer- 
miers et cinq jours seulement après celle du banquier de La Borde, 
qui était venue en dernier lieu, la chute de Robespierre amena la fin 
du règne de la terreur. Coup sur coup, les revanches arrivèrent à 
leur tour; Fouquier-Tinville dut s'asseoir sur la sellette où il avait 
injurié tant de braves gens avant de les envoyer à la mort. 11 fut 
prouvé alors, par l'inspection des pièces, que l'acte d'accusation rela- 
tif aux fermiers-généraux avait été antidaté, et que pour la sentence 
il n'y avait pas eu de déclaration du jury : la feuille signée Coffinhal 
était restée en blanc; voilà comment on rendait alors la justice. De 
toutes parts, les récriminations pleuvaient sur les comités spéciaux 
de la convention ; les familles, les tiers, les créanciers surtout s'atta- 
chaient à l'envi et avec une sorte d'acharnement aux épaves qui 
restaient du naufrage de tant de fortunes. Pour les liquidations im- 
portantes, il se créa même des conseils et des défenseurs autorisés : 
ainsi en fut-il d'Antoine Roy, qui devait être un jour ministre des 
finances et qui alors eut pour cliens les créanciers des fermiers-gé- 
néraux. C'était une grosse affaire, digne d'un financier aussi con- 
sommé. D'après le travail des réviseurs, les sommes répétées sur 
les fermiers, tant condamnés que décédés ou vivans, sur les crou- 
piers et les pensionnaires se montaient à 130,3Zi7,262 livres, ce qui 
était déjà un joli denier, comme on le voit. Les créanciers contes- 
taient le chiffre comme très inférieur au chiffre réel et demandaient 
à le débattre contre les réviseurs qui en avaient établi les termes. 
Le comité des finances fut chargé de vérifier jusqu'à quel point cette 
prétention était fondée. 

De son côté, Dupin, qui ne se sentait pas à l'aise dans ce retour 
d'opinion, aima mieux affronter le danger que l'attendre, et se mit 
volontairement en cause dans une motion d'ordre qu'il fit à la con- 
vention. Cette pièce est une amende honorable de tout ce qui avait 
eu lieu et à ce titre un des signes des temps. Dupin avoue ses re- 
grets, même ses remords; il ne se dissimule pas que le décret rendu 
sur son rapport et au nom des comités par la convention nationale a 
été le tocsin de la mort des fermiers-généraux, mais il ajoute, comme 
excuse, que la responsabilité doit en retomber sur a les scélérats, 
qui, à la faveur d'un masque de popularité, exerçaient sur l'assem- 
blée un despotisme dont les annales d'une nation offrent peu d'exem- 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

pies. D'ailleurs, ajoutait-il, on n'a rien fait de ce qui avait été in- 
diqué comme formes d'un jugement équitable; on devait soumettre 
aux prévenus les différens chefs d'accusation, les discuter, leur 
mettre les pièces sous les yeux, leur faire des interpellations; rien 
de tout cela n'a été fait. Ils devaient être entendus, ils ne l'ont pas 
été : ils ont été envoyés à la mort sans avoir été jugés et avant l'im- 
pression du rapport. » Une fois entré dans le désaveu de ses propres 
actes, Dupin n'y mettait plus de fausse honte; il proposait un projet 
de décret qui annulait la confiscation prononcée contre les ci-devant 
fermiers-généraux, levait le séquestre mis sur leurs biens, ceux de 
leurs représentans , adjoints et autres, et les convertissait en une 
simple opposition sur les immeubles jusqu'à apurement définitif 
des comptes de la ferme-générale. Il sollicitait enfin cette mesure 
comme un grand acte de justice. La convention fit tout ce qu'elle 
pouvait faire pour un coupable touché d'un tel repentir; elle or- 
donna l'impression de son rapport. 

Les veuves et les enfans des morts ne se payèrent, comme on le 
pense, ni de ces capitulations de conscience ni de ces indemnités 
équivoques; ils avaient une revanche à prendre et ne pouvaient 
souscrire à des compromis. Aussi n'eurent-ils point de cesse qu'ils 
n'eussent soumis Dupin à la loi du talion et ne l'eussent converti 
en accusé, lui qui avait si cruellement accusé les autres. Un prétexte 
fut cherché pour faire aboutir une dénonciation formelle au comité 
de législation , et avec un peu de patience on y parvint. Il n'y avait 
pas à rechercher le conventionnel pour des actes politiques ou ju- 
diciaires, on se rejeta sur sa vie privée. Malheureusement il y eut 
beaucoup de maladresse dans le choix des moyens employés; on 
descendit à des commérages qui , vérification faite , se trouvèrent 
être sans valeur, ci bien qu'après un décret rendu à l'aventure, qui 
ordonnait l'arrestation de Dupin et une mise de scellés chez lui et 
chez sa belle-mère, il fallut en rapporter toutes les dispositions et 
enjoindre au comité de sûreté générale de procéder à la levée des 
scellés. Dupin prouva ainsi à ceux qui, pour les plus légitimes mo- 
tifs, avaient une vengeance à exercer contre lui, qu'ils ne parvien- 
draient ni à l'intimider ni à le surprendre. D'ailleurs avec le temps 
les passions s'apaisèrent, et cette liquidation des fermes trouva ses 
formes définitives. Un décret du 18 prairial an m (6 juin 1795), 
rendu sur la motion de Boissy et de Lanjuinais, permit enfin aux 
familles d'un grand nombre de fermiers-généraux de rentrer dans 
leurs biens. Peu à peu et par divers an'êtés, la situation des créan- 
ciers fut successivement réglée jusqu'au moment où tous les sé- 
questres ou oppositions cessèrent et où les créanciers de la ferme- 
générale, aux termes de l'arrêté du à germinal an viii (12 janvier 
1800), eurent fait reconnaître leurs créances dans les formes admi- 



LES DEBNIERS FERMTERS-GÉAÉRAUX. 303 

nistratives, « attendu que l'actif de la ferme, bien supérieur à ses 
dettes, avait été versé dans le trésor, qui en avait disposé. » 

III. 

Cette institution, que nous venons de voii' s'éteindre, montre bien 
par la date de son origine, 1681, dans quel sentiment et pour quels 
desseins elle 'avait été fondée. Louis XIV était alors dans la matu- 
rité de son âge et en pleine possession de sa puissance; il aimait 
l'éclat autour de lui et y entretenait une cour qu'il encourageait au 
faste et obligeait à la dépense. Cette cour s'endettait et ne trouvait 
pas d'argent pour payer ses dettes. Point ou peu d'instrumens de 
crédit, à peine quelques gros banquiers, comme Samuel Bernard, 
qui avaient pour coutume de ne prêter qu'au roi ou à des gens plus 
riches que le roi. Évidemment il manquait là un rouage pour accé- 
lérer cette circulation endormie, donner le branle aux écus qui se 
cachaient, attacher quelques bailleurs bénévoles à cette cour qui, 
avant peu, ne pourrait plus vivre que de faveurs. Voilà pour quelles 
fins une ferme-générale fut créée, et son premier mérite fut d'as- 
surer, sous le nom de croupes, un service de pensions pour les ha- 
bitués de l'OEil-de-Bœuf. Il y avait même des parts de places que 
Le roi ne craignait pas de s'adjuger, et où il jouait familièrement 
la partie des fermiers-généraux, perdait ou gagnait comme eux et 
avec eux, suivant les chances. Un autre fruit de l'institution, c'était 
de tenir constamment une cinquantaine de grosses bourses à la dis- 
position du roi, de ses amis ou de ses favorites ; au besoin et à la 
veille d'emprunts extraordinaires, on les mettait aux prises avec les 
banquiers récalcitrans. 

Pour indemniser ces bons serviteurs, on leur livrait, il est vrai, 
le peuple à rançonner ; mais la noblesse et le clergé échappaient à 
l'impôt, à quoi bon dès lors s'inquiéter du peuple? C'était l'affaire 
des commis de gabelles, et ils s'arrangeraient bien toujours; il était 
de règle que le roi n'y perdrait rien, et à coup sûr les fermiers non 
plus. Malgré tout, le but que se proposaient Louis XIV et Golbert 
était atteint. On avait créé un corps intermédiaire, pour ainsi dire, 
et, près des deux grandes noblesses de robe et d'épée , une petite 
noblesse qui avait moins de devoirs et plus de libertés, gardait ses 
entrées partout et se faisait excuser par les gens vraiment qualifiés 
en leur rendant beaucoup de services. Le traitant était, pour beau- 
coup de familles, la cheville ouvrière d'affaires imprévues ou déli- 
cates; on l'admettait dans toutes les confidences, on le recevait dans 
toutes les fêtes, quelquefois à la place d'honneur, toujours avec ime 
familiarité de bon goût. A de certains jours c'était une ressource, 
dans d'autres une compagnie. Quelquefois, au lieu d'être l'invité, 



30A REVUE DES DEUX MONDES. 

il était l'hôte, et alors il prenait une revanche qui faisait date clans 
l'histoire. Il opposait à la morgue du rang ou des titres l'impolitesse 
de l'argent, et trouvait moyen d'écraser par ses magnificences les 
grands qui lui avaient fait l'honneur de se rendre à ses invitations. 
Ces occasions-là avaient pour lui une saveur qu'il eût été bien fâché 
de perdre et qu'il prolongeait le plus longtemps que les convenances 
le lui permettaient. 

Dès les premiers jours de l'existence de la ferme, cette tradition 
s'établit dans son sein par un exemple mémorable emprunté à la 
période qui l'avait précédée, celui de Fouquet, qui au fond n'était 
guère qu'un traitant. Tout traitant voulut à son tour devenir un 
Fouquet, moins la disgrâce ; ce fut entre eux à qui montrerait le 
plus d'originalité, jetterait plus de défis à la fortune et imaginerait 
de meilleures folies. Le vertige s'en mêle, à partir de la régence 
surtout. Les deux Grimod La Reynière poussent les choses au point 
d'y exceller; le père veut avoir le salon le plus brillant, le fils la 
table la mieux servie qui soient en Europe; d'autres, comme Hau- 
dry et d'Aucourt, tiennent à honneur de se faire ruiner par des 
danseuses qui s'y emploient très lestement, d'Épinay en avait fait 
autant à une date plus ancienne. Boutin, Beaujon et Etienne Bouret 
ont une autre manie, celle de la truelle, qui ne réussit pas également 
à tous trois. Beaujon put réunir 100 arpens de terre dans l'enceinte 
de Paris, Boutin tout l'espace qu'occupait l'ancien jardin de Tivoli : 
une portion de la banlieue était dans leurs mains ; Etienne Bouret 
n'eut qu'une idée fixe, celle de vendre au roi Louis XV un pavillon 
où il avait rassemblé toutes les merveilles de l'art, et mourut insol- 
vable sans que son rêve eût été réalisé. Un petit nombre d'entre 
eux conserva, il est vrai, des goûts et des ambitions plus modestes, 
Watelet entre autres, qui se contenta de cumuler avec les bénéfices 
de la ferme les profits de la peinture et de la poésie. Il n'en était 
aucun qui, après quelques années d'exercice, n'eût son cabinet de 
curiosités, sa galerie de tableaux et de statues ; tous y joignaient de 
grands airs, quelques-uns une pointe d'incrédulité, comme Sénac, 
qui, au lit de mort, demanda « qu'on fît venir le bon Dieu de grand 
matin et sans cérémonie, afin de ne pas faire jaser le quartier. » 

Ces prodigalités, cette ostentation, n'étaient pas toujours volon- 
taires; elles étaient les conditions et presque les excuses du métier. 
Les Juifs au moyen âge cachaient leur richesse en la rendant aussi 
imperceptible que possible, les traitans faisaient naître des doutes 
sur la leur en la laissant fondre ostensiblement dans leurs mains. 
C'était d'ailleurs d'usage constant chez les hommes de la ferme que, 
dans la vie privée comme dans les actes publics, tout se passât 
avec une certaine grandeur. La lésinerie y était mal vue, et plus 
d'un fermier se vit éconduit d'un bail à l'autre pour avoir trop 



LES DERNIERS FERMIERS-GÉNÉRAUX. 305 

ouvertement thésaurisé. Il fallait donner à pleines mains cet argent 
gagné avec si peu de peine. D'ailleurs ce qui entrait dans les caisses 
des fermiers demeurait, à tout prendre, éventuel et aléatoire; sur 
un caprice, sur un besoin, le roi en pouvait disposer. Que de fois 
l'abbé Terray, sans respect des contrats, en changea brusquement 
les termes ! Il suffisait d'un désir des favorites pour qu'on forçât les 
coffres-forts les mieux gardés. Se voyant exposés à des avanies de 
ce genre, les fermiers prenaient les devans; ils appliquaient à leurs 
propres dépenses, à leurs fantaisies, à leurs acquisitions domaniales, 
ces fonds, qui étaient exposés k tant de convoitises. De là vient sans 
doute que, parmi ces hommes voués de père en fils depuis plus d'un 
siècle au maniement de l'argent, il en est peu qui aient fait souche 
et se soient survécu par quelques établissemens de banque. Quand, 
sous l'empire, les besoins de la circulation eurent rendu ces établis- 
semens nécessaires, ce fut à la Suisse et à l'Allemagne que la France 
les demanda surtout, et plusieurs maisons de cette origine et de 
cette date subsistent encore, tandis que le personnel des fermes 
s'est pour ainsi dire anéanti. 

Ce que nous venons de dire, ces goûts de gentilshommes, ces in- 
stincts de prodigalité, ne s'applique d'ailleurs qu'aux grands jours 
de la ferme, quand elle comptait comme une puissance et pouvait 
faire avec un certain orgueil le dénombrement de ceux qui figu- 
raient parmi ses tributaires; aux approches de la révolution, rien 
de pareil. Ce n'est qu'un corps humilié qui n'a plus de conditions 
à faire et subit celles qu'on lui impose. Turgot lui a porté les pre- 
miers coups avec l'esprit d'équité qu'il apportait en toute chose; 
Necker eut la main plus rude et acheva la déchéance par un dé- 
pouillement d'attributs. Dès ce moment, le ton change, la trempe 
des caractères aussi : ce ne sont plus les mêmes hommes, ce n'est 
plus surtout le même esprit. En relevant la liste des victimes que 
l'accusateur public envoya à l'échafaud, on cherche en vain un 
de ces personnages qui ont compté, fût-ce par leurs défauts, on 
ne trouve que des noms insignifians. Certes ces hommes sont dignes 
de regrets, mais il n'y a rien à en dire, si ce n'est pour Lavoi- 
sier, qu'on ne saurait trop mettre dans un rang à part, et le mar- 
quis de La Borde, qui mérite une mention. Commençons par de La 
Borde. 

Au témoignage des contemporains, la vie de cet homme n'avait 
été qu'une longue suite de bienfaits et d'actes utiles. Né dans -le 
Béarn, il avait fait sa fortune en Espagne, une de ces fortunes qui 
dépassent les désirs les plus ambitieux et qu'il avait mise, lorsqu'elle 
fut bien consolidée, au service de la France. Dans la guerre de sept 
ans, quand le trésor était à sec, il avait ranimé les services en souf- 

TOMB V. — 1874. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

france par des avances de fonds très considérables qu'il tirait de ses 
propres relations et de l'établissement d'une caisse d'escompte qu'il 
avait créée. Il avait également soutenu de ses deniers (de 1764 à 
1765) la maison des Enfants-Trouvés, qui périclitait, par un prêt 
de 300,000 livres pour lesquelles il ne voulut point accepter d'inté- 
rêts. Ce qu'il dépensa en constructions vers le même temps passe 
toute croyance : deux hôtels à Bayonne, des châteaux à Ferté-Yi- 
dame, à La Borde (en Bourgogne), à Méreville (dans la Beauce), 
trois grands hôtels rue d'Artois, aujourd'hui rue Laffitte, sans comp- 
ter l'ouverture de la rue de Provence et cette maison en rotonde 
qui termine sur le boulevard la rue Lepelletier. On le disait égale- 
ment possesseur à Saint-Domingue de vastes domaines couverts de 
plantations dont il écoulait les produits sur nos marchés au moyen 
d'une véritable flotte. Pour juger ce qu'il valait, il suffit de rappe- 
ler ce qu'en dit Marmontel dans ses Mémoires. « Je le voyais hono- 
rable, mais simple, jouir de sa prospérité sans orgueil, sans jactance, 
avec une égalité d'âme d'autant plus estimable qu'il était difficile 
d'être aussi fortuné sans un peu d'étourdissement. De combien de 
faveurs le ciel l'avait comblé ! Une grande opulence, une réputa- 
tion universelle de droiture et de loyauté, la confiance de l'Europe, 
un crédit sans bornes, un intérieur, six enfans bien nés, une femme 
d'un esprit sage et doux, d'un naturel aimable, d'une décence et 
d'une modestie qui n'avaient rien d'étudié, excellente épouse, ex- 
cellente mère , telle enfin que l'envie elle-même la trouvait irré- 
préhensible. » De ces six fils dont Marmontel vient de parler, deux 
périrent dans l'expédition de La Pérouse; le troisième, Alexandre 
de La Borde, mérite seul d'être rappelé, tant comme député dans 
les chambres de la restauration et du gouvernement de juillet que 
comme économiste et membre de l'Institut. 

Quant à Lavoisier, un volume ne suffirait pas pour récapituler ce 
que le monde perdit en lui, et c'est moins de l'homme qu'il faudrait 
parler que de l'œuvre. Nous n'en toucherons que quelques mots, 
en les empruntant à un discours prononcé récemment par M. Wurtz 
devant l'Association française pour l'avancement des sciences. En 
de telles matières, un texte n'a de valeur que dans l'autorité dont il 
émane. « La chimie, a dit le doyen de la Faculté de médecine de 
Paris, a été non -seulement agrandie, mais rajeunie par Lavoi- 
sier. Vous connaissez l'œuvre de ce maître immortel sur la com- 
bustion, qui a donné à notre science une base immuable en fixant 
à la fois la notion des corps simples et le caractère essentiel des 
combinaisons chimiques. Dans ces dernières, on retrouve en poids 
tout ce qu'il y a de pondérable dans leurs élémens. Ceux-ci , en 
s'unissant pour former des corps composés, ne perdent rien de 



LES DERNIERS FERMIERS-GÉNÉRAUX. 307 

leur propre substance; ils ne perdent qu'une chose impondérable, 
la chaleur dégagée au moment de la combinaison. De là cette 
conception de Lavoisier, qu'un corps simple tel que l'oxygène est 
constitué, à proprement parler, par l'union intime de la matière 
pondérable oxygène avec le fluide impondérable qui constitue le 
principe de la chaleur et qu'il nommait calorique, conception pro- 
fonde que la science moderne a adoptée en lui donnant une forme 
différente. C'est donc à tort que dans ces derniers temps on a ac- 
cusé Lavoisier d'avoir méconnu ce qu'il y a de physique dans le 
phénomène de la combustion , et qu'on a essayé de réhabiliter la 
doctrine du phlogistique, qu'il a eu la gloire de renverser. Il est 
vrai qu'en brûlant les corps perdent quelque chose : c'est le prin- 
cipe combustible, disaient les partisans du phlogistique; c'est du 
calorique, dit Lavoisier, et il ajoute, chose essentielle, qu'ils gagnent 
de l'oxygène. Ainsi Lavoisier a vu tout entier le phénomène dont le 
grand auteur de la théorie du phlogistique, G.-E. Stahl, n'avait en- 
trevu que les apparences extérieures et dont il avait méconnu le 
trait caractéristique. Voilà le fondement et, je le maintiens, l'ori- 
gine de la chimie moderne. » 

A lire ce commentaire si savant et si clair, on comprend qu'en 
face de la mort Lavoisier n'ait pas été détourné de l'étude de tels 
problèmes, et l'on s'explique que pour les mieux démontrer il ait, 
au moment fatal, demandé quelques heures de patience au bour- 
reau; mais ce qu'il avait semé était du grain choisi et tombé en 
bonne terre. Berzélius le reprit pour en tirer tous les développe- 
mens qui y étaient en germe, entre autres les affinités chimiques 
et l'attraction élective. Dalton y ajouta à son tour une hypothèse 
nouvelle des atomes qui donnait à la chimie un fondement solide, 
en administrant la preuve de l'immutabilité des proportions suivant 
lesquelles les corps s'unissent entre eux. Chaque découverte appor- 
tait ainsi un élément de plus à la conception initiale de Lavoisier 
et confirmait sa méthode. Sa mémoire est déjà bien vengée, et plus 
la science élargira son domaine, plus il en rejaillira d'honneur sur 
celui qui en a rempli la tâche la plus difficile, celle des commence- 
mens, et de malédictions sur cette poignée de bandits qui ont pu, 
à la honte des contemporains, trancher avant l'heure cette si pré- 
cieuse existence. On n'a recueilli d'ailleurs sur un supplice fait en 
masse et avec une hâte brutale aucun détail qui fût particulier à 
Lavoisier. La veille pourtant, les professeurs du Lycée des Arts, 
dont il était le collègue, avaient pu pénétrer dans son cachot pour 
y déposer une couronne, et Halle, l'un d'eux, par un courage bien 
rare alors, avait osé, quelques jours auparavant, faire une leçon 
publique sur ses travaux. Dans ce désarroi général, les savans du 
moins lui étaient restés fidèles jusqu'au bout. 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ainsi finirent la ferme-générale et les derniers fermiers-généraux. 
Quand les hommes tombèrent, l'institution était morte déjà, morte 
à ne jamais renaître comme instrument de fiscalité. Il y a même 
lieu de s'étonner qu'elle ait duré si longtemps. Un ÏDail entre l'état 
et une compagnie, appuyé sur un fonds d'avances déterminé et clos 
à l'échéance par une distribution proportionnelle des profits, n'avait 
pas, à tout prendre, coûté un grand effort à l'imagination de Colbert; 
mais c'était tout ce que comportaient le temps et les circonstances; 
viser plus haut et plus loin eût été à la fois impolitique et impru- 
dent. Le grand avantage de ce règlement de comptes était de per- 
mettre aux deux parties des empiétemens respectifs, empiétemens 
de l'état sur la compagnie et de la compagnie sur les administrés. 
Une marge élait ainsi laissée à l'arbitraire, à la faveur, aux fantai- 
sies des rois et de leur entourage. On tolérait pour être toléré. On 
déchargeait en outre le gouvernement des embarras et de la res- 
ponsabilité des rentrées d'impôt; on dégageait pour ainsi dire les 
abords de la royauté, on simplifiait les écritures de la chancellerie. 
Il était bien entendu que les classes privilégiées, à quelque titre 
que ce fût, resteraient dans tous les cas hors de la portée des agens 
instrumentaires. 

Justifiée sous ces rapports, la ferme-générale n'en gardait pas 
moins un mal d'origine qui la frappait d'impuissance et dont tôt 
ou tard elle devait périr; elle ne pouvait s'appliquer qu'à d'insigni- 
fians budgets. On a vu, pendant les trois périodes où nous l'avons 
suivie, à quel chiffre montaient les recettes de la compagnie : à 
150 ou 160 millions bruts, auxquels servait de garantie un fonds 
d'avances de 120 à 125 millions. La fortune de la France allait, en 
se développant, briser prompteraent un cadre aussi étroit. Le mo- 
nopole seul des tabacs, restitué à l'état, devait doubler et tripler 
cette somme. Tous les impôts suivaient la même marche, et d'an- 
née en année arrivaient à un plus formidable total. Déjà en 1830 
M. Thiers , dans un bel exposé de finances, avait dit à la chambre 
des députés, non sans une pointe d'ironie : « Saluez ce premier 
milliard, messieurs, car vous ne le reverrez plus. » 11 aurait pu en 
dire autant et avec plus de tristesse du second milliard que le 
dernier empire a plus tard inauguré et qui, sous de poignantes né- 
cessités, n'a fait que s'accroître. Heureux ou malheureux, les évé- 
nemens obligeaient ainsi la France à plus d'efforts en lui créant 
plus de besoins et plus de charges en même temps qu'ils la met- 
taient sur la voie d'une comptabilité plus rigoureuse et de modes de 
recouvrement mieux appropriés. 

Louis Reybaud. 



L'ESCLAVAGE A ZANZIBAR 



Dans les derniers mois de l'année 1870, un reponer d'un grand 
journal américain, M. H. Stanley, arrivait à Zanzibar, annonçant 
l'intention d'entreprendre un voyage dans l'intérieur de l'Afrique. 
11 prenait rapidement ses mesures et traversait en janvier 1871 le 
canal qui sépare l'île de Zanzibar de la côte. Continuant ses prépa- 
ratifs d'organisation à Bagamoyo , village où se forment les cara- 
vanes, il se mettait en route au mois de mars. Ses projets, son plan 
de campagne, n'étaient point connus; il n'en avait fait part à personne. 
Le chemin qu'il suivait était celui que prennent habituellement les 
commerçans arabes ou souahélis allant recueillir l'ivoire du Nia- 
mouesi ou de la région des lacs. Cette partie déjà explorée ne pou- 
vait offrir l'attrait d'une découverte. La préoccupation du voyageur 
paraissait être surtout d'arriver vite, et il ne devait pas tarder à re- 
connaître que son impatiente ardeur, inquiétant ses hommes, de- 
vait avoir au début un résultat tout différent de celui qu'il attendait. 
Les noirs, libérés ou non, qui s'engagent comme porteurs dans un 
pays où l'on ne peut employer les animaux de charge, succombaient 
ou l'abandonnaient, les domestiques européens mouraient, les che- 
vaux, qu'il s'était obstiné à prendre pour montures malgré les avis 
de tous, étaient tués par les isetsé, mouches dont la piqûre est mor- 
telle, et du reste dans les fourrés épais, dans les sentiers sinueux où 
l'homme se courbe en passant, les chevaux n'eussent été qu'un em- 
barras. Ces renseignemens venus successivement concordaient assez 
avec l'impression qu'avait laissée M. Stanley. C'était un homme 
hardi, énergique, ne doutant de rien, peu disposé à solliciter ou à 
accepter les conseils de l'expérience, ignorant les mœurs, s'étonnant 
de tout, incapable, après un court séjour, de distinguer la vérité 
dans les exagérations, aussi surpris d'un fait avéré que d'un récit 
imaginaireii^et finissant par opposer à toutes les observations une ré- 
serve ironique. Il lui manquait la connaissance que donne une pre- 
mière épreuve. Cependant tout le monde comprenait que cet homme 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait la volonté. On admirait son mutisme relativement aux motifs 
de son expédition; mais les intéressés s'en effrayaient. Les mar- 
chands se demandaient si une affaire commerciale était en jeu. Parmi 
les plus émus se remarquait le gérant du consulat d'Angleterre. Soit 
en effet que les recherches scientifiques, les explorations longues et 
périlleuses aient été jusqu'à cette heure entreprises par des Anglais, 
et constituent pour la nation un honneur exclusif, soit qu'il vît avec 
peine l'attention se porter sur un pays dont les Américains, avec 
leur sens pratique, ne tarderaienl pas à apprécier l'importance, le 
docteur Kirk éprouvait une certaine inquiétude. La discrétion de 
M. Stanley lai paraissait justifiée, tout en lui inspirant le vif désir 
de pénétrer les desseins d'un adversaire : il était en effet disposé à 
considérer comme adversaire celui qui, ne réclamant pas son con- 
cours, devait, à son sens, être dirigé par des intérêts opposés à 
ceux de l'Angleterre. 

Ces craintes furent sans doute manifestées, et l'opinion publique 
en Angleterre se porta avec plus d'ardeur que jamais vers les con- 
trées de l'Afrique où le docteur Livingstone, perdu pour tous et 
privé 'de toute communication, poursuivait ses courageuses explo- 
rations. Il fut question d'aller à sa recherche. Une expédition spé- 
ciale fut organisée so'.is le commandement d'officiers de marine, des 
savans y furent adjoints, le fils du docteur Livingstone en faisait 
partie. Le bâtiment à vapeur qui les portait arriva à Zanzibar pour 
assister au retour de M. Stanley, qui faisait enfin connaître le but 
de son voyage, et en démontrait le succès par les renseignemens 
qu'il tenait de l'illustre explorateur et par les lettres de ce dernier 
qu'il rapportait. L'expédition anglaise n'avait dès lors plus d'objet; 
le jeune Livingstone, les officiers et les savans qu'il avait accompa- 
gnés rentraient en Europe sur le bâtiment qui les avait amenés. On 
apprenait tout à coup que M. Bennett, directeur du New-York He- 
rald, avait sans préambule chargé un de ses rédacteurs d'aller à la 
recherche de Livingstone, en mettant à sa disposition un crédit illi- 
mité, — et M. Stanley était parti là-dessus en suivant le chemin des 
écoliers par l'Egypte, la Turquie, la Perse et l'Inde, pour arriver à 
Zanzibar et se diriger vers l'intérieur de l'Afrique, treize mois après 
son départ. Il revenait, porteur de lettres du docteur Livingstone, 
et le silence qu'il avait gardé sur ses projets était assurément le 
meilleur moyen de ramener son entreprise à la mesure du succès 
obtenu. 

Le docteur Livingstone retrouvé, le monde savant se flattait 
d'entrer en possession du fruit de ses pénibles voyages. L'attente 
générale, il faut l'avouer, fut déçue. En France, où l'on va vite en 
raisonnement, de la déception on se hâte de conclure à l'imposture. 
Les lettres de Livingstone pubHées par M. Stanley n'offraient pas , 



l'esclavage a ZANZIBAR. 311 

pour les personnes familiarisées avec le style du voyageur, cette 
conformité qui atteste la personnalité. La Société de géographie 
de Paris prenait parti contre l'Américain. On contestait qu'il eût 
voyagé, on révoquait en doute qu'il eût rencontré Livingstone. Il 
fallut que le gouvernement de la reine et le forcign office donnas- 
sent leur attestation et un satisfecit pour qu'on admît enfin la réa- 
lité du voyage. Quant à M. Stanley, fidèle au système de mutisme 
qui lui avait si bien réussi, il se gardait absolument de répondre 
aux attaques. C'était moins le dédain des accusations, qu'il se sen- 
tait en état de réduire à néant, que le souci de sa célébrité qui le 
guidait. Quel moyen plus efficace pour donner du retentissement 
à une question que la discussion passionnée? Le voyageur améri- 
cain n'a pas précisément abandonné cette allure mystérieuse qui 
lui permettait de conserver jusqu'en Amérique toute la saveur de 
ses récits. Il n'a point écrit tout de suite, il a rarement parlé; il ré- 
servait à ses compatriotes réunis le compte-rendu de ses voyages, 
dont on peut dire que la monotonie ne saurait se passer parfois, 
pour être goûtée avec faveur, du piquant de l'invention. Dans ces 
étapes de l'intérieur de l'Afrique, à travers un pays où les bois mas- 
quent, la plupart du temps , toute perspective , la quête de la vie 
matérielle de chaque jour, les marchés à conclure pour obtenir, au 
prix de quelques mètres d'étolïe, les approvisionnemens de la car- 
ravane, sont les sérieuses occupations; les fatigues, les privations, 
sont les épreuves. Des mois de marche se passent sans qu'un inci- 
dent vienne trancher sur l'uniformité. M. Stanley s'est rendu de 
Bagamoyo à Oujiji, au point où le docteur Livingstone se reposait de 
ses excursions; il a fait ce que les caravanes font constamment. 
Toutefois tenons compte du com^age d'avoir entrepris ce qui est 
réputé dangereux et de l'énergie mise au service de l'entreprise. 
Gela dit, nous devons convenir que le voyageur américain a été, 
avec une incontestable habileté, le metteur en scène d'une des plus 
prodigieuses réclames qu'on ait encore imaginées. 

On en était resté en France à l'apparition de l'Américain et à la. 
satisfaction d'apprendre que le docteur Livingstone vivait encore,, 
quand l'attention vint de nouveau se porter sur Zanzibar. La presse 
française n'avait point été sans recueillir de temps à autre quelques- 
articles de journaux anglais sur la traite; mais jusque-là on n'avait 
pas constaté cette continuité d'intérêt qui grave un sujet dans la pen- 
sée du public. Les gens avises et réfléchis remarquaient que, si le. 
docteur Livingstone n'avait pas encore dans ses longues pérégrina- 
tions donné la solution du problème des sources du Nil, son témoi- 
gnage était constamment invoqué quand il s'agissait de déterminer 
les peuplades qui fournissent d'esclaves les pays musulmans. Cette 
mission, ajoutée à celle du savant, devait être autant que la pre- 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

mière un titre de gloire. Ses rapports avaient procuré des rensei- 
gnemens positifs que l'on n'avait pas encore complètement utili- 
sés. On considéra en Angleterre qu'il n'y avait plus de temps à 
perdre; un comité anti-esclavagiste se réunit à Londres en août 
1871, au moment même où M. Stanley accomplissait son voyage 
mystérieux. Les témoins entendus furent les consuls anglais à Zan- 
zibar et les officiers de marine qui avaient croisé dans ces parages. 
Des résolutions furent prises, et peu de temps après le retour de 
M. Stanley, dont l'expédition a de nouveau attiré l'attention publi- 
que sur ces problèmes, il fut décidé que sir Bartle Frère, ancien 
gouverneur de Bombay, qui par sa position comme par ses études 
était très au courant de la question, serait envoyé comme plénipo- 
tentiaire auprès du sultan de Zanzibar pour négocier l'abolition de 
la traite. 

Jamais mission n'aura rencontré plus sympathique concours. 
On ne redoute pas les difficultés, on ne s'inquiète pas du droit d'in- 
tervenir dans une institution sociale. La réprobation commune justifie 
l'intervention. On s'étonne seulement que le scandale dure toujours. 
Le plénipotentiaire anglais aura l'honneur d'attacher son nom à 
l'extinction du fléau de l'esclavage; il l'aura du moins tenté. Il de- 
vra réussir à le chasser de Zanzibar, dernier point du monde où le 
honteux trafic s'exerce ouvertement, s'il n'est malheureusement pas 
le seul point où il existe. Quel est donc ce pays assez ignoré pour 
qu'il puisse ne pas être associé au progrès universel, quelle est 
cette institution de l'esclavage en pays musulman , quelles sont les 
difficultés qui s'opposent à l'émancipation , quels sont les moyens 
qu'on peut employer pour contraindre toute une nation? Ce sont là 
des questions auxquelles nous allons essayer de répondre. 



Chacun se rappelle les tableaux effrayans qu'un auteur a pré- 
sentés de l'esclavage. Le roman avait sa part dans les détails, l'en- 
semble était vrai ou pouvait l'être; cela suffisait. L'esclavage en 
pays européen était condamné, et les délais de l'émancipation gé- 
nérale ne provenaient que des difficultés que l'on rencontre à bou- 
leverser un ordre social auquel se rapportent des intérêts si graves. 
Cependant une partie des misères de l'esclave avait été retracée. On 
analysait ses souff'rances alors que, travaillant à la culture d'une 
habitation ou bien employé au service de la maison, il était sou- 
mis, sauf quelques recours illusoires, à la volonté absolue de son 
maître. On le représentait tantôt en butte aux caprices de l'inten- 
dant, marchant sous le fouet, tantôt revendu et devant quitter la 
famille que le propriétaire, dans un espoir de lucre, lui avait d'à- 



l'esclavage a ZANZIBAR. 313 

bord imposée. Les souffrances physiques s'ajoutaient aux douleurs 
morales. La dignité de l'homme était atteinte par cette triste situa- 
tion, que des intéressés défendaient en vain en invoquant des néces- 
sités de climat et la prospérité de la colonie. En regard de la société 
chrétienne, le travailleur esclave, le domestique esclave, deman- 
daient compte de l'application des grands principes d'amour et de 
charité. Que d'efforts avaient été tentés avant de faire accepter uni- 
versellement des vérités qu'on s'efforçait d'obscurcir! Les hommes 
d'état les plus éminens de notre pays s'étaient mis à la tête d'une 
croisade où s'illustrèrent les Saint-Aulaire et les Broglie. Grâce à 
l'activité des croisières, les côtes de l'Afrique occidentale surveil- 
lées n'expédiaient plus qu'avec peine les cargaisons de noirs. Le 
trafic n'était pas pour cela réprimé ; ingénieux, il se déguisait sous 
toutes les formes. Le droit de visite venait encore l'entraver ; mais 
c'était un obstacle de plus, exposant les malheureux noirs, dont le 
prix augmentait, à des marches pénibles vers des points d'embar- 
quement moins connus, à des traversées sur des bâtimens mal ap- 
propriés à leur destination, afin qu'aucun indice extérieur ne les 
signalât comme négriers. La fraude ne cessa véritablement que 
lorsque la répression, insuffisante aux contrées de provenance, eut 
pour auxiliaire l'abolition du marché dans les pays d'arrivée. C'é- 
tait la solution de la question. Jusque-là, le cultivateur avait tou- 
jours su se procurer des travailleurs nègres. 

Les diverses nations avaient équitablement subi les sacrifices qui 
devaient retomber sur les particuliers. Les plus atteintes étaient 
certainement l'Amérique, l'Espagne, le Portugal, puis la France. 
L'Angleterre était désintéressée; son initiative ardente ne devait 
point être modérée par l'évaluation de ses pertes. Elle agissait d'ac- 
cord avec la France, qui généreusement s'était faite le champion du 
principe d'affranchissement. Il n'en était pas moins un axiome que 
nulle colonie n'était possible sans travailleurs noirs; seulement ils 
devraient être libres. La théorie des engagés parut concilier l'af- 
franchissement avec la nécessité de pourvoir aux besoins de la 
culture. On préférait dans nos colonies les noirs aux Hindous et aux 
Chinois, que les colonies anglaises recevaient de Calcutta, de Bom- 
bay et de Macao. L'engagement fut adopté. Des navires affrétés 
par les autorités administratives, et portant un fonctionnaire chargé 
de contrôler l'opération, vinrent acheter des nègres qui, une fois 
sous le pavillon français, étaient considérés comme libres. Ils 
contractaient alors un engagement pour cinq ans, passé lesquels 
l'homme qui avait aliéné sa liberté se trouvait libre en droit et en 
fait. Que dans la pratique on ne s'écartât point de ces formalités, 
que le sujet engagé parût ou non à l'acte, il n'en était pas moins 
réel que l'engagement était vicié par défaut de consentement, que 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

le consentement même, en admettant qu'il fût donné, n'était pas 
libre , puisque le malheureux acheté ou pris dans l'intérieur de 
l'Afrique, exposé en vente, n'aurait eu que le choix d'un genre de 
captivité. Cependant le progrès était marqué : le nègre, au cours de 
son engagement, était une personne civile assujettie à l'obligation 
du travail, mais garantie par des droits que l'autorité faisait respec- 
ter; il était tenu envers son maître comme ce dernier l'était envers 
lui par les conditions stipulées, et, s'il n'était pas encore son conci- 
toyen, il était au moins son égal devant la loi. Malheureusement la 
violence persistait; le principe de l'esclavage, qu'une combinaison 
particulière atténuait ou éludait, li'était point attaqué. On s'émut, 
on fit remarquer que de telles opérations constituaient un encoura- 
gement à la traite. Nos colonies durent renoncer à ce mode de re- 
crutement, et elles n'eurent plus qu'à demander des coulies indiens 
à Bombay et Calcutta, ou des Chinois à Hong-kong et Macao. 

L'engagement, dernier mode d'emploi des nègres, supprimé, il 
ne restait que deux nations européennes qui contribuassent à favo- 
riser indirectement la traite. La côte occidentale d'Afrique, n'ayant 
plus de demandes d'envoi, n'avait plus de marché; mais la côte 
orientale en conservait un à Zanzibar. C'est que Zanzibar alimente 
les contrées musulmanes. Ce n'était point d'ailleurs, comme en pays 
européen, le spectacle des misères des esclaves chez leurs maîtres 
qu'on aurait pu invoquer, le grief se réduisait aux souffrances qu'ils 
enduraient avant d'être vendus. Les rapports du docteur Livingstone 
donnent les détails de ces longues routes suivies par les caravanes 
d'esclaves, tantôt captifs de guerre, tantôt volés par les commer- 
çans, souvent livrés par leurs parens. Les moyens varient peu. Les 
enfans sont pris au moment où ils se trouvent éloignés de leur ca- 
bane, sans que leurs cris puissent attirer du secours; les parens, 
pour avoir de la poudre ou du plomb, de la cotonnade américaine 
ou quelque autre denrée, les abandonnent aux traficans. Alors com- 
mencent ces longues marches de malheureux attachés entre eux, 
nus, épuisés de fatigue, nourris d'une poignée de grains par jour. 
Sur cinq esclaves, dit le docteur Livingstone, un seul arrive à desti- 
nation. Ces souffrances de la route par terre ne s'interrompent que 
pour être remplacées par les souffrances du transport par mer. Les 
esclaves viennent à Zanzibar du sud, d'un point nommé Quiloa; dans 
la saison de vente, on voit en rade de Zanzibar des barques où les 
esclaves, parqués par centaines sur'^un petit espace, présentent un 
amoncellement bizarre où l'œil ne distingue plus de formes humaines. 
Le matin, quand au lever du soleilles malheureux absolument nus 
qui viennent de passer la nuit sur le pont sont saisis d'un tremble- 
ment de froid, il n'est pas de spectacle qui sen-e plus le cœur; parfois, 
du nombre de ces misérables d'une maigreur affreuse, hommes ou 



L ESCLAVAGE A ZANZIBAR. 315 

femmes, que l'on a débarqués en douane,, se détache un êti-e n'ayant 
plus de sexe, un spectre vivant sans valeur marchande, et qui, 
abandonné, se traîne, cherchant un coin pour mourir. Les yeux 
démesurément dilatés, la bouche grimaçant le sourire de la mort, 
il est suivi des rires et des railleries des nègres et des esclaves, 
comme lui venus autrefois de la côte, et que le séjour à Zanzibar 
dans la domesticité a engraissés. Pendant l'épidémie du choléra 
1869-1870, un crime le plus souvent prévenait ce spectacle hideux. 
Lorsque les nègres venus de Quiloa et devant acquitter la prime 
d'entrée à la douane de Zanzibar étaient gravement atteints et qu'on 
les évaluait au-dessous de la taxe à payer, taudis que d'autre part 
leur présence à bord eût fait mettre la barque en quarantaine, les 
négriers les jetaient vivans à la mer. Un membre de la mission an- 
glicane a été témoin du fait; nous-même avons relevé, sur le che- 
min de Nasimoya qui longe la mer, une femme qui avait eu la force 
de gagner le rivage et de se traîner jusque-là. Elle put prendre 
sur-le-champ quelque aliment, et elle fut recueillie par le supérieur 
de la même mission, l'évêque Toser, survenant à ce moment. 

Devant de tels actes, le sang-froid n'est pas possible, on ne con- 
sent pas ;l en demeurer témoin, ou s'accuse presque de complicité, si 
l'on n'y met violemment un terme, on se sent le dépositaire des droits 
de l'humanité humiliée et révoltée; mais à l'œuvre surgissent les 
difficultés. Zanzibar n'est qu'un entrepôt, un marché; des 30,000 es- 
claves qui y seraient amenés, 3,000, h,000 au plus, sont conservés 
dans l'île et dans les possessions voisines qui en dépendent. Suppri- 
mer l'esclavage, ce n'est pas supprimer le marché, qui se transpor- 
terait ailleurs. On s'occupa d'abord du plus pressé, c'est-à-dire des 
conditions d'embarquement des esclaves. Une mesure, due surtout à 
l'intervention du gérant du consulat d'Angleterre, de qui relève le 
fermier des douanes, Hindou protégé anglais, avait mis fin à ces hor- 
reurs. Les nègres payaient le droit non plus au port d'arrivée, mais 
au port d'embarquement. Dès lors il y avait tout intérêt à n'amener 
que des gens assez robustes pour supporter le voyage, et, s'il en était 
de gravement malades, il n'y avait plus lieu de s'en débarrasser. 

Zanzibar n'est qu'une étape; les esclaves sont achetés pour être 
conduits en Egypte, en Arabie, en Turquie, en Perse ; ils doivent en- 
core être entassés sur une barque, dirigés par des gens qui naviguent 
le long de la côte, qui s'étudient avant tout à éviter les croisières, 
subissant toutes les conséquences d'une imprévoyance qui serait le 
comble de l'inhumanité, si les propriétaires ne devaient eux-mêmes 
en souffrir. Heureux ceux d'entre ces esclaves qui sont maintenus à 
Zanzibar ! Le pays est riche, le climat égal, le travail modéré. La 
ville retentit constamment de gaies chansons; les portefaix, les ba- 
teliers, les petits marchands, ont leurs refrains; les ouvriers, enfans 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

de l'un et l'autre sexe, vont par troupes portant les pierres et le 
mortier, tandis que d'autres les emploient à construire, et que des 
bandes, suivant le rhythme d'un joueur de flûte, battent en cadence 
les assises recouvertes de chaux qui seront le plancher ou la ter- 
rasse. Jamais on ne voit frapper un homme ou un enfant. C'est la 
terre promise des nègres, que regrettent tous ceux qui l'ont connue 
et qui ont ensuite été conduits par les croisières à Mahé, à Aden ou à 
Bombay. Lors même que l'esclave est transporté dans un autre pays 
musulman, s'il ne se trouve pas dans un climat qui lui convienne 
aussi particulièrement que celui de Zanzibar, il ne souffre pas 
néanmoins, il est musulman, et on le traite avec douceur. Le Coran 
fait un devoir de cette humanité, que l'Européen a toujours moins 
pratiquée, et, pour être agréable à Dieu, le musulman riche libère 
ses esclaves en mourant. 

Nous nous trouvons donc en présence d'une situation qu'il faut 
comprendre en sachant ce qu'est le monde musulman. La religion, 
les mœurs, les croyances inflexibles, admettent l'esclavage. On voit 
des esclaves partout en Turquie, en Perse, en Egypte. Des traités 
prohibent le trafic ; il se cache , et il ne s'exerce pas moins. L'is- 
lamisme , qui parait à son déclin dans les pays voisins de nous , 
s'étend au contraire avec une prodigieuse force d'expansion dans 
l'extrême Orient. Il tient en échec la puissance anglaise aux Indes, 
organise les révoltes en Chine, pénètre au Japon. Courbé sous la loi 
du plus fort , subissant la fatalité qui est un fait , rebelle à l'idée de 
droit, qu'il ne songe pas à invoquer, le croyant attend avec patience 
l'occasion, ne doute pas, et est toujours prêt à se soulever. Suivant 
les races si nombreuses qui obéissent à cette loi uniforme, la ré- 
volte est plus rapide, déjoue plus vite la surveillance. La France 
en a l'exemple; l'Algérie est certes le pays le plus difficile à gouver- 
ner, c'est le pays du nomade. La tribu se déplace-t-elle, ses tentes, 
ses bestiaux, ses animaux, ses intérêts, la suivent partout; pour 
l'amener à soumission, il faut se mettre d'abord à sa poursuite, l'at- 
teindre, lui infliger un châtiment. Une armée occupe l'Algérie, em- 
pruntant, pour la défendre, la tactique de ses adversaires. Si l'on 
veut sincèrement juger et éviter cette accusation banale qui dépeint 
notre génie comme impropre à l'œuvre de colonisation, on devrait 
de bonne foi chercher ailleurs l'argument. Avec l'Arabe bédouin, 
on ne peut espérer qu'une trêve; le prosélytisme le plus éclairé, les 
missionnaires les plus infatigables, n'ont jamais obtenu de résultat, 
et c'était à la religion en effet qu'on devait s'attaquer. La tolérance 
qui prévaut n'a pas de succès. On ne peut vivre en sécurité avec 
l'indigène, on ne peut que le refouler et s'en passer. 

Le gouvernement anglais pratique deux méthodes à l'égard des 
colonies. Il s'empare complètement d'un pays et ne cherche point 



l'esclavage a ZANZIBAR. 317 

à sauvegarder les intérêts des habitans qu'il dépossède, il les dé- 
truit et il les remplace : c'est ce qu'il fait en Australie. Aux Indes, 
au milieu d'une race douce, laborieuse, organisée en castes avec des 
croyances anciennes comme le monde, il se substitue à des gouver- 
nans qu'il paraît admettre dans ses conseils et qu'il dirige. Une con- 
ciliation d'intérêts doit prévaloir parce qu'on ne peut déplacer tant 
de millions d'hommes qui ignorent encore qu'ils sont les sujets de 
la Grande-Bretagne. On a tenté des réformes sociales ; mais on se 
repent d'avoir agi sur une religion qui n'a rien d'envahissant. Tous 
les efforts tendent actuellement à repousser l'islamisme, qui pénètre 
et s'étend avec son dogme simple et son drapeau de révolte contre 
l'infidèle. Dans cette lutte, où la cause anglaise a failli succomber, 
que d'appuis cependant dans le caractère des habitans ! Le goût des 
Indiens pour la culture, leur organisation en corps de métiers, leur 
agglomération dans les villes, font qu'ils ne seront jamais aussi re- 
doutables que les Arabes; ils ne sont pas soldats comme leurs core- 
ligionnaires, ils ne sont point armés; habitués à la toute-puissance 
de leurs souverains presque divinisés, ils ne sentent pas le poids du 
joug étranger. Ils devraient s'estimer heureux du secours que leur 
donnent des lois qui assurent leur sécurité et leurs biens. Ainsi 
pensent les Indiens, fidèles aux traditions de leurs pères. Les mu- 
sulmans au contraire n'admettent pas le partage entre les devoirs 
sociaux et les devoirs religieux. Ils ne relèvent pas de l'autorité 
qu'ils subissent, pratiquent leur culte dans son intégrité et s'effor- 
cent d'échapper à celles des lois qui leur en interdisent l'exercice. 
On vend des esclaves à Bombay; on doit en vendre en Algérie. 

Quant à l'Egypte, les marchés que l'on voyait encore en 1865 
sont sans doute fermés, mais le commerce ne subsiste pas moins. 
Le souverain a déclaré que des Européens faisaient la traite dans le 
Haut-Nil et que son impuissance à l'égard des Européens empêchait 
de remédier à un commerce qu'il s'efforçait de détruire. Il se faisait 
illusion, ou il avait été trompé. Deux années plus tard, un consul 
mettait en liberté à la foire de Tantale des centaines d'esclaves; un 
autre en voyait vendre à Suez. Un traité prohibe l'esclavage; tout 
esclave peut venir se plaindre à un consulat, qui le fait mettre en 
liberté par les autorités. Que devient-il? Les plaintes sont encore 
assez rares dans une population où les grands seigneurs, au su de 
tout le monde, ont des harems peuplés d'esclaves blanches avec des 
eunuques pour les garder, et où chaque fils de famille est élevé avec 
quelque enfant acheté qui grandira avec lui, obéira aveuglément à 
ses ordres, et lui sera dévoué jusqu'à la mort. On en dira autant de la 
Turquie, de la Perse; partout la pression des nations européennes a 
obtenu l'abolition de l'esclavage, qui s'est partout perpétué en fait, 
qui résistera toujours tant que l'institution, combattue par des lois 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

que ceux qui les édictent n'observent pas, aura son principal appui 
dans les mœurs, et, ce qui est le plus immuable, dans la famille. 
Par un rapprochement qui ne peut être contesté, la famille musul- 
mane est comparable à la famille romaine en ce qui touche à la con- 
dition de la femme. Mêmes conditions de mariage pour la femme, 
achetée en quelque sorte par le mari, qui donne la dot, même 
faculté de divorce par formules énoncées une, deux ou trois fois, 
autorisant dans les deux premiers cas à reformer l'union tout de 
suite, tandis que dans le troisième cas le mari ne peut reprendre la 
femme qu'après un mariage intermédiaire, suivi lui-même de di- 
vorce. Toutefois, pour ce qui nous occupe, une anomalie étrange 
distingue la famille mahométane de toutes les autres. Les femmes, 
dont on connaît la situation inférieure, sont amenées par cette in- 
capacité même à l'égalité entre elles. Dans l'intérieur d'une maison, 
la mère du maître, et, à son défaut, la femme légitime ou une des 
femmes légitimes, a sans doute la première place et commande les 
femmes esclaves; mais qu'un caprice du maître élève une de ses 
esclaves au rang de favorite, et que de ce commerce naisse un enfant, 
cet enfant sera appelé aux mêmes droits que les enfans légitimes, il 
sera chef de la famille au détriment de ses frères cadets nés de ma- 
riage légitime. Du reste les parts dà succession seront égales. La per- 
sonnalité du père a seule de la valeur. Gomme résultat de cette facilité 
que la loi donne aux musulmans, l'usage s'est répandu d'acheter une 
esclave qui devient la mère des enfans, tandis que ces enfans n'au- 
ront jamais à rougir de leur origine, ni à s'humilier devant d'autres, 
survenus plus tard, qui naîtraient d'un mariage. Les plus grands sei- 
gneurs connus du monde musulman sont ainsi fils d'esclaves. Qu'on 
ne suppose pas que ces unions , qui conduisent au même but que 
le mariage, présument des gens de même^race physique. Tel sei- 
gneur arabe est blond et blanc parce qu'il a reçu le jour d'une Cir- 
cassienne; tel autre est bronzé, s'il n'est presque noir, parce que 
son père l'a eu d'une Abyssinienne ou d'une négresse. D'ailleurs 
l'état social de la femme n'est pas modifié; elle est esclave, restant 
encore esclave après qu'elle a donné un fils, et pouvant, ce qui n'ar- 
rive que rarement, être cédée et vendue. La femme, soit légitime, 
libre de demander le divorce et protégée si elle a des parens puis- 
sans, soit esclave et obéissant aux fantaisies de son maître, n'a que 
la mission de donner des enfans, et peu importe à quel titre elle les 
donne. C'est en général par la femme esclave que la famille se 
forme; la plupart du temps les alliances se concluent dans un inté- 
rêt d'ambition, de solidarité entre deux familles; la paternité peut 
se passer de liens qui font du mariage en Europe l'acte par lequel 
on continue la famille. Un enfant musulman est caractérisé par le 
nom du père; on ne sait pas quelle est sa mère, il n'y a pas lieu 



l'esclavage a ZANZIBAR. 319 

de le savoir. Que l'on abolisse l'esclavage de l'homme, passe encore; 
si l'on touche à l'esclavage de la femme, on vient se heurter à toutes 
les croyances, on s'attaque à la famille. Il faut avoir été témoin de 
l'émotion produite dans une ville d'Egypte quand une femme 
blanche appartenant à un ministre vint se réfugier chez un consul 
allemand en demandant d'être mise en liberté, pour comprendre la 
violence que se fait un musulman en discutant une semblable ques- 
tion. Entre la Turquie et les autres pays musulmans, c'est un 
échange constant. L'Afrique fournit des esclaves noires, des Abys- 
siniennes, des Gallas, qui deviendront concubines, des négresses de 
races inférieures qui seront domestiques; la Turquie envoie à La 
Mecque des Géorgiennes et des Gircassiennes, qui trouveront acqué- 
reur dans ce grand marché annuel. 

Pour combattre l'esclavage, on l'a proscrit chez les nations euro- 
péennes, et du même coup, un côté de l'Afrique, la côte occidentale, 
a dû fermer ses marchés, au moins en grande partie. Ici on a re- 
noncé à obtenir du monde musulman l'application des traités, que 
chacun sait être violés et illusoires; force a été de recourir à un autre 
moyen. On a pensé que, Zanzibar étant le lieu d'un entrepôt, il se- 
rait possible d'arrêter la traite et de l'atteindre à sa source. On a 
essayé de tout, négociations, croisières rigoureuses, menaces, le 
i-ésultat n'a point répondu aux efforts. Plus les croisières anglaises 
étaient actives, plus les négriers apportaient au marché de Zanzibar 
d'esclaves pour combler le vide fait par les prises. Les traités en 
vigueur, et loyalement exécutés par le sultan de Zanzibar, ne re- 
médient à rien. On se propose d'en exiger d'autres et de prendre 
des mesures concertées, dont on se promet un grand succès. On 
marche un peu à l'aventure, et l'on borne l'attaque aux points que 
l'on voit, sans réfléchir, ce semble, que le mal est plus profond et 
que les faits qu'on a sous les yeux n'en sont que la manifestation. 
L'esclavage existe à Zanzibar, un marché y fonctionne, c'est de ce 
point que l'exportation a lieu. On se hâte donc de faire disparaître 
le scandale et d'arrêter l'exportation. On oublie qu'une route fer- 
mée, d'autres s'ouvriront. Examinons la question de l'esclavage à 
Zanzibar et les moyens politiques que les Anglais emploient avec 
une ardeur infatigable pour le comprimer. 

II. 

Les états deZanzîbar se composent de plusieurs îles faisant face 
à la côte orientale d'Afrique, et dont les principales, à partir du 
sud, sont : Quiloa, Monfia, Zanzibar, Pemba, Monbas, Lamoa. Le 
même système d'îles ou îlots se continue au nord ; seulement ces 
îles, se rapprochant de la terre, permettent parfois le passage à gué 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

à marée basse. L'île de Zanzibar est la résidence d'un souverain qui 
détient également les villages échelonnés sur la terre ferme, où il a 
installé ses douanes. Du reste son autorité réelle ne s'exerce en 
Afrique que sur une zone de 2 à 3 lieues de large environ, sur des 
terrains dont les cultures peuvent approvisionner les villages, tandis 
que l'excédant est facilement transportable au bord de la mer. Les 
îles sont merveilleuses de fécondité, la terre qui leur fait face n'offre 
pas moins de ressources; mais, les communications n'existant que 
par mer, les îles ont pris de tout temps plus de développement. La 
ville de Zanzibar contient une population évaluée à 60,000 habi- 
tans; l'île entière en compterait 100,000. Dans ce nombre, les Euro- 
péens, résidens étrangers, missions catholique et protestante, chefs 
de maisons de comme»rce, employés, figureraient pour 150, les In- 
diens pour 3,000, les Arabes pour Zi,000 ou 5,000; les autres son 
des noirs libérés ou des esclaves. L'islamisme est la religion domi- 
nante. 

En dehors des états de Zanzibar, le père du sultan actuel avait la 
souveraineté de Mascate. Les Arabes viennent de Mascate, et si l'on 
s'étonne de voir une colonie arabe si éloignée de son point de départ 
que par les temps les plus favorables on doive passer trois semaines 
pour aller d'un lieu à l'autre, l'examen de la carte expliquera cette 
apparente anomalie. En se rendant de Mascate à Zanzibar, on longe 
d'abord la côte d'Arabie, puis la côte d'Afrique, et on ne perd la 
terre de vue qu'en traversant le golfe d'Aden. Ce n'est point non plus 
sans grandes invocations qu'on affronte le passage; d'ailleurs sur 
toute la côte des abris connus s'offrent aux barques; ces abris sont 
insuffisans en beaucoup de cas, d'accès difficile par grosse mer; 
néanmoins le marin arabe se dirige toujours sur terre au risque de 
briser sa barque sur les récifs, et la plupart du temps il se sauve 
lui-même. L'imprévoyance et l'insouciance sont extraordinaires. Ces 
barques ne portent le plus souvent qu'une énorme voile analogue à 
celle des jonques chinoises ou des barques du Nil. Leur forme même 
diffère peu; c'est à coup sûr le bateau primitif. Cette voile est d'une 
manœuvre difficile; sur un bateau de 30 tonneaux, la voile exige au 
moins 15 hommes pour être hissée en temps ordinaire. La paresse 
s'accommode d'une manœuvre unique; mais, sans être marin, on voit 
le danger d'avoir au vent une telle surface de toile et la difficulté 
de l'amener ou de changer l'orientation par une forte brise. On cha- 
vire fort souvent. Toutefois, en raison même de l'uniformité de di- 
rection, des chances de secours restent encore. Ces moyens primitifs 
exposeraient les navigateurs aux risques les plus graves, si des vents 
régnans, — les moussons, qui se partagent l'année, — ne venaient 
dtnner la direction. A la mousson du nord-est, qui commence vers 
la fin de décembre, les Mascatais arrivent à Zanzibar et vont jus- 



L ESCLAVAGE A ZANZIBAR. 321 

qu'au sud de Madagascar; à la mousson du sud-ouest, vers le mois 
d'avril, la course a lieu en sens inverse. Dans l'intervalle, on fait ses 
achats et ses affaires; chacun a calculé son temps d'après le voyage 
qu'il se propose d'entreprendre. Entre les deux moussons existe une 
période de calme avec vents changeans, et l'on peut, en s' aidant des 
uns et des autres, naviguer vers le nord ou le sud; mais, dès que la 
mousson est établie, il serait impossible de louvoyer, et l'on en 
suit la direction. De là un commerce d'échanges constant entre 
Madagascar, Zanzibar et Mascate, y compris tous les points inter- 
médiaires de la côte. Madagascar fournit du riz, du bois, Zanzibar 
des cocos et du doura, le nord des bestiaux, du beurre; Mascate, 
moins riche, n'a guère que ses dattiers. Un cabotage sur une im- 
mense étendue met périodiquement en rapport des gens de même 
race et de même religion. Les Arabes l'entreprennent de préfé- 
rence, dédaigneux du commerce des villes, qu'ils laissent aux In- 
diens, et devant selon leurs lois s'interdire le prêt à intérêt. 

Zanzibar et les états qui en dépendent sont plus riches que Mas- 
cate; mais Mascate est la terre d'origine, le berceau de la famille, 
la métropole. Aussi, en divisant son héritage entre ses fils, Saïd- 
Saïd donne-t-il à l'aîné Mascate, et Zanzibar au second. Seulement, 
en raison de cette irrégularité de partage dans la succession, une 
soulte était due par le sultan de Zanzibar à son frère , moins bien 
partagé. Les gouverneurs de Bombay, pris pour arbitres, fixèrent 
cette soulte au paiement annuel d'une somme d'environ 200,000 fr. 
Les arrangemens consentis de 1856 à 1861 n'ont point apaisé les 
différends entre Mascate et Zanzibar. Le sultan de Zanzibar se plai- 
gnait tout d'abord de ce que son frère s'était emparé des proprié- 
tés de leur père à Mascate, qui devaient figurer dans l'héritage. En 
effet, il n'y a point d'état proprement dit, ni de domaine d'état; les 
palais, les terres, les navires, les effets mobiliers, doivent être éva- 
lués en nature ou vendus pour arriver à la répartition édictée 
par la loi musulmane. Malgré ses protestations, dont il attendait en 
vain l'effet, Zanzibar payait le subside annuel; mais, le sultan de 
Mascate ayant été assassiné par son fils, ce dernier fut détrôné, et 
le sultan de Zanzibar refusa de remplir à l'égard d'un usurpateur 
une obligation qui devenait un tribut humiliant. Le gouvernement 
anglais, par ses agens, tenta de faire prévaloir la doctrine que le 
subside était dû à la souveraineté et non au souverain , ce qui est 
en désaccord avec la théorie d'hérédité arabe; puis, voyant qu'il 
rencontrait là une résistance dont il ne serait pas aisé de triom- 
pher, il poursuivit, à l'aide de ce débat, la réalisation des projets 
qui le préoccupaient. 
Une des premières mesures fut de s'assurer un intérêt réel à Zan- 

TOMB V. — 1874. 21 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

zibar. Des Indiens en grand nombre l'habitaient, Indiens musulmans 
nés à Zanzibar, Indiens originaires de Keutch, province du Golfe- 
Persique. Keutch était autrefois tributaire du royaume de Delhi; 
puis, quand Delhi fut pris par les troupes anglaises, il s'y établit un 
protectorat indien réservant la puissance nominale du souverain. 
L'empire britannique indien perçut l'impôt des pays tributaires de 
Delhi et entre autres de Keutch. Il ne nous appartient pas de déci- 
der si le lien de protectorat devait s'étendre jusqu'à Zanzibar, pays 
indépendant. Le gérant du consulat anglais tranche lui-même la 
question de droit lorsqu'il dit dans sa lettre insérée au rapport de 
la commission de 1871 : « Sans doute il y a beaucoup de sujets de 
Keutch ici, mais les sujets de Keutch ne sont pas Indiens anglais, 
et je pense que sous l'empire des nouveaux actes de naturalisation, 
les Indiens anglais eux-mêmes peuvent devenir Arabes, s'il leur 
plaît. Nous retenons en réalité les deux tiers de nos sujets nominaux 
contre leur gré, c'est-à-dire sous notre juridiction, mais non sous 
notre protection, car ils ne veulent pas figurer sur nos registres. » 
La juridiction, sinon la protection, avait d'ailleurs un résultat pra- 
tique, indépendamment de l'importance que prenait dans le pays 
l'agent britannique de Bombay; gouvernant une colonie nombreuse, 
il usait utilement de son pouvoir pour interdire formellement à ses 
administrés l'achat et la possession d'esclaves. Comme sanction de 
cette défense, les contrevenans devaient subir la perte de la pro- 
tection. Les Indiens, peu soucieux de conserver une situation dont 
ils ne voyaient pas les avantages et attachés à des coutumes qu'ils 
avaient toujours conservées, se hâtèrent de s'offrir comme sujets au 
sultan de Zanzibar, sous les lois duquel ils avaient toujours vécu, 
sans s'être jamais demandé quels étaient les devoirs et les droits 
qu'impose la société. Le sultan les admit à protection; mais un pa- 
tronage n'était pas une sauvegarde. 

A l'agent britannique dont le zèle mal dirigé avait ainsi compromis 
les intérêts de la Grande-Bretagne, succéda un homme plus hardi, 
qui ne tint pas compte des actes de son prédécesseur, fit construire 
une prison et déclara que les Indiens possesseurs d'esclaves seraient 
incarcérés. Il n'était plus parlé de l'abandon de la protection. Agis- 
sant en même temps auprès du souverain de Zanzibar, cet agent 
insistait énergiquement pour le paiement des 200,000 francs et de 
l'arriéré. Devant la menace appuyée de la force, le sultan renon- 
çait aux droits qu'il avait acceptés sur ses nouveaux sujets, et, sans 
qu'une stipulation intervînt, il se résignait à l'application de la 
nouvelle décision. 

Ces démêlés n'avaient point été sans appeler l'attention du gou- 
vernement français, et lorsque, par suite d'une accusation que rien 
ne venait motiver, le ministère anglais parut suspecter des vues 



l'esclavage a ZANZIBAR. 323 

intéressées de la France sur l'état de Zanzibar, notre ministère des 
affaires étrangères y répondit en proposant une convention qui sti- 
pulait de la part des deux états le maintien de l'indépendance de 
Zanzibar et de Mascate. Cette convention, qui garantissait également 
l'indépendance des souverains de Mascate et de Zanzibar vis-à-vis 
l'un de l'autre, fut signée en 1862. 

Devant un engagement de cette nature, tout soupçon eût dû être 
écarté, et une entente recherchée pour assurer à la fois l'abolition 
de la traite et la sécurité du sultan. Les négociations entreprises 
ne donnaient pas l'espoir de mener l'affaire à bonne fin. L'opinion 
s'établit en Angleterre qu'il n'y aurait de possibilité de triompher 
de la résistance du sultan que par l'emploi de mesures coercitives, 
qui ne sont rien moins que la prise de possession de Zanzibar ou la 
diminution du revenu du sultan. Toutefois, pour contraindre un 
souverain à remplir des obligations nouvelles, il paraîtrait juste 
d'offrir une compensation des sacrifices qu'on veut lui imposer; ce 
serait après avoir épuisé tous les moyens amiables qu'on justifierait 
la violence. Maintenant toutes les précautions ont-elles été prises, 
les moyens dont on dispose ont-ils été judicieusement employés? 
Quels ont été les différens systèmes adoptés jusqu'à la mission de 
sir Cartle Frère, et quelles mesures cette mission devait-elle pro- 
poser? Si les projets qu'on veut mettre à exécution sacrifient un des 
principes stipulés, à savoir l'indépendance du sultan de Zanzibar, 
tandis qu'ils ne paraissent pas assurer l'abolition de l'esclavage, si 
tel doit être le résultat, il est nécessaire de prévenir une détermi- 
nation trop prompte. 

Un seul traité, que corroboraient et développaient des engage- 
mens pris par les différens sultans qui se sont succédé à Zanzibar, 
réglait la question de la traite. Aux termes de cet acte, consenti en 
18Z|5, le sultan Saïd-Saïd interdisait l'exportation des esclaves des 
états de Zanzibar. Par contre, la traite s'exerçait librement dans ses 
possessions d'Afrique, comprenant la côte et les îles qui lui font face, 
du cap Delgado à Brana. Au-delà de ces limites, les négriers con- 
vaincus de fraude par le fait même de transport d'esclaves devaient 
être saisis par les bâtimens de la marine anglaise et étaient justicia- 
bles des tribunaux d'amirauté. On a vu que les croisières n'ont point 
eu pour effet d'empêcher la fraude. Plus tard, le sultan Saïd-]\Iedjid, 
cédant à de nouvelles instances, interdit le transport des esclaves 
dans ses états mêmes, du 1" janvier au 1" mai de chaque année. 
C'est dans cette période que les gens du nord venant à Zanzibar, 
amenés par la mousson du nord-est, se présentaient au marché 
pour acheter des esclaves qu'ils parvenaient le plus souvent à con- 
duire sur les marchés du monde musulman en dépit des croisières. 
Le nouveau régime ne produisit pas de résultat appréciable. On 



32Zi REVUE DES DEUX MONDES. 

constatait un accroissement constant dans les entrées annuelles des 
nègres à Zanzibar, partant on devait être assuré que l'exportation 
annuelle augmentait dans la même proportion. D'ailleurs la mesure 
ne pouvait être efficace aux regards de ceux qui sont au courant des 
opérations de la traite. S'il est vrai que les Arabes achètent au 
marché de Zanzibar de janvier au commencement d'avril, ils ne 
deviennent pas acquéreurs des esclaves récemment débarqués. Les 
esclaves à leur arrivée n'ont point de valeur; exténués par les 
marches de l'intérieur, par les fatigues du voyage en mer, ils ont à 
recouvrer les forces qui leur permettront de subir un nouveau 
voyage. Trois mois sont accordés à ce travail de la nature, que 
favorisent le repos et une nourriture abondante. Ainsi les esclaves 
qui auraient été débarqués en janvier n'auraient été achetés et 
par suite embarqués qu'en avril. Les arrivages après janvier ex- 
posaient l'acheteur intermédiaire ou le détenteur aux lourdes dé- 
penses d'un long entretien jusqu'au retour des Arabes l'année sui- 
vante. En théorie, la prohibition eût été plus raisonnable portant 
sur les mois d'octobre à janvier, qui précèdent l'arrivée des ache- 
teurs annuels; en fait, les obstacles eussent été également tournés, 
comme ils le seront constamment sous un régime de compression. 
Les esclaves eussent été acheminés par terre vers le nord, où se- 
raient venus les prendre les négriers, abrégeant la dislance de 
leur parcours surveillé. L'exportation des états de Zanzibar se per- 
pétuait , et elle augmentait malgré le traité et les arrangemens qui 
avaient pour but de la prohiber absolument. 

Personne n'ignorait cet état de choses. Pouvait-on en rendre le 
sultan responsable? Certainement non. Il avait sans doute interdit 
l'exportation; mais il était évident qu'on n'exigerait pas de lui qu'il 
mît ses ordres à exécution : le gouvernement de la Grande-Bretagne 
était, tacitement du moins, substitué à ses droits de répression. Les 
croisières opéraient sur tout le parcours des négriers, en dehors 
aussi bien qu'au dedans du canal. A Zanzibar même et aux divers 
points du littoral, des descentes eurent lieu, lorsque plus tard, l'in- 
terdiction de transport ayant été admise du l^'" janvier au 1"" mai, 
des barques, retardées par le mauvais temps, réussissaient à débar- 
quer clandestinement leur cargaison. Enfin un tribunal ou cour 
d'amirauté jugeant en matière de prises était institué à Zanzibar, 
et le consul anglais se prononçait seul sur les captures faites par 
les croiseurs et ramenées à Zanzibar; mais le plus souvent il rendait 
un jugement sur des prises que l'éloignement et le mauvais temps 
n'avaient pas permis de convoyer jusqu'au port, et qui avaient été 
brûlées en mer après que les esclaves avaient été transportés sur le 
bâtiment croiseur. Dans l'un et l'autre cas, les marchandises, — s'il 
s'en trouvait, ce qui était fort rare, les commerçans ne confiant 



l'esclavage a ZANZIBAR. 325 

pas volontiers de marchandises à un négrier, soumis à trop de 
risques, — devenaient la propriété du capitaine et de l'équipage. 
La prise donnait droit pour chaque esclave à une prime de !i livres 
sterling 1/2, et à une somme égale pour chaque tonneau de jauge 
de la barque ramenée ou brûlée en mer. 

Sans prétendre critiquer un système qui devait paraître le seul 
praticable au début, on peut constater, par les témoignages des 
membres de l'enquête, que des irrégularités ont été commises et 
qu'en plusieurs circonstances des blâmes ont été infligés par le gou- 
vernement à des capitaines de navires qui avaient fait indûment 
des prises lucratives. Généralement la cour supérieure de Londres a 
confirmé les jugemens rendus sur la validité ou l'invalidité par le 
consul. C'est dire que les capitaines et les équipages ont ou n'ont 
pas touché la prime qu'ils se croyaient en droit de réclamer. Quant 
aux propriétaires des barques, ils n'étaient nullement indemnisés de 
leurs pertes, et jusqu'à présent aucun d'eux n'a songé à recourir par 
voie de dommages et intérêts à la justice de la métropole. La croi- 
sière ainsi entendue comporte, pour justifier des pouvoirs arbi- 
traires, un choix d'officiers honnêtes, ne parvenant au commande- 
ment qu'après une longue pratique en sous-ordre. La répression 
prenait le caractère d'une affaire, et l'on remarquait que les officiers 
de marine d'un grade relativement élevé commandaient les bâti- 
mens les plus petits, de sorte que la part du capitaine devenait plus 
forte dans la répartition de la prime entre son équipage et lui. 
Quelle qu'ait été au reste la valeur de ces accusations, chacun était 
témoin de la mise en vente des marchandises rapportées que les 
négocians n'avaient le plus souvent confiées au bâtiment négrier 
que par ignorance de sa destination. Quant aux esclaves, ils étaient 
envoyés aux Seychelles, à Bombay et à Aden. Parfois, pour éviter 
les frais d'un nouveau transport, les enfans étaient remis à Zanzibar 
même à ceux qui consentaient à s'en charger. Aucune protestation 
n'était élevée, et, ce qui est plus caractéristique, aucune tentative 
n'était faite par les propriétaires pour troubler la possession des per- 
sonnes qui, utilisant le travail de ces nègres, paraissaient aux yeux 
des Arabes s'être mises par force à la place de leurs acquéreurs. 

C'étaient d'abord les missionnaires protestans qui choisissaient 
les enfans, garçons ou filles, pour les catéchiser et les élever; 
les missionnaires catholiques étaient ensuite pourvus; enfin un 
grand industriel anglais établi dans le nord de l'île, M. Frazer, en 
employait le plus grand nombre. Ce dernier avait contracté autrefois 
avec les propriétaires de l'île pour la fourniture de travailleurs, con- 
trat que le consulat d'Angleterre attaquait après l'avoir permis. 
L'autorité anglaise ne voulait plus reconnaître de conventions par 
lesquelles un de ses nationaux exerçait sur des travailleurs esclaves 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

des droits cédés pour un temps par leurs maîtres; force avait été de 
demander des travailleurs à la journée. Ainsi font les négocians eu- 
ropéens de la ville, qui emploient journellement des milliers d'es- 
claves venant d'eux-mêmes s'offrir le matin, et entre les mains 
desquels est payé au coucher du soleil le salaire convenu. On pour- 
rait s'étonner de la bonne volonté de l'esclave, si l'on considérait la 
situation sociale d'après les idées généralement admises; mais ici 
l'esclave est intéressé au travail. Du salaire que rapporte le travail 
journalier, et qui est de 10 peças, environ hO centimes de notre 
monnaie, pour le plus grand nombre, enfans ou jeunes gens des 
deux sexes de douze à vingt ans, l'esclave rend 8 peças à son maître, 
en garde 2 pour son entretien. Il ne doit que cinq jours de travail par 
semaine, et il peut disposer à son gré des deux jours qai lui sont ac- 
cordés ; il peut se louer pour son compte, s'il est accoutumé aux 
travaux de la ville, ou, s'il est sur une plantation, venir apporter le 
fourrage, qu'il n'a que la peine de couper, les fruits sauvages et les 
produits du champ que tout esclave de la campagne reçoit de son 
maître. 

Ces conditions si douces du travail de la ville et des campagnes 
retenaient les esclaves, qu'effrayait en outre la distance à parcourir 
pour se rendre à la plantation et à l'usine à sucre de l'industriel 
anglais, et sans doute de grandes difficultés eussent entravé une 
exploitation dont l'aménagement fait le plus grand honneur à 
M. Frazer, si les noh's ramenés par les croisières, acceptés comme 
travailleurs libres sous tempérament et payés, n'avaient reformé le 
personnel. Les esclaves donnés aux missions catholique et protes- 
tante ou remis à des particuliers , devenus libres en principe par 
le fait du passage en des mains européennes, doivent être traités 
avec la plus grande douceur; on est heureux de voir les mission- 
naires consacrer leurs efforts à l'éducation et à la moralisation des 
enfans qui leur sont confiés. En ce moment, il ne nous appartient 
que de conclure à la parfaite liberté d'action qu'exerce en pays in- 
dépendant et musulman l'agent du gouvernement anglais, investi 
des pouvoirs d'un gouverneur de colonie. C'est dégager le sultan 
de la responsabilité qu'on fait peser sur .lui. 

Une autre accusation consistait à reprocher au souverain sa com- 
plicité dans le maintien de la traite en raison du bénéfice qu'il en 
retirait par les droits acquittés à l'entrée et à la sortie de chaque 
esclave. Ces droits en effet, s' élevant à la somme de 250,000 francs, 
représentaient un cinquième du revenu; mais ce revenu n'est pas 
acquis par perception directe : tous les produits de la douane sont 
affermés à un sujet anglais , qui pourrait demander une diminution 
dans le prix stipulé au cas où une réduction surviendrait sur le 
produit brut. Il est constant qu'en moyenne 20,000 esclaves entrent 



l'esclavage a ZANZIBAR. 327 

par an à Zanzibar, tandis que la culture de l'île m'en exige par an 
que 2,000 ou 3,000, et il tombe sous le sens que les 17,000 ou 
18,000 esclaves non employés sont exportés. C'est là une statistique 
que la perception à Zanzibar et le marché public permettaient d'é- 
tablir aisément. Le marché public fermé, le commerce ne se perpé- 
tuera-t-il pas néanmoins? Le transport des esclaves à Zanzibar 
étant interdit, la surveillance devenant assez active pour arrêter tout 
passage par contrebande et l'île cessant enfin d'être un entrepôt, 
la traite sera-t-elle efficacement combattue? C'est à ces demandes 
que sir Bartle répondra dans l'enquête par sa déposition. 

IIL 

Lors de l'enquête de 1871, les dépositions de sir Bartle Frère et 
de M. Vivian, haut fonctionnaire du foreign office, sont particulière- 
ment intéressantes. M. Vivian fait l'historique des négociations pour- 
suivies; il sait à fond la question. Sir Bartle Frère discute les té- 
moignages des personnes entendues, consuls, chefs d'escadres, 
commandans de bâtimens isolés. Il repousse les conseils qui vont à 
l'emploi des moyens extrêmes; il s'occupe du sort des malheureux 
esclaves plus que des profits que la Grande-Bretagne doit retirer 
d'une intervention active, et il met en avant six propositions qui com- 
prennent les modifications à apporter au système suivi jusqu'alors. 
C'est aussi l'exposé du régime nouveau qui allait prévaloir, puisque 
sir Bartle Frère devait recevoir la mission d'appliquer sur les lieux 
le système qu'il formulait d'après l'expérience acquise au cours de 
ses fonctions de gouverneur de la présidence de Bombay, de qui 
dépend en même temps que du foreign office le consul et agent 
politique anglais à Zanzibar. (( Notre premier soin, dit sir Bartle, doit 
être de nous concilier les Arabes, de les gagner à notre opinion et de 
bien leur montrer que ce que nous voulons est dans leur intérêt. » 
Il n'admet pas l'intervention dans les règlemens intérieurs du pays 
et dans la perception des impôts. Repoussant le projet de diminuer le 
revenu du sultan, comme le projet de l'indemniser par des taxes à 
lever sur les sujets indiens, sir Bartle propose à son tour une série 
de mesures préventives conçues dans un autre esprit. La première 
serait de limiter le transport des esclaves de la terre ferme h Zan- 
zibar. On ne peut s'opposer, au moins pour un temps, à ce que les 
habitans de Zanzibar recrutent les travailleurs par la traite; mais on 
doit empêcher que, sous le prétexte des besoins du pays, on n'a- 
mène un grand nombre d'esclaves destinés à être transportés au 
dehors. Sir Bartle désire que des bâtimens légers, à vapeur, aillent 
chercher les esclaves à la côte, de sorte que les voyages d'une part 
soient plus rapides que sur les barques à voiles et moins pénil3les 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

par conséquent, et d'autre part que le contrôle exercé par un agent 
du gouvernement anglais soit facilité à l'arrivée. On réduirait ainsi 
l'entrée des esclaves dans les proportions de 1,800 à 3,000 au maxi- 
mum, suivant le chiffre à fixer d'après la demande annuelle. En vue 
de dédommager le sultan de ses sacrifices, sir Bartle recommande le 
remboursement des 200,000 francs que le souverain doit payer à 
son frère, le sultan de Mascate. Cette solution n'imposerait pas aux 
finances de l'Angleterre et de l'Inde, distinctes, comme on sait, des 
charges plus onéreuses que ne le sont les frais de la croisière. Il 
faut aussi, dit sir Bartle, améliorer la situation des agens consu- 
laires, et apporter plus d'attention dans le choix des commandans, 
afin d'assurer l'efficacité de la croisière. Il rend pourtant hommage 
au mérite du dernier commodore, sir Léopold Heath , dont tous 
les officiers de notre division ont apprécié la courtoisie. 

Sir Léopold Heath parlait le français avec une grande aisance; il ai- 
mait nos officiers et il s'entretenait volontiers avec eux des devoirs 
de sa mission. « Laissez-nous libres d'agir à Zanzibar, leur disait-il, 
et nous ne nous occuperons plus de ce que vous ferez à Madagas- 
car. » Le commodore anglais n'était pas chargé d'exprimer la pensée 
de son gouvernement, il appréciait et il recherchait dans sa fran- 
chise de marin la conciliation si désirable d'influences devenues ri- 
vales pour s'exercer sur les mêmes points, souvent annulées au 
détriment du progrès, alors que chacun des deux pays, suivant son 
génie, aurait dû entreprendre de belles et grandes choses en sa- 
chant se borner. Sir Léopold Heath, peu confiant en l'utilité de la 
croisière, la dirigeait néanmoins très activement; mais il était sans 
doute mal secondé. Aussi voyons-nous sir Bartle regretter que les 
commandans des bâtimens ne soient pas assez familiarisés avec les 
opérations de la traite, que les interprètes soient peu honorables, 
enfin que les canots montés par les officiers à la tête d'un équipage 
relativement nombreux ne soient pas en mesure de lutter contre les 
courans, toujours violens dans les îles, et contre les bourrasques de la 
mousson. C'est qu'en réalité sur ces embarcations non pontées, où 
les hommes, fréquemment mis aux avirons, croisent pendant quatre 
ou cinq semaines à de grandes distances du bâtiment, les risques 
sont sérieux. Tantôt les embarcations sont jetées à la côte, et les 
équipages, s'ils ne parviennent pas à sauver les munitions, ont à 
redouter l'hostilité des indigènes; tantôt des Arabes poursuivis ou- 
vrent le feu en gagnant la terre, où ils abandonnent la barque et 
sa cargaison. Ce sont là les luttes et les émotions accidentelles; mais 
il faut subir en tout temps les longues journées sans abri sous un 
soleil implacable, les nuits passées au mouillage imparfaitement 
connu avec l'humidité pénétrante, le quart des hommes veillant, les 
autres couchés dans le fond de l'embarcation, l'officier et le mîd~ 



l'esclavage a zanzibak. 329 

shipman étendus sur les bancs de l'arrière. A ces rudes épreuves, 
que tous ambitionnent, plusieurs ne peuvent résister. Pour y mettre 
un terme et revenir honorablement , il faut convoyer une prise. 
Doit-on s'étonner si dans l'ardeur de la jeunesse quelques erreurs 
sont commises? 

A ce service d'une rigueur extraordinaire, on substituerait la 
croisière par chaloupes à vapeur, ayant peu de tirant d'eau, pou- 
vant suivre les barques arabes dans les criques et naviguant contre 
vent et mousson. Cette organisation ne paraît pas cependant réali- 
sable; où trouver le charbon nécessaire? Le plénipotentiaire an- 
glais, signalant le mal, n'a peut-être point suffisamment étudié le 
remède que la nature des lieux permet d'y apporter. Sa juste ap- 
préciation des choses reparaît quand il propose l'établissement d'une 
ligne à vapeur desservant Zanzibar. Un des titres de gloire de la 
Grande-Bretagne est de forcer la civilisation par le commerce, c'est- 
à-dire par le mutuel intérêt. Le pays, essentiellement industriel, 
trouve partout des débouchés en même temps qu'il demande aux con- 
trées de produit les élémens premiers qu'il transforme. Le commerce 
est assuré par une communication régulière et rapide. Désormais la 
côte entière d'Afrique, de Gibraltar au Gap, du Cap à Port-Saïd, de 
Port-Saïd à Gibraltar, est divisée en escales par les lignes de pa- 
quebots anglais. Des subventions du gouvernement viennent en 
aide au début; bientôt après les compagnies trouvent des ressources 
dans leur exploitation. Des comptoirs se forment là où des habi- 
tudes commerciales ont fait naître un courant d'affaires. Les plages 
hantées se peuplent, et à chacune d'elles les indigènes viennent à 
jour fixe apporter leurs denrées et recevoir en échange les coton- 
nades, les articles européens qu'ils envoyaient chercher au loin. 
Ces transformations s'opèrent sous le pavillon de la Grande-Bre- 
tagne; elles sont plus efficaces qu'une expédition armée qui ne 
réprésente que la force, et n'inspire même pas la crainte à des 
peuplades que quelques heures de marche dérobent à toute at- 
teinte. Ce commerce, soutenu par les lignes à vapeur, est pour le 
pays une cause de prestige et de puissance. En outre ces passages 
constans de navires amènent la surveillance de la côte et apprennent 
aux habitans qu'il leur suffit de produire. Déjà la zone étroite de 
terres cultivées au bord de la mer voit se développer le rendement. 
Les indigènes comprennent que la valeur de l'homme est attachée 
au travail qu'il fournit sur place, et non au prix que son maître peut 
en obtenir en le vendant. 

Après avoir indiqué brièvement l'opportunité d'organiser les lignes 
de paquebots, qui fonctionnent en effet actuellement, sir Bartle re- 
vient aux moyens plus directs de combattre l'esclavage. « Un des 
meilleurs, c'est l'établissement de colonies d'affranchis en terre 



330 REVUE DES DEUX MONDES. 

ferme. » Sir Bartle voudrait la colonie soumise au contrôle des con- 
suls anglais en même temps que régie par le souverain; l'autorité 
se diviserait, le consul et le sultan se prêteraient un mutuel con- 
cours, et on obtiendrait le résultat que les missionnaires catholi- 
ques et protestans ont déjà obtenu. L'erreur ici paraît manifeste. 
Les missions catholique et protestante ont la direction et la surveil- 
lance absolues des enfans qu'elles élèvent; le consul seul a droit 
d'intervenir, et non l'autorité locale; il ne peut donc.se présenter de 
conflit. Dans la division des pouvoirs au contraire, comment une 
autorité ne l'emporterait-elle pas sur l'autre? Si un accord supposé 
peut conduire à la formation de la colonie d'affranchis, pourquoi le 
sultan et les agens anglais ne tenteraient-ils pas l'épreuve au cœur 
même du pays esclavagiste, sous leurs yeux, à Zanzibar? L'expé- 
rience serait concluante, car on ne peut considérer comme essai 
l'emploi de travailleurs esclaves fournis par leur maître à un indus- 
triel anglais à charge de remplacement, ni l'attribution à ce même 
industriel d'hommes réunis par les croisières et libérés, mais que 
l'obligation de travail sans contrat déterminé assimilerait au plus à 
des engagés. Sir Bartle Frère attache enfm une grande importance 
à la réunion entre les mêmes mains des pouvoirs diplomatiques et 
consulaires à Mascate et à Zanzibar. Suivant lui, un agent anglais 
devrait partager son temps et séjourner successivement dans les 
deux pays, s'assurer en Arabie du succès des efforts tentés à Zanzi- 
bar et devenir le médiateur des conflits qu'il aurait mission d'apai- 
ser ou de trancher par son jugement. C'est en effet le rôle que la 
Grande-Bretagne a pris aux Indes avec tant de profit, et qui semble 
être abandonné de même à sa puissante initiative dans la plupart 
des contrées de l'extrême Orient. 

Telles sont les opinions de l'homme d'état dont on a invoqué les 
lumières. Il a conçu de toutes pièces un système dont il formule 
sommairement les articles. L'enquête suit son cours. Ce n'est point 
l'enquête comme nous la pratiquons en France, où chaque témoin, 
entendu isolément, prépare d'ensemble une déposition dont la cor- 
rection et la netteté sont les premières qualités. Ici l'important est 
d'arriver à la découverte de la vérité. Le procès-verbal ne vise à 
aucun effet de style, c'est une reproduction exacte; rien ne s'éloigne 
plus d'une forme littéraire. Nous suivons un interrogatoire, et le 
chairman a toutes les apparences d'un juge d'instruction, divisant 
soigneusement les questions, exigeant réponse précise sur le point 
posé. C'est la méthode pour conduire à la certitude, celle que nous 
employons dans notre procédure criminelle, et que nous nous éton- 
nerions par contre de voir abandonnée par la procédure anglaise, si 
nous ne savions de quelles garanties cette législation, différente de 
la nôtre, entoure les témoins et les accusés. Si la liberté de la dé- 



l'esclavage a ZANZIBAR. 331 

fense largement comprise apporte des entraves à l'action de la jus- 
tice, un examen entre gens compétens n'oflre pas de semblables 
inconvéniens. Ce qui caractérise surtout l'enquête, c'est la présence 
constante de ceux qui doivent y être entendus, et qui, de même que 
le chairman ou président, posent des questions et mettent en cause 
tel ou tel dont le témoignage porte plus utilement sur un point dis- 
cuté. Dans une assemblée aussi pratique, on ne pouvait manquer de 
remarquer d'une part que les pays où la traite s'exerce, principa- 
lement sur la côte d'Afrique, sont d'une fertilité merveilleuse, et de 
l'autre que, partout où les richesses naturelles alimentaient le com- 
merce, la traite disparaissait. 

On touchait au nœud de la question. Il s'agit en effet de rempla- 
cer un commerce par un autre. Pour les articles d'importation dont 
une civilisation relative lui a fait connaître le besoin, tissus de co- 
ton, poudre, plomb, etc., l'indigène riverain donne en échange ses 
riz et son douro; il cultive et ne fait pas la traite. A vingt lieues de 
la côte, il peut encore produire les sésames, dont la valeur est assez 
élevée pour supporter les frais de transport; mais c'est la dernière 
limite : l'acheteur ne va pas plus loin; pas de demande de produits, 
partant pas de culture. Que devient le commerce ? Dans les contrées 
où les éléphans sont en abondance, c'est avec l'ivoire que l'on 
paiera les marchandises. Dans ces contrées même, la chasse étant 
aléatoire, la traite subsistera; partout ailleurs elle se fera exclusi- 
vement. L'expérience ne laisse aucun doute à cet égard. Sur la route 
fréquentée par les caravanes, il se crée des centres où l'on vend des 
esclaves sans doute, mais non pas appartenant à la localité ni aux 
localités avoisinantes, parce que dans ces villages chacun, en ven- 
dant aux caravanes ses produits, obtient en retour ce qui lui est né- 
cessaire. Les esclaves sont amenés de points éloignés. Le commerce, 
la culture, l'établissement de communications, supprimeront la traite 
dans les pays qui fournissent la marchandise noire, puisqu'il est 
impossible d'y remédier, ainsi qu'on a fait à la côte occidentale en 
lui fermant ses débouchés. L'abolition de l'esclavage comporte la 
conquête commerciale de l'Afrique, entreprise digne du génie an- 
glais et qui est plus avancée qu'on ne se le figure. L'Afrique occi- 
dentale n'a plus de marchés; on s'attaque au nord. Les Baker vont 
aux lacs par l'Egypte; on a frayé la route aboutissant à ces mêmes 
lacs par Zanzibar. Le docteur Livingstone, que la mort est venue si 
malheureusement surprendre, consacrait glorieusement sa vie à 
l'étude des questions de cette nature. Partout la persévérance porte 
ses fruits; partout on gagne sur la barbarie. Du Gap on remonte à 
Mozambique, de l'Egypte on descend jusqu'à l'équateur, on surveille 
d'Aden et de Zanzibar les tribus indomptées du nord-est, Massaî, 
Gallas, Somalis; vienne enfin une de ces découvertes comme la terre 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

inexplorée en offre à ceux qui savent pénétrer ses mystères, et voilà 
d'un coup une contrée ouverte! Les mines de diamans de Natal en 
fournissent un exemple. Des travailleurs affluent, des villes se fon- 
dent, il faut nourrir tout ce monde; les besoins sont impérieux, des 
gains énormes sont illusoires quand la vie matérielle de chaque jour 
exige des dépenses également élevées. On assiste à un nouveau ro- 
man de la Californie, où l'artisan édifie sa fortune au détriment du 
chercheur d'or. Rêves! dira-t-on; soit, mais si l'Afrique centrale ne 
recèle point les trésors de la Californie, de l'Australie, du Gap ou 
de Natal, une magnifique végétation et un sol que tous les rapports 
estiment plus fertile que celui des Indes assurent, avec la nourri- 
ture d'un nombre incalculable d'hommes, l'échange de produits 
naturels contre les produits manufacturés de l'Europe. 

En opposition avec cet avenir, le présent nous montre une popu- 
lation clair-semée, constamment menacée, et chez laquelle les plus 
forts d'un jour réduisent leurs adversaires à la servitude pour s'en 
faire une marchandise. S'il faut donc considérer l'homme à ce triste 
point de vue, il est nécessaire d'appliquer les lois économiques 
qui président aux transactions, avec les variations de l'offre et de 
la demande. Nous avons vu que le monde musulman n'a jamais re- 
noncé qu'en théorie à rechercher des esclaves; il s'approvisionne 
plus ou moins facilement. Les obstacles sont-ils grands du côté de 
Zanzibar, les croisières sont-elles actives, l'esclave acquiert une 
forte valeur en pays d'arrivée, tandis que ces difficultés le dépré- 
cient au pays de provenance; mais cette dépréciation engage-t-elle 
les trafiquans à entreprendre un autre commerce? Nullement, car 
il est impossible de trouver une matière d'échange; et l'indigène 
n'a point intérêt à employer aux travaux de culture les esclaves 
qu'une guerre heureuse a mis en son pouvoir. Il les vend alors à 
vil prix; ce qu'il obtenait en livrant un homme, il ne l'a plus qu'a- 
vec peine en en offrant deux ou trois. Lors de la dernière croisière 
anglaise, coïncidant avec le séjour de sir Bartle Frère, les esclaves 
amenés à Quiloa, port de la terre ferme au sud de Zanzibar, ne trou- 
vaient pas marchand à 20 francs, parce qu'au lieu de les embarquer 
pour Zanzibar, force était de les conduire par terre au nord dans 
des ports moins surveillés, et que ces marches fatigantes, subies 
par des hommes déjà affaiblis, devaient coûter la vie à nombre 
d'entre eux. Toute répression va donc contre le but philanthropique 
qu'on lui assigne. L'homme d'état ne voit plus qu'une chance de 
succès : impuissant à atteindre l'esclavage en pays musulman, cé- 
dant devant les besoins impérieux auxquels la traite donne satisfac- 
tion en Afrique, il ne lui reste plus qu'à entreprendre de civiliser 
l'Afrique ou de l'occuper. C'est la conclusion à laquelle sir Bartle 
Frère est logiquement conduit lorsque, interrogé sur l'efficacité des 



l'esclavage a ZANZIBAR. 333 

mesures qu'il propose, il révèle enfin toute sa pensée dans ces pa- 
roles, qui renferment évidemment la solution du problème : « vous 
pouvez arrêter la traite par la force ; mais vous n'obtiendrez qu'un 
temps d'arrêt momentané, tant que le commerce n'aura pas pris 
à la côte orientale d'Afrique l'extension qu'il a reçue à la côte occi- 
dentale. )) 



IV. 

Comment s'expliquer que des vues si sages n'aient pas été fidèle- 
ment suivies? Les résolutions du comité d'enquête, conçues dans un 
esprit modéré et «'inspirant des besoins du pays qu'on se proposait 
d'amener à l'abolition de l'esclavage, ne semblent pas avoir déter- 
miné la ligne de conduite du plénipotentiaire de sa majesté britan- 
nique. Sir Bartle, le promoteur de l'enquête, le négociateur choisi 
pour traiter à Zanzibar, était porteur de lettres adressées au sultan 
par la reine, par lord Gran ville et par le gouverneur -général des 
Indes. Aux conseils que donnaient la souveraine et le vice-roi s'ajou- 
taient les injonctions du ministre des affaires étrangères , déclarant 
qu'en cas de refus de la part du sultan on n'hésiterait pas à passer 
outre. Dans le traité proposé, il n'était plus question de la tolérance 
d'entrée d'un certain nombre d'esclaves à Zanzibar pendant un délai 
à fixer, précédant la mise en vigueur; le premier article mentionnait 
sans condition que le transport des esclaves serait interdit aussi 
bien des états de Zanzibar aux pays étrangers que de la côte d'A- 
frique dépendant de Zanzibar à Zanzibar même. Suivaient des 
clauses édictant la fermeture des marchés publics à esclaves dans 
les états de Zanzibar, prescrivant au sultan la sauvegarde des af- 
franchis et engageant d'autre part le gouvernement de la reine à 
veiller à ce que les sujets indiens ne fussent pas possesseurs d'es- 
claves. En réalité, il n'y avait contestation que sur le premier ar- 
ticle. Le sultan, dont le territoire avait été récemment dévasté par 
un cyclone, se refusait à interdire immédiatement l'introduction 
d'esclaves, au moment où le remplacement annuel devait être con- 
sidérable, attendu que les habitans étaient obligés d'employer aux 
cultures à entreprendre plus de bras que n'en exigeaient des plan- 
tations d'arbres en plein rapport, — cocotiers et girofliers qui na- 
guère donnaient à l'île un aspect si riant. C'était s